CATHÉDRALE D'AMIENS
Vue intérieure prise du ôrand portail
LES DÉBUTS DE LA GUERRE DE CENT ANS
Les instances et les démarches, souvent réitérées dans la suite, pour obtenir « que l’estât des maïeurs de bannière ou d’enseigne soit rendu à la ville » demeurèrent inutiles1. L’institution disparaît pour toujours.
La nouvelle constitution, inaugurée par les élections de 1383, n’apporte aucun changement dans la composition de l’échevinage. Après comme avant, les fonctions municipales se trouvent, en quelque sorte, héréditairement dévolues à un petit nombre de familles que leur situation, à la tête des grandes industries locales, imposera aux suffrages des bourgeois électeurs, comme cette situation les désignait aux suffrages des mayeurs de bannières, elles se nomment Audeluye, du Blanc Fossé, du Gange, Glabault, de Conti, de Gocquerel, Dippre, du Gard, de Hangart, de Labbeye, Lorfèvre,de May,deMorvilliers, le Normant,Picquet, du Caurel, des Rabuissons, de Saint-Fuscien, etc
Les fêtes du mariage de Charles VI opèrent sur les entrefaites une utile diversion et font momentanément oublier les discordes. Charles V avait manifesté le désir que son fils épousât une princesse allemande, capable d’assurer à la France les alliés dont elle avait besoin; il jeta ses vues sur la princesse Isabelle, fille du duc de Bavière. Afin de ménager une entrevue qui eût toutes les apparences d’une rencontre fortuite, on profite de l’époque du pèlerinage qui amenait à Amiens les plus grands personnages, toujours empressés à vénérer la relique du chef de saint Jean-Baptiste.
La jeune fille, qui jouissait d’une réputation de grande beauté, arrive le 13 juillet 1385, conduite par le duc Frédéric,
1. Arch. mun. Comptes 1388-89, p. 52. « Pour le voiage de sire Jehan Piquet, eschevin, maistre Jehan Richart et maistre Simon de Fisseux, conseillers de le ville, fait devers le Roy nostre sire, au commandement de
maïeur et eschevins ad ce que par bonne fourme Testât de maïeurs
de bannières, ainsi que anchiennement avoit esté accoustumé, fust remis et renduz par le Roy nostre sire à ledicte ville .... »
son oncle, accompagnée du comte et de la comtesse de Hainaut. Charles VI et ses oncles, suivis d’une cour brillante1, l’avaient précédée de quelques heures. « Et commenchièrent chil signeurs et ces dames à viseter et à conjoïr l’un l’autre et à faire des honneurs grant fuisson. » Impatient de connaître les traits de la princesse, le roi ne dormait plus. « Quant le veray-je, » demande-t-il au sire de la Rivière. « De ces paroles avoient les dames bon ris! » Le vendredi, « quant la jone dame fu parée et ordonnée enssi comme à li appertenoit », les duchesses de Brabant, de Bourgogne et la comtesse de Hainaut la présentent au Boi. Elle s’agenouille; il la relève, la contemple « de grant manière. En che regart plaisance et amour li entrèrent ou coer, car il le vey belle et jone et si avoit grant désir dou
veoir et de l’avoir n’en puet oster ses voels. Elle se
tenoit toute quoie et ne mouvoit oel, ne bouce. »
« Sire, que dites- vous de cette jone dame, » se hasarde à demander la Rivière, après que les princesses se sont retirées : « Nous demora-t-elle? sera-t-elle roine de France? » a Par ma foy, oïl, répond Sa Majesté, nous ne voilons autre. »
Aussitôt informé des intentions de son royal neveu, le duc de Bourgogne se rend au logis de la comtesse de Hainaut et lui annonce la bonne nouvelle.
La cérémonie des noces devait avoir lieu à Arras. C’était chose convenue entre les princes. Le lendemain, dès l’aube, valets et chambellans se disposaient à partir pour préparer les logements de la cour à Encre, à Beauquesne, à Bapaume et à Arras, mais la cour comptait sans le Roi qui manifeste très nettement sa volonté de ne pas quitter Amiens.
d. Arch. mun. Comptes 1385-86, p. 12 v°. Vins présentés au Roi, au duc de Bourgogne, au comte de Valois, frère du roi, à la duchesse de Brabant, à la duchesse de Bavière.
LES DÉBUTS DE LA GUERRE DE CENT ANS
« Et pourquoi? Ne sommes-nous pas bien chi? Otant vaut à espouser chi comme à Arras ; biaus oncles, nous volons chi espouser en celle belle église d’Amiens. »
« A le bonne heure! » répond le duc de bourgogne qui, sur le champ, fait connaître les intentions du Roi aux princesses :
« Madame et belle cousine, monsigneur a brisiet notre proupos d’aler à Arras. 11 m’a congneut (fait connaître) que il ne pot à nuit dormir de penser à sa femme qui sera. Vous reposerés meshuy (aujourd’hui) et demain en ceste ville, et lundy nous garirons ces deux malades. »
Et la duchesse de s’écrier : « Dieux y ait part ! »
Le mariage fixé au lundi suivant, 17 juillet, il restait quarante-huit heures à peine pour les préparatifs, et l’on dut omettre les délais et les formalités d’usage. Ce jour-là la ville d’Amiens voit se dérouler un cortège nuptial pour lequel le chroniqueur de Saint-Denis affirme que l’on a déployé tout le luxe et toute la magnificence qui convenaient à la majesté royale. La future reine de France arrive à la cathédrale, traînée dans un somptueux carrosse recouvert de tissus d’argent. Un autel avait été dressé pour la cérémonie, à l’entrée du chœur. L’évêque Jean Roland bénit solennellement, au milieu d’une immense assistance, l’union du jeune prince de dix-sept ans et de la belle enfant qui en avait quatorze, dont la politique devait, hélas, être si funeste à la France. Charles VI quitta Amiens trois jours après, laissant la reine à la garde de la duchesse d'Orléans et du comte d’Eu L
En souvenir de leur mariage, le Roi et la reine donnèrent au chapitre le moulin Baudry, situé au bas de la place du Grand Marché, à la condition qu’un obit annuel serait
i. J. Froissart. Édit, préc., T. X, p. 330. — Chronique du Religieux de Saint-Denis. Édit. Bellaguet, T. I, p. 3GJ.
célébré, dans la cathédrale, au jour anniversaire de leur trépas. Le moulin a subi bien des transformations depuis ; les armes de France qui en décoraient l’entrée ont disparu, mais le peuple, fidèle à la tradition cinq fois séculaire, le désigne encore sous le nom de Moulin du Roi h Charles YI traverse deux fois Amiens, l’année suivante : le 27 mars1 2, il revenait d’accomplir un pèlerinage à Notre- Dame de Boulogne ; le 7 septembre 3, il allait s’embarquer au port de l’Écluse, en compagnie de son frère et de ses oncles, dans le dessein d’opérer une descente en Angleterre et de porter chez l’ennemi les ruines que celui-ci avait amoncelées sur notre sol 4. L’expédition nécessita des préparatifs immenses. D’Amiens, centre d’approvisionnement5, on expédiait les munitions et les vivres au Crotoy, où commandait Jean d’Hangest. Là s’opérait le chargement des bâteaux à destination de l’Écluse. Des remorqueurs de Cayeux les conduisaient pendant une marée, « du Crotoy