CHAPITRE m
Guerre avec les naturels de raiguey (i5o4) •
Nous avons déjà vu l'asservissement de quatre des souverainetés indiennes d'Hispaniola , et le destin funeste de leurs caciques. Sous l'administration d*Ovando, l'Higuey , le dernier de ces districts indépendans, province qui comprenait l'extrémité orientale de l'ile, ne tarda pas à subir le même sort.
Les naturels de THiguey étaient d'une humeur plus belliqueuse que ceux des autres provinces. Exposés aux fréquentes invasions des Caroubes, la nécessité de les repousser leur avait appris à se servir de leurs armes. Ils étaient gouvernés par un cacique nommé Cotabanama. Las Casas fait le portrait de ce chef qu'il avait vu lui-même, et il le
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peint comme un héros indien. Il était , dit4l, le jdus robuste de sa tribu , et l'on n'eàt pas trouvé un homme sur mille , dans quelque natioii que ce fût y qui eut une taille et une stature conune la sienne. Il était plus grand que le plus grand de ses compatrioles y avait une aune de large d'uAeépauk à f autre , et le reste du corps en proportion. Sa physionomie, sans être belle , était grave et impo^ santé. Son arc n'aurait pu être facilement tendu par un autre que lui , ses flèdms avaient une Uîple pointe d'os de poissons, et ses armes semblaient avoir été faites pour un géant. En un mpt , tout en lui était si bien proportionné, qu'il faisait Fadnnra^ tion même des Espagnols.
Pendant que Colomb était à faire son quatrième voyage, et peu de temps après l'entrée en fonctions <f Ovando , il y eut une insurrection des naturels de FHiguey. Une chaloupe montée par huit Espagnols fut surprise devant la petite île de Sàona, située près de THiguey , et tout l'équipage fut massacré, Cétait pour se venger de la mort d*un cacique qu'un chien, lâché méchamment contre lui, avait mis en pièces, crime dont les naturel avaient inutilement demandé satisfaction.
Ovando dépécha aussitôt Juan de Esqui|)el, o& ficier plein de courage, à la tête de 400 hommes^ pour étouffer l'insurrection et punir le^ coupa^ blés. Çotabanama assembla ses guerriers et se prépara à une vigoureuse résistance. Doutant d^ U ciéipence des Espagnols^ le chef repoussa toutes
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proportions de paix, et FôuVertore de la campagne ne fiit pas défayorable aux naturels. Les Indiens avaient surmonté alors cette crainte superstitieuse qu'ilsayaient euedes Espagnols tantqu'ils lesayaient crus des êtres surnaturels, et malgré la supériorité des arme^ européennes auxquelles ils avaient peine à résister, ils montrèrent un courage et une opiniâtreté qui en faisaient des ennemis qui n'étaient point à dédaigner. Las Casas, Charlevoix et d'autres historiens racontent un' combat à outrimce entre^un seul Indien et deux cavaliers castillans, dans lequel l'Indien fit preuve de l'héroïsme le plus admirable, luttant avec acharnement contre ses deux ennemis, tout percé de leurs lances et de leurs épées, les attaquant encore, et ne tombant mort qu'après les avoir mis en fiiite, en agitant dans ses mains leurs armes qu'il avait arrachées de ses blessures \ Malgré ces efForts partiels, les Indiens furent bientôt déÊdts et repoussés dans les montagnes.
* Voici les détails de ce combat yraiment extraordinaire , tels qu'ils sont donnés par Giarlevoix {Histoire de Sainte Vomingue, liv. xxiv). « Deux cavaliers espagnols dont l'un se nommait Valtenebro, et l'autre Portcvedra, aperçurent un Indien qui passait son chemin. Valtenebro se détacha aussitôt de son camarade, et courut sur lui la lance Imute, L'Indioi voulut le prévenir et lui tira une flèche; mais il le manqua, et dans le moment le cavalier lui passa sa lance au travers du corps. L'Indien l'arrache aussitôt , saisit la bride du cheval de son ennemi , et Fallait percer , lorsque celui-^ci lui enfonça son épée jusqu'à la garde dans le ventre. Il la retire , comme il avait fut U lance , et quoique le Castillan la tint etkcore par la poi-
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Les Espagnols les poursuivirent dans leurs retraites, découvrirent leurs femmes et leurs enfans, en firent une affreuse boucherie , et firent périr leurs chefs au milieu des flammes. Une femme cacique d'une grandedistinction,nomméeHiguànama,ayant été faite prisonnière, fut pendue à l'instant même. Un détachement fut envoyé sur une caravelle à l'île de Saona, pour tirer une vengeance signalée de la destruction de la chaloupe et de la mort des matelots Espagnols. Les habitans voulurent tenter de résister, mpsbientôtiIss'enfuirentendésordre.L'île était remplie de cavernes ; ils y cherchèrent inutilement un refuge. Six ou sept cents habitans furent enfermés dans une même enceinte, et tous périrent par Tépée ou par le poignard. Ceux, des habitans que la rage des vainqueurs épargna, furent eminenés comme esclaves, et depuis ce moment, dit Las Casas , l'île ne fut plus qu'une vaste solitude '.
gnée , il la lui fait lâcher. Valtenebro prend son' poignard , et le plonge encore tout entier dans le corps de l'Indien, qui s'en délivre avec la même facilité. Portevedra qui voit son compagnon désarmé et en danger , pique aussitôt son cheval pour le secourir. L'Indien l'attend de pied ferme , quoique perdant tout son sang par les trois larges blessures que lui avait faites Valtenebro. Portevedra lui en fait successivement trois antres de la même manière et avec le même succès ; et deux cavaliers se trouvent désarmés et mis en fuite par un seul de ces hommes qu'ils jugeaient à peine dignes de la colère de leurs chiens. Un moment après, l'Indien tomba mort , saisi de deux lances , de deux épées et de deux poignards. »
* Las Casas, Hist. Ind. , lib. ii, cap. g.
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. lies naturds de l'Higuey tombèrent dans le plus affr^UL désespoir en voyant qu'il n'y avait plus pour eux de sur asile, même dans les entrailles de la terre. Os implorèrent la paix qui leur fut accordée! et la protection des Espagnols leur fut promise à condition qu'ils cultiveraient un territoire considérable et qu'ils fourniraient une grande quantité de pain de cassava à titre de tribut. La paix étant conclue, Cotabanama vi^ta le camp espagnol où ses proportions gigantesques et son aspect martial excitèrent la curiosité et l'admiration des Européens. Il fut reçu avec beaucoup de distinction par Esquibel, et il changea de nom avec lui, ce qui est le gage d'amitié le plus inviolable aux yeux des Indiens. Depuis ce moment les naturels donnèrent^ au cacique le nom de Juan de Esquibel , et au commandant espagnol celui de Cotabanama. Esquibel bâtit alors ime forteresse en bois dans un village indien situé sur le bord de la mer, et il y laissa neuf hoarmies sous les ordres d'un capitaine nommé Martin de Villaman , après quoi lés troupes se dis* persèrcnt, chacun retournant chez soi avec la part d'esclaves qu'il avait obtenue dans cette expédition, La paix ne fut pas de longue durée. Vers l'époque où des vaisseaux forent envoyés au secours de Colomb à la Jamaïque, une nouvelle révolte éclata dans l'Higuey , par suite des oppressions des Espagnols et de la violation du traité fait avec Esquibel. Martin de Villaman exigea non-seulement qu'ils cultivassent l'étendue de paya qui avait été '
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stipulée > nais encore qu'ils portassent le grain k Saint-Domingue; e^ sur leur refus ^ il les traita ave<^ la «ternière rigueur. Il tolérait aussi la con* duite licencieuse de ses gens à l'égard des Indien** nos, et les Ëspf^nols enlevaient impunément aux, naturels leurs filles^ leurs soeurs et jusqu'à leurs fei^mcSs '. A la fin les Indiens ne pouvant contenir leur juste fîireiury se levèrent en masse contre leurs tyrans, les massacrèrent et réduisirent en cendres leur foiteresse de bob. U ne s'échappa qu'un seul Espagnol qui courut porter la nouvelle de cette catf^rc^e à la ville de Saint-Domingue.
Ovando donna aussitôt Tordre de port^ le fer et la flamme dans la province d'Higuey. Les troupes 'eq>agnol6s accoururent de di£férens points sur Içs <3oiifias de cette province ;' Juan de Esquibel se mit à leur tête^ ayant aussi sous ses ordres une armée iM>mi>reï»e de guerriers Indiens qui l'acooBfqm* gnaient en qualité d'alliés. Les vill^ de l'Higuey liaient génàrala»ent bâties au milieu de& montagnes. Sur le ^sommet de ces montagnes s'étendaient d'imnoenses plateaux y de dix à quinze lieues de circonférence y entrecoupés de vallées dont le sel looge itmt esjtrémement fertile et où ils cultivaient la racine <k oissàva. Pmir passer d'une colline sur itne autre^ H Mkàt gravir un défilé de cinquante ^as enidroa , wa miltea d'une muraille naturdUe de nochers ^'on eût dit taillés avec des outils en
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pointes de diamant Chaque village était composé de quatre rues très-larges et d'une jetée de pierre de longueur; il formait une croix, et ime grande place était au milieu.
Lorsque les Espagnols arrivèrent sur les frontières, des feux furent allumés par les naturels sur toutes les hauteurs, et des colonnes de fumée s'élevaut vers le ciel répandirent partout l'alarme en annonçant l'approche de l'ennemi. Les vieillards, les femmes et les enfans furent envoyés dans des cavernes cachées au milieu des forêts , et les guer^ riers se préparèrent au combat. Les Castillans entrèrent dans une des plaines dégagée d'arbres , où leurs chevaux pouvaient leur être utiles, fls firent quelques naturels prisonniers, et s'efforcèrent d'apprendre d'eux quels étaient les forces et les projets de l'ennemi. Us eurent recours aux tortures, mais inutilement; ce peuple dévoué aimait trop ses caciques pour les trahir.
pes Espagnols pénétrèrent dans rintérieut*. Us trouvèrent les guerriers de plusieurs villes assemblés dans une seule et rangés le long des rues avec leurs arcs et leurs flèches , mais entièrement nus et sans armes défensives. A leur aspect les Indiens poussèrent des cris terribles et décochèrent leurs flèches, mais de si loin, qu'elles nei>lessèrent personne. Les Espagnols répondirent par une décharge de traits d'arbalètes et par deux ou trois coups d'arquebuse, car alors il n'avaient que peti d'ar^ mes à feu. Lorsque les Indiens virent plusieurs de
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leurs compagnons tomber morts, ils se mirent à fuir sans attendre l'attaque avec les épées; mais, même en fuyant, ils donnèrent des preuves d'un noble courage , et l'on vit des blessés , dans Iç corps desquels les flèches avaient pénétré jusqu'à la plume , les retirer avec la main, les briser avec leurs dents, et les lançant contre les Espagnols avec une fureur impuissante , expirer sur la place.
Les Indiens dispersés se retirèrent dans leurs forteresses naturelles, chaque famille ou troupe de voisins gagnant l'asile qu'elle croyait le plus sûr. Les Espagnols se mirent à leur poursuite ; mais ils avaient beaucoup de peine à avancer au milieu des forêts épaisses et des collines escarpées et rocailleuses. Us prirent pour guides quelques-uns de leurs prisonniers, et ils leur firent subir des tourmens inouïs pour les forcer à trahir leurs compatriotes. Ils les chassaieut devant eux , les tenant avec des cordes qu'ils leur avafent attachées autour du cou , et quelques-uns de ces pauvres captifs, en passant sur le bord des précipices, s'y élan:çaient tout à coup la tête la première , dans l'espoir d'entraîner après eux les Espagnols. Lorsqu'enfin les vainqueurs découvraient les malheureux Indiens dans leurs retraites , ils n'épargnaient ni le sexe ni l'âge; il n'y avait pas jusqu'aux femmes enceintes, jusqu'à des mères éplorées qui tenaient leurs enfans dans leurs bras, qui ne tombassent sous les coups de ces êtres sans pitié. Les actes dé cruauté qui se commirent alors de sang-froid sont m. a3
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trop réToltans pour qu'il soit possible de les raconter.
De là) Esquibel marcha sur la ville où résidait Cotabanama> et où ce cacique avait rassemblé des forces nombreuses pour lui résister. Il s'y rendit en droite ligne en suivant le bord de la mer^ et il arriva au pied de la montagne sur laquelle elle était située. Deux routes se présentaient à lui; l'une entièrement libre et qui semblait l'inviter, toutes les broussailles ayant été coupées avec soin pour que rien n'entravât sa marche. Cétait là que les Indiens avaient placé une embuscade pour sur^ prendre les Espagnols par derrière. L'autre était presque impraticable^ et était couverte de branches d'arbres y' jetées en travers^ Esquibel était jMiid^at et circonspect, il soupçonna le stratagème, et prit ce dernier chemin. La ville était à une lieue et demie de la mer. Pendant la première demi'^li^te, les Espagnols eur^t&t beaucoup de peine à se frayer un passage. Mais le reste de la route était libre^ et ne leur offrit aucun obstacle, ce qui confirma leurs soupçons. Us avancèrent alors avec une grande rapidité , et étant arrivés près du rivage, ils revin^ rent tout à coup sur leurs pas par l'autre route , se jetèrent à l'improviste sur les Indiens qui se tenaient en embuscade et en firent un grand carnage. Alors tous les sauvageé rassemblésdans les rms ou dans les maisons, se précijntèrent dans k plaine, et jetèrent de loin des flèches impuissantes^ puis, s'approchant de plus en plus, ila lancèrent
des pierres avec les mains, l'usage de la fronde leur étant inconnu. Au lieu de perdre courage en voyant tomber leurs compagnons à leurs côtés , leur fureur ne semblait que s'en accroître, et ils poussaient les cris les plus frénétiques. Ce combat inégal, ou plutôt cette boucherie, dura depuis deux heures après midi jusqu'au soir. Las Casas qui en fut témoin , dit que les Indiens firent des prodiges de valeur, quoique leur inexpérience, et le manque d'armes défensives, rendissent leurs efforts inutiles. Lorsque les ténèbres commencèrent à s'épaissir, les hostilités cessèrent graduellement , et ils disparurent dans les épais buissons qui les entouraient; un profond silence succéda à leurs cris de guerre ; et, pendant toute la nuit, les Es^ pagnols restèrent maîtres du pillage.
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