A8T0R, LENOX AND
TILDEN FOÛNDATIONS
PRÉFACÉ
Mon intention , en écrivant cet ouvrage , n*a pas été de faire l'histoire de la circonscription territoriale connue, dans l'ancien régime, sous le nom de Viguerie de Forcalquier. J'aurais été mal venu à former un pareil dessein , par la raison que je n'aurais eu presque rien à dire et que le petit nombre d'événements qui se sont passés dans la haute Provence, alors que notre pays jouissait de son autonomie, ont déjà été rapportés par nos historiens provençaux.
Mon but a été tout autre. J'ai entrepris V Histoire de la Viguerie de Forcalquier, en restreignant le mot viguerie à une institution, à la fois administrative et judiciaire , qui s'étendit sur la Provence entière et y joua un rôle important. C'est absolu-
j Laffltte 12 Jaru 1926 ^V^^
ment comme si on écrivait l'histoire d'une sénéchaussée, d'un bailliage, ou de notre ancien Parlement.
Ce projet me souriait» mais l'exécution n'était pas sans difficultés , car nos historiens , imitant en cela leurs prédécesseurs de tous les pays, ont traité de notre histoire locale, suivant le mode usité , c'est-à-dire , qu'ils nous apprennent à quelle époque tel ou tel CQmte iiégnait, s'il était bon ou méchant , quelles furent ses alliances , ainsi que les faits dignes de remarque qui eurent lieu sous son règne ; toutes choses bonnes à savoir, mais qui ne constituent pas l'histoire d'un pays , telle que je Tentends. Au-dessous du souverain et de la classe noble , alors dominante , se trouvait le nerf de la nation, le peuple, que le chef personnifiait vis-à-vis de l'étranger, et dont il importait de connaître la situation exacte. Sans doute , il peut être intéressant de s'enquérir, par exemple , de l'influence que la conquête du royaume de Naples, par Charles P^ eut sur la Provence ; ou bien de se faire une idée des conséquences qu'eurent, chez nous , les guerres des Anglais contre la France ; mais , à mon avis , il est beaucoup plus essentiel de rechercher comment nous étions administrés et de quelle manière on nous rendait la justice. Une société , bien ou mal organisée, a nécessairement une administration et des institutions judiciaires. Idée religieuse à part, l'ordre social repose sur cette double base. Or, si
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ron veut être édifié sur ces deux points , ce n'est pas à nos historiens qu'il faut recourir. Ils vous diront que la commune était représentée par des syndics assistés d'un conseil municipal ; mais vous chercherez en vain, jamais vous n'apprendrez comment elle se constituait , quels étaient les pouvoirs de ses officiers, pas plus que vous ne connaîtrez sa manière de s'administrer. Vous saurez que les villes comtales, e'est-à-dire , celles ressortissant directement du comte de Provence , étaient gouvernées par des viguiers ou des baillis, ces deux dignités étant identiques; que des juges institués par le comte y distribuaient la justice , et que dans les communes tenues en fief le baron agissait en souverain maître et seigneur. Mais ils ne vous diront point quelles étaient les attributions des viguiers et des baillis , ni de quelle façon le juge rendait la justice. Ce n'est pas chez eux que vous aurez le mot de ce singulier mélange de juridiction qui fut la conséquence de la féodalité. Ingérence des viguiers dans l'administration de la justice, juges du comte , juges des seigneurs qui avaient la haute main dans leurs domaines, compétence judiciaire des consuls , juges ecclésiastiques , tribunaux d'exception, cas réservés, justice rendue par commissaires tant au civil qu'au criminel, juridictions d'appel multiples, conflits, bref, un enchevêtrement , un vrai labyrinthe pour lequel personne ne vous tendra le fil. Ajoutez à cet imbroglio lés exi-
gences du régime féodal qai , opprimant Thomme , sous une apparence de légalité, le privant de son libre arbitre ainsi que de sa dignité personnelle, en avait fait une chose dont les puissants disposaient au gré de leur caprice , et vous vous trouverez en présence d'une confusion telle que vous n'en sauriez imaginer de pareille.
Je ne fais pas un reproche à nos historiens de leur insuffisance. La faute en est au temps où ils vivaient. L'histoire, alors, ne se proposait pas un but utile , humanitaire. Si elle avait des prétentions à la science , c'était à la science des faits. Elle se bornait à les enregistrer, sans en rechercher les causes. Aujourd'hui on est plus curieux. On constate un fait, mais on veut en savoir l'origine, et on a raison. L'histoire , ainsi écrite , ne peut manquer d'être féconde en résultats, car elle est instructive en ce sens qu'elle nous indique ce qu'il faut faire pour 'arriver au bien , et ce qu'il faut éviter pour prévenir le mal.
Dùt-on me taxer de présomption , je ne veux pas les imiter. Je ne prétends pas faire mieux qu'eux , mais je veux faire autrement. Mon projet est de pénétrer dans les mystères du moyen-âge , autant que cela me sera possible, avec les ressources dont je dispose , de les amener au grand jour, de les étudier, de les analyser, de forcer le lecteur à comparer les institutions anciennes avec les nouvelles, et de le mettre à même de juger du mérite de celles
qui régissaienl nos ancêtres. Il pourra, eu même temps , apprécier Texcellence des innovations qui se sont produites depuis lors. Je ne me flatte pas d*y avoir réussi , car le sujet est aussi obscur qu'il est vaste. N'importe , j'ouvre la route ; que d'autres m'y suivent et peut-être up jour serons-nous suffisamment renseignés sur les mœurs , les usages , les coutumes de nos devanciers. Plus d'une fois, les modernes les regretteront.
L'entreprise n'était pas aisée, car je n'avais pas un seul document à ma disposition. 11 fallait s'en procurer, à peine de voir mon projet avorter. L'idée serait morte en germe. Voici comment je m'y pris. Le lecteur va être initié au procédé que j'ai employé.
Quand je conçus le projet d'écrire cet ouvrage, je me dis qu'il ne fallait pas compter sur les livres dans lesquels , d'ailleurs , je n'aurais rien trouvé , attendu qu'ils ne s'occupent, qu'en passant, d'administration et de justice, mais que je devais m'adresser aux titres originaux. Dans cette vue , j'attaquai le fonds des archives des Bouches-du- Rhône, qu'on nomme la Cour des Comptes, dans lequel sont centralisés tous les documents relatifs à la Provence, et je fus amplement récompensé de ma peine. J'avais sous la main une mine d'une richesse extrême. J'y pàtis bien un peu, car mes recherches ont été longues. Mais, quand je les eus terminées, je me trouvai possesseur de documents nombreux et inédits qu'il ne me restait plus qu'à
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mettre en œuvre ; c'est ce que je fais maintenant. Ennemi juré des systèmes, ne pouvant me fier à personne, voulant voir par moi-même, j'ai agi comme saint Thomas, j'ai toucliè et je puis dire oé toute sincérité qu'on ne trouvera pas beaucoup de travaux qui aient été aussi consciencieusement fouillés. Je ne parlerai pas de l'exécution , il ne m'appartient pas de l'apprécier, mais les matériaux dont je me suis servi laissent peu de chose à désirer, car c'est à la source de l'histoire que j'ai puisé. Je ne pouvais les trouver que là. Tout mon mérite, si mérite il y a, consiste à avoir frappé juste, fort et longtemps. Sous mes efforts le sanctuaire s'est ouvert, j'ai pu voir presque clair dans l'organisation sociale du moyen- âge. Quanta s'en rendre compte exactement, je doute qu'un Bénédictin pût s'en flatter.
Gependanti je dois avouer que mon travail n'est pas complet. J'aurais désiré consulter les archives de Manosque où se trouvent les délibérations du Conseil municipal de cette ville depuis cinq cents ans, recueil peut-être unique en Provence. Je n'ai pu en approcher. J'aurais dû faire des recherches dans les registres du Parlement; le temps m'a manqué, non la volonté. On prétend que vouloir c'est pouvoir, ce dicton ne vaut rien quand le temps est pour moitié dans une entreprise.
Du manque de temps, il est résulté un autre défaut. Ce travail est un peu abrupte. Je suis le