LIBRAIRIE DE L. HACHETTE ET COMPAGNIE
BOULEVARD SAINT-CERUAIN , K" 77
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Le règne de l'Empereur Nicolas I**" est un des plus grands règnes qui aient marqué dans les annales de Tempire de Russie ; TEmpereur Nicolas P' est un des plus grands souverains qui soient montés sur le trône impérial.
L'histoire complète et définitive de ce règne sera écrite plus tard avec tous les développements qu'elle comporte, et bien des écrivains nationaux, qui aspirent à continuer le remarquable ouvrage de Karamzine, s'empresseront alors de traiter à l'envi ce magnifique sujet, quand tous les documents officiels auront été rassemblés, coordonnés et publiés par le gouvernement russe.
Mais, en attendant cette vaste et monumentale publication, qui a été confiée aux soins d'une commission composée d'hommes d'État et de savants distingués, je me suis proposé d'écrire en français, sous une forme presque fami-
Hère, qui doit la mettre à la portée de tous les lecteurs, une Histoire de l'Empereur Nicolas, destinée surtout à faire connaître son caractère et son génie, destinée aussi à répandre par toute l'Europe le respect et l'admiration que m'inspire la mémoire de ce grand empereur.
J'ai voulu faire un livre populaire, qui, émané d'un sentiment profond de sympathie, témoignera de mes études et de mes convictions d'historien, et qui aura d'autant plus de valeur et d'autorité auprès des esprits sérieux et des âmes honnêtes, que ma position est plus indépendante visà-vis de la Russie.
La postérité commence pour les grands hommes aussitôt que la tombe s'est fermée sur eux. C'est la voix de la postérité qui m'a dicté l'éloge de l'Empereur Nicolas I". Cet éloge, cette Histoire voit le jour, dix années après la mort du souverain, que la Russie pleure encore, tout en bénissant le règne de son auguste successeur. Voltaire avait attendu trente-quatre ans avant de publier l'histoire de Pierre le Grand.
La correspondance de Voltaire, relative a son Histoire de l'Empire de Russie sous Pierre le Grandy me fournirait textuellement tout ce que j'aurais à dire en faveur de V Histoire de la vie et du règne de Nicolas l^; car, il y a un siècle, tout comme de nos jours, la Russie était mal connue et mal jugée. Voltaire, au moment d'entreprendre son brillant ouvrage, pouvait donc indiquer de la sorte le but qu'il se proposait alors et qui se rapprochait beaucoup de celui que j'ai voulu atteindre après lui :
« On a, écrivait-il en 1757 au contte de Schouwaloff, on a des notions exactes de toutes les parties qui composent l'État, en France, en Angleterre, en Allemagne, en Espagne; mais un tel tableau de la Russie serait plus intéressant, parce qu'il ferait connaître une monarchie dont les autres nations n'ont pas des idées bien justes, parce qu'aussi ces détails peuvent servir à rendre Pierre le Grand, l'impératrice sa fille, et votre nation et votre gouvernement, plus respectables. La réputation a toujours été comptée parmi les forces véritables des royaumes. Je suis bien loin de me flatter d'ajouter à cette réputation ; ce sera vous, Monsieur, qui ferez tout, en m' envoyant les mémoires que vous voulez bien me faire espérer, et je ne serai que l'instrument dont vous vous servirez pour travailler à la gloire d'un grand homme et d'un grand empire. »
Je me trouvais précisément dans la situation où était Voltaire, lorsqu'il s'adressait ainsi au comte de Schouwaloff, pour obtenir des mémoires authentiques qui pussent l'aider à composer l'histoire de son héros :
« Je me suis muni de tout ce que l'on a écrit sur Pierre le Grand, écrivait-il le 11 août 1757, et je vous avoue que je n'ai rien trouvé qui puisse me donner les lumières que j'aurais désirées... Ce qui mérite le mieux d'être connu ne l'est, en efifet, de personne. J'ose vous répéter que rien ne vous fera plus d'honneur, rien ne sera plus digne du règne de Sa Majesté, que d'ériger ainsi dans toute la terre un monument à la gloire de son père. Je ne ferai qu'arranger les pierres de ce monument. »
Avant d'aller chercher en Russie les documenfs originaux qui m'étaient indispensables pour donner à mon livre toute la solidité à laquelle il pouvait prétendre, j'avais déjà recueilli un grand nombre de matériaux utiles et même précieux, dans les pièces et les correspondances diplomatiques, connues ou encore inédites, que j'avais pu consulter; dans les journaux du temps, dans les livres imprimés en France et à l'étranger, que j'avais pris la peine de dépouiller; dans les récits, dans les souvenirs, dans les confidences des contemporains, que je ne me lassais pas d'interroger.
C'est alors que, à l'exemple de Voltaire réclamant les conseils et, pour ainsi dire, la collaboration indirecte du comte de Schouwaloff, je me suis adressé à quelques personnages éminents qui devaient naturellement prendre intérêt à un projet d'histoire de l'Empereur Nicolas, puisque la mémoire de leur auguste maître leur était toujours chère et sacrée. J'avais à peine commencé mon ouvrage, que S. E. M. le comte de Kisseleff, ambassadeur de Russie en France, daignait le prendre sous ses auspices et honorer de ses encouragements l'auteur, qui lui restera éternellement dévoué et reconnaissant. Si cet ouvrage peut aujourd'hui paraître et s'il n'est pas trop indigne du sujet que j'ai essayé de traiter le premier, il m'est doux d'avoir à en remercier d'abord l'inépuisable bienveillance de M. le comte de Kisseleff.
J'avais demandé, au début de mon travail, quels étaient les documents principaux dont il me fallait faire usage dans
THistoire de l'Empereur Nicolas P'. Ce fut M. le baron Modeste de Korff, secrétaire d'État, et alors directeur de la Bibliothèque impériale publique de Saint-Pétersbourg, qui fut chargé de rédiger, à mon intention, un mémoire, dans lequel la question que je lui avais soumise était traitée à fond, avec autant de goût que de raison. Ce mémoire renferme des conseils précieux pour quiconque voudrait entreprendre la tâche délicate d'écrire l'histoire contemporaine. C'est une fine et ingénieuse appréciation des qualités et des devoirs de l'histoire : on y reconnaît à la fois l'expérience de l'homme d'État, l'érudition du bibliothécaire, le talent de l'écrivain.
« Il est à votre connaissance, disait notamment le savant M. le baron Modeste de Korff, que la Bibliothèque impériale publique de Saint-Pétersbourg possède, entre autres richesses, une collection spéciale de tout ce qui a été publié sur la Russie dans toutes les langues du monde*.
a Eh bien! cette collection, dont le chiffre, pour le dernier règne seul, monte à bien plus d'un millier de volumes, ne contient pas un seul livre (en parlant ici des généralités et de l'époque moderne), qui puisse servir de guide tant soit peu sûr pour un travail, je ne dirai pas complet, mais du moins vrai et sérieux sur notre pays. Même l'ouvrage de Haxthausen, même celui de Tengoborsky, ne sont pas exempts de malentendus notables, difficiles à saisir et à
^ Cette admirable collection^ unique en sou genre, et qui ne contient pas moins de 30,000 volumes, a été formée par les soins de M. le baron Modeste de Korfl. Le Catalogue alphabétique, autographié à 15 ou 20 exemplaires, forme un gros yolume in-folio.
rectifier sans une connaissance approfondie de notre langue . Quant à tout le reste de ce millier de volumes et de brochures, excepté les écrits de Schnitzler et surtout son savant ouvrage intitulé : V Empire des Tsars^ ce n'est qu'un ramassis d'erreure complètes ou de vérités incomplètes, enfantées soit par une ignorance réellement incroyable des choses les plus simples^ soit par une confusion d'événements, de dates, de lieux et de noms propres, soit enfin par des inductions fondées souvent sur un terme ou un mot russe mal compris, et même quelquefois sur des mots et des faits forgés tout simplement à plaisir...
« Si un Russe entreprenait d'écrire dans sa langue sur tel ou tel événement de l'histoire de France, et s'il demandait une base solide pour y asseoir son travail, on n'éprouverait certes aucun embarras à lui désigner, dans le vaste domaine de la littérature française, plus d'un résumé historique tout à fait approprié à ce but. Malheureusement, il n'en est pas de même chez nous. Pour l'époque de l'Empereur Nicolas surtout, nous ne possédons aucun ouvrage assez complet, que nous osions recommander aux étrangers. Le livre-fragment d'Oustrialoff a été écrit pour des lecteurs russes et non pour des lecteurs étrangers, ce qui est fort différent; quelques autres essais sont des compilations aussi inexactes quant au fond, que défectueuses quant à la forme...
« En manifestant le désir d'être mis en possession de documents officiels^ M. Paul Lacroix se trouve évidemment dominé par la conviction, assez générale à l'étranger, qu'en
Russie tout est mystère; que rien des actes de noire gouvernement ne transpire dans le public, qu'enfin ce n'est qu'une proleclion spéciale et tout exclusive qui puisse laisser mettre la main sur ces documents inaccessibles à la foule.
« Je ne pense pas que M. Paul Lacroix confonde, comme l'immense majorité dos lecteurs, le Sobranié Zakonou) avec le Swodj notre Digeste et nos Instilules, mais il y a tout lieu do croire qu'il ne se fait pas une idée bien précise de la valeur du premier recueil, comme source historique.
« Or, ma longue expérience, exercée sur des objets de la nature la plus diverse, m'a suffisamment prouvé que, sans autre source d'informations que le Sobranié Zakonow^ il est fort possible, relativement surtout aux derniers règnes, d'écrire un excellent aperçu non-seulement sur les faits législatifs et politiques, mais aussi sur les mœurs et les idées de l'époque. Il ne faut que l'assiduité nécessaire pour utiliser les matériaux de cette mine abondante et, comme de raison, le talent convenable pour faire le triage et le classement de ces matériaux. C'est donc là la source qui doit être recommandée à M. Paul Lacroix, de préférence à toutes les autres, car tout ce qu'il demande, tous les documents officiels, s'y trouvent déjà in extenso.
tt Quant à de plus amples détails, si M. Paul Lacroix éprouvait le besoin de les mettre en œuvre, on peut lui recommander encore la collection importante du Journal (français) de Saint-Pétersbourg^ dont les articles sur l'intérieur avaient été pendant plusieurs années réunis séparément en forme d'édition hebdomadaire ; la Gazette du Sénat (notre
— îll --• Bulletin des lois); celle de rAcadémie impériale (russe el allemande); les Mémoires et Bulletins de rAcadémie, rédigés pour la plupart en français et en allemand ; enfin les recueils périodiques publiés par nos différents ministères. Toutes ces collections, à peine connues à Télranger, même de nom, enrichiront encore l'auteur d'une ample moisson de faits et de notions. Il n'est pas jusqu'à l'Âlmanach annuel de l'Académie, qui ne puisse fournir une foule de renseignements nouveaux, généralement inconnus des auteurs étrangers qui écrivent sur la Russie. »
Je n'ignorais pas sans doute que la Russie possédait une vaste compilation historique, qui a plus d'importance, pour l'histoire, que notre Moniteur universel, et qui peut être comparée aux Fœdera, conventiones el littercB, de Th. Rymer (20 vol. in-fol.), aussi bien qu'à nos Ordonnances des roîs de France (21 vol. in-fol.). C'est évidemment dans ce recueil qu'il faut étudier le règne de Nicolas r% règne si nourri de faits politiques, mais surchargé aussi de détails législatifs et administratifs. Cependant cet immense répertoire chronologique d'ukases et de documents officiels, lequel ne comprend pas moins de trente énormes volumes in-4'' pour les trente années de ce règne, était de nature, je l'avouerai, à épouvanter un historien , qui ne connaii pas la langue russe.
Je ne me faisais pas illusion, d'ailleurs, sur l'insuffisance des matériaux qui étaient déjà entre mes mains et que j'avais empruntés soit à des journaux et à des livres français, soit à des ouvrages anglais et allemands, soit à des correspon-
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dances diplomatiques, soit à des lettres particulières, soit à des entretiens intimes; je considérais ces divers matériaux comme des témoignages à passer au creuset de la critique, comme des indications à vérifier toujours avec défiance, comme des instruments d'enquête, comme de simples jalons, comme des repères plus ou moins utiles. L'historien, dans son travail préparatoire, doit accepter d'abord tous les documents, en quelque sorte, sous bénéfice d'inventaire : il en fait ensuite l'examen et le triage; il retient les bons et rejette les mauvais.
C'est ainsi que j'ai procédé, quand il s'est agi d'écrire cette histoire ou plutôt cette chronique, d'après les notes recueillies et accumulées avec patience pendant six années consécutives.
Je n'avais pas à craindre, il est vrai, de subir, même à mon insu, l'influence hostile, qui s'exhale, pour ainsi dire, de certains livres, composés avec préméditation contre la Russie. Je m'étais mis à l'abri de ce système de mensonge et de dénigrement, en me proposant d'écrire mon ouvrage, loyalement, impartialement, consciencieusement, sans autre passion que celle de la vérité, sans autre intérêt que celui de la justice.
M. le baron de Korff, outre les avis qu'il avait bien voulu me donner, m'offrait un modèle à suivre dans le livre qu'il a rédigé par ordre du grand-duc héritier Alexandre, aujourd'hui empereur de Russie, et avec l'assentiment de l'Empereur Nicolas, alors régnant. Cet ouvrage, intitulé : Avènement au trône de l'Empereur Nicolas ^ a obtenu
cinq ou six éditions en Russie et a été traduit en plusieurs langues. « Ce n'est pas encore de l'histoire, dit l'auteur dans la préface de ce livre : il appartient à la postérité de l'écrire ; mais c'est une chronique vraie et consciencieuse, ainsi qu'elle doit être faite par un contemporain. Un chroniqueur enregistre les faits et les événements ; l'historien les pèse et prononce le jugement. »
M. le baron de Korff a fait plus encore que de nous servir de guide, en mettant à notre disposition cette chronique officielle, si vivante et si dramatique, où nous avons largement puisé. Il a bien voulu nous confier une partie de ses mémoires personnels, bien plus intéressants que les documents dont Voltaire devait la communication au comte de Schouwaloff. Ce sont des extraits d'un journal manuscrit, qui nous représentent, en quelque sorte, la vie privée de l'Empereur Nicolas, prise sur le fait et racontée par un homme éminent, observateur exact et impartial, qui a eu l'honneur d'approcher souvent l'Empereur et qui était toujours bien informé de ce qui se passait, soit à la Cour, soit dans le Conseil de l'Empire, soit dans l'entourage du souverain.
Je demande grâce, en général, pour une source de renseignements, que rien, à mon sens, ne saurait remplacer, même dans l'histoire la plus sévère, la plus abondante en pièces et documents authentiques : ce sont les souvenirs intimes des contemporains ; ce sont les confidences inappréciables de ceux qui ont vu et entendu; ce sont, pour ainsi dire, les vrais échos du passé. Je me suis servi sans