CHAPITRE X
Désillusion des Amiénois au lendemain du traité d’Arras. — Réaction contre les créatures du bailli Le Josne. — Honoré Cokin. — Châtiment des rebelles. — Les Anglais maîtres du Crotoy et de Folleville. — Nouvelles contributions de guerre. — Le peuple se retourne vers le Dauphin. — Conquête de la Normandie sur les Anglais. — Trêve de 1444. — La prospérité renaît. — Fondation du monastère des religieuses de sainte Claire. — Négociations en vue du rachat des villes de la Somme. — Louis XI rentre en possession d’Amiens. — Allégresse des habitants.
Le traité d’Arras plaçait les villes soumises à l’éventualité du rachat dans une situation bizarre, sous le rapport fiscal. Non seulement le droit de la Couronne ne se trouvait pas amoindri et limité par la délégation qui en était faite, pour, un temps, à Philippe le Bon, mais le Roi et le duc pouvaient lever désormais des subsides. Les illusions que la paix avait apportées aux populations furent donc bien éphémères.
La part contributive (2000 saluts d’or) b assignée à Amiens, dans l’indemnité accordée aux Dauphinois, pour la démolition du château de Breteuil, dépassait de beaucoup les ressources des habitants. On convint que plusieurs notables se rendraient auprès du duc pour lui exposer « l’impotence et la povreté » à laquelle ils se trouvent réduits 1 2. Philippe
1. Arch. mun. Délib. BB 4, pp. 76, 80. Le salut d’or valait I 1. 2 s. 6 d. tournois, environ 46 fr. 35.
2. Ibidem . Délib. BB 4, pp. 89 v°, 91 v°. 29 septembre 1435.
le Bon se montre inflexible. Tout ce qu’il peut faire, c’est de n’exiger immédiatement que la moitié de la taxe, en accordant des délais pour le surplus. Le retour de Hue de Villers et des députés qui confirment les prétentions du prince, la captivité prolongée des otages à Arras, l’obligation pour Jacques du Gard et Adam Hurtaut momentanément élargis de se constituer prisonniers, la prorogation de la saisie des marchandises appartenant aux Amiénois, dans les villes de Saint-Omer et de Béthune, excitent un mécontentement général l.
La colère du peuple éclate. Est-ce donc pour être traité de la sorte que l’on a échappé au joug des Anglais? « Le bon roi Charles ne voulait point que ses sujets fussent ainsi chargiés de tailles » 2.
Des bouchers, des artisans, des gens du commun, « embastonnés » se portent en masse au logement de Jean de Gonti, le mayeur, sous la conduite d’un portefaix nommé Huré ou Honoré Gokin, l’obligent à marcher avec eux à l’assaut de la demeure du prévôt de Beauvaisis, Pierre Le Clerc, et de Tristan de Fontaine, le conseiller intime du duc, personnages particulièrement désignés à la vindicte populaire parce qu’ils ont été trop souvent associés aux exactions du bailli Le Josne. Les émeutiers font main basse sur le mobilier de Le Clerc, boivent le vin de ses caves et poursuivent le malheureux jusque dans le poulailler d’un voisin où il cherchait à se dérober, puis ils s’emparent de lui, le traînent sur la place publique et le mettent à mort, ainsi qu’un de ses neveux.
Les plus notables parmi les bourgeois réputés bourguignons, n’échappent à la fureur populaire qu’en donnant largement de leurs biens. Personne n’ose résister. Cotkin