Arch. mun. Délit. BB 76, p. 184 v°. 19 avril
Montrescu, dans le périmètre de l’extension que la ville avait prise au xiii® siècle.
Les travaux commencèrent au mois de mars 1598, sous la direction de Jean de Gotlicrcau, contrôleur général des fortifications en Picardie. L’église Saint-Sulpice fut démolie et transférée un peu plus loin dans les terrains dépendant de l’hôpital Saint-Jacques, non loin du pont où Dieu-nepasse-oncques. Plusieurs rues très peuplées, comme le sont d’ordinaire les rues situées dans le voisinage des portes, disparurent entièrement. On a parlé de cin(| cents maisons rasées. Il y en eut exactement cent quatre-vingt-quatorze L
La citadelle affecta la forme d’un pentagone régulier à cinq bastions. Les courtines mesuraient de quatre-vingtdiuit à cent dix mètres d’étendue, chacune des faces des bastions, de quatre-vingt-dix-huit à cent quatre mètres, les flancs, de trente à trente-deux mètres. En tout mille huit cent douze mètres (906 toises) environ de développement
1. Arch. hospitalières. Carton B, 365. 9 mars 1598. Procès-verbal d’estimation des maisons expropriées et démolies pour la construction de la citadelle, en présence de Vincent Le Roy, lieutenant général au bailliage et siège présidial, et de Jehan de Gothereau, contrôleur général des fortifications de Picardie. On estima la toise en façade à raison d’un écu ; la toise en profondeur, de vingt sols; la toise des jardins, de dix sols. — Mémoire des terres et ténemens hors de la porte de Montrécu prins pour la citadelle de la ville d’Amiens. — On expropria dix-huit journaux et demi de terres en dehors de la ville. Note de M. Boudon.
2. Pagès, M71s., édit, préc., T. IV, p. 263, attribue à chacun des gouverneurs qui se succédèrent de 1598 à 1633, la part que voici dans les travaux :
De VicQ fit creuser les fossés sur une largeur de huit mètres, et construire l’enceinte des trois bastions du côté de la campagne et des courtines entre ces bastions.
La Boissière fit porter à vingt mètres la largeur des fossés et commencer le revêtement de maçonnerie des deux bastions du côté de la ville, à la hauteur de huit mètres.
Traisnel fit travailler au revêtem.ent des trois bastions et des courtines
244 HISTOIRE DE LA VILLE d’AMIENS.
Les Amiénois paient chèrement une obstination irréfléchie et coupable. Pour avoir refusé d’introduire dans les faubourgs quelques escadrons de gens d’armes, pour avoir
vers la campagne et des deux du côté de la ville, jusqu’à la hauteur de huit mètres. Il fit achever la porte principale et commença les logements des soldats.
CoNCiNi fit continuer le revêtement de tous les bastions, qu’il suréleva de quatre mètres, rélargit encore les fossés de quatre mètres, les fit approfondir. De son temps datent les demi-lunes, les ouvrages à cornes et autres fortifications de gazon qui environnent la citadelle, ainsi que la porte de secours.
Le DUC Montbazon fit achever le bastion de Béarn .
Le DUC DE Chaulnes fit construire la grande demi -lune qui couvre la citadelle du côté de la ville et dans laquelle a été pratiquée la porte flanquée de deux pilastres décorés de bossages et surmontée d’un fronton qui a disparu.
Devenue la principale entrée nord de la ville, par le détournement des chemins qui aboutissaient à Montrescu, la porte de Saint-Pierre qui, jusque-là, n’était en communication qu’avec la route de Corbie, prend dès lors une importance considérable, et reçoit une décoration appropriée aux circonstances. Au dessus d’un fronton accompagné de pilastres et orné des blasons de France, de Longueville et de Vicq, on place, comme à la citadelle, un buste du Roi, avec inscription à sa louange :
Ut beneficum sidus fortissimi Henrici IV vultum poster! norint Quem urbs et orbis gallicus Regem ac liberatorem habet.
Que Pagès a traduite :
D’un prince bienfaisant reconnais le visage France, voilà les traits d’un roi toujours vainqueur î Amiens, le grand Henri t’affranchit d’esclavage Et par ta prise il fut ton vrai libérateur !
En dehors du large fossé, en avant du corps de place s’ouvrait une seconde porte. Devançant les événements, nous rappellerons, en passant, que cette porte de Saint-Jean, pratiquée en 1630 dans le grand ouvrage à corne qui couvre cette partie de la ville, a complété utilement la défense de la porte Saint-Pierre. Elle étajt bien décorée d’une attique avec fronton triangulaire. Des dauphins, en manière de consoles ou d’ailerons, supportaient une niche dans laquelle se voyait la statue de saint Jean- Baptiste et à l’entour les blasons sculptés de France, de Chaulnes et de Richelieu.
repoussé deux cents Suisses, que Henri JV croyait utile de placer à la porte Montrescu, ils voient' se dresser, au nord de la cité, une forteresse menaçante, véritable épée de Damoclès suspendue sur leur tête. Les échevins, si jaloux de la garde des remparts, qu’ils supportaient à peine l’ingérence d’un capitaine désigné par leUoi, devront désormais une obéissance passive, en ce qui concerne la défense, au gouverneur des ville et citadelle, au lieutenant du gouverneur des ville et citadelle, au commandant de la citadelle, au sergent-major (major de la place), au controleur des fortifications en Picardie.
Henri IV donna des noms historiques aux bastions : celui dont l’angle flanqué est orienté au nord fut le Béarn ; celui situé vers le faubourg Saint-Pierre s’appela Vendôme et, plus tard, Luijnes, après l’avènernent au pouvoir du tout puissant favori de Louis XHL Le comte de Saint-Pol donna son nom au bastion faisant face à la chaussée au blé ; le connétable de Mo7îtmorency , au quatrième dirigé sur le pont de Maucreux, qui deviendra plus tard le bastion de Chaulnes; le maréchal de Biroii au cinquième. L’entrée principale, pratiquée entre Saint-Pol et Montmoreney, fut surmontée d’un buste du Roi ^ avec inscription latine en
1. Le buste de Henri IV ou un autre qui l’avait remplacé a été dérobé par les Allemands en 1870-71.
Invicta Henrigi quarti manu
Non manubiis conflata moles
ÆtERNO TANTI REGIS NOMINI DICATA
Quæ pacem bello restitutam ferennet.
La citadelle a été élevée par la main invincible de Henri IV, sans recourir à des contributions levées sur l'ennemi, et dédiée à réternelle mémoire d’un si grand Roi, pour assurer à jamais la paix rétablie par ses armes.
Non manubiis équivaut à l’expression ex ære proprio. La concision de l’inscription rend la traduction littérale difficile.
246 HISTOIRE DE DA VILLE d’AMIENS.
son honneur. Sur l’emplacement de la porte Montrescu s’éleva le logis du gouverneur, que Henri IV voulut habiter, lorsqu’il visita Amiens, peu de jours avant le supplice infligé au héros du siège, coupable de conspirer avec l’Espagne.
Les guerres civiles avaient faussé les consciences, les idées d’indépendance féodale subsistaient encore, et les contemporains ne font point entendre contre le maréchal de Biron, traître à la patrie, les cris de généreuse indignation que sa félonie provoquerait de nos jours. Henri IV n’était pas cruel, mais il ne se laissa fléchir, ni par les supplications de son illustre compagnon d’armes, ni par le souvenir des services rendus, parce que l’impunité eût encouragé la révolte des grands. A un coupable vulgaire Henri IV aurait fait grâce. Biron eut la tête tranchée dans la cour de la Bastille le 31 juillet 1602, à quatre heures de l’après-midi, cinq ans, presque jour pour jour, après cette sortie fameuse qu’il repoussait victorieusement « plein de fureur et de sang », après une lutte dans laquelle, pour son malheur, il échappait à la mort.
H ne fut plus permis aux Amiénois de bénir la mémoire de leur libérateur, non plus que de perpétuer le souvenir de son nom. Le bastion de Biron, qui s’élevait là même où il avait tant de fois combattu, non loin de ce poste le plus périlleux de Saint-Montain qu’il occupait de préférence, le bastion de Biron devint le bastion de Navarre.
Paix de Vervins.
La paix de Vervins avait été signée le 2 mai 1598. Le cardinal de Florence, légat du Saint-Siège, qui avait eu l’honneur de réconcilier les royaumes ennemis, se trouvait à Amiens le jour de la publication du traité (7 juin), entouré
EFFONDREMENT DES FRANCHISES MüNlCIDALES. 247
(le huit évêques, du duc d’Arschot, du comte d’Areriiberg et autres (jtages qui devaient séjourner en France, jusqu’à la libération du territoire occu})é par les troupes espagnoles en Picardie. Les solennités d’actions de grâces et les r(‘joui.ssances empruntèrent un éclat [)articulier à cette circonstance. Le peuple se porta en foule à la cathédrale pour entendre le discours vibrant de patriotisme de Nicolas de Llayrie L suivi de la lecture des articles du traité. Les vivats se mêlèrent aux chants de triomphe, au son éclatant des trompettes, au bruit des détonations de l’artillerie. La scène était grandiose. Les assistants ne pouvaient tenir de pleurer de joiel On criait vive le Roy à gorge ouverte »
Cette journée fut un éclair d’allégresse dans un ciel encore bien sombre. La guerre terminée, ses tristes conséquences subsistaient. Sans parler de la citadelle, qui s’élevait comme une menace permanente, la ville était ruinée. Les dettes contractées pendant les dernières années de la Ligue, l’emprunt de quatre mille écus récemment autorisé pour la réparation de la forteresse, pesaient lourdement. L’industrie jadis si florissante de la sayeterie risquait de tomber dans le discrédit, depuis que des fabricants peu scrupuleux trompaient sur la qualité et l’aunage des tissus, à la faveur des troubles et de l’occupation espagnole, qui rendaient difficile l’application des règlements
J. Nicolas de Blayrie, chanoine et curé de la paroisse Saint-Michel, était un orateur de talent qui prit la parole dans toutes les circonstances solennelles de l’époque.
2. La Morlière, loc. cit., p. 373. — Jehan Patte, Journal, édit, préc., p. 313. — Arch. mun. Délib. BB 36, p. 30 : « Sera fait feu de joye avec le plus de démonstration de joye que faire se pourra et attendu la nécessité
des affaires de la ville ne se fera ledict jour aucun festin public »
• 3. Arch. mun. Délib. BB 37, p. 96. 3 juillet 1603. « Les pièces estoient diminuées par les mauvais ouvriers ; dont nous avons receu plusieurs
plaintes » — P. dOO v°. Le premier échevin se trouvant à Paris « a
receu plusieurs plaintes que la manufacture de saieterye de ceste ville se
248 HISTOIRE DE LA VILLE d’AMIENS.
Désireux de remédier à une situation qui n’était point spéciale à notre ville, Henri IV institua « la commission du rétablissement du commerce et des manufactures dans le royaume ». Ce fut le premier conseil supérieur de l’industrie et du commerce qui provoqua la réunion, à Paris, des principaux manufacturiers français, afin d’étudier les réformes nécessaires, pendant que la municipalité amiénoise élaborait, de concert avec les plus habiles sayeteurs et les plus notables négociants, une réglementation nouvelle de la sayeterie ^ et des industries connexes : les hautelisseurs, les teinturiers, les houppiers ou peigneurs de laine, les tisseurs de drap.
Henri IV s’appliquait aussi à faire refleurir toutes les branches de l’enseignement public, moins préoccupé peutêtre du progrès des belles-lettres et des sciences, que de la nécessité d’élever la jeunesse dans l’esprit de sa politique.
trouve ordinairement deffective en longueur et largeur, au grand scandale et déshonneur de ceste ville »
Voici les divers genres de sayetterie fabriqués alors à Amiens : les camelots gros grain et les camelots gros d’Asie ; les serges, façon de Chartres ; les camelots, façon de Lille (les cinq quarts, les trois quarts et demis); les camelots changeants, façon de Lille et les camelots largeur de Lille ; les camelots croisés ; les burails croisés (chaîne soie et trame laine), façon d’Anvers ; les camelots guinguette.
Règlement général pour dresser les manufactures de ce royaume. Paris, Claude de Monstrœuü, 1597, pp. 8 et suiv. — Poirson. Histoire du règne de Henri IV. Paris, 1856, T. II, p. 44.
Lors de la réunion, en la présence du Roi, des notables assemblés à Rouen dans les derniers jours de 1596, un économiste du temps déclara « qu’il seroit besoin pour le public que toutes les villes prinssent imitation à la ville d’Amiens où l’on fait travailler grand nombre de marchandises qui sont serges, camelots, toiles et infinies autres marchandises qui font vivre beaucoup de peuple et attirent les deniers des étrangers ». Barthélémy de Laffemas vantait alors nos camelots, nos serges et nos toiles « qui le disputaient en finesse et en beauté à celles de Hollande. »
1. Arch. mun. Délib. BB 59, pp. 91 v®, 123. Statuts du 3 juillet 1603.
Nous avons mentionné en leur temps les négociations entamées par l’évêque d’Amiens pour faire jiasser le collège sous la direction des jésuites. Elles s’étaient trouvées interrompues par les guerres civiles et étrangères. La conipagnie avait elle même subi le décret d’expulsion du 29 décembre 1594, à la suite de l’attentat de Jean Ghàtel. Henri IV leur rouvrit toutes grandes les portes du royaume au mois de septembre 1603. Ils réintégraient leurs anciens établissements et étaient autorisés à en ouvrir de nouveaux. Le moment semblait d’autant mieux choisi pour reprendre le projet, que l’on savait faire œuvre agréable au Roi L Le comte de Saint-Pol, le gouverneur de la ville, le clergé et l’échevinage étaient favorables. On tomba d’accord avec le Père de Machault, et le collège de Saint-Nicolas fut cédé aux jésuites (20 octobre 1607) avec tous les revenus qui lui étaient affectés, plus une pension municipale de six cents livres et une rente royale de trois cents livres. Les nouveaux maîtres s’engageaientàinstruire gratuitement douze enfants, à enseigner la grammaire, les humanités, la logique, la théologie, et à donner un cours complet de philosophie quand les ressources le permettraient. L’ouverture des classes eut lieu au mois d’octobre 1608 Le nombre des élèves
1. Arck. mun. Délit. BB 58, p. 59 v°. Le Sieur de Traisnel, introduit dans une assemblée de Féchevinage dit « que le roy désire fort cest
établissement et luy a commandé avec affection d’y tenir la main »
— Les lettres patentes de Henri IV autorisant les jésuites à établir un collège à Amiens, sont du mois de février 1604.
2. Arch. de la Somme, D, 107 et lil. Titres du collège. Reg. du Bailliage XVI, p. 155. — Arch. mun. Délit. BB 58, pp. 59 v°, 87, 90, 93 V®, 108 v°, 109 v°, 134 v". — Pagès. M71s. Edit, préc., T. I, p. 356. La convention avec la ville est signée du père Armand, provincial. L'autorisation de Fécolàtre est du 15 octobre 1607. La dotation du collège comprenait, outre la pension royale et la pension municipale, les revenus auxquels Fécolàtre renonçait, ceux des bénéfices ecclésiastiques réunis au collège par une bulle du pape Paul V, du mois de décembre 1608. Le
HISTOIRE DE LA VILLE d’AMIENS.
s’accrut rapidement. On en comptait de quatorze à quinze cents, vingt ans plus tard ^
Par l’intérêt qu’il prenait au développement intellectuel ainsi qu’à la prospérité matérielle de la cité, par son tact à confier le pouvoir à des personnages de nature sympathique, comme furent de Vicq, la Boissière et Traisnel Henri IV était parvenu à dissiper les rancunes, conséquence fatale de l’édit de J 597. Aussi le peuple témoigna-t-il une stupeur profonde, lorsque le poignard de Ravaillac accomplit son œuvre maudite (14 mai 1610) 3.
Les prières ne manquèrent point au prince, que son
Roi autorisa de plus l’acceptation de dons et de legs, jusqu’à concurrence de cinq mille livres de revenu, mais à la condition de n’en faire profiter aucune autre maison de l’ordre. Le couvent des filles pénitentes, mis à la disposition de la compagnie, fut vendu et le prix employé à l’amélioration des batiments du collège {Reg. du Bailliage XVI, p. 176 v°).
1. Arch. mun. Délib. BB 62, p. 131. 5 juillet 1629. « Le sieur Pingré,
premier eschevin, a représenté à la compagnie que le Recteur du collège des pères jésuites de ceste ville lui a représenté la grande incommodité que reçoivent à présent les escholiers du collège faute de classes suffisantes, à cause du grand nombre d’iceux montant à quatorze ou quinze cens et de la caducité d’aucunes desdictes classes, lesquelles menacent ruyne »
2. François de L’Isle, chevalier, seigneur de Traisnel et de Marivaux, nommé au mois de juin 1600, bailli le 3 mars 1606, mort en charge, en juin, 1610 {Arch. de la Somme. Reg. du Bailliage XVI, p. 122).
3. Arch. mun. AA 49. Voici la lettre par laquelle le roi Louis XIII notifia
la mort de son père au gouverneur de la ville d’Amiens : Monsieur
de Treigny (Traisnel), cejourdhuy, sur les quatre heures de l’après disner, le feu roy mon très honoré seigneur et père, à qui Dieu fasse la paix, ayant esté frappé au costé gaulche d’un couteau par un malheureux assassin, il est peu de temps après déceddé; de quoy je vous ai promptement voulu donner advis par la présente et ordonner quant et quant en
vostre gouvernement affin de pourvoir en lestendue dicelluy à ce que
toutes choses soient maintenues et conservées en mon obéissance. De Paris, le xiiii de may 1610.
Loys.
Potier.
EFFONDREMENT DES FRANCHISES COMMUNALES. l
aptitude aux choses de la guerre, la finesse de son esprit, la pénétration de ses jugements, avaient rendu l’arbitre de l’Europe. Le chapitre et l’échevinage s’entendirent afin do donner le plus d’éclat possible aux services célébrés à la cathédrale, le 21 et le 22 juin pour le rejios de l’àrne de la royale victime.
Nicolas de Blayrie prononça l’oraison funèbre. Chacune des paroisses s’associa au deuil public par des cérémonies analogues. L’émotion causée par le monstrueux attentat fut immense, et la grande figure historique de Henri IV, entourée de l’auréole du martyre, demeura populaire chez les Amiénois. Ils ne voulurent se souvenir que de la vaillante épée qui avait chassé l’Espagnol.