‹ Histoire de la ville d'Amiens (volume 3)Chapitre 142 sur 246 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

ARMAGNACS ET BOURGUIGNONS

Jean sans Peur, duc de Bourgogne, lieutenant général de la Picardie. — Meurtre du duc d’Orléans; — Conférences d’Amiens. — Sympathie des Amiénois pour le duc de Bourgogne ; leur fidélité' à la personne du Roi. — Robert le Josne. — Lutte entre Armagnacs et Bourguignons. — Siège d’Arras. — Le Roi à Péronne. — Henri V, roi d’Angleterre, envahit la Normandie, tente de franchir la Somme, passe non loin d’Amiens. — Bataille d’Azincourt. — Jean sans Peur règne en souverain. — Son alliance avec Isabeau de Bavière. — La Cour souveraine de justice. — Les Bourguignons maîtres de Paris. — Progrès des armes anglaises. — Prise de Rouen. — Amiens se prépare à soutenir un siège. — Jean de Luxembourg et Jacques d’Harcourt. — Meurtre de Jean sans Peur. — Traité de Troyes.

La maladie de Charles VI s’aggravait et les querelles pour l’exercice de l’autorité souveraine au nom du malheureux prince prenaient un caractère de plus en plus aigu, lorsque la mort du duc de Bourgogne vient compliquer la situation par l’entrée dans les conseils du gouvernement de son. fils, Jean de Nevers, le fameux Jean sans Peur. Le duc d’Orléans et la reine Isabeau ne songeaient qu’au plaisir. Le nouveau duc de Bourgogne se déclare l’adversaire de leur politique néfaste et prétend saisir les rênes de l’État. A force de remontrances, de supplications, on parvient à réconcilier les rivaux au moment où les hostilités allaient éclater sous les murs de Paris. Au lieu de se disputer le pouvoir les armes à la main, ils consentent à l’exercer en

commun et se décident à pousser vigoureusement la guerre contre les Anglais.

Le duc de Bourgogne, nommé sur les entrefaites lieutenant général de la province de Picardie1, rassemble une armée destinée à reprendre Calais. Le capitaine d’Amiens s’y trouvait depuis quelque temps en captivité. C’était donc toute justice que la ville contribuât à l’expédition. Pierre de Le Planque partit avec trente arbalétriers et vingt pavoisiers2. L’entreprise échoua faute d’argent; de même celle dirigée en Guyenne par le duc d’Orléans et les armements dont on se promettait de si grands résultats, grâce à l’apparente réconciliation des deux princes, eurent pour triste lendemain le lâche assassinat du duc d’Orléans.

Jean sans Peur, réfugié dans ses états de Flandre, avoue cyniquement qu’il a été l’instigateur du crime. Les frères du Roi, le duc de Berry et le duc d’Anjou, roi de Sicile, l’invitent à se justifier, à livrer tout au moins le nom de ses complices, et l’on décide, après de longs pourparlers, que des conférences entre les princes du sang et le coupable s’ouvriront prochainement à Amiens.

Le choix de cette ville ne pouvait être que très agréable au duc de Bourgogne. Les habitants avaient tout intérêt à rechercher ses bonnes grâces pour faciliter les relations de commerce qu’ils entretenaient avec les principales villes de Flandre. Louis de Brimeu exerçait les fonctions de capitaine avec Firmin du Gard, surnommé Froissart, pour lieutenant3. Clément Le Normant était mayeur.

î . Enguerran de Monstrelet. Chronique. Édit, de la Société de l’Histoire de France. T. I, p. 125.

2. Arch. mun. Comptes 1406-07, pp. 25 et 62 v°. Louis de Brimeu recouvra la liberté au mois de juin 1407.

3. Ibidem. Délib. BB 1, p. 20. 21 juillet 1407. Louis T yrel, chevalier, seigneur de Poix, de Brimeu et de Saint-Maxent, connu sous le nom de Brimeu, comme son père, à cause de l’alliance de leur ancêtre Guillaume Tyrel avec Isabelle de Brimeu.

ARMAGNACS KT BOURGUIGNONS

Jean sans Peur arrive le 19 janvier 1408 1 (n. s.) accompagné du duc de Brabant et escorté de trois mille hommes d’armes. Le roi de Sicile et le duc de Berry viennent de leur côté, suivis de deux cents gentilshommes. C’était au cœur de l’hiver : « il faisait moult froit », on avait du se frayer un passage à travers les neiges. Le roi de Sicile s’installe au palais épiscopal ; le duc de Berry, à l’abbaye de Saint-Martin-aux-Jumeaux ; le duc de Bourgogne accepte l’hospitalité de Jacques de llangart, chef respecté de l’une des familles les plus considérables de la cité. Comme s’il eût voulu braver outrageusement les frères de Sa Majesté, l’orgueilleux bourguignon fait placer deux lances en sautoir au dessus de la porte de son logis : « L’une avoit fer de guerre et l’autre avoit fer de rochet », c’est-à-dire le fer émoussé en usage dans les tournois. Il témoignait ainsi son indifférence. Que la paix ou la guerre résulte des négociations, peu lui importe.

Jean sans Peur se montre intraitable, déclare qu’il ne livrera pas les meurtriers,' se refuse à demander pardon au Roi, malgré les instances et les supplications du duc de Berry et du roi de Sicile. Maître Jean Petit, son conseiller intime, religieux cordelier, et deux autres personnages offrent même de justifier la légitimité de l’attentat et de démontrer que le duc de Bourgogne aurait péché gravement en ne faisant pas disparaître le duc d’Orléans qu’ils représentent comme le pire des criminels.

Les négociations furent rompues. Elles avaient duré neuf jours pendant lesquels les Amiénois s’abstiennent de prendre parti, les notables du moins, car « le commun » était disposé à acclamer Jean sans Peur qui le leurrait à tout propos

1. Monstrelet. Édit. préc. T. I, p. 172 et suiv. Arch. mun. Délib. BB 1, p. 40. 14 février 1408 (n. s.). « Au temps que messeigneurs le roy de Sezille, les ducs de Berry, de Bourgongne et de Brabant ... avoient esté derrainement en ledicte ville »

de l’espoir de ne plus payer d’impôts. L’influence des Hangart s’exerçait publiquement au profit de l’hôte illustre qu’ils avaient eu l’honneur d’abriter sous leur toit, et le comte de Saint Pol, qui séjourna à Amiens pendant une semaine après le départ des princes, ne dissimulait nullement ses sympathies pour lui.

Le choix en qualité d’avocat et de conseiller de ville de Robert le Josne, originaire de Lens-en-Artois, légiste de talent, que tout le monde savait fort dévoué aux Bourguignons, fut également très significatif1. Cette fidélité se démentit d’autant moins, pendant les six années qui suivirent, durant lesquelles Jean sans Peur resta le maître incontesté du Roi et du gouvernement, que la Picardie n’eut point à souffrir de la guerre civile et que les demandes d’argent furent plus rares et plus modérées. Le mouvement cabochien n’y eut pas de contre-coup. Si la ville d’Amiens envoya des députés aux États de Paris 2, ce fut seulement sur l’ordre du Roi, et le rapport qui en a été fait témoigne de l’ignorance des bourgeois relativement à la gravité des résolutions prises 3.

L’hostilité à l’égard du gouvernement de Charles VI,

1. Robert le Josne ou le Joule, fils de Jean le Josne et de Jeanne d’Ablain, né en 1371, vint à Amiens vers 1380 pour y faire ses études. Il les termina à Paris. Successivement bailli du temporel de l’évêché, bailli d’Amiens (1420), gouverneur d’Arras, après le traité de 1435, il mourut dans cette ville, le 19 avril 1463, âgé de 91 ans. Il avait épousé Jeanne de Beauvoir, dame de Lagnicourt.

Arch. mun. Délib. BB 1, p. 76. « Pour le bon sens et diligence de

maistre Robert le Joule, advocat en cour laye, délibéré de le retenir

à le pencion de le ville par x livres l’an, lequel maistre .... en l’œuriol des

cloquiers fist le serement de servir bien et loyalement la dicte ville

contre tous excepté contre mons. l’évesque et autres auxquelz il estoit paravant retenu à pencion. »

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