Arek. mun. Délib. BB 109, p. 30 v®. 27 germinal an II
4. Affiches du département de la Somme, 1793, n® 44. Lettre de Babœuf
HISTOIRE DE LA VILLE d’AMIENS.
L’aristocratie du talent, à son tour atteinte, avait vu disparaître l’académie des lettres, des sciences et des arts du département de la Somme. La loi révolutionnaire frappe les personnes et les choses sous les aspects les plus divers L Tout est refait, tout est nouveau. Il y avait danger à laisser, entre les mains des joueurs, des cartes rappelant la monarchie, et l’on imagine les cartes régénérées. Plus de rois, plus de dames, plus de valets : le Génie, la Liberté, VÉgalité les remplacent dans le type préféré, celui où Liberté de cœur tient une lance surmontée du bonnet phrygien. Dans un autre, César est transformé en Caton d'Ulique, la dame de carreau en Prudence et Hector en Horace
Il n’est pas jusqu’au costume qui ne soit démocratisé. La municipalité délibère gravement^ sur l’opportunité qu’il y aurait à autoriser l’installation, dans le local de la salle des concerts, d’un maître archives teur — l’expression synonyme de maître tailleur est non moins nouvelle — qui demande à créer à Amiens « une école pour l’art d’archivester ou découper les habits.... ». Ce citoyen, nommé Arrazin, promet de « donner aux Français et aux Françaises un costume vraiment national et républicain, réunissant la simplicité et l’élégance à la commodité, approprié aux
aux acteurs du théâtre d’Amiens, 29 octobre 1793. — Délib. BB 108, p. 39, — BB 109, pp. 6 et 9. — Reg. de la permnne7ice. 22 frimaire an III. « Il a été apporté le répertoire des comédiens du 22 au 30 frimaire : Duodi 22, La métromanie et la famille indigente. 4di 24, L’école des pères. 6dî 26, Les Visitandines et le dépit amoureux. 28, L'honnête crûninel et les précieuses ridicules. lOdi 30, Ruse contre ruse et la famille indigente.
1. Arch. mun. Délib. BB 109, p. 161. 21 thermidor an II. Commission pour changer les noms de rues qui « semblent encore conserver les restes de l’ancien régime. »
2. Nous avons entre les mains un de ces^ jeux de cartes portant l’adresse de Richard Sannier, marchand, demeurant rue Saint-Wulfran à Abbeville.
3. Arch. mun. Délib. BB109, p.46 v°. 12 floréal an II. Costume national.
mœurs et au climat de la Uépublique ». Lescouvé et ses collègues l’encouragent afin « de bannir à jamais la frivolité et la folie des modes qui si longtemps ont rendu les Français ridicules aux yeux de certaines nations 5>. L’histoire ne dit pas qu’Arrazin ait fait fortune.
Parmi les hommes du comité de salut public qui semblent dévoués à démolir, Robespierre seul concevait quelques idées d’organisation. Pour lui la terreur était un moyen d’assurer les bases d’un nouvel ordre social. Croyant le moment venu de commencer son œuvre, il monte, le 18 floréal an II (7 mai 1794), à la tribune de la Convention et lit un discours habilement préparé pour déterminer cette assemblée à passer, du culte dérisoire de la déesse Raison, à la proclamation de la croyance en un Être suprême et en l’immortalité de l’àme.
La Convention vote sans peine l’organisation d’un nouveau culte. La Société populaire^ prend l’initiative d’une souscription destinée à couvrir la dépense de la fête décrétée en l’honneur de l’Ètre suprême. L’article premier du décret du 18 floréal : Le Peuple françois reconnoit VÊlre suprême et l'immortalité de l'âme remplace à la façade de la « cidevant cathédrale » les mots : temple de la Raison.
On ignore généralement que les administrateurs du district, d’accord avec la commission conventionnelle des revenus nationaux, se préoccupaient, aux plus mauvais jours de la Terreur, du triste état de l’édifice consacré à l’Être suprême ; qu’ils recherchaient les moyens de préserver la flèche des atteintes de la foudre. Les projets de restauration n’aboutirent jamais faute d’argent disponible. Effrayé des dégradations qui tiniraient par compromettre la solidité des voûtes, Rousseau envisageait l’éventualité de
Registre de la Société populaire, p. 13 v°. 16 prairial an II (3 juin 1794).
2. Arch. inun. Délih. BB 109, p. 62 v°. 4 prairial. an II (23 mai 1794).
HISTOIRE DE LA VILLE d’amIENS.
la ruine « de la plus hardie conception architectonique que les hommes aient osé mettre en œuvre » h
L’exaltation des victimes croissant en même temps que la fureur des terroristes, deux tentatives d’assassinat furent alors dirigées contre Robespierre et Collot d'Herbois. L’émotion causée par la nouvelle « de ces exécrables attentats contre des personnes chéries de la municipalité » -, se traduisit par des adresses ^ :
' « Toi, Collot d’Herbois, toi, Robespierre, qui avez échappé au fer parricide! Vous tous, restaurateurs de la Liberté, soyez fermes à votre poste ! Nos corps vous serviront de remparts ! Couronnez votre ouvrage par votre constante inflexibilité et par votre amour pour une nation dont vous assurez le bonheur et la gloire d
Pour apprécier ce langage, il importe de le rapprocher du compte rendu des séances de la Convention dans lesquelles éclatait un véritable délire d’enthousiasme à l’égard de Robespierre. Il est alors facile de se convaincre de l’admiration mêlée de crainte qu’inspirait l’homme considéré « comme étant le plus ferme soutien de la Patrie ». Un Amiénois lui décerne pompeusement ce titre dans une lettre ^ qui donne la mesure de cet enthousiasme et de ce délire.
Voici en quelques feuillets jaunis et d’une excessive rareté, sortis des presses de Caron-Rerquier % la relation de la
1. Arch. mun. an \\ P^. Affables religieuses. Rapport de l’ingénieur architecte du département de la Somme aux citoyens administrateurs municipaux de la commune d’Amiens, membres du bureau de l'instruction publique. Signé Rousseau. 24 messidor V.
- 2. Ibidem. Délib. BB 109, p. 69. 3 prairial an II (23 mai 1794).
3. Ibidem. Registre de la Société populaire, p. 7. — Arch. de la Somme. Registre du comité révolutionnaire du district. VI, p. 10.
\. Rapport fait au nom de la commission chargée de l’examen des papiers'trouvés chez Robespierre et ses complices, par F. Courtois. In-8°, p. 116. Lettre signée D. et datée d’Amiens.
6. Pla?i de la fête à VÉtre suprême à célébrer le 20 prairial dans le Champ de Mars par la commune d'Amiens.
ANDRÉ DUMONT EN MISStON DANS LE DÉPARTEMENT. uTi
pittoresque fête de l’Ètre suprême (8 juin 1704) « Le ciel
est d’une i)ureté orientale. » Les hommes et les jeunes gens paraissent dans les rues, tenant à la main droite une épée nue; à la main gauche, un rameau de chêne. Les mères portent des bouquets de roses et les jeunes filles, vêtues de blanc, des corbeilles de fleurs; les vieillards des deux sexes, des pampres de vigne; les enfants, des bleuets.
Les maisons situées sur le trajet de la place au Fil au Champ de Mars, par la rue au Lin et la rue de la llotoie, pavoisées de drapeaux, décorées de tapis, disparaissent sous une profusion de banderolles tricolores, de guirlandes de verdures et de fleurs. « Tout travaille, tout s’agite, une joie tumultueuse et pure affecte les esprits. » Le cortège s’ébranle, à neuf heures, au bruit de l’artillerie et des sourds tintements des bourdons du temple, auxquels se mêlent le roulement assourdissant de vingt-quatre tambours et les sons éclatants des musiques qui exécutent une marche triomphale : en tête, un piquet de cavalerie ; ensuite, les corps constitués, les tribunaux, les membres des comités de surveillance et de la Société populaire, l’état-major de l’armée, qui défdent parmi les longues files des citoyens et des citoyennes, rangés par catégories correspondant aux quatre âges de l’enfance, de l’adolescence, de la virilité et de la vieillesse.
Les administrations du département, du district et de la
1. Arch. niun. an Itl, I L Fêtes publiques. — Ibidem. Délib. BB 100, PP'. 68-75. Compte que rend Louis Duclos, chef de bureau près le bureau municipal, du résultat des souscriptions pour subvenir aux frais :
Produit de la souscription, à la maison commune, 608 livres; dans le P’’ arrondissement, 1,255 livres; le 2®, 1,100 livres; le 3°, 846 livres; le 4®, 313 livres; le 5®, 608 livres.
A noter au chapitre dépenses ; 48 livres pour avoir conduit le chariot du triomphe au citoyen Jean Viel; 282 livres pour les ouvriers qui ont travaillé à la montagne; 82 livres aux sonneurs du belTroi; 67 livres aux sonneurs des cloches du temple.
828 HisTomE de la ville d’amiens.
commune entourent le char monumental, traîné par quatre taureaux enguirlandés, sur lequel resplendit un trophée composé des instruments des arts et métiers et des pro^ ductions du sol national. Un jeune enfant, paré des grâces de son âge, lève un lourd marteau qui retombe sur une enclume; c’est la figure du travail s’épanouissant à l’ombre de la République une et indivisible U Un pavillon porté par huit citoyens, ceints de l’écharpe tricolore, sert ^'umhraculiim aux tables des droits de l’homme. Entre les différents groupes, marchent des membres de la Société populaire porteurs de brancards ornés, sur lesquels on a disposé des cassolettes d’où s’échappent les fumées de l’encens qui montent « vers la voûte céleste du temple universel ». Des choristes chantent et accompagnent de leurs instruments des strophes en l’honneur de l’Éternel, le peuple en répète les finales.
A l’extrémité de l’allée centrale de la Hotoie se dresse la montagne symbolique, dominée par l’arbre de la liberté L'accès en est ardu. Le maire de la commune prend place au sommet; les corps constitués occupent les flancs de cette montagne qu’envahissent successivement les citoyens des quatre âges. « Après un instant de silence et de contemplation des beautés de la nature ; après l’hommage secret et
1. Le symbolisme est alors de mode dans toutes les fêtes publiques. Il faut parler aux yeux : Plan de la fête du 6 messidor an 7/(14 juillet 1794) à l’occasion de l’anéantissement de la tyrannie et des victoires remportées par les armées françaises. — Extrait du registre aux délit, du conseil général de la commune d’Amiens, ce jourd’huy 23 thermidor an II, répondant au dimanche 10 août 17 9 A.
2. Registre de la Société populaire, p. 15 v°. Du 19 prairial an II. « La société arrête que chacun de ses membres consacrera ses moments de loisirs au travail, pour la perfection de cette montagne et le président, sur la proposition d’un membre, invite les citoyens des tribunes à venir partager ces travaux. » — La montagne a été rasée le 28 ventôse an III (18 mars 1795). BB 111, pp. 105 v% 134, 182.
pur dirigé vers le Grand Être, auteur de toutes choses », on entonne des chants pieux de la composition des « poiMes naturels » Ancelin, J^)arbier-Jenty, Thierry fils et autres. Barbier-Jenty, président de la Société populaire, débite cette tirade ^ :
« Qu’aperçois-je du liant de celte inontagne ! Quel spectacle enchanteur et sublime s’olïre à nos regards surpris !.... Je vois
llotter partout les couleurs nationales I.es accents mille et mille
fois répétés d’une joie pure et simiile comme la nature retentissent au loin dans les airs. L’écho les multiplie et leur donne un charme nouveau. Le roulement des tambours, le son bruyant de l’airain se font entendre par intervalles. Des chants harmonieux leur succèdent La gaieté éclate dans tous les mouvements. La sérénité
brille sur tous les fronts; la frateniité est dans tous les cœurs.
» Être suprême! Père de la nature. Dieu de la liberté, baisse un instant tes regards sur la France régénérée. Vois ses nombreux enfants serrés, confondus dans les bras les uns des autres, remercier, avec la sensibilité la plus expansive, l’auteur de leur existence, qui leur a donné un cœur pour s’aimer.
» Vois-les contracter, en ce grand jour, l’engagement de t’honorer par leurs vertus. Exauce les vœux ardents qu’ils forment jiour le salut de la patrie et qu’ils te manifestent, simultanément et avec des transports de joie, par les cris répétés de vive la Républifjue !
» Pour qui brûle cet encens dont la fumée odoriférante s’élève jusqu’aux cieux? s’écrie un autre orateur.
» C’est à Dieu, c’est au créateur du monde, c’est à la nature ([ue le peuple français rend aujourd’hui un hommage universel. Oui, l’Être suprême existe ! Cette vérité est éternelle. »
Les choristes entonnent des strophes :
Dans ce temple où le fanatisme Exhalait son soiifüe empesté Chantons le républicanisme,
La Raison et la Vérité.
i . Discoui's prononcé par le président de la Société populaire d’Amiens, le 20 prairial.
A consulter pour les préparatifs de la fête : le Registre de la Société populaire, pp. 11 et suiv.
Honorons Fauteur de notre être !
C’est en chantant la Liberté,
L’Égalité, l’Humanité
Oue nous devons le reconnaître.
Amour des lois, des mœurs et de la probité.
Voilà (bis) l’encens qui plaît à la Divinité.
Imbu des erreurs mensongères De l’apostolique fatras Le peuple croyait aux mystères.
Mais il ne les comprenait pas.
Sur Dieu la Vérité l’éclaire.
Il sait que pour le servir bien Il faut qu’il soit bon citoyen.
Bon fils, bon époux et bon père.
Amour des lois, des mœurs et de la probité,
A'oilà (bis) l’encens qui plaît à la Divinité.
Ici, il faut citer textuellement :
« Des embrassements fraternels se donnent, l’airain éclate, les mères pressent leurs enfants contre leur sein, les jeunes gens font briller leurs épées et jurent, en présence de leurs pères, de vaincre ou de mourir libres. Les jeunes filles jettent les fleurs de leurs corbeilles vers le ciel. Tous les cœurs sont touchés, de douces larmes coulent des yeux. Les échos répètent les cris chers aux Français : vive la République, vive la liberté, vive l’égalité! Des orchestres répandus sur plusieurs points de la promenade terminent les plaisirs de la fête. »
La fête de l’Ètre suprême marque l’apogée de la puissance de Robespierre. Cinq semaines après, le 9 thermidor (27 juillet), jour mémorable dans les annales de la Révolution, les membres de la Convention, qui tremblent pour leur propre sécurité, brisent d’un seul coup cette idole en qui depuis trop longtemps s’incarne la commune de Paris et, sur l’heure, Robespierre expie par un juste châtiment les forfaits dont son nom portera l’éternelle flétrissure.