CHAPITRE n
Maladie de Colopib à SéviUe.— Il s'adresse à la couronne pour obtenir la restitution de ses honneurs. — Mort d'Isabelle (i5o4).
Affaibli par Fâge et les infirmités , épuisé par les travaux et les fatigues de sa récente expédition , Colomb avait regardé Séville comme un port paisible où il pourrait se reposer un peu de toutes ses traverses. Cependant les soucis et les chagrins devaient le suivre sur terre comme sur mer. En changeant de scène , il n'avait fait que changer la nature de sa détresse. Des jours et des nuits de douleur lui étaient destinés pour le reste de sa vie., et les bords da son tombeau devaient être semés d'épines.
^ En arrivant à Séville, il trouva toutes ses affaires en désordre. Depuis qu'il avait été renvoyé, chargé de fers y de Saint-Domifigue en Espagne, époque à
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laquelle Bobadilla avait pris possession de sa maison et de son mobilier, ses rentes et ses redevances n'avaient jamais été exactement perçues, et ce qu'on en avait recueilli était resté entre les mains du gouverneur Ovando. «J'ai été cruellement traité par le gouverneur , dit-il dans une lettre à son fils Diego '. Chacun me dit que j'ai là onze à douze
mille castillans, et je n'en ai pas reçu le quart
Je sais fort bien que, depuis mon départ, il doit avoir reçu plus de cinq mille castillans. » D demanda que le roi écrivît une lettre pour ordonner que ces sommes arriérées lui fussent payées sans délai , attendu que ses agens n'oseraient même en parler à Ovando , à moins qu'ils n'y fussent autorisés par une lettre du souverain.
Cîolomb n'avait pas l'esprit mercenaire, mais son rang et sa situation exigeaient des dépenses consi- 4Îérabl^. Le monde le croyait en possession d'une soupcie de richesses inépuisables, mais cette source n'avait encore coulé qu'en filets presque imperceptibles. Son dernier voyage avait épuisé ses finances, et l'avait plongé dans l'embarras. Tout ce qu'il avait pu recueillir de ce qui lui était du à Hispaniola, montant à douze cents castillans, avait été dépensé pour ramener en Espagne une partie des gens de ses équipages qui se trouvaient dans la détresse, et la couronne lui restait redevable de la plus grande partie de cette somme. Pendant qu'il
* Datée de SéviUe, le i3 décembre i5o4. Navarrete, t. i , p. 343.
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s'épuisait en efforts pour se faire payer, il était dans un état de pénurie et de détresse qu'on aurait peine à se figurer. U ne cessait, dans ses lettres à son fils Diego, de lui recommander la plus stricte économie, a Je ne reçois rien des revenus qui me sont dus, lui disait -il dans une lettre; je vis d'emprunts. » Et il ajoutait dans une autre : « J'ai retiré bien peu de profit de vingt ans de service , au milieu de tant de fatigues et de dangers, puisque je ne possède pas en Espagne un toit pour abriter ma tête. Si je veux manger ou dormir, il faut que j'aille dans une auberge, et la plupart du temps je n'ai pas de quoi payer la carte. »
Cependant, au milieu de cette détresse personnelle , il sollicitait le paiement de la solde due à ses marins encore plus vivement que celui de ce qui lui était dû à lui-même. U. écrivit en termes énergiques et à plusieurs reprises aux souverains pour les supplier de faire acquitter leur arriéré , et il pressa son fils Diego , qui était à la cour, de faire aussi des démarches en leur faveur. « Us sont pauvres , disait-il, et il y a maintenant près de trois ans qu'ils otit quitté leurs demeures. Us ont souffert des fatigues et des périls infinis, et ils apportent des nouvelles inappréciables, pour lesquelles leurs majestés doivent rendre à Dieu d'éternelles actions de grâce. » Malgré sa généreuse sollicitude pour ces hon^ mes , il savait que plusieurs d'entre eux avaient été ses ennemis, et que même alors quelques-uns étaient plus disposés à lui faire du mal que du bien , tant était grande la magnanimité de son es-
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prit j tant c'était chez lui un penchant naturel que de pardonner r
Le même zèle pour les intérêts de ses souve* rainsy qui avait toujours été un puissant mobile de toutes ses actions , se mêlait aussi à ses autres causes de sollicitude. Il parla dans sa lettre au roi de la mauvaise administration des revenus royaux , à Hispaniola , sous le gouvernement d'Ovando. D'immenses quantités d'or étaient entassées dans des maisons légèrement bâties, et y étaient exposées aux déprédations. Il fallait un homme d'un caractère vigoureux , et ayant un intérêt personnel dans la propriété de cette île, pour remettre les affaires en bon ordre, et pour en tirer le revenu considémble qu'elle était susceptible de produire; et Colomb donnait clairement à entendre qu'il était cet honime.
Dans le fait, pour ce qui le concernait lui-même, c'était moins une indemnité pécuniaire qu'il sollicitait , que sa réintégration dans ses places et ses dignités. Il avait reçu la promesse royale qu'elles lui feraient rendues ; il les regardait comme les ti'ophées de ses actions illustres , et il sentait qu'aussi long-temps qu'il en serait privé , une censure tacite s'attacherait à son nom. Si sa fierté eût souffert patiemment cette injustice , il aurait démenti son noble caractère, car celui qui peut être indifférent à la guirlande du triomphe est dépourvu de la noble ambition qui excite à de glorieuses actions.
Les réponses peu satisfaisantes qu'il reçut à ses lettres bannirent le repos de l'esprit de Colomb, 11
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savait qu'il avait à la cour des ennemis actifs, prêts à tout présenter sous un jour qui lui fut défavora^ ble, et il sentait Timport^ince de s'y rendre en personne pour déjouer leurs manoeuvres ; mais ses infirmités le retenaient à Séville. Il voulut essayer de se mettre en route , mais la rigueur de l'hiver et la violence de sa maladie l'obligèrent à y renoncer. Tout ce qu'il put faire fut d'écrire de nouveau aux souverains, et de prier ses amis, qui étaient en petit nombre, mais qui lui étaient dévoués , d'intervenir en sa faveur. Il craignait qu'on ne représentât sous un faux jour les événemens malheureux de son dernier voyage. Le grand objet de l'expédition, la découverte d'un détroit dans l'isthme de Darien, avait été manqué. L'objet, secondaire , celui d'obtenir de l'or, n'avait guère mieux réussi. A la vérité, il avait découvert les mines d'or de la Veragua, mais il n'avait pas rapporté de trésors en Espagne, parce que, comme il le dit dans une de ses lettrés, « je n'ai voulu ni piller, ni dévaster le pays, puisque la raison exige qu'on y étabhsse d'abord une administration, après quoi l'on peut se procurer de l'or sans recourir à la violence. »
Il craignait surtout que la perversité de ses ennemis et l'effronterie des coupables ne dénaturassent les scènes violentes qui s'étaient passées à la Jamaïque au point d'en faire des chefs d'accusation contre lui, comme cela était arrivé lors de la rébellion de Roldan. Porras, le meneur de la dernière faction , avait été envoyé en Espagne par Oyando pour comparaître devant le conseil des
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Indes 9 mais sans aucune pièce de procédure qui énonçât les accusations portées contre lui. Tandis qu'il était à la Jamaïque^ Colomb avait fait faire une enquête à ce sujet; mais le notaire de l'escadre, qui Pavait dressée, et toutes les pièces qu'il avait rédigées étaient à bord du navire sur lequel l'amiral était parti d'Hispaniola, et qui , ayantperdu ses mâts, y avait été renvoyé. Le conseil des Indes ne prit donc aucune connaissance de l'affaire, et Porras resta en liberté , armé du pouvoir et de la volonté de faire le mal. Étant parent de Mora* lès, trésorier du roi, il eut accès près des gens en place , et trouva l'occasion de leur inspirer des préventions favorables à sa cause. Colomb écrivit à Morales, en lui adressant uïie copie de la pétition que les rebelles lui avaient envoyée à la Ja^ maïque, et dans laquelle ils reconnaissaient leur faute et en imploraient le pardon, et il supplia le trésorier de ne pas se laisser prévenir par ce que pourrait lui dire son parent, et de ne pas se prononcer contre lui sans l'avoir entendu.
Le fidèle et infatigable Diego Mendez était alors à la cour ainsi qu'Alonzo Sancbez de Carvajal, et un ami actif de Colomb, pommé Geronimo. Il chargea son fils Diego de les exciter tous à soutenir ses intérêts , attendu qu'ils étaient en état de rendre de sa conduite le témoignage le plus important. « J'espère, dit-il , que la véracité et les soins de Mendez contrebalanceront les mensonges de Porras* » Rien de plus touchant et de plus simple en même temps que la protestation de dévouement
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qu'il renouvela dans une de ses lettres. «J'ai servi leurs majestés, dit-il, avec autant de zèle et de diligence que s'il se fut agi de gagner le paradis; et si j'ai failli en quelque chose , c'est parce que mes connaissances et mes moyens n'allaient pas plus loin. »
£n lisant ces touchantes suppliques , on peut à peine se persuader qu'elles aient été écrites par Colomb, par ce même homme qui, quelques années auparavant, avait été l'idole de cette cour qui Favait reçu comme un bienfaiteur, et lui avait prodigué presque les mêmes honneurs qu'à ses souverains* On a peine à reconnaître celui qui avait tlécouvert le Nouveau-Monde dans ce vieillard accablé d'infirmités et appauvri par ses succès même. On ne peut se résoudre à croire que l'homme qui avait ajouté à la couronne d'Espagne des régions si vastes et si riches fût le même individu qui s'adressait si souvent et si inutilement à la cour de ce royaume pour obtenir la restitution de ses droits légitimes, et qui parlait presque en accusé , quand il avait été si cruellement offensé.
Enfin la caravelle apportant les procédures officielles relatives aux frères Porras arriva dans les Algarves en Portugal, et Colomb se flatta que les choses allaient bientôt paraître soi^sleur jour véritable. Son impatience de se rendre à la cour devenait plus vive de jour en jour. Il se pourvut d'une litière pour s'y faire transporter; il alla littéralement jusqu'à la porte pour partir, mais le mauvais temps et ses infirmités toujours croissantes le forcèrent
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encore à renoncer à ce voyage. La ressource d'écrire commençait à lui manquer : il ne pouvait le faire que la nuit, car pendant le jour sa maladie cruelle le privait de l'usage des mains. Les nouvelles qu'il recevait de la cour devenaient chaque jour de plus en plus contraires à ses espérances: les intrigues de ses ennemis l'emportaient; le flegmatique Ferdinand recevait toutes ses demandes avec indifférence; la généreuse Isabelle était dangereusement malade. Il comptait encore sur sa justice et sur sa magnanimité pour le rétablir dans toute la plénitude de ses droits et donner satisfaction à toutes ses plaintes.
«Puisse la sainte Trinité, dit-il, rendre à la santé notre souveraine, car elle rétablira Tordre dans tout ce qui est maintenant en coiifiision.» Hélas! pendant qu'il écrivait cette lettre , .sa noble bienfaitrice n'existait plus.
La santé d'Isabelle avait été minée depuis longtemps par les secousses successives de grandes calamités domestiques. La mort de son fils unique, le prince Juan, celle de sa fille chérie, de son amie de cœur, la princesse Isabelle, et celle de son petit-fils, de son héritier présomptif, le prince Miguel, avaient été trois blessures cruelles pour un cœur susceptible de tendres affections. A ces chagrins venaient se joindre celui que lui causaient la faiblesse d'esprit de sa fille Juana et les malheurs domestiques de cette princesse avec son mari, l'archiduc Philippe. Le chagrin qui entre dans les palais n'admet pas la compassion familière IV. a
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et les douces consolations qui allègent les douleurs du commun des hommes. Isabelle languissait au milieu de la splendeur et des hommages empressés de sa cour j entourée des trophées d'un règne glorieux et fortuné, et placée au faîte de la grandeur humaine. Une mélancolie profonde et incurable s'était emparée de son âme , minait sa constitution , et rendait plus aigus ses maux physiques. Après quatre mois de souffrances, elle mourut le 26 novembre i5o/j, à Médina del Campo, dans sa cinquante-quatrième année. Mais long-temps, avant que ses yeux se fermassent au monde ^ son cœur s'était fermé à toutes ses pompes et à ses vanités. « Que mon corps , dit-elle dans son testament , soit enterré dans le monastère de Saint-François, qui est dans l'Alhambra de la ville de Grenade, dans lin sépulcre à ras de terre , sans autre monument qu'une simple pierre , sur laquelle sera gravée l'inscription. Mais je désire et j'ordonne que, si le roi, mon seigneur, se choisit une sépulture dans une église ou dans un monastère, en quelque autre place ou partie de mes royaumes, mon corps y soit aussi transporté et enterré à côté de celui de son altesse, de manière que l'union dont nous avons joui pendant notre vie, et dont, par la merci de Dieu, nous espérons que nos âmes jouiront dans le ciel, puisse être représentée par l'union de nos corps dans la terre. »
Tel était un des passages du testament de cette femme admirable, qui annonçaient la pieuse humilité de son cœur, et dans lesquels, comme on
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Ta remarqué avec raison , l'expression de Tamour conjugal s'unissait à la piété la plus douce et à la plus tendre mélancolie *. C'était un des esprits les plus purs qui aient jamais présidé aux destinées d'une nation. Si elle eut vécu plus long -temps, sa bonté vigilante aurait prévenu bien des scènes d'horreur dans la colonisation du Nouveau- Monde , et aurait adouci le sort des naturels. Quoi qtfil en soit, son nom glorieux brillera toujours d^im éclat immortel dans les premières pages de Fhistoire de cet hémisphère.
Cplomb reçut la nouvelle de la mort dlsabelle pendant qu'il écrivait à son fils Diego. Il en parle brièvement dans un post-scriptum tracé à la hâte, mais qui n'en est pas moins admirable. « C'est pour toi une leçon, mon cher fils Diego, dit-il, de ce que tu dois faire à présent. La première chose est de recommander à Dieu affectueusement et avec grande dévotion l'âme de la reine, notre souveraine. Sa vie fut toujours catholique et sainte; elle fiit toujours prête à tout pour le service de Dieu; par conséquent nous pouvons être assurés qu'elle est reçue dans sa gloire, et placée à l'abri des soucis et des tribulations de ce monde. La seconde chose est de veiller et de travailler en tout pour le service" du roi, notre souverain, et de chercher à alléger son chagrin. Sa majesté est le chef de la chrétienté. Souviens-toi du proverbe qui dit que,
* Elogio de la Reina Catolica, por Diego Clemencia. Ilustracion 19. - *
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lorsque la tête souffre, tous les membres sont en souffrance. C'est pourquoi tous les bons chrétiens doivent prier pour la conservation de sa santé et de sa vie, et nous qui sommes à son service nous devons, plus que personne, le faire avec autant de zèle que de ferveur '. »
Il est impossible de lire sans émotion cette lettre dont l'éloquence est aussi simple que touchante, et dans laquelle Colomb exprime si naïvement son affection pour la mémoire de sa bienfaitrice , et sa fidélité et son dévouement infatigable pour le souverain qui était assez ingrat pour le négliger. Ce sont ces lettres confidentielles et non étudiées qui nous font lire dans le cœur de Colomb.
* liettre à son fils Diego , du 3 décembre i5o4.
CE. m.] J)E CHBISTOPHS COtOHB. ai