PRÉFACE
Ce volume fait suite à celui qui a pour titre : Histoire de la ville d'Alais de 1250 à 1340 ; il contient le récit des événements dont cette localité fut le théâtre depuis /'année 13kl jusqu'à la mort de Charles VII (lkôl); c'est en un mot l'Histoire d'Alais à l'époque de la guerre de Cent Ans.
La lutte entre la France et l'Angleterre a déjà, commencé. Philippe VI comme seigneur direct de la moitié de la ville ou comme suzerain de la province de Languedoc a réclamé le concours de ses fidèles bourgeois ; il cède à perpétuité, en 13kk, au Dauphin deVienne certains droits qu'il a à Alais, à Anduze, à Portes, mais il conserve intacte son autorité royale sur la région cévenole ; quelques mois après, Humbert II, toujours besogneux vend au frère du pape Clément VI, les terres ci-dessus que le roi érige en comté. Il y aura quelques adoucissements dans les exigences royales, en raison des liens de parenté qui unissent les papes et les comtes ; espérer la continuation de cette faveur indéfiniment eut été chimérique.
La guerre se prolongeait ; les prétendus dons gratuits ne suffisaient plus aux besoins de la couronne; au lieu de débattre péniblement le prix de l'exonération du service militaire avec chaque localité, il parut plus commode de traiter en bloc avec la province. Des commissaires royaux et des députés des principales communautés de Languedoc s'assemblèrent de temps en temps et fixèrent le montant de l'aide. Les Alaisiens comprirent-ils immédiatement les avantages de la nouvelle organisation financière ? Il est permis d'en douter; le désastre de Poitiers (1356) leur montra pourtant clairement Vutilité des Etats. Nous suivrons les ambassadeurs d'Alais aux diverses sessions; les comptes rendus de leurs votes à leurs commettants
éclaireront probablement quelques points de l'histoire générale; nous verrons en tout cas, de très près, les sacrifices que supporta la ville pour l'honneur national (1).
Outre les contributions royales, la ville pendant cette longue crise eut a pourvoir à d'aubes dépenses. Il fallait consolider les remparts de la cité; les engins de guerre se perfectionnaient sans cesse ; une forte crue du Gardon emportait-elle des centaines de pans du mur d'enceinte ; ne pas les reconstruire, coûte que coûte, eut été une imprudence impardonnable. L'autorité municipale avait le sentiment de sa responsabilité.
Impôts directs ou indirects, taxes fixes ou proportionnelles, prélèvements sur le capital ou sur le revenu, peu importe; les archives abondent en documents financiers; nous les examinerons scrupuleusement. Seulement vu la répugnance de tant de personnes pour les chiffres et les inventions de la fiscalité, nous ferons quelques diversions ; nous irons un jour à la cour de justice, un autre jour aux châteaux seigneuriaux ; nous n'hésiterons pas à nous mêler à la foule si Von joue une moralité ; nous passerons nos veillées en causant avec les hôteliers ; ils savent tout ce qui se passe en ville et aux environs.
Que nous sommes déjà loin des temps féodaux ! Les coseigneurs d'Alais avaient-ils au XIII9 siècle une discussion ; ils appelaient à la rescousse leurs bourgeois obligés ainsi de se battre de porte à porte. Maintenant comte et baron se disputent à coup de requêtes et d'enquêtes devant le Parlement du Roi. Encore plus malavisés seraient les manants qui s'aviseraient de troubler la tranquillité publique! Une rixe occasionnée par une répartition défectueuse de l'impôt éclate entre riches et pauvres ; les officiers royaux interviennent , infligent une grosse amende aux uns et aux autres solidairement et l'encaissent ! Aussi le greffe seigneurial s'afferme mal.
(1) Aux Etats généraux le rôle des députés Alaisiens se confond avec celui de leurs collègues de Nimes, chef-lieu du diocèse ; aussi nous serons plus sobres de détails, renvoyant le lecteur à Y Histoire de Nimes, de Ménard.
Los droits de lods, le rendement des péages subissent fatalement les conséquences de l'arrêt des transactions et de l'insécurité des routes; si cela continue le baron Pelet demandera l'aumône aux descendants des serfs de ses aïeux.
Tous les grands événements de cette époque ont leur contre-coup dans Alais. Charles V, sur son lit de mort, abolit les contributions ; les Tuchins réclament brutalement V exécution de la parole royale. Charles VI devient fou; malgré la présence de l'étranger sur le sol de la patrie, Bourguignons et Armagnacs s'entredéchirent dans les Cévennes. L'heure de la délivrance sonne; une jeune fille refoule les Anglais, fait sacre?* Charles VII ; les bandes accoutumées depuis un siècle à ne vivre que de pillage et de rapine, loin de déposer les armes, essaient de prolonger leur vie aventureuse; Rodigo sème la terreur dans Alais.
Ceux qui aiment les situations dramatiques et recherchent les émotions violentes ont eu leur part; les gens paisibles vont avoir la leur.
Les routiers ont disparu ; la confiance renaît ; la ville s'embellit ; elle construit un beau campanile encore debout ; elle élève à l'entrée du Pont-Neuf une tour au haut de laquelle on place une nouvelle horloge ; on décore le sanctuaire de l'église paroissiale ; des sociétés, Société du Marché, Société des Travailleurs se créent ; on y arrête le programme de la fête patronale, on y chuchote sur les futures élections municipales. Ne confondons pas ces associations avec les corporations professionnelles comme celle des cordonniers, ni avec les congrégations exclusiment religieuses comme celle de l'eucharistie ; elles se rattacheraient plutôt à ces anciens groupes, celui des Courges, par exemple, qui disparurent à la fin du XIV9 siècle, en même temps qu'à Nimes on supprimait la fête des fous (1).
(1) La dernière mention de la société de la Gourde (cogorleriorum) est dans le testament reçu par M* Jourdan d'Euzière, en
Au début de la période que nous allons étudier les souverains pontifes, tous de nationalité française, habitent Avignon. La diplomatie royale profite de cette situation. Grégoire XI, frère du comte d'Alais, ramène le saint-siège à Rome et y meurt (1318). Le sacré collège, sous la pression de la populace, élit un pape italien .Une fois libres, honteux de leur jmsillanimité, treize cardinaux opposent à Urbain VI Robert de Genève ; mais ce demi-pape ne peut rendre a la royauté les mêmes services qu'un pontife h la tête de toute la clirètienté. A la mort de Clément VII, cousin de la comtesse d'Alais, le désordre s'aggrave; il y a deux, trois papes rivaux; aucun ne veut démissionner. On devine ce que dans de pareilles conditions devient la discipline ecclésiastique. Le grand schisme fut une affaire politique ; nous aborderons donc l'histoire du monde religieux de suite après avoir observé la vie politique.
Nous avons inséré dans notre précédent volume une leçon de théologie d'un dominicain Alaisien, Jean Gobi, sur le purgatoire ; nous donnerons cette fois l'interrogatoire d'une sorcière, née et domiciliée aux environs d'Alais. Nous consacrerons ensuite quelques pages aux écoles et aux hôpitaux; l'Eglise a encore la haute main sur l'enseignement et sur l'assistance publique.
La troisième partie de l'ouvrage montrera l'évolution de la fortune privée pendant la guerre de Cent Ans; c'est un essai imparfait, car les matériaux sont rares, de l'histoire du capital et du travail, dans un rayon restreint et à une époque si défavorable au progrès industriel, aux relations commerciales. En 13&6, trois marchands Alaisiens revenant de Barjac à Alais sont complètement
date du 17 avril 1372, de Bertrand Rays dont le petit-fils fut député aux Etats généraux convoqués à Tours en septembre 1428. On connaît le vieux proverbe du pays : s'embrasser comme des courges, s'embrassa coumo de cougoûrlos, et cette expression azaiga lou cougourlié, boire à s'enivrer. Le mot cougourlighe veut dire folie.
dévalisés au pont de Tharaux par les gens d'armes de l'expédition d'Aragon ; ils rendent grâces à Dieu; ils pouvaient s'attendre à pis.
Quel était le prix des diverses marchandises et que gagnaient les ouvriers à une date précise ? La propriété immobilière était-elle aussi morcelée qu'aujourd'hui ? Le rapport de l'or et de l'argent a-t-il varié de 1360 à 1460 (1)7 Ces questions nous intéressent plus qu'une longue description d'un tournoi ou d'une bataille.
Voilà notre plan. Le lecteur pourra ne pas accepter nos conclusions ; il nous saura au moins gré d'avoir mis à sa portée tant de textes inédits, et en se formant une idée personnelle, il reconnaîtra implicitement l'utilité de notre travail. Les documents justificatifs que nous reproduisons sont presque tous dans des dépôts publics ; il sera facile d'en donner une édition plus correcte si nous les avons mal lus ou mal compris. Les notaires, les secrétaires municipaux d'alors écrivent un même mot, un même nom, dans une seule page, avec deux orthographes différentes (2) ; il y a des expressions languedociennes dont on chercherait en vain le sens dans l'excellent dictionnaire de l'abbé Boissier de Sauvages d'Alais paru en 1756 (3). On nous pardonnera donc certaines fautes et certaines lacunes.
Quant aux tables, nous les avons faites de notre mieux; mais nous avons cru inutile de refondre dans l'index général les 1800 noms et prénoms des conseillers munipaux qui forynent le n° LVIII des preuves (k).
(1) En 1360 le rapport de l'or à l'argent est comme 1 est à 8 ; cent ans plus tard comme 1 est à 10. En 1364 un marc d'argent vaut huit livres ; en 1450 un marc d'or vaut presque cent livres. Dans le cours de cette période tantôt l'or, tantôt l'argent font prime.
(2) Il en est de même partout. Dans le petit Thalamus de Montpellier publié en 1836, par la Société archéologique de cette ville, on voit, page 119, caritat et caristat ; p. 120, mazliers et mazeliers; p. 121, peraquimeteus et peraquimeteys.
(3) Le mot regrès par exemple p. 217, terme de boulangerie.
(4) Nous avons introduit dans notre index d'autres simplifica-
Il nous reste à exprimer nos sentiments de vive gratitude à ceux qui ont daigné encourager notre œuvre et particulièrement à MM. les membres de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres: ils ont accordé une mention honorable au volume précédent de cette histoire d'Alais : une pareille récompense nous dédommage largement de nos veilles et de nos sacrifices. (I)
tions. Ainsi tous les Pierre Boni sont groupés ensemble, les Gille de Lascours aussi, etc., etc.. En faisant autrement on eut eu une table d'une longueur démesurée. On ne s'est permis du reste cette licence que pour les noms Àlaisiens.
(1) Extrait du rapport fait au nom de la Commission des Antiquités de la France sur les ouvrages envoyés au concours de l'année 1895, par M. Auguste Longuon, lu dans la séance du 8 novem bre 1895:
• La quatrième mention honorable a été accordée à M. Achille Bardon, receveur de l'enregistrement à Nimes, pour son Histoire de la ville d'Alais de 1250 à 13k0 (Nimes, 1894, in-8«).
» Le volume qui porte ce titre est l'une des parties de VHistoire d'Alais qu'a entreprise M. Bardon et dont il a déjà publié plusieurs morceaux détachés dans les Mémoires de V Académie du Gard; l'auteur a traité cette fois de la période pendant laquelle la seigueurie d'Alais était indivise entre le roi de France et une branche de la famille Pelet.
» L'incomparable richesse qu'offrent, pour cette période, les archives de la ville a permis à M. Bardon de tracer un tableau fort instructif de la vie publique d'Alais durant près d'un siècle, tableau composé de dix chapitres dans lesquels l'auteur passe successivement en revue l'organisation de la famille, l'organisation municipale, l'organisation judiciaire, l'impôt, l'alimentation, l'industrie, le commerce, le clergé et le culte, l'enseignement et les institutions charitables. Cette monographie dénote chez l'auteur une intelligence peu commune des divers aspects sous lesquels doit être envisagée l'étude du passé. Ajoutons qu'elle surpasse en intérêt toutes les publications dont le Languedoc a été jusqu'ici l'objet, et elle mérite d'être signalée comme modèle aux travailleurs qui consacrent leurs loisirs à l'étude de l'histoire locale, •
Voir aussi la séance publique annuelle de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, discours de M. Maspéro, Journal officiel de la République française du 16 novembre 1895.
M. Numa Troulhias, droguiste à Alais, mérite une mention spéciale; dans l'espace d'un an il a fait entrer aux Archives municipales quatorze registres de notaires du XIV» et du XV* siècle. Nous les avons utilisés dans notre travail.
A bientôt l'histoire d'Alais pendant la Renaissance et la Réforme \i).
Achille Bardon.
Nimes, l«r mai 1896.
(1) Nous constatons quelques fautes en nous relisant : p. 24, ligne 13, délicteux, lisez délictueux; p. 29, ligne 21, monnayeur et non monnayer; p. 81, ligne G, supprimez la virgule entre honneur et national ; p. 100 ligne 8, lisez ribaude et non ribaute ; p. 196, ligne 25, au profit de la ville ; p. 209, contrairement à ce que nous avons dit, la tour était en tète du pont, le texte porte operis turris fiende in capite pontti predicatorum ; p. 231, Saint-Hilaire et non 8aint-Hitaire; p. 238, le prieur d'Alais en 1372 s'appelle Pierre Chabaud et c'est Eléonore de Villaret qui est abbesse des Fons en 1372.