CHAPITRE XI
Attitude impolitique de Louis XI. — Destitution du capitaine de Saveuse. — La reine à Amiens. — Sourdes menées du parti bourguignon. — Le mayeur Philippe de Morvilliers. — La constitution municipale violée. — Attitude de Contai. — La Ligue du Bien public. — Le chancelier de France s’efforce de maintenir ses compatriotes dans le devoir. — Les premières hostilités. — Mesures de défense. — Les Amiénois demeurent fidèles au Roi. — Traités de Conflans et de Saint- Maur. — Rétrocession des villes de la Somme. — Le comte de Charolais, successeur de Philippe le Bon, connu sous le nom de Charles le Téméraire. — Traité de Péronne. — Assemblée de Tours. — Le comte de Dammartin, lieutenant général ès marches de Picardie devant Amiens. — La ville accepte de rentrer sous la domination du roi de France.
Louis XI ne se met guère en peine de correspondre aux * manifestations sympathiques des Amiénois. Non content de destituer le capitaine de Saveuse, que vingt-neuf années de loyaux services ont rendu très populaire, et de le remplacer par Jean de Lannoy1, neveu des Croy, inféodé au parti bourguignon, il vient présider les États « des pays dégagés » réunis à Abbeville2 et refuse, on ne sait trop pour quel motif,
4. Arch . mun. Comptes 1463-64. Chap. des pensionnaires. Provision du 2 novembre 1463.
2. Ibidem. BB 9, p. 127. 15 novembre 1463. Les députés d’Amiens à Abbeville ont été Me Jean Jouglet, Me Jean du Caurrel et sire Hue de Courchelles.
d’accompagner à Amiens la reine Charlotte de Savoie L La population l’attendait cependant avec impatience et se disposait à le recevoir dignement. Il ne vint que cinq mois plus tard, le 9 juin 2, avec le duc de Berry, le prince de Navarre, le roi de Chypre et le comte de Genève. Comment fut-il accueilli ? L’histoire ne le dit pas, mais l’agitation que le sire de Contai se plait à entretenir grandit de moment en moment, et le Roi, qui redoute les conséquences de ses premiers actes, éloigne Lannoy sous prétexte de lui confier une importante mission 3.
1. Arch. mun. Comptes BB9, pp. 135 v°, 136. « Le xvie jour de janvier, après disner, la royne de France nomée Charlote, femme de Loys, roy de France, vint à Amiens, et est fille du duc de Savoye. Et alèrent au devant d’elle le maïeur et les eschevins et conseillers de la ville jusques oultre Hen, pour ce qu’elle venoit de Pinqueigny et aux champs lui fu recommandée la ville par Me Jehan Ducaurrel, conseiller d’icelle ville,.... et estoit en une litiere que deux haquenées blancs portoient et entra en la ville environ mi heures aprez disner, et lors toutes les cloques de ladicte ville, comme des églises et du Befîroy sonnoient et les bonnes gens de la ville crioient Noël, Noël, de joye qu’ils avoient de sa joyeuse et première venue; fust convoyé en cest estât parmy ladite ville, jusques au parvis de l’église Nostre-Dame, ou Mons. l’évesque d’Amiens et les chanoines de ladite église tous revestus en chapes l’atendoient ; et quant elle fut descendue de sa litière, Mons. l’évesque luy fist baisier la vraye croix, et puis le menèrent luy et lesdis chanoines en ladite église, et fist on jouer des grans orgues à son entrée ; et quant elle ot fait ses dévotions ou cuer d’icelle église, elle fut menée logier en l’ostel dudit évesque et estoient avec elle Madame la princesse de Pyémont et Madame la princesse de Navarre toutes deux sereurs du Roy.... Et depuis se desloga ladite royne de l’ostel dudit Mons. l’évesque et se logea en l’ostel Me Jehan Villain, ou Marchié aux Fromages, lequel Me Jehan estoit lors advocad du Roy, et lesdites princesses furent logiés à l’ostel Mons. de Contay, en ladite rue. Et le venredi me jour de février, ladite royne et ses gens se partirent de la ville d’Amiens pour aler à Chartres comme on disoit, et allèrent au giste à Lulli. »
2. Ibidem. Délib. 9, p. 153 v°. « Le mardi ixe jour de juing mil imc LXim le Roy vint à Amiens et luy furent présentez x ponctions de vin, un bœufz et xM d’aveine. »
3. Ibidem. Comptes 1464-65. Antoine, seigneur de Riverv et de Yillers- Bretonneux, succède au sire de Lannoy en qualité de capitaine.
La municipalité se montrait docile. Les bourgeois avaient salué le retour à la domination française par l’exclusion des échevins Pierre du Gard, Honoré du Grocquet, Me Jean Jouglet, Jacques Clabault, Guillaume de Bery1, les plus ouvertement attachés à Philippe le Bon, et le Boi, voulant être maître de la direction politique, n’hésite pas à désigner d’office Philippe de Morvilliers, proche parent du chancelier, pour exercer la charge de mayeur pendant trois années consécutives 2.
Morvilliers refuse et se soumet pour la forme à l’élection traditionnelle mais ce coup d’État n’en fournit pas moins un thème facile aux déclamations des adversaires de Louis XI, désormais plus acharnés que par le passé contre un prince peu soucieux de respecter la constitution municipale et les privilèges de la cité. Ce prince régnait à peine depuis quatre ans et, nonobstant l’habileté cauteleuse de sa politique, les allures vulgaires qu’il affectait pour se concilier les masses, il avait beaucoup d’ennemis.
Si le vieux duc Philippe était d’humeur pacifique, tout autre était le comte de Charolais que le démembrement de la puissance bourguignonne humiliait profondément et qui ne songeait qu’à en tirer vengeance. Il parvint à entraîner son père à la suite des grands et des princes révoltés contre la majesté royale.
Cette confédération, qui en peu de jours prit de formidables proportions, avait besoin pour être acceptée du peuple de se donner un nom trompeur : elle se fit appeler la Ligue du Bien public et se donna un chef capable, par sa haute situation, de rallier la France entière, le duc de Berry, frère de Louis XI (mars 1465).
1 . A. Janvier. Le Livre d’or de la municipalité, pp. 143 et 144. Élections des échevins faits en halle, les 28 octobre 1462 et 28 octobre 1463.
2. Arôh. mun. Délib. BB 9, p. 167 v°. Lettres du roi, datées de Nouvion, du 13 septembre 1464. Cf. p. 379, note 2.
À la déclaration de guerre du duc de Berry, le Roi oppose un manifestedans lequel il s’efforcededémasquer les factieux.
Ils annoncent, dit-il, l’abolition des impôts. Les rebelles de tous les temps l’ont promise, et loin de soulager le peuple ils le ruinent, portent partout le fer et la flamme, désolent les campagnes, interrompent le commerce, pillent, violentent, emprisonnent les bonnes gens qu’ils rançonnent. Si le Roi avait consenti à augmenter leurs pensions et s’il les autorisait à piller leurs vassaux, comme par le passé, jamais ils n’auraient songé au Bien public.
Ils prétendent mettre de l’ordre partout et ne le souffrent nulle part. Si les princes, gens d’église, nobles et bourgeois enrôlés sous l’apparente couleur du Bien public, songeaient aux horribles calamités que leur révolte peut attirer sur le royaume, s’ils songeaient à l’invasion anglaise toujours menaçante, certes, ils n’auraient pas déserté la bannière royale !
Que la crainte de la vengeance et du châtiment ne les retienne pas ! Le roi ne les traitera pas en criminels de lcsemajesté; à l’exemple de Jésus-Christ qui lui a donné la couronne, il ne veut pas la perdition de son peuple et promet grâce et pardon à quiconque rentrera dans le devoir !
Aux Amiénois Louis XI interdit toute èspèce de relations avec le duc de Berry et leur ordonne de s’abstenir de le recevoir ou de lui obéir, au besoin de s’emparer de sa personne1. Comme nulle intervention ne semble devoir être plus efficace, pour atteindre son but, que celle d’un compatriote parvenu au faîte des honneurs, Sa Majesté délègue le chancelier Pierre de Morvilliers pour leur parler en son nom. Celui-ci avait eu l’habileté de se faire précéder de lettres portant la remise d’une taille de dix mille écus due par la ville 2.
1. Arch. mun. Délib. BB 10, p. 30. Assemblée du 21 mars 1465 (n. s.).