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Demuin, canton de Moreuil, à 24 kil. d’Amiens

292 HISTOIRE DE LA VILLE d’AMIENS.

Richelieu loge à Amiens, dans l’hôtel, récemment achevé, des Trésoriers de France h L’événement capital de ce séjour dans notre ville, a été le complot ' ourdi contre la puissance et la vie du cardinal par les deux premiers princes du sang, Gaston d’Orléans, — Monsieur, frère du Roi, — et le comte de Soissons, aidés de quatre de leurs principaux favoris, Montrésor, Saint-Ibald, Campion et Varicarville. Le cardinal devait être frappé, sur un signe de Monsieur, à l’issue de l’un des conseils que le Roi venait présider chaque semaine dans la résidence du gouverneur de la province. Au jour fixé, Richelieu, toujours adulé par ses courtisans, sort du logis des Trois-Gailloux ; les deux princes le distraient, comme il était convenu, dans un entretien prolongé. Les gentilshommes sont là, la main sur le poignard, anxieux, épiant le signal que Monsieur devait donner. Celui-ci se trouble et s’esquive. Montrésor le suit et dit « votre ennemi est en votre pouvoir; vous n’avez qu’à parler. » Mais le prince obéit à

un scrupule légitime et se tait Richelieu, étonné de ce

brusque congé, s’éloigne tranquillement, sans se douter qu’il vient d’échapper à la mdrt

1 . Ce passage du Procès-verbal de ce qui s’est passé au jugement rendu au conseil du Roi, Sa Majesté y estant contre les de Saucourt et de Mailly, gouverneur de Corbie (Bib. nat. Fonds français, 1596, p. 169 v°) ne laisse pas de doute : « L’an 1636, le samedi 5™® jour de novembre,

le Roy assembla son conseil en la maison de M. de Cbaulnes où Sa

Majesté estoit logée, auquel lieu se trouvèrent sur les huit heures du

matin M. le cardinal de Richelieu » Il ne résidait donc pas au logis

des Trois-Cailloux.

2. F. DE Clermont, marquis de Montglas. Mémoires. Édit. Petitot, T. XLIX, p. 144. — Claude de Bourdeilles, comte de Montrésor. Mémoires. Édit. Petitot, T. LIV, p. 296. — Paul de Gondi, cardinal de Retz. Mémoires. Édit. Petitot, T. XLIV, p. 108.

3. Le projet d’attentat doit être fixé après le conseil de guerre du 5 octobre et avant le 20 octobre, jour du départ de Monsieur, frère du Roi, pour Blois.

« Ils eurent le cardinal dans leur main et ils ne lui firent rien, je n’ai jamais su pourquoi, remarque le cardinal de Retz, je leur ai ouï parler à tous ; chacun rejetait la faute sur son compagnon. Je ne sais dans la vérité ce qui en est. )>

Le Roi quitte la Picardie le 28 octobre, laissant la direction des opérations militaires au cardinal, qui se montre aussi bon tacticien qu’il était bon politique. Les princes entendaient réduire la place par la famine. Lui est pour les moyens énergiques, parce que l’armée de siège décimée par les fièvres ne pouvait tenir longtemps la campagne. L’abbaye de Saint- Acheul, transformée en ambulance, regorgeait de malades. On commence les lignes d’approche le 29. Douze jours après les Impériaux se rendaient. La garnison sort le 14 et Richelieu écrit au Roi :

« Par la grâce de Dieu votre Majesté est dans Corbie. C’est un manifeste effet de la main de Dieu qui mérite que Votre Majesté et ses créatures le reconnaissent. Il lui plaira faire chanter le Te Deurn, ce que nous ferons dès aujourd’hui en cette ville, quoique à dire vrai la maladie n’y soit pas médiocre is) L

Louis XIII avait prescrit, en vue de garantir la ville, des travaux que l’échevinage se mit en devoir d’exécuter sans retard, parce que l’interminable lutte pour la possession de l’Artois les rendait très urgents Au début de la campagne de 1640, Richelieu dirigea sur Arras les forces coalisées des maréchaux de La Meilleraye, de Chàtillon et de Ghaulnes.

1. Avenel. Lettres, instructions du cardinal de lUclielieu, T. V,

2. Arch. mun. Délit. BB 63, p. 86 v°. 1 1 octobre 1636. « Le Roy a faict achever le plan des fortiffications qui restent à faire autour d’Amiens pour

rendre la ville en seureté Cela est sy important et sy presse qu'il faut

tout quitter pour y vaquer, car le temps presse, l'armée ne sera pas tousjours icy, et la ville n’est sans danger en l’estât qu’elle est, ayans de puissans ennemys sur les bras »

HISTOIRE DE LA VILLE d’aMIENS.

La situation de la ville, son importance politique et stratégique, l’effectif de la garnison donnaient une réelle importance à celte entreprise ménagée de longue main. Les Français investirent la place le 13 juin.

Louis XIII se rendit à Amiens ^ pour suivre les opérations de ses armées et habita le logis des Trois-Gailloux qui s’appela le logis du Roi à la suite du séjour prolongé pendant lequel Sa Majesté reçut à plusieurs reprises les hommages de messieurs les échevins De leur côté, le cardinal-infant, gouverneur des Pays-Bas, et le duc Charles de Lorraine manœuvraient habilement pour disputer Arras à la France, interceptaient les convois de vivres envoyés d’Amiens, harcelaient sans cesse les assiégeants. Les maréchaux parvinrent à triompher de leur résistance et l’on apprit avec bonheur qu’ils avaient reçu la soumission de la place le 9 août. Louis XIII et Richelieu assistèrent à la cérémonie d’actions de grâces à la cathédrale. Le Premier, Charles de Lestocq, et le sieur de Cornillon, commandant de la citadelle, allumèrent, avec le cérémonial accoutumé •‘’q le feu de joie disposé sur la place de l’hôtel de ville, signal des réjouissances publiques.

La campagne se poursuivit heureusement, mais un incident douloureux en a marqué la dernière phase. Le gouver-

1 . Arch. mun. Délib. BB 64, p.74. Le Roi arrive le 19 juin et le cardinal le 20 juin.

2. Ibidem. Délib. BB 64, p. 79 v°. Le Roi quitta Amiens le 30 août « pendant lequel temps messieurs les eschevins ont esté voir Sa Majesté de trois sepmaines en trois sepmaines, tousjours avec leurs robes. »

3. Ibidem. Délib. BB 64, p. 78. — - BB 75, p. 82 v°. Le bûcher est dressé devant l’hotel de ville. Le Premier à la tête de la « compagnie » et le représentant du Roi y mettent le feu avec une torche de cire blanche que leur présentent des sergents simultanément, et au cri de vive le Roi, l’un à gauche, l’autre à droite. Les compagnies privilégiées en armes forment la haie. La cérémonie a lieu à huit heures en hiver, à neuf heures en été, et c’est le signal des illuminations que les habitants ont été invités à préparer par ordre publié à son de trompe.

nement d’Arras, rendu à la France, avait été confié à un vaillant gentilhomme qui s’était signalé par sa bravoure, en assurant le passage des convois et le ravitaillement des armées pendant le siège. C’était François de Jussac d’Arnbleville, seigneur de Saint-Preuil.

Saint-Preuil avait « le visage agréable, la mine haute et fière autant que le courage. » Les hommes l’aimaient à l’égal des femmes. La hardiesse de son esprit, qui ne s’étonnait de rien et ne reculait devant aucun obstacle, en faisait à la guerre un héros, « brave et fatiguant extrêmement les Espagnols qui le surnommaient Petit-Jean tète de fer L »

Mais, hélas! le bouillant capitaine, plus fait à la vie des camps qu’à la vie politique, se figure qu’il suHit, pour représenter le gouvernement du Roi, d’être magnifique dans son train de maison. 11 traite Arras en pays conquis, heurte les préjugés de la population, abuse de son autorité, se livre à tous les excès d’une nature violente et passionnée, sans prendre souci des instructions de Louis XIII, qui recommandait les -plus grands ménagements à l’égard d’une ville qu’il fallait attacher à la France par les liens de la mansuétude et de la douceur. Les concessions accordées lors de la reddition de la place n’avaient point eu d’autre but. Les habitants se plaignent ouvertement du despotisme de Saint- Preuil, qu’ils comparent à l’administration toute paternelle des Espagnols, et Richelieu, tremblant de les voir retourner à leurs anciens maîtres, recherche l’occasion de se débarrasser du maladroit gouverneur.

Vers la fin de Tannée qui suivit la reprise d’Arras, une colonne ennemie ayant été signalée, celui-ci la chargea avec sa cavalerie. Fatale méprise! C’était la garnison espagnole de Rapaume qui se retirait après une honorable capitulation.

1. F. DE Clermont, marquis de Monglas. Mémoires. Édit. Petitot. T. XLIX, p. 328.

Le droit des gens était violé et l’on pouvait redouter de graves complications de la part des Impériaux. Richelieu les prévint en punissant Saint-Preuil de son imprudente légèreté. Emprisonné dans la citadelle d’Amiens, traduit devant le tribunal de l’intendant assisté des juges présidiaux d’Abbeville et d’Amiens avec le prévôt de Montreuil comme procureur, mis au secret et dans l’impossibilité de détourner l’orage, l’infortuné se défendit en des termes nets et précis.

Les juges furent émus jusqu’aux larmes par l’éloquence de celui dont on a pu dire que « le moindre des services qu'il avait rendus à l’État suffisait à le laver du plus énorme des crimes. » Ils le condamnèrent cependant à mort.

Restait à déterminer le lieu où s'accomplirait le lugubre drame. On proposait l’esplanade de la citadelle où, trois ans auparavant, avait été décapité le seigneur de Heucourt, de la maison de Saint-Delis, accusé d’intelligences avec les Espagnols. C’eut été allonger le trajet à parcourir pour aller au supplice et s’exposer à quelque manifestation populaire. La lecture de la sentence, qui devait être immédiatement suivie de l’exécution, eut lieu le il novembre à l’hôtel de ville. Le condamné fut impassible.

(c Mon père, dit-il au moine qui l’assistait en cet instant suprême, c’est chose admirable que Jésus-Christ ait appréhendé la mort et que je n’en aie aucune appréhension! Je

ne suis quasi point ému de ce qu’on vient de me lire

Priez Dieu qu’il me pardonne! Hélas ! si je n’avais non plus offensé Dieu que le Roi et nions, le Cardinal, mon maître, je n’aurais pas sujet de rendre compte là-haut »

Saint-Preuil marcha à la mort d’un pas ferme, gravit les degrés de l’échafaud dressé sous les fenêtres du palais municipal, s’agenouilla et pria Dieu. Après une seconde lecture de la sentence, le bourreau d’un seul coup de son glaive trancha la tête de l’un des meilleurs serviteurs de Louis XIII et de la France. Une femme en grand deuil, dont

Saint-Preuil avait fait la fortune, obtint de recueillir pieusement le corps du supplicié et lui fit célébrer de pompeuses funérailles dans la chapelle du couvent des pères Feuillants ^ , où il fut inhumé.

Les accusations formulées contre Saint-Preuil ne furent qu’un prétexte pour le perdre. La haine que le maréchal de La Meilleraye et le secrétaire d’Etat des Noyers lui avaient vouée a été la véritable cause de son malheur. Il fut sacrifié à la vengeance de ses ennemis.

Le Roi et Richelieu regrettèrent Saint-Preuil. Peut-être l’Éminence eût-elle intercédé pour obtenir sa grâce si « les considérations de l’État ne prévalaient pas toujours en lui, » car le moindre des services de ce brave, qui porta l’épée à l’âge de quatorze ans, devait paraître plus que suffisant pour effacer les crimes dont la jalousie l’avait odieusement accablé

Les circonstances de sa mort, sa conversion, son courage chevaleresque, tout contribua à faire de Saint-Preuil un martyr. La population ne comprit pas la portée d’un jugement qui devait la protéger contre le retour d’iniquités semblables à celles dont le gouverneur d’Arras s’était rendu coupable. Elle accusa l’intendant d’être l’instrument aveugle des rancunes de Richelieu. Ces préventions étaient d’ailleurs

1. En 1804, peud’annëes après la démolition de l’église des Feuillants, on découvrit les restes de Saint-Preuil. La tête était dans un état de conservation qui rendait les traits de la face reconnaissables. Elle fut portée au cabinet d’histoire naturelle de la ville et exposée depuis dans les galeries du Musée de Picardie, où elle excite la curiosité des visiteurs que cette exhibition macabre étonne. La tête d’un soldat, victime d'intrigues de Cour, ne méritait

« Ni cet excès d’honneur, ni cette indignité. »

2. Récit véritable de tout ce qui s’est passé depuis que le sieur de Saitit- Preuil fust arresté jusques à sa mort.

A. Janvier. Récits picards, p. 30. Fraîiçois de Jussac d’Ambleville, sieur de Saint-Preuil, maréchal des camps et armées du roi Louis XIII.

HISTOIRE DE LA VILLE d’aMIENS.

entretenues par les mesures de rigueur qu’il fallait prendre contre la ville, toujours rebelle au payement des impôts et aux charges du logement des troupes b Jean de Mons, conseiller au bailliage et siège présidial, fut envoyé à Paris pour intercéder en faveur des bourgeois riches que l’on menaçait de confiscations, de saisies et même de la prison s’ils n’acquittaient pas une nouvelle taxe de subsistance décrétée au mois de mai 1642. La Cour n’était pas disposée aux concessions. Elle venait d’apprendre la déroute de l’armée du maréchal (le la Guiche, et le Boulonnais se trouvait en grand danger. Pour toute réponse, on se saisit de la personne du député amiénois et on l’enferma Le supplice de Saint-Preuil fut l’avant-dernier acte de la justice implacable du cardinal. Cinq-Mars et de ïhou

1. Arch. mun. AA 5i, 52. Voici un aperçu du mouvement des troupes qui séjournèrent à Amiens pendant sept années :

Août 1636, plusieurs compagnies des régiments de Périgord, d’Orgueil, de Vigan.

Septembre 1636, les régiments suisses des colonels Birker et d’Afîry.

Décembre 1636, plusieurs compagnies du régiment de Saintonge.

Décembre 1637, cinq compagnies des chevau-légers de Gassion.

Octobre 1639, trois compagnies du régiment suisse de Mollandin.

Hiver de 1639, les régiments d’Espagny et d’Avenel, plusieurs compagnies du régiment de Gassion.

Octobre 1641, les régiments de Champagne et du Vidame.

Hiver de 1642, cinq compagnies du régiment suisse de Mollandin, le régiment d’infanterie du Vidame, le régiment Croate du colonel Rab.

Février 1643, le régiment de cavalerie du duc de Sully.

Mars 1643, sept compagnies du régiment de cavalerie de la Ferté-Senneterre, quatre compagnies du régiment de cavalerie du comte d’Harcourt.

2. Ibidem. Délit. BB 64, p. 146 v°. 21 mai 1642. u Messieurs les eschevins ont eu ad vis que monsieur de Mons.. .. est arresté prisonnier

à Paris pour la somme de vingt mil livres pour la subsistance de

l’armée monsieur de Bellejamme, intendant de la justice a dict. .. .

qu’il travailleroit volontiers pour faire eslargir ledict sieur de Mons, en parleroit à messieurs du conseil »

subirent le môme sort l’année suivante; puis le grand ministre descendit dans la tombe (4 fléccmbre 1042). Louis XIII le suivit de près. Malade lui-môme, il s’était fait porter au chevet de Iiichelieii et, dans les entretiens suprêmes de ces deux hommes avaient été arrêtées les princi[)ales lignes du plan de la campagne prochaine.

Dans cette expédition, le commandement de l’armée de Picardie échut au jeune duc d’Enghien, héritier de la maison de Condé, alors âgé de vingt et un ans. C’est lui que l’histoire a salué du nom de grand Condé. Il arrive à Amiens le 17 avril et y séjourne trois semaines. Les troupes se concentrent autour de la ville. Il les organise et son génie militaire, qui s’était révélé au siège d’Arras, inspire confiance. A la nouvelle que les Impériaux franchissent la frontière, l’armée du duc d’Enghien s’ébranle, le 10 mai, dans la direction de Saint- Quentin. (( Elle est en bon état et la cavalerie n’a jamais été si belle ^ . »

Cinq jours après, les Amiénois apprennent en même temps que Louis XIII vient de mourir et que l’ennemi ouvre la tranchée devant Rocroy. Le duc d’Enghien vole au secours de la ville et, le 19, la plus brillante des victoires remportées par nos armées depuis un siècle couronne la marche rapide accomplie d’une traite d’Amiens à Rocroy.

i. Le duc d’Aumale. Histoire des princes de Condé. T. IV, pp. 1 à 73 et 474. Lettre de M. le duc à Mazarin, du camp de IMoislain, du 12 mai 1643.

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