‹ Histoire de la vie et des voyages de Christophe ColombChapitre 3 sur 16 · IV. I · texte numérisé non relu

IV. I

H HISTOIRE [lIV. XVHI.

regardaient comm^ des étpes 4e^endus du ciel. Il est vrai qu'ils n'avaient reçu dé l'aniiral que de bons traitemens et des bienfaits continuels , et l'idée de son influence immédiate auprès de la divinité, manifestée par sa prédiction de l'éclipsé de lune , peut les avoir portés à considérer sa préjsence comme propice pour leur île; mais il n'est pas facile de croire qu'une bande indisciplinée, comme celle de Porras , eût parcouru leurs villages des mois entiers, sans leur avoir donné lieu de se réjouir de leur départ.

Les vents contraires et les courans qui ^'étaient constamment opposés à Colomb pendant cette fatale expédition , continuèrent encore à le poursuivre. Après une lutte fatigante de plusieurs semaines, il aborda le 3 août à la petite presqu'île de Beata, sur la cote d'Hispaniola. Les courans sont si violens entre cette île et Saint-Domingue, que les navires y sont souvent retenus des mois entiers, attendant qu'il y ait assez de vent pour pouvoir triompher de leur résistance. Delà Colomb dépêcha une lettre par terre à Qvando, pour l'informer de son arrivée , et dissiper les soupçons qu'il paraissait avoir conçus sur ses intentions; car il avait appris de Sacedo que le gouverneur craignait que son arriva dans l'île ne donnât lieu à des factions et à des troubles. Il exprime dans cette lettre, avec sa «haleur et sa simplicité ordinaires, la joie qu'il avait éprouvée de sa délivrance. Elleétait si grande^ dit-il, que depuis l'arrivée de Diego de Salcedo avec ées secours ; il ay^t à peina pu dprmin

CH. I.] DE CHRISTOPHE Colomb. 5

Un vent kiVorable s'étant éievé, les vaisseaux mirent de nouveau à la voile, et le 1 8 août ils jetèrent l'ancre dans le port de Saint-Domingue. Quelque inimitié searète qu'il pût y régner côntw Colomb, elle fat étouffée par le sentiment général de compassion inspiré par ses récens désastres. L'infortime fait oublier une foule de fautes, tandis que le mérite même d'un homme heureux excite la calomnie. Dans cette même île dé Saint- Domingue , où Colomb , dans les jours de sa puissance, avait été entouré d'ennemis^; d'où il avait été ignominieusement renvoyé chargé de chaînes, au milieu des cris et des injures de la populace; d'où il avait été exclu dans un ten^s de péril, quand il commandait une escadre; maintenant qu'il arrivait' victime d'uii alfreux naufrage^ accablé sous le poids de l'infortune, chacun oublia sèn animosité passée, chacun fat transporté d*un enthousiasme subit en sa faveur. Ce qui avait été r^sé à son mérite, fat accordé à ses infortunes, et l'envie elle-même, apaisée par ses revers aotuels, sembla lui pardonner tous ses triomphes d'autrefois.

Le gouverneur et les principaux habitans allè^ rent à sa rencontre j et l'accueillirent avec une distinction signalée. Il fat reçu comme un hôte dans la maison d'Ovando, qui le traita avec la plus gi^ande politesse, et qui le comblad'attentions. Le gouverneur était un homme aussi fin que circonspect, et courtisan consommé; mais il existait des causes trop profondes de jalousie entre lui et Colomb,

4 HISTOIBÉ [Liv.xyni.

pour que leurs rdations fussent cordialçe. L'aipiral et son fils Fernando soutinrent toujours que la ci- , vilité forcée et hypocrite d'Ovando n'avait pour but que d'effacer lé souvenir de son ancienne froideur et de cacher son inimitié secrète. Tandis qu'il protestsdt de son amitié et de sa compassion pour l'amiral^ il mit en liberté le traître Porras, qui était encore prisonnier, et qui devait être conduit en Espagpe pour qu'on lui fît son procès. Il parla aussi de punir ceux des gens de l'amiral qui avaient pris les armes pour le défendre , qui avaient tué plusieurs mutins, et qui en avaient fait d'autres prisonniers. Colomb se plaignit hautement de ces procédés ; mais le mal provenait de ce que leurs pouvoirs étaient si mal définis qu'ils se heurtaient, de sorte que chacun d'eux craignait de laisser prendre le moindre avantage à son rival. Ovando s'arrogeait le droit de connaître de tous les événemejfls qui se passaient à la Jamaïque , comme arrivant dans les limites de son gouvernement, qui comprenait toutes les îles et la terre ferme. D'une autre part, Colomb prétendait avoir reçu de ses souverains le pouvoir absolu et la jurisdiction civile et criminelle sur tous ceux qui faisaient partie de. son expédition, depuis l'instant de leur départ, jusqu'à celui de leur retour en Espagne. Pour le prouver, il produisit sa lettre d'instructions* Le gouverneur l'écouta avec beaucoup de politesse et d'un air souriant, mais il lui fit observer que la lettre d'instructions ne lui donnait aucune autorité dans l'étendue de son gouverne*

merit '. Cependant il abandonna l'idée de faire une enquête sur la conduite des gens de Colomb, et il eAvoya Porras en Espagne pour y être interrogé par le conseil chargé des affaires des Indes.

Le séjour de Colomb à Saint-Domingue ne pouvait éveiller en lui que des sentimens pénibles. Il voyait la désolation répandue dans cette île par suite du traitement barbare infligé aux habitans, et des horribles massacres commis par Ovando et ses agens. Il avait existé un temps où Colomb s'était flatté de pouvoir civiliser les naturels, d'en faire des sujets industrieux et tributaires de la couronne, et de tirer de leurs travaux bien réglés un revenu considérable et permanent. Comme Févénement avait été différent! Les cinq grandes tribus qui peuplaient les montagnes et les vallées, à l'époque de la découverte, et qui, par leurs villes, leurs villages, leurs champs cultivés, avaient fait des végas autant de jardins richement diversifiés , avaient presque entièrement disparu, et leurs princes avaient péri pour la plupart par une mort violente ou ignominieuse. Colomb ne voyait pas les affaires de cette île du même œil qu'Ovando. Il prenait un intérêt patefmel à sa prospérité , et sa fortune était intéressée k ce qu elle fût judicieusement gouvernée. Il se plaignit dans des lettres adressées à ses . souverains que toutes les affaires publiques y fussent mal conduites , que l'or qui était rassemblé

* Lettre de Colomb à son fils Diego, datée de Se ville, le %x novembre iSo^. Navarrete, tom. i.

Dig^ized by VjOOÇ iC

6 HisTontB [liv. xvm

fut jeté dans de grands magasins légèrement bâtis et couYerts en chaume^ sans que personne fut commis à sa garde , ce qui invitait aux déprédations; il ajouta qu'Ovando n'était pas aimé; que le peuple était dissolu , et que les revenus de la couronne et la tranquillité de l'île étaient compromis k chaque instant par la mutinerie et la sédition ^. Mais tout en voyant ces abus, il n'avait pas le pouvoir d'y remédier, et toutes les observations, tQUtes les remontrances qu'il pouvait faire, le gouverneur ne manquait pas de les prendre en mauvaise part.

D trouva ses affaires personnelles dans un grand désordre. Ses rentes et ses redevances n'avaient pas été perçues, ou du moins il ne put en obtenir ni un compte bien clair, ni la pleine liquidation. Ce qu'il put en recueillir fut employé à équiper les vaisseaux qui devaient le reconduire en Espagne avec ses équipages. Il accuse Ovando, dans ses lettres suivaiites, d'avoir sacrifié , ou tout au moins négligé ses intérêts pendant sa longue absence, et d'av(rir suscité des entraves à ceux qui avaient été chargés de veiller à ses affaires. Deux lettres , écrites par la reine Isabelle à Ovando, le 27 novembre i5o3, semblent prouver qu'il avait quelques motifs pour se plaindre ainsi*. Elle l'y iniorpae de la plainte faite par Alonzo Sanchez de

* Lettre de Colomb à son fils Diego , datée de Séville , le 3 décembre i5o4. Navarçete, t. i, pu 34i. ' ^ Navarrete, t. 11, decad. cli, clii.

BL h\ DE CHRISTOPHS COLOMB. fj

Carvajaly qu'on lui suscitait des d^stades dans la recette des rentes dues à Colomb, et elle ordonne expressément à Ovando d'observer les traités feits avec Colomb y de respecter ses agens, et de faciliter leursopérations au lieu de les entraver. Ces lettares, tout en annonçant une conduite peu généreuse de la part du gouverneur envers son illustre prédécesseur , prouvent également l'intérêt personnel <pie prenait Isabelle aux affaires de Colomb pendant son absepce. Dans le fait, elle avait manifesté son mécontentement de ce qu'il avait été exclu du port de Saint-Domingue , quand il s'y était présenté pour obtenir des secours pour son escadre , et pour y trouver un refuge contre une tempête, et elle avait blâmé Ovando de n'avoir pas suivi son avis et retenu la flotte de Bobadilla , qui eût ainsi échappé à son jdBfreux destin V; et c'est le cas de faire remarquer que la conduite sanguinaire d'Ovando à l'égard des naturels, particulièrement le massacre de Xaragua , .et l'exécution de l'infortunée Anacoana, excitèrent également l'horreur et l'indignation-d'Isabelle. Elle languissait sur son lit de mort quand elle apprit cette nouvelle , et ses lèvres mourantes demandèrent et obtinrent du roi Ferdinand la promisse qu'Ovando serait immédiatement rappelé de son gouvernenjent. Cette promesse parut n'être remplie qu'à. regret, et l'exécution en fiit tardive. Elle n'eut heu qu'environ quatre ans après, et quand d'autres circonstances y décidèrent le roi; car

* Heirera, Hist. Ind,, decad. i, lib. v, cap. la,

9 BISTOIRE [LIV,XVm*

Ovaudo avait réussi à gagner ses bompes grâces en forçant le revenu qu'il tirait de l'île.

JLes mésintelligences continuelles qui régnaient entre le gouverneur et l'amiral, quoique le premier affectât toujours tme grande complaisance , portèrent Colomb à accélérer son départ de l'île. Le vaisseau sur lequel il était revenu de la Jamaïque fut radoid)é , équipé , et mis sous les ordres de l'Adelantado. On fréta un autre navire siur lequel Colomb s'embarqua avec son fils et ses domestiques. La j^s grande partie de ceux qui avaient formé les équipages de ses bâtimens restèrent à Saint-Domingue : comme ils étaient dans une grande pauvreté^ il fournit à leurs besoins de sa propre bourse ,. et avança les fonds nécessaires pour le passage de ceux qui préférèrent retourner dans leur patrie. La plupart des malheureux que sa générosité soulagea ain$i, avaient été les plus violens des rebelles.

Il mit à la voile le 12 septembre; mais à peine avait-il quitté le port, qu'un coup de vent soudain emporta le mât de son navire. Il passa sur-le-champ avec sa famille à bord du vaisseau commandé par l'Adelantado, et renvoyant à Saint-Domingue le bâtiment avarié, il continua son voyage. Toute la traversée ne fut qu'une suite de tempêtes, dont l'une fendit le grand mât en quatre endroits. L'amiral était alors retenu au lit par la goutte; cependant , grâce à ses avis et à l'activité de l'Adelantado, cette avarie fut habilement réparée : le mât fut raccourci ; les parties ÉEÛbles furent fortifiées par des pièces de

bois prises des châteaux ou cabines que les vaisseaux à cette époque portaient sur la poupe et sur la proue, et le tout fut solidement assuré par des cordes. Une autre tempête qui ne tarda pas à éclater fit éprouver encore plus d'avaries, car leur mât de misainç fut fendu. Dans cet état de délabrement, ils avaient encore sept cents lieues à faire sur un océan orageux. La fortime continua à persécuter Colomb jusqu'à la fin de cette expédition , quïfiit la dernière et la plus désastreuse de toutes. Pendant plusieurs semaines, il fut le jouet des tempêtes, sa maladie lui faisant souffrir en même temps les tortures les plus affreuses. Enfin le 7 novembre il jeta l'ancre dans le port de San- Lucjg:. De là il se fit conduire à Séville , dans l'espoir d'y jouir du repos de corps et d'esprit , dont il avait un si grand besoin , et d'y rétablir sa santé après une si longue suite de fatigues, d'inquiétudes et de contrariétés '.

^ Hist. del Almirante y cap. 108. Las Casas, Bist. Ind., lîb. Il , cap. 36.

10 ' ■ HisTomE [liv. xvm.

Page 1