Ibidem. T. IV, p. 213 v
3. Pétition et Réponse précitées, p. 9. 2 juillet 1893. « Nous pensions qu’il valoit mieux que 43 individus fussent les victimes de leur amour paternel pour 40,000 citoyens, plutôt que de laisser périr ceux-ci de faim. »
4. Arch. mun.Délib. BB lOG, pp. 186 et suiv. La population réclamait:
« Que le blé ne soit vendu que sur le marché et au prix du maximum.
» Qu’il ne soit plus fait qu’une sorte de pain.
» Que la bière ne soit vendue que cinq sols la pinte.
» Que le savon ne soit vendu que quatre sols la livre.
» Que l’eau-de-vie ne soit vendue que quatre livres le pot.
» Que la tourbe ne soit vendue que quatre sols la manne.
» Que le cours soit publié à son de trompe. »
Les deux premières revendications étaient seules légales et avaient été
484 HISTOIRE DE LA VILLE d’AMIENS.
lutioh de saccager le lendemain les épiceries et les boulangeries et, dans la crainte de voir les soldats du 26® régiment de chasseurs pactiser avec eux, Lescouvé demanda le secours de la garnison d’Arras : « Le danger qui menace la ville est
à son comble Les corps réunis ne savent de quelle
manière éviter les malheurs cruels qui sont prêts à se produire L »
On se trouve en proie à une anxiété cruelle. La moindre étincelle pourrait amener de graves complications. Par bonheur, le iO® régiment de hussards entre inopinément en ville, se rendant dans un déparlement voisin. Le colonel était Jacques Morgan, parent du commandant de la garde nationale, ancien aide de camp du marquis de Verdière pendant la guerre d’Amérique, en dernier lieu attaché à la personne de Dumouriez. Morgan met ses hommes à la disposition de l’autorité et l’ordre renaît aussitôt. L’étape à Amiens devait être de vingt-quatre heures. Les corps réunis prennent sur eux de la faire prolonger et envoient un courrier au ministre de la guerre, afin d’en obtenir l’autorisation. On attendait encore la réponse lorsque surviennent deux délégués de la Convention avec pleins pouvoirs « pour le maintien de la tranquillité, la conservation des propriétés, la sûreté des personnes, le respect de la loi » : André Dumont, l’un des députés du département, et François Chabot, capucin défroqué, fils d’un menuisier de Rodez. Le peuple se prend à espérer dans leur toute-
immédiatement accordées. C’est dans cette circonstance que Lescouvé signe ; le maire des sans-culottes.
On s’étonnera de trouver le savon mentionné parmi les denrées de première nécessité. Le savon était devenu tellement rare que c’était presque un objet de luxe à la portée de quelques rares privilégiés. Dans la plupart des ménages, il était remplacé par une terre grasse alcaline chargée de potasse et d’alumine que l’on extrayait delà cendre minérale.
1. Arch. de la Somme. Reg. du conseil général du département. T. IV, p. 214 v°.
LES JACOBINS MAITRES DE LA VILLE. 48
puissante intervention et se calme. Le 10" hussards continue sa route (26 juillet).
Les commissaires du gouvernement convoquent aussitôt le peuple à la cathédrale. Chabot paraît dans la chaire, coiffé d’un énorme bonnet rouge, affublé d’une casaque de nankin, les manches retroussées, une paire de pistolets à la ceinture, et s’emporte en une diatribe violente contre les autorités, qu’il entend rendre seules responsables de la misère publique. Attisant à plaisir le feu du jacobinisme, il promet de bannir le luxe des riches, il annonce de minutieuses visites domiciliaires et, sur toutes choses, il promet de ramener l’abondance. Tantôt buvant à longs traits le vin qu’il s’est fait apporter, tantôt brandissant ses pistolets d’un air provocateur, il parle d’exterminer « les scélérats (pii oseraient méconnaître en lui la représentation nationale. »
Après un discours de Dumont, plus correct dans sa tenue, Chabot invite les vrais patriotes à l’accompagner à la Ilotoie. Quelques filles, quelques centaines de sans-culottes se précipitent sur ses pas et achèvent la journée par la danse de la carmagnole. Lui se rend à la Société populaire où il pérore pendant une partie de la nuit.
Une grande rivalité existait entre la garde nationale et les troupes de la garnison. L’attitude équivo([ue du 26® régiment de chasseurs, lors des derniers troubles, avait irrité les corps réunis et beaucoup d’officiers de la milice ne lui pardonnaient pas d’avoir fait partie du peloton d’exécution, le 21 janvier. Chabot apportait au contraire à ce régiment le témoignage de la confiance du comité de sûreté générale. C’était aviver l’antagonisme. Il promettait des armes aux citoyens de la Société populaire. C’était un défi à la garde nationale.
« Des armes à la c quand je n’en peux fournir à tant
d’honnêtes citoyens de mon bataillon! » s’écrie le commandant Lefebvre-Alavoine indigné.
486 HISTOIRE DE LA VILLE d’AMIENS.
Le propos est dénoncé à Chabot qui promet de le faire payer chèrement et qui donne l’ordre d’arrêter l’imprudent officier. Informé du danger qui le menace, celui-ci se rend à la tête de son bataillon sur la place du Grand Marché; le colonel Courtin, du 26% se présente, porteur du mandat d’amener, les miliciens font à leur chef un rempart de leurs corps, résolus à périr plutôt que de le livrer. Le colonel et son escorte se retirent piteusement, pendant que des quatre coins de la ville accourent au pas de charge les autres bataillons rassemblés au complet en moins d’une heure. Trois mille Amiénois forment autour de Lefebvre-Alavoine une véritable muraille humaine hérissée de baïonnettes. Chabot et Dumont arrivent, par la rue des Vergeaux, suivis de l’écume de la population et de quelques membres de la Société populaire. Le commandant Daullé, de garde à cette issue, fait croiser le fer et ne laisse pénétrer que les deux Conventionnels ; les escadrons du 26% qui cherchent à s’ouvrir un passage par la rue Saint-Germain et par la rue des Chaudronniers, sont impitoyablement repoussés. Monté sur un cheval blanc qu’il dirige maladroitement, pâle de colère. Chabot s’avance au milieu de la place et articule quelques paroles incohérentes que personne ne saisit. Dumont, dont l’autorité est mieux respectée, parvient à calmer les démonstrations hostiles dirigées contre son collègue, en garantissant la liberté de Lefebvre-Alavoine. Un coup de feu, une balle, que Chabot croit entendre siffler, font que les Conventionnels jugent prudent de déguerpir au plus vite. Alors la milice défile devant le commandant menacé d’encourir les foudres de leur vengeance, présente les armes et le salue d’acclamations chaleureuses.
Elle s’était trouvée réunie sans ordres des officiers supérieurs, mue par un élan tout spontané de confraternité, ce qui n’empêcha pas Chabot d’imputer à la municipalité et à Morgan de Frucourt la responsabilité de la manifestation.
LES JACOBINS MAITRES DE LA VILLE
Le lendemain, après une violente altercation, au cours de laquelle Poullain-Cotte et lui se traitèrent de scélérat, et qui faillit tourner au tragiipie, parce (jue plusieurs niernbres du conseil voulaient jeter les représentants du peuple jiar les fenêtres de l’iiôtel de ville, l’étrange personnage se rend à la cathédrale.
En présence des autorités et de la foule des habitants, il gesticule, tempête, prend à parti ^Morgan de Frucourt et le menace de lui faire trancher la tête ou de lui brûler la cervelle. Sans l’intervention du général d’ürre, qui oblige Chabot à retirer ces expressions et à faire amende honorable au vaillant chef de la légion, le peuple indigné lui aurait fait un mauvais parti. Il descend de la chaire au milieu d’un indescriptible tumulte et, ne se sentant plus en sûreté dans Amiens, s’esquive vingt-quatre heures après b
Un mémoire de Janvier, sur les événements des 28 et 29 juillet, parvint à la Convention avant que Chabot n’y fût rentré. André Dumont se chargea de mettre le comité de salut public en garde contre les dénonciations mensongères que son collègue ne manquerait pas d'articuler à la tribune. Malgré son zèle révolutionnaire, le ci-devant capucin fut condamné à mort et exécuté l’année suivante (5 avril 1794) pour avoir fabriqué un faux décret dans le but de réaliser des bénéfices considérables.
L’attitude de la milice avait sauvé la ville. André Dumont, non plus que Joseph Lebon, envoyé de la Convention pour remplacer Chabot, ne s’exposèrent à la braver. La Conven-
1. Arch. mun. Délib. BB 107, pp. 1, 2, 4, 9 et suiv. — Goze. Les rues d’Amietis. T. III, p. IB).
Discours prononcé par le citoyen Evrard, président de la Société populaire d'Amiens, en présence des commissaires de la Convention de
l'état major de la force armée et d'une grande affluence de citoyens réunis en l'église cathédrale, le 29 juillet. Iti-8° de 4 pages. Amiens, de Timp. Caron-Berquier.
tion la supprima. S’adressant un jour aux gardes nationaux, Laurendeau rappellera que c( leur contenance ferme et assurée à l’époque du dimanche 28 juillet 1793, les a, seule, préservés des fléaux que l’infâme Chabot s’apprêtait à déverser sur eux. 5> Il ajoutera : « Celte contenance a' tenu éloigné de vos murs cet autre monstre qui savourait d’avance l’horrible plaisir d’y venir exercer ses fureurs et qui n’y est entré que pour expier ses forfaits sous le glaive de la justice h »
En effet, quinze jours après son arrivée, Lebon écrivait : (( La guillotine attend impatiemment son gibier. L’exemple sera tel qu’il intimidera les pervers et les aristocrates jusqu’à la vingtième génération ! -- » Amiens n’eut point à subir les cruels effets de ces menaces farouches. Rappelé le 4 septembre, ce féroce proconsul fut envoyé le 29 octobre dans le Pas-de-Calais. André Dumont ^ resta seul chargé du département de la Somme.
1. Arch. mun. Délit, BB 116, p. 126. Avertissement de V administration municipale du canton d'Amiens aux citoyens composant la garde nationale sédentaire du canton. 25 germinal an V.
2. A. J. Paris. Histoire de Joseph Lebon. Arras, 186i. T. I, p. 105.
3. André Dumont, né à Oisemont le 24 mai 1764, fils de Jean Charles, notaire et procureur, et de Marie-Thérèse Manier. Sa mission terminée, il devint un personnage important à la Convention qu’il présida plusieurs fois. Élu membre du conseil des Cinq-Cents, il fut nommé sous-préfet d’Abbeville au 18 brumaire. La Restauration le remplaça par M. Gorjon de Verville, le 8 avril 1814. Préfet du Pas-de-Calais pendant les Cent- Jours, il fut exilé au retour des Bourbons, rentra en France en 1830 et mourut à Abbeville, le 21 octobre 1838.
André Dumont en mission dans le département de la Somme.
La Convention institua, contre les ennemis du dehors, le comité de salut public chargé de diriger les opérations militaires et, contre les ennemis du dedans, le comité de sûreté générale, chargé de la haute police. Les commissaires envoyés dans les départements avaient donc un double pouvoir correspondant aux attributions de l’un et de l’autre de ces comités : ils approvisionnaient les armées, mobilisaient les contingents, épuraient les administrations locales. L’action du comité de salut public et du comité de sûreté générale aboutissait aux comités révolutionnaires de département ou de district et se transmettait par eux à l’autorité municipale. Sur un mot du représentant en mission, le tribunal criminel pouvait devenir tribunal révolutionnaire. Devant cette juridiction qui fonctionna brutalement à Paris, à Arras, à Cambrai, et que notre ville ne vit à l’œuvre qu’une seule fois, toutes les garanties légales étaient refusées à l’accusé du crime de contre-révolution, à l’émigré s’il venait à rentrer en France, au prêtre insermenté s’il continuait à y séjourner; pour eux plus d’instruction préalable, plus de jury, plus de recours en cassation.
André Dumont réforme tout d’adord la commission révolutionnaire départementale ^ (ancien conseil général du département), le comité révolutionnaire de surveillance du
1. Ârch. de la Somme. Heg. du conseil général du département. T. VII et T. VIII. Commission révolutionnaire départementale : Cattaert, président, Petit, Dequen, Asselin, Loisel, Norbert- Laurent, Bloquel, Démanché. 2 septembre 1793.
HISTOIRE DE LA VILLE d’AMIENS.
district^, qui se réunissait dans une salle du couvent des Cordeliers, et il substitue au comité de surveillance municipale un comité révolutionnaire de surveillance municipale ^ de dix-huit membres présentés par la Société populaire. Le conseil permanent de trois membres délégués de la municipalité, qui siégeait jour et nuit à l’hotel de ville, est maintenu ainsi que le comité de surveillance locale existant dans chacune des vingt sections en vertu de la loi du 26 août 1792. Ces comités enveloppent la ville comme en un vaste réseau de suspicion légale dont les mailles, tressées par d’habiles inquisiteurs, ne laissent rien d’inviolable à la délation. Inutile d’ajouter que « les contre-révolutionnaires » sont bannis du bureau des pauvres, des commissions administratives de l’Hotel-Dieu et du collège.
La constitution républicaine du 24 juin avait été jurée dans les sections^, personne n’osait paraître en public sans la cocarde nationale. Les assemblées populaires se terminaient aux cris de « vive la république une et indivisible ou
1 . Comité révolutionnaire de surveillance du district : Lescouvé, président, Anselin, Cocu, Delassus, Dheilly, Gacquer, Lecointe aîné, Pavie, Poullain, Thierry.
2. Comité révolutionnaire de surveillance municipale : Malivoir- Liévreville, Moma-Laurent, Lefebvre-Langlois, Dautremer, Boucher, Brou, Dewailly, Duflos, Radiguet, Corbiilon, Goutte, Labalestrier, Maillot, Bretagne, Desjardins, Détaillé, Pennelier, Delannoy. Arcfi. mun. 1793, P^. Police politique. 29 novembre 1793.
3. Arch. mun. D. Registre aux procès-verbaux des séances du conseil
permanent. On lit à la date du 17 juillet 1793 cette note, textuelle et peu sérieuse, qui trahit la lassitude des officiers municipaux chargés de veiller au salut de la République, à Amiens ; « Attendu qu’il est trois heures et demie sonné et que les citoiens François Galland, Bodelot et Brandicourt ne paroissent pas, nous allons encore rester un peu et nous abandonnerons la boutique »
4. Formule du serment : J’accepte la constitution décrétée par la Convention nationale le 24 juin et je la défendrai de tout mon pouvoir jusqu'à la mort.
la mort, guerre aux tyrans et aux despotes! ’ » La police exigeait des propriétaires de maisons la mention, sur un tableau extérieur, des noms et professions des habitants; ceux-ci rivalisaient pour décorer les tableaux de rubans tricolores, de bonnets rouges ou de sentences patrioliipies Amiens semble donc n’avoir rien à envier aux communes les mieux républicanisées. Cependant d’un rapport présenté à André Dumont, peu de jours après son arrivée, il résulte que, dans la plupart des sections, les aristocrates forment la majorité Il y en a peu où les Jacobins soient les maitres.
Pour apprécier l’importance de la réaction, de même l’affolement de la terreur dans Amiens, les éléments contradictoires font défaut. Nous n’avons à notre disposition que des documents de source officielle. Jusqu’ici les comités révolutionnaires du département et de la commune ont fait preuve d’une sage modération et, à la faveur de cette tolérance, des personnages de marque, obligés de fuir Paris, se réfugient à Amiens : le duc et la duchesse d’IIarcourt- Beuvron, le duc de Brancas, la maréchale de Biron, née
1 . Extrait des délibérations du conseil général de la commune d'Amiens du 20 août 1793. De Timprimerie de Caron-Berquier. Compte rendu par Asselin de son voyage à Paris pour remettre au président de la Convention les procès-verbaux de l’adhésion des sections à la constitution.
2. Arch. mun. 1793, VK hlvénements politiques. — En séjour en France. Édit, préc., p. 73.
3. Ibidem 1793, PC Comités de surveillance. Dans ce très curieux rapport, une note suit le nom de chacun des commissaires de section. Pour la deuxième, par exemple : Lefebvre-Lenglet, n'est pas révolutionnaire; Navel père, modéré; Mesnel, à exclure comme ci-devant agent de seigneur; Porion, a refusé d’être municipal; Cannet-Damerval, fils de secrétaire du ci-devant Roi et prétendant à la ci-devant noblesse; Cordier- Jérome, tempéré; Delapierre, ci-devant avoué, tempéré; Leleu fils, douteux ; Godart l’ai'né, n’est pas dans le sens de la Révolution, a refusé d’être municipal; Legendre-Demailly, tempéré; Leroux, négociant, n’est pas dans le sens de la Révolution, a été rejeté de la S. P. ; Dargent, aristocrate.
492 HISTOIRE DE LA VILLE d’AMIENS.
La Rochefoucauld et autres. Le maréchal de Mailly, le courageux vieillard qui avait dirigé la défense du château des Tuileries le 10 août, se trouve en famille à Moreuil. André Dumont y voit un danger et dénonce leur retraite :
(( On veut faire du département de la Somme une nouvelle Vendée et d’Amiens un point central de contre-révolution. Tous les aristocrates et gens suspects se réfugient ici. On les voit arriver en grand nombre. 11 est extrêmement urgent de chasser de ce département tous ceux qui ne pourront y justifier de leur domicile et de prendre, à l’égard de beaucoup, les mesures que nécessitent les circonstances L »
Il écrit à la Convention :
« Je crois que tous les ci-devant ducs, comtes, vicomtes, marquis et leurs familles sont dans ce pays. »
(( D’arrestations en arrestations, j’espère exterminer le chancre de la réaction. Le département, une fois mis au vif, ne demandera plus que des soins. Tous les jours je reconnais de nouveaux complots et, tous les jours, je m’efforce de les déjouer »
Par un louable sentiment d’humanité, le comité municipal de surveillance tolérait le séjour au séminaire de soixantequatre prêtres insermentés infirmes ou sexagénaires. Dumont les fait mener à Bicêtre, enchaînés deux par deux, livrés à la risée publique, et le jour même il informe la Convention que a la promenade à travers la ville de ces monstres qu’on n’avait pas encore exposés à la vue du peuple a produit bon effet! Les cris de vive la République retentissaient à côté de ce troupeau de bêtes noires ! ’ »
d . Compte rendu par André Dumont à ses com^nettants, Van V de la République. In-8° de 439 pages, p. 2ô. Lettre, 30 août 1793, au républicain Hassenfratz.
2. Le Moniteur universel. Numéro du 10 septembre 1793. Lettre d’André Dumont, du 5 septembre, lue à la séance du 9 septembre.
Un pareil début fait trembler, après surtout que la loi des suspects (17 septembre) a créé l’arliitraire le plus grand que jamais complaisance de législateur ait remis aux mains des agents du pouvoir.
L’article premier édicte que tous les gens suspects se trouvant sur le territoire de la République seront immédiatement mis en arrestation. Sont réputés suspects : ceux qui, par leur conduite, leurs écrits ou leurs propos, se montrent partisans de la tyrannie et du fédéralisme et ennemis de la liberté, ceux qui ne pourront justifier de leurs moyens d’existence et de l’accomplissement de leurs devoirs civiques, ceux des ci-devant nobles, parents et agents d’émigrés qui n’ont point encore manifesté leur attachement à la Révolution. Suspects les nobles, avait dit Rarrère à la tribune; suspects les hommes de cour, les hommes de loi î Suspects les prêtres, les banquiers, les étrangers! Suspects les hommes « plaintifs » de tout ce qui se fait en Révolution, suspects les hommes affligés de nos succès!....
Tantôt le suspect est ajourné, c’est-à-dire que le mandat d’amener demeure suspendu sur sa tête, et que, chaque matin, il peut s’attendre à coucher, le soir, au cachot. Tantôt il est gardé à vue chez lui sous la surveillance de gardiens payés à ses dépens b mais le plus souvent il est emprisonné. Le duc d’Harcourt, le maréchal de Mailly, le comte d’Hézecque, le prince de Ligne, neveu du duc de Cumberland, ont été les premiers arrêtés.
André Dumont se vante « de déchirer, tous les jours, le voile affreux des complots liberticides qui se trament dans le département et d’infliger des leçons à l’aristocratie »; il se réjouit à la pensée que la loi de septembre consterne les
1. Arch. mun. Délih. BB 108, p. Ib4v°. 12 ventôse an IL « Vu l'arrêté d’André Dumont qui porte que Marie Durieux, Pierre Morgan, Augustin Jourdain, Achille Galand, Joseph Doresmieulx et Alexandre Cannet fils seront mis en arrestation chez eux sous la garde de gendarmes nationaux...»
HISTOIRE DE LA VILLE d’AMIENS.
ennemis de la République et fait triompher les sans-culottes. (( Trois choses, dit-il, font trembler les traîtres : le tribunal révolutionnaire, la guillotine et le maratiste Dumont b »
Les sans-culottes qui triomphent ne sont pas les officiers municipaux, qui se trouvent dépassés dans la voie du progrès révolutionnaire, mais bien les trois cent cinquante membres de la Société populaire régénérée des amis de la liberté et de V égalité. Ceux-là, les vrais sans-culottes, les purs, deviennent maîtres de la situation. Arbitres incontestés du degré de civisme de leurs concitoyens ils épurent à leur gré les administrations civiles et militaires. André Dumont n’agit que par leurs ordres
Consciente de sa force, la Société populaire traite d’égal
1. Le Moniteur universel. Numéro du 25 septembre. Lettre d’André Dumont, du 20 septembre, et lettre précitée du 5 septembre.
2. Arch. mun. 4 793, P. Société populaire et Arch. de la Somme, lieg.
des délit, du département. T. VI, p. 49. Brumaire an II. « Les sociétés populaires sont invitées à faire part sans délai à la commission révolutionnaire de leurs observations sur le civisme et les sentiments de républicanisme dont peuvent être animés les citoyens Scellier, d’Amiens, Dequen, d’Abbeville, et Vasseur, de Doullens, suppléants à la Convention, élus par l’assemblée électorale »
Du 28 septembre 1793 : « La Société populaire d’Amiens, en sa séance de ce jour, a arrêté d’accorder et accorde un certificat de civisme au citoien Jean-Baptiste Lefèvre, caporal de la 8*^ compagnie du 9® bataillon de la Somme. »
Arch. mun. Reg. de la Société populaire, p. 13 v°. Exemples entre cent : « Le 6 prairial an II (25 mai 1794), le rapporteur du comité des 29, réuni à la commission des 6, propose à la société d’accorder son visa aux
certificats de civisme des citoyens Pelleverart, Pelletier et Cozette Les
visas sont accordés. »
3. Ibidem 1793, P. Société populaire. 17 ventôse an II (7 mars 1794). En vertu de la lettre du Comité de Salut public qui autorise les sociétés populaires à épurer les administrations civiles et militaires, la Société populaire et républicaine d’Amiens charge son comité des 29 de procéder immédiatement à cette épuration. « Je m’empresse de vous faire passer la liste des employés au magasin de l’habillement et équipement des troupes, » écrit le commissaire de cette administration à la date du 19 ventôse, pour que la Société populaire les épure.
à égal avec les pouvoirs [lublics, corresfiond avec le comité de sûreté générale \ entretient des relations suivies avec la Société révolutionnaire de Saint-Valéry, la Société populaire et fraternelle d’Avre-libre (Hoye), la Société populaire régénérée des sans- culottes de la ville d’Eu, la Société républicaine de Péronne et toutes les sociétés populaires rurales^. Les Jacobins de Paris lui [irodiguent les encouragements : (( De la fermeté, de la fermeté ! Votre municipalité qui est toute aristocrate sera bientôt renouvelée par des vrais sans-culottes, nous Pespérons ! Ne souffrez pas que les royalistes, connus sous le nom d’honnêtes gens, puissent porter atteinte à votre société si nécessaire dans une ville
remplie des agents de Pitt et de Cobourg ^ Demeurons
à notre poste, rallions-nous et ça ira ! ^ »
La ville fut divisée en vingt sections et cinq arrondissements le nivôse an lï (21 décembre 1793). Aux comités de surveillance des dix sections, la loi substitua alors cinq comités révolutionnaires de surveillance d' arrondissement composés chacun de douze membres ayant droit à une indemnité quotidienne de trois livres. Les commissaires s’engageaient « à défendre la liberté, l’égalité, l’unité et l’indivisibilité de la République française, à propager et faire exécuter les lois révolutionnaires ; ils juraient de mourir à leur poste plutôt que de souffrir qu’il y fût porté atteinte. »
\ . Les archives de la Société populaire renferment bon nombre de lettres des représentants à la Convention. Le registre aux délibérations en résume beaucoup. Scellier paraît être son confident et son principal agent.
2. Arch. mun. 1793, 1“^. Société populaire. — Ibidem an II, I-. Lire une lettre de Dubois, président de la Société populaire rurale d'Oresmaux.
3. William Pitt, ministre anglais, manifesta une haine profonde à l’égard de la France, après l'exécution de Louis XVI. — Frédéric de Saxe-Cobourg avait le commandement des coalisés dans les Pays-Bas.
4. Arch. wwn. 1793,P. Société populaire. 9 septembre 1793. Lettre de la Société des amis de la liberté et de l'égalité, séant aux ci-devant Jacobins de Paris, aux président et membres de la Société populaire d'Amiens.
HISTOIRE DE LA VILLE d’AMIENS.
La dénomination adoptée par chacune des sections est un indice de l’ardeur qui anime les habitants du quartier L Il y a la section de la Montagne, la section de Marat, la section des Sans-Culottes, la section des Bonnets rouges, la section de la Vérité et de la Raison.
La section des sans-culottes demande la substitution de son nom à celui du Marché au Feurre ^ et la section de Marat voudrait que la rue des Augustins devînt la rue Marat en attendant qu’il soit statué sur les propositions de la commission municipale chargée d’étudier les changements à faire dans tous les quartiers.
Enfin la Société populaire croit avoir sauvé le pays,
1. (( Section de la Montagne (la sixième). Marché au Bled, petite rue de Beauvais, rues Sainte-Marguerite, laViéserie, des fossés Saint-Merry, des Capucins, des Verts-Moines, du Four à Pâté, de Mez, au Lin, place Saint- Firmin à la Porte. »
« Section des Sans-Culottes (la septième). Marché au Feurre, les Quais, Poissonnerie d’Eau douce. Ile Saint-Germain, Maucreux, Rempart, Sainte-Catherine, Guindal, le Port, Trois-Sausserons, Pont-de-Croix, Véronique, Tournecoiffe, Moulin-Neuf, Béguinage. »
« Section de la Vérité et de la Raison (la dixième). Rues du Hocquet, des Bondes, Hautes-Cornes, du Pont-Du Cange, Metz-l’Évèque, cul-de-sac de la Crosse, de Rubempré, de Saint-Michel, du Puits-Vert, du Soleil, place Notre-Dame, Saint-Firmin-le-Confesseur. »
« Section de Marat (la onzième). La Barette, petite rue des Augustins, rues des Cannettes, de Corbie;, Gloriette, de l’Oratoire, du Loup, du Puits à Brandez, Neuve, de Noyon, la Voierie. »
« Section des Bonnets rouges (la dix-huitième). Rues des Granges, du Gros-Navet, Pont-Pecquet, des Marissons, d’Engoulvent, Saint-Maurice, la Cour du Landit, du Pont-à-Moineaux, des Majots, de la Plumette, Pavée, du Don. »
Arch. mun. 1793, P. Sectmis et Comités de surveillance. — Ibidem T '2, an III. Police politique.