‹ Histoire de la ville d'Amiens (volume 2)Chapitre 56 sur 294 · PENDANT LA DOMINATION DU DUC DE MAYENNE LIEUTENANT GÉNÉRAL DU ROYAUME · texte numérisé non relu

PENDANT LA DOMINATION DU DUC DE MAYENNE LIEUTENANT GÉNÉRAL DU ROYAUME

La captivité de la duchesse de Longueville se prolonge. — Pourparlers engagés pour obtenir sa liberté en échange de la liberté des prisonniers détenus par les royalistes au château de Blois. — Tentative d’évasion du 29 septembre 1589. — La duchesse reconnue à Revelles est ramenée à Amiens. — Redoublement de sévérité à l’égard de la duchesse séparée de sa famille, mise au secret. — Mayenne exige l’élargissement des princesses, notifie au mayeur sa volonté formelle et les emmène. 21 janvier 1592. — Le comte de Saint-Pol au camp royaliste. — Mort de Bonnivet.

— Siège et ruine des châteaux de Conty, de Gamaches, de Beauquesne.

— Progrès de Henri IV. — Les Seize hostiles à Mayenne. — États généraux projetés à Melun. — Détresse financière de la Chambre des États, — Misère du peuple. — Découragement des Amiénois après la victoire remportée par Henri IV à Ivry. — Leurs protestations de dévoûment à l’égard de Mayenne. — « Henry Monsieur » à Amiens. — Complot du mois de juin 1590. — Emprisonnement des suspects. — La captivité de Selincourt maintenue par l’échevinage en dépit de hautes influences.

— Les troupes avancent en Picardie. — Organisation de la défense. — Prise de Corbie. — L’ouvrier et le bourgeois diffèrent de sentiments à l’égard de Mayenne. — Le duc de Parme aux portes d’Amiens. — Antoine Castelet va le complimenter. — Les troupes de la Ligue occupent Rouen. — Conférences de Corbie. — États généraux de Paris. — Les députés du bailliage d’Amiens convoqués tardivement. — Attitude de l’évêque Geoffroy de la Marthonie, de Chocqueuse, de Castelet. — Abjuration de Henri IV. — Conférences de Suresne. — Trêve du mois d’août 1593.

De temps à autre, les illustres otages entrevoient l’aurore de la liberté. L’élargissement de la duchesse de Longueville

LE BEFFROI AU XVU^e SIECLE

sert de base à toutes les négociations entre les chefs du parti royaliste et les chefs de riinion, qui persistent à la considérer « comme le seul gage de la rédemption des princes détenus à Blois. » Il est (juestion de la délivrer en échange des ducs de Guise et d’Elbeuf, de rarchevéque de Lyon et du président de Nully, du capitaine de Saisseval, tombé entre les mains de d’JIurnières au siège de Senlisb Au moment de conclure surviennent toujours des dilïicultés. On négociait encore au mois de septembre lb80', lorsqu’un événement imprévu interrompit brusquement les pourparlers de la façon la plus tragique.

La duchesse de Longueville et le comte de Saint-Pol avaient été transférés, nous ne savons pour quel motif, dans une maison canoniale du Cloître de la Barge ’b La nouvelle résidence offrait des facilités d’évasion dont les royalistes se hâtent de profiter. Un bourgeois de vieille souche, nommé Claude Gauguier, et le chirurgien -barbier, Pierre d’Ignau-

1. Arch. mun. Délib. BB 49, p. 158 v®. — BB 50, pp. 7 v®, 40, 5i- v®, lOG V®, 110 et suiv.

2. Ibidem. Délib. BB 50, p. 111. 4 septembre 1589. « M. de Ballagny

a donné à entendre que Mgr du Mayne désire que mesdames et

damoiselles de Longueville soient mises en liberté pour recouvrer la liberté

des prisonniers détenus à Blois, qui peuvent de beaucoup servir et

seroit d’advis d’adjouster avec lesdis prisonniers de Blois tous les prisonniers de Picardie et entre autres un nommé Laforgent qui estoit sergent

major de delïunt Mgr de Guise Advisé (en la grande salle de l'hostel

commun) que la voulunté de mondict seigneur (de Ballagny) sera suivie ,et que, en ce faisant, mesdames et damoiselles de Longueville seront mises

en liberté Et quant à M. le conte de St-Pol, il demeurera prisonnier

en ceste ville. »

3. Ibidem. Délib. BB 50, p. 80 v®. 21 juillet 1589. « M“® de Longueville et M. le comte de Saint-Pol sont logéz dans la maison de M® Jean le Boy, chanoine et pénitencier. » Cette maison pourrait être celle marquée de la lettre G dans le plan de la page 41 , elle était importante si l'on en juge par ce qui subsiste de la façade et par les caves actuellement existantes. Cela paraît ressortir d’une délibération du 13 janvier 1590.

court, procurent aux captifs des vêtements de paysans, parviennent à établir une communication souterraine entre cette maison et la maison voisine, et font sortir la duchesse et le jeune prince pendant la nuit. Ils franchissent, de grand matin, la porte de Beauvais sans éveiller de soupçons et gagnent la campagne h

M""® de Longueville prend une direction ; le comte de Saint-Pol en suit une autre. Ils devaient se retrouver à Gonty. L’illustre fugitive se croyait sauvée, lorsqu’un déplorable hasard la fait reconnaître par quelques habitants de Revelles, qui l’arrêtent brutalement. Ni les larmes, ni l’offre de 4,000 écus (50,000 francs) ne fléchissent les paysans qui, immédiatement, sonnent le tocsin. C’est le signal usité pour rallier les partisans et courir sus aux ennemis de la Ligue. Les populations des villages voisins croient à une alerte royaliste et arrivent en armes. On tient conseil et les habitants de Revelles et de Pissy se chargent de ramener à Amiens la malheureuse prisonnière, étroitement garrottée, dans une charrette.

L’émotion causée par l’évasion n’avait point été de longue

I. Discours véritable , p. 141, laisse en blanc le nom de d’Ignau-

court qu’il désigne simplement par sa profession de barbier. Le P. Daire (T. I, p. 303) a mal interprété le récit et, prenant le barbier pour un troisième personnage, donne un barbier pour complice à Gauguier et à d’Ignaucourt. L’erreur est manifeste. Le Registre BB 50 (pp, 133 et suiv.), relatant les différentes phases du procès intenté aux accusés, cite encore Melchior Fovele et Antoine Crapoulet. Leurs biens furent confisqués. Claude Gauguier fut condamné aux fers : « Sera mis sur le pavé (de la prison municipale du beffroi) avec les fers aux piedz. » (BB 51, p. 44).

Le Discours véritable ne parle que de la duchesse de Longueville.

Sa belle-mère l’accompagnait très certainement ; « Payé la somme de 22 écus 26 sols réclamée par Philippe Guiot, tavernier, pour la despense faicte en sa maison par les habitans de Pissy et Revelles, le jour qu’ils ont

ramené en ceste ville mesdames de Longueville et de Touteville »

(BB 50, p. 137 v°).

durée. On connut presque en même temps la fuite de la princesse, l’arrestation, le retour. Sul’ le passage du sinistre convoi se presse « aux fenêtres, aux boutiques », une foule « en intention de vomir sur la [lauvrc femme toute l’animosité, la rage et la diabolique fureur rpi’elle a dans la poitrine. »

Du fond de la voiture, dans laquelle elle essaie de se dérober aux regards insolents, « le visage caché dans son giron, découlant de ses yeux de gros ruisseaux de larmes », l’infortunée perçoit distinctement d’horribles menaces de mort parmi les vociférations du peuple : a Voici la chienne, voici la sorcière, voici la méchante, il faut la noyer. » On la couvre de boue. On cherche à l’atteindre à coups de dagues. Un sayeteur l’oblige à soufïler dans le canon d’un pistolet chargé et armé. La surexcitation est à son comble. La scène est dramatique, cruelle.

Le cortège arrive à l’hôtel des Cloquiers. La populace l’envahit et réclame vengeance. Les citoyens, coupables d’avoir procuré à la princesse les moyens de fuir, sont en butte à la vindicte publique, sous les regards impassibles de l’échevinage. Gauguier, piétiné par la foule, affreusement mutilé, doit à sa parenté avec le inayeur d’avoir la vie sauve ; mais d’Ignaucourt, « assommé comme chien enragé » à coups de pierre, traîné à la potence, pendu, expie sur l’heure et « sans forme de justice, sans confession, une œuvre charitable et agréable à Dieu. »

Réintégrée dans sa prison, la duchesse de Longueville ' est l’objet de mesures encore plus rigoureuses. Les fenêtres sur la rue sont munies de solides barres de fer et le jour pénètre à peine dans les quatre « chambrettes » affectées à son logement et à celui de ses femmes, « tant pour coucher, pour manger et pour prier Dieu que pour faire sa fourrière, sa sommellerie et la buée (la lessive). » Aux portes solidement verrouillées et cadenassées des soldats veillent, jour

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et nuit, avec la consigne de ne laisser entrer âme qui vive. Le maître d’hôtel, les pages, les domestiques, dont l’échevinage autorise encore la présence, sont enfermés le soir sous triple serrure, « comme l’on fait aux ours » L

Un véritable martyre commence alors pour la duchesse de Longueville et pour sa belle-mère, à qui l’on refuse jusqu’à la liberté de prier. Il leur est interdit d’entendre un sermon, de se confesser au début du Carême, de visiter les églises, même d’adorer la Croix pendant la Semaine-Sainte, et quand, à force de supplications, elles obtiennent de se rendre, un jour de fête, à Saint-Martin-au-Bourg ou à Saint- Martin-aux-Jumeaux, c’est sous l’œil scrutateur de deux échevins, qui viennent les chercher et puis les reconduisent sans leur permettre un moment d’entretien. Le curé de la paroisse disait quotidiennement la messe, afin d’obtenir de Dieu qu’il abrégeât ces tristes jours d’épreuve. L’échevinage en est informé et enjoint au prêtre de s’abstenir de prier à l’intention des prisonnières et de leur famille. Aussi l’ami du duc de Nevers, qui donne ces détails, s’écrie indigné : « Les membres de l’Union n’ont de chrétien que le nom » 2.

Nous devons à la vérité de dire que les captifs du château de Blois n’étaient pas mieux traités, et que les rigueurs de l’échevinage répondaient, le plus souvent, à des rigueurs exercées à l’égard des chefs de l’Union par les agents du pouvoir royal 3.

1. Discours véritable...., pp. 142 et suiv., 157. — Arch. mun. Délih. BB 50, p. 130 v° etpasszm.

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