‹ Histoire de la ville d'Amiens (volume 3)Chapitre 148 sur 246 · Arck. mm. Délib. BB 2, p. 120 v°. 23 décembre · texte numérisé non relu

Arck. mm. Délib. BB 2, p. 120 v°. 23 décembre

pour livre sur le produit des ventes, que Jean sans Peur a tant combattu jadis, qu’il a si souvent reproché au duc d’Orléans de vouloir imposer aux populations et que luimême proclama la plus odieuse des taxes h

« L’intérêt qui s’attache aux événements dont Paris fut le théâtre et l’habitude prise de faire de l’histoire de Paris, celle de la France entière n’ont pas été sans nuire à Jean sans Peur. 11 est resté, pour nous, l’ami de la corporation turbulente des bouchers, le complice conscient ou impuissant des égorgeurs cabochiens, le type de l’ambitieux sans scrupule toujours prêt à sacrifier à ses desseins égoïstes l’ordre public, la sécurité du royaume et jusqu’à la paix sociale. Il faut convenir, pour être juste, que dans ses relations avec la ville d’Amiens, il apparaît sous un aspect assez différent. Les progrès de son influence y ont été marqués par un réveil graduel de l’esprit démocratique et par une détente remarquable des anciennes animosités de classes, résultat que la seule influence des événements sur l’esprit de la haute bourgeoisie ne suffirait pas expliquer.

« C’est par la participation croissante des assemblées des bourgeois au gouvernement municipal et à tous les actes de la vie publique que se caractérise le nouvel état des choses qui a duré environ un quart de siècle. Le premier Registre aux délibérations de l’échevinage, qui s’ouvre le 28 octobre 1406, n’accorde que de rares mentions aux assemblées en Halle, dont il n’insère point les procèsverbaux. Le deuxième et le troisième (1411-1429) donnent au contraire la première place à ces assemblées qui dépassent en nombre et en intérêt les délibérations du Corps de ville. 11 arrive souvent que trois, quatre, cinq, six assemblées plénières se réunissent consécutivement pour le même objet, avant d’aboutir à une solution. Même progrès

1. Arch. mun. Délib. BB 2, p. 120 v°. Assemblée du 23 décembre 1417.

ARMAGNACS ET BOURGUIGNONS

au point de vue de la composition. L’effectif ordinaire de cent à deux cents bourgeois, qui n’est jamais dépassé jusqu’au mois d’août 1417, s’élève alors tout d’un coup à quatre, cinq et six cents.

« C’est le gouvernement direct qui apparaît, sans secousse et sans réaction. Rien n’est changé au recrutement de l’échevinage, ni à la considération et au respect qui entourent les bourgeois notables. Le « commun » les charge de toutes les missions ; il écoute docilement leur avis auquel son adhésion ajoute plus de force et de poids. Le duc de Bourgogne donne l’exemple en choisissant parmi eux ses confidents et scs conseillers : s’il marque une préférence, c’est pour les plus éclairés, pour la classe encore peu nombreuse, mais active et entreprenante des légistes.

« Le gouvernement qu’il patronne fait à tous la place et la part qui leur convient : il est le plus libéral que la ville ait encore connu. Pour tout dire, il réalise pleinement, dans le cadre restreint d’une commune, ce régime équitable et tempéré que ses partisans lui prêtaient le dessein d’étendre au gouvernement du royaume : « Et voulloit Bourgoigne que le royalme fust gouverné par les trois Estas comme

autrefois au profit du Boi et du peuple et que les bons

laboureurs et marchans peussent vivre en pais par bon gouvernement » 1 .

Le comte d’Armagnac, maître de Paris, perdait chaque jour du terrain et se trouvait hors d’état de résister à la fois au roi d’Angleterre, à Isabeau, à Jean sans Peur. Un traître introduit par surprise les Bourguignons dans la capitale (28 mai). Les cachots se remplissent aussitôt d’Armagnacs, parmi lesquels Jacques du Gard 2, en faveur

1. M. E. Maugis. Étude sur l’histoire financière de la ville d’Amiens.

2. Jean du Gard était l’ami de Jean sans Peur. Son père Jacques l’ami du comte d’Armagnac. Cela ressort de cette délibération du 13 juin 1418 qui le concerne : v< Sur ce que les amis carneux de maistre Jacques du

de qui l’échevinage d’Amiens sollicite l’appui de son compatriote Philippe de Morvilliers, nommé quelque temps après premier président du Parlement.

Tandis que le royaume est en proie à une désolante anarchie, les Anglais poursuivent la conquête de la Normandie et s’emparent de Rouen.

Amiens se sent très menacé. On redoute les horreurs d’un siège. Déjà l’ennemi occupe Arvillers et Hangest-en-Santerre1. Pour comble de malheur, la peste sévit cruellement.

Le moine Eustache de Pavilly2 vient prêcher la résistance et conjurer le peuple de faire violence au ciel par la prière et par une vie plus chrétienne. En même temps que les magistrats municipaux font déposer à la cathédrale un ex-voto en cire, produit des offrandes recueillies par les marguilliers de chacune des paroisses 3, on travaille activement à la « vieille forteresse comme à la neuve », on approfondit les fossés 4, on fond des canons 5, on fabrique

Gard détenu prisonnier à Paris pour ce que on lui imposait avoir

tenu et favorisé le parti des Erminas »

1. Arch. mun. Comptes J 418-1 9, p. 61 v°. «A Jaques de Revelles pour

avoir esté par devers mons. le mareschal de France au siège devant

le forteresche de Arreviller et de Hangest-en-S‘anterre tenus des Erminaulz an émis du rov ».

2. Ibidem. Comptes 1418-19, p. 67 v°. « A maistre Eustasse Legrant, dit de Paveilly, carme, docteur en théologie, pour pittanche et don.....

par pluiseurs journées qu’il a vacquié et séjourné preschant le pœuple

adfin de le mouvoir au secours de la ville de Rouan assegié par les Anglois »

3. Ibidem. Délib. BB 2, p. 130 v°. 29 juillet 1418. « Pour la pestilence

qui adprésent est en le ville sera faite pour révérence de Dieu la chainture de la ville de chire et mise en l’église Nostre Dame »

4. Ibidem. Délib. BB 2, pp. 129 v°, 137, 156, 159 v°, 173 v°, 176 v°.

5. Ibidem. Comptes 1418-1 9, p. 107 v°.« mi kanes de vin données aux ouvriers qui faisoient un grand canon pour le ville pour ce que mess, maïeur et eschevins le alèrent veir à leur forge dehors le porte de Longuemaisière. »

ARMAGNACS KT BOURGUIGNONS. 371

des (( fusées de feu grégeois », destinées à être lancées sur les assiégeants1, du haut des remparts.

On sollicite du secours de toutes les villes de Flandre et d’Artois2. Six cents hommes bien armés suffiraient pour repousser l’attaque qui parait imminente3: « le roi d’Angleterre avoit intention et propos de mettre siège devant cette ville d’Amiens ».

En cette extrémité, le duc de Bourgogne confie la défense de la Picardie, moins le Ponthieu, à son neveu Jean de Luxembourg, comte de Saint Pol, et celle du Ponthieu à Jacques d’Harcourt, baron de Montgommery 4. « Par cette

1. Arch. mun. Comptes 4418-19, pp. 87 v°, 203, 20G. « A Jaquotin du Vivier et Willame, son compaignon, canonniers demourans à Cambra y

pour avoir fait pluiseurs fusées de feu grégeois Pour une pel de mouton

conrée dont on fist les sacques à fusées de feu grégoiz Pour une onche

et demie de blanc vernis; pour x livres de souffre en brique; pour une onche d’ambre ; pour une livre de noire poix, pour une onche de canffre, le tout pour ledit feu grégeois. »

2. Ibidem. Comptes 1418-19, p. 34 v°. « A Jehan de le Planque pour xix jours commenchans le vie jour de mars 1418 .... il est alé ès villes d’Arras, Douai, Valenchiennes, Tournay, Yppre, Bruges, Gant, Lille,

Béthune, Saint-Omer, Cambray, porter lettres closes par lesquelles

nosdis seigneurs requéroient. ... qu’ils les vaulsissent secourir et aidier d’aucun nombre de gens d’armes et de trait »

3. Ibidem. Délib. BB 2, p. 158 v°. « Pour bien garder la ville se

les ennemis venoient devant il conviendroit avoir vic hommes armez

de bacinet, haubregon, pièce et autres harnas appartenant à hommes d’armes ».

4. Jean II de Luxembourg, comte de Saint-Pol, petit-fils de Guy, comte de Ligny, obtint le comté de Ligny par partage avec ses frères Pierre et Louis de Luxembourg ; marié à Jeanne de Béthune, mort au château de Guise au mois de janvier 1440.

Jacques II d’Harcourt, baron de Montgommery, fils de Jacques Ier et de Jeanne d’Enghien, époux de Léonore, dame de Gresecques, puis de Marguerite de Melun, s’était trouvé au siège de Dompfront (1411), à la bataille d’Azincourt. Il était tombé entre les mains des Anglais, en voulant secourir Rouen. Mort, en 1428, au château de Parthenav.

maldicte guerre, écrit un contemporain, tant de maulx ont esté faiz que je cuide en telz soixante ans passez par devant, il n’y avoit pas eu au royaulme de France comme il a esté de mal depuis douze ans » L Malgré l’irritation et la haine réciproque des princes armagnacs et bourguignons, la lassitude des uns, les souffrances des autres, semblaient faire pressentir une paix prochaine et l’on convint de suspendre les hostilités du 22 février au 23 avril. La trêve fut ensuite prolongée et l’on négociait encore, lorsque Jean sans Peur tomba lâchement assassiné à l’entrevue du pont de Montereau (10 septembre).

Le tragique événement, connu dans Amiens par des lettres du comte de Saint Pol et du prévôt des marchands de Paris, n’y eut d’abord aucun fâcheux contre-coup. Les bourgeois et les gens d’église protestèrent de leur intention de « demeurer bien unis ». Mons. de Toulongeon reçut l’assurance qu’ils garderaient la ville « au plaisir Dieu en la bonne subjection et obéissance du Roy »1 2. S’ils consentent à déléguer auprès de Philippe le Bon, le nouveau duc, les plus notables d’entre eux, maître Tristran de Fontaine, Mile de Bery, maître Jacques le Gordier et Jehan Audeluye, afin d’entendre ses instructions, c’est en réservant, avant tout, la fidélité due au Roi légitime 3.

« Demeurez bons, vrais et loyaux sujets du Roi, leur dit le prince ; daignez m’aimer, comme vous avez aimé mon père ; secourez-moi au besoin et recevez sans murmurer celles de mes troupes qui traverseront votre bonne ville. Pour moi, je suis prêt à m’employer pour le bien du Roi et

1. Journal d’un bourgeois de Paris. 1405-1449. Édit, de la Société de l’histoire de la ville de Paris.

2. Arch. mun. Délib. BB 2, p. 179 v°. Assemblée en halle du 20 septembre.

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