‹ Histoire de la ville d'Amiens (volume 2)Chapitre 244 sur 294 · Ibidem, n · texte numérisé non relu

Ibidem, n

SlO

HISTOIRE DE LA VILLE d’aMIENS.

« Reçu une lettre datée du 25 pluviôse an III (13 février 179i), de la section de rHomme armé, de Paris, par laquelle les membres dudit comité nous informent que le citoien Louis Marie Auguste Destourmelle, ci-devant procureur général du ci-devant ordre de Malte, est domicilié à Bertangle, chez sa sœur, dite de Clermont, avec invitation de faire mettre en état d’arrestation ce citoyen comme sus})ect et ennemi de la République.

» Reçu une lettre du comité de surveillance révolutionnaire de la section du Bonnet rouge, en date du 13 ventôse an II (3 mars 1791), par laquelle ledit comité nous invite, au nom du salut public, de faire mettre de suite en arrestation le nommé Bresseau, homme d’affaires du ci-devant prince de Poix, résidant à Poix. 11 est en corresi)ondance avec ledit ci-devant prince et c’est un homme dangereux.

» Reçu une lettre du comité de surveillance de Beauvais qui nous dit qu’il existe, dans cette commune, une femme nommée veuve dite de Saint-Hilaire, ci-devant sous-dépositaire du ci-devant couvent de Saint-Paul prez Beauvais. Veuillez en faire la recherche. »

Le courrier de chaque semaine apporte des dénonciations semblables ou des lettres et des paquets qu’une provenance suspecte signale à l’attention des membres du comité L Dans la plupart des cas, le bureau municipal prescrit les recherches et laisse la commission du district prononcer sur le sort des inculpés Ses préoccupations sont bien plutôt pour la défense nationale.

A mesure que la Révolution prend possession de la France, le comité de salut public, puissamment secondé par les administrations départementales et communales, lutte avec énergie contre l’Europe coalisée. « Le bronze des cloches offre une ressource précieuse pour la fonte

1. Arch. mun. Registre du bureau de surveillance, n° 30. « Arrêté par le comité (municipal) d’envoyer copie de cette lettre au district pour y faire droit. »

2. Ibidem, n° 70. « Reçu une lettre qui nous a été remise pour en

faire lecture. Ladite lettre venant de l’étranger, à l’adresse de la citoienne Vilmot, demeurant chez le citoyen François Debray, de cette commune. Laquelle lettre lui sera remise aprez lecture faite..... »

ANDRÉ DUMONT ËN MISSION DANS LR DÉPARTEMENT. oll

des canons destinés à repousser les cohortes des tyrans et pour taire des monnaies de cuivre dont la rareté intlue sur la cherté des vivres », écrit le conseil général de la Somme, et l’on décroche les cloches, « hochets du fanatisme », poulies jeter au creuset ! Les croix des cimetières, les grilles des églises sont converties en [lirpies dans les ateliers de Saint- Maurice L La fabrication du salpêtre ne chôme pas. Encore un peu de temps et les patriotes proposeront de l’extraire des ossements du cimetière Saint-Denis; profanation sacrilège qui fait que « de cet asile du silence et du repos sortent les éléments de la foudre destinée à pulvériser les ennemis de la Liberté ! - »

11 faut reconnaître que les armées de la République accomplissent des prodiges. Les levées s’effectuent par bans. Le départ du deuxième bataillon des jeunes gens de la première réquisition de dix-huit à vingt-cinq ans pour l’armée de la Sambre, donne lieu à une manifestation. Au moment de s’éloigner d’Amiens, s’adressant à la foule qui l’avait accompagné jusqu’à l’extrémité du faubourg Saint- Pierre, le commandant Couture prononce quelques paroles d’un grand effet : « Citoyens, citoyennes, s’écrie-t-il, nos cœurs sont à vous, notre sang est à la patrie. Jeunesse, vous quittez vos familles, mais vous ôtes mes enfants ! » (3 octobre 1793) -L

1. Arch. de la Somme. Arrêtes des 2d, février, 1 et 3 août 1792. Borivallet a joint une fonderie de canons autorisée par arrêté du 19 thermidor an JII (6 août 1795) à la manufacturé d’armes qui fonctionnait dans ses ateliers.

2. Arch. mun. an III, II'^ La loi du 17 germinal an III a interrompu la fabrication des salpêtres pour le compte de l’Etat. Des entreprises privées y suppléent. D’un état du 25 messidor an III il appert qu’on en préparait au faubourg de Beauvais, à Saint-Maurice, à La Neuville, à Cagny et à Longpré. Délib. BB 109, p. 43.

3. Arch. mun. Délib. BB 107, pp. 100, 109 v°; BB 108, p. 39. 29 septembre 1793. Ce bataillon a été surnommé le bataillon de la jeunesse des

HISTOIRE HE LA VILLE d’aMIENS.

La campagne de 1793 se termine par des succès inattendus. Si Tennemi occupe encore Condé et Valenciennes, les deux batailles de Hondschoote et de Wattignies lui ont fermé la route de Paris, et la levée du blocus de Maubeugc consterne l’Europe. Les Prussiens et les Autrichiens rejetés par delà le Rhin, Landau délivré, Strasbourg conservé, les lignes de Wissembourg courageusement conquises, enfin la reprise de Toulon par Bonaparte, autant d’événements d’une portée considérable qui excitent l’enthousiasme des républicains. Le 10 nivôse (30 décembre 1793), la Convention ordonne une grande fête nationale destinée à associer les populations à la joie que lui cause la déroute de ses ennemis. La déesse de la Liberté fut triomphalement promenée par la ville au milieu de toutes les pompes officielles, avec la mise en scène théâtrale usitée. Il y eut au temple de la Raison une cérémonie patriotique avec hymnes de victoire et discours, suivie du simulacre de l’assaut et de l’embrasement d’une forteresse, sur la place du Grand Marché ^ .

Les prisons, qui s’étaient ouvertes d’abord pour les prêtres insermentés, ensuite pour les étrangers (décrets des 1" août et 18 octobre 1793), regorgèrentde monde après que l’arrêté du 16 pluviôse an 111 (4 février 1794) eut ordonné l’arrestation dans les vingt-quatre heures et la mise au secret de tous les nobles sans distinction qui résidaient dans les départements frontières du Nord, du Pas-de-Calais, de la Somme et de l’Aisne. A certains jours, du 15 au 25 février surtout, les victimes se pressent sous les verrous, a par troupeaux », selon l’expression d’André Dumont.

amis. Quelques jours après le départ, la commune lui fit passer une somme de 1,014 livres, recette d’une représentation de Brutus donnée au théâtre au profit des défenseurs de la patrie.

1. Arch. miin. an II, P. Fêtes publiques. Ordre à observer dans la marche de la Fête nationale ordonnée par la loi et qui aura lieu la première décade de nivôse, à l’occasion de la reprise de Toulon

Les geôliers ne savent on donner de la tête. C’est, en quelque sorte, au vol qu’ils saisissent et consignent, sur les registres d’écrou, les indications que chacun donne en entrant. Les écritures attestent le désordre par l’omission des prénoms, de Làge, du domicile de plusieurs, et [lar l’irrégularité de l’orthographe dans les noms d’une même famille.

A* la Conciergerie, à Bicêtre, dans les bâtiments transformés en maisons de détention des Carmélites, des Ursulines, des Filles pénitentes de la rue des Capucins, des Frères des Écoles chrétiennes surnommés les Grands Chapeaux, des Capettes, des Dames de la Providence, s’entassent pêle-mêle b pour une captivité plus ou moins longue, plus de deux mille individus dont ces pages étroites ne sauraient reproduire la nomenclature : prêtres, religieuses, moines, à titre de catholiques insoumis ; nobles, à titre d’anciens privilégiés ; bourgeois, négociants, grands propriétaires, non moins coupables aux yeux du jacobin que les membres des deux premiers ordres, (.( parce qu’ils ont toute la morgue des ci-devant » ; domestiques, artisans de la ville et des campagnes, arrêtés individuellement ou en masse, sur des dénonciations secrètes, ou bien en vertu des lois de sûreté générale. La plupart ignorent le motif d.e leur arrestation; beaucoup s’en étonnent, croyant avoir donné des gages suffisants de civisme.

L’octogénaire b l’adolescent, de très jeunes enfants se

1. Ardi. mun. Délib. BB 108, p. 173. 2G ventôse an IT (10 mars 1794). « Les prisons de la Conciergerie, de la Providence, des Capettes regorgent. Les détenus y sont dans une telle aflluence qu’une partie est forcée de rester dans les cours et corridors pendant la nuit. »

2. Ibidem an II, LL Une pétition, adressée le 9 fructidor an II aux citoyens président et membres de la Société populaire, par les vieillards infirmes détenus en la maison dos Filles pénitentes de la rue des Capucins, est signée ; Levoire, âgé de 84 ans et infirme; Gaudier, âgé de 85 ans;

514 HIStOIRE DE LA vIlLE d’AMIENS.

trouvent confondus. Il y a des Anglais, des Hollandais, des Beiges qui tous protestent « de leur attachement à la liberté et à l’égalité », et qui s’efforcent vainement d’intéresser la Société populaire à leur triste sort ^ ; des familles entières que l’on se fait un malin plaisir de séparer : les hommes nobles et -leurs fils au-dessus de douze ans vont à Ibcètre; les femmes nobles et leurs enfants au-dessous de douze ans, à la Providence ; les hommes non nobles, aux Grands Chapeaux ; les femmes non nobles, aux Capettes Les prêtres ont été successivement internés à la Conciergerie et aux Cordeliers, au Séminaire, à Bicêtre, aux Grands Chapeaux

^ Les personnes indigentes reçoivent, pour toute nourriture, une ration de pain grossier et une cruche d’eau. Les détenus plus fortunés se font apporter du dehors un « ordinaire » qui devient une source de profits scandaleux pour les geôliers. Après le 21 messidor (9 juillet 1794), un arrêté du comité de salut public ordonna le prélèvement de quarante sols, par jour et par tête, sur les revenus des biens séquestrés,

Caron, infirme, âgéde 83 ans; Ducastel, Jarry, Level, Dumeige, Barbeau, Dusevel, Bachebée, Le Sellyer, J. Siffait, Triboulet, Le Sellyer cadet, Babinet. « Nous traînons captifs des jours doublement malheureux, nous mourons mille fois par la privation même de la mort, et le spectacle hideux des infirmités qui nous environnent aggrave les nôtres. Le nombre de nos années, nos cheveux blancs crient plus haut que nos voix affaiblies »

1. Arch. mun. 1793, P. Sociétés populaires. Pétition originale, du 19 prairial, signée de 49 noms.

2. La maison des Capettes, dépendance du Collège, était située de l’autre côté de la rue du Collège, en face de celui-ci. Elle avait emprunté ce nom à la cappe (petit manteau) que portaient jadis les écoliers qui la fréquentaient. Le bâtiment qu’occupèrent les prisonniers contenait quinze chambres à l’usage des hommes qui y venaient faire des retraites spirituelles. 'Une rue a été percée à travers le terrain des Capettes.

3. Darsy. Les doléances du peuple et les victimes, pp. 123, 136.

ANDRÉ DUMONT EN MISSION DANS LE DÉPARTEMENT. h\l>

propriété des détenus, pour leur nourriture et leur entretien. 11 y eut alors vie commune K

La plupart ont à peine le nécessaire et, malgré cela, beaucoup prennent part à une souscription de bienfaisance dans l’espoir sans doute de se rendre la municijialité favorable. Les aumônes recueillies dans les prisons varient d’une livre à deux cents livres. Le Quieu de Moyenneville s’inscrit pour deux cents livres et une pauvre domestique, nommée Elisa Corrion, pour vingt-cinq sois-.

Une détenue décrit en ces termes la maison de Bicétre, « immense batiment, par sa situation, humide et malsain ; dont toutes les avenues sont gardées. Aucun passant ne peut s’arrêter et regarder aux fenêtres, sous peine d’être luimême incarcéré. On défend strictement toute relation extérieure autre que par écrit, et un fragment de papier, ne fùt-ce qu’un ordre pour le diner, subit l’inquisition de trois personnes avant d’arriver à destination.

Page 1