CHAPITRE II
AMIENS SOUS LOUIS XL
I. Rivalité de Louis XI et de Charles le Téméraire. — Nouveaux privilèges octroyés par le Roi. — Armoiries et devise. — Retraite de l’évêque Ferri de Beauvoir et des partisans bourguignons. — Menaces de Charles le Téméraire. — Le Roi calme l’inquiétude des Amiénois. — Désordres occasionnés par la garnison. — Alliance projetée de Louis XI et de Édouard IV, roi d’Angleterre. — Les Anglais à Amiens. — Traité de Picquigny. — Trêve de Soleure. — II. Réunion de la ville et des faubourgs. — La vieille forteresse est démolie. — Arrentement des terrains de la zone déclassée. — Les principales villes du royaume contribuent à la défense. — III. Les dernières années de Louis XI. — Mort de Charles le Téméraire. — Conquête de l’Artois. — Franchise. — La sayeterie introduite à Amiens. — Passage de la Dauphine, fille de Maximilien d’Autriche et de Marie de Bourgogne. — Présents de la ville. — Le mayeur invité à la solennité des fiançailles, à Amboise. — Promesses du Roi. — Sa mort.
Rivalité de Louis XI et de Charles le Téméraire.
A la confiscation, au profit de la commune, des rentes et arrérages qu’elle pouvait devoir aux Bourguignons *, à l’abolition de certaines taxes onéreuses 1 2, aux avantages de
1. Arch. mun. Ueg. aux Chartes AA 5, p. 148 v°. Lettres du 30 mars 1471 (n. s.), de Beauvais.
2. Ibidem. Reg. aux Chartes AA 5, p. 149. Lettres du 30 mars 1471 (n. s.), de Beauvais. Abolition à Amiens, ville et faubourgs, « des fermes de l'imposition de la boucherie, du cordouan, des basannes (cuirs), des
toutes sortes octroyées pour rendre la vie au commerce que les dernières guerres ont sensiblement appauvri1, Louis XI ajoute le précieux témoignage de lettres patentes, constatant « l’entière et parfaite loyauté qu’ont toujours eue et inviolablement gardée, sans varier, envers Lui, ses prédécesseurs rois de France et sa couronne, ses très chers et bien aimés les maire, échevins, manants et habitants d’Amiens, l’une des meilleures, plus anciennes, somptueuses, notables et puissantes villes du royaume qui demeurera toujours inséparablement jointe et unie à la couronne de France, sans qu’elle en puisse estre disjointe ni séparée pour quelque cause que ce soit » 2.
On attribue généralement à Louis XI, sans en fournir d’autre preuve qu’une tradition constante, la faveur accordée à la ville de charger la pointe de gueules de ses armoiries d’un osier d’argent avec la devise :
LILIIS TENACI VIMINE JUNGOR
cuirs de cordonniers, des laynes, de la mercerie; des poissons d’eau doulce, de la pèleterie, de la sellerie et lormerie, des toiles, des teintures, de la viéserie, des waydes, etc., et réduction du quart au huitième du droit sur les vins, les cervoises et autres boissons vendues au détail ».
1. Arch. mun. Reg. aux Chartes AA 5, pp. 173 et 178 v°. Lettres du 4 février 1474 (n. s.), de Beauvais. Autorisation aux magistrats amiénois de faire acheter dans le royaume, partout où ils voudront, et de faire conduire à Amiens pour les emmagasiner, les blés nécessaires à la consommation.
Reg. aux Chartes AA 5, p. 203. Lettres du 9 février 1477 (n. s.), de Péronne. Octroi aux Amiénois de deux « franches festes », sauf le droit de gabelle, l’une, le lendemain de la saint Nicolas, en mai, l’autre, le lendemain de la saint Remi, en octobre.
Reg. aux Chartes AA 5, p. 203 v°. Lettres du 9 février 1477 (n. s.), de Péronne. Établissement à Amiens d’un marché au vin et d’un marché au blé, avec défense d’établir de semblables marchés ès villes voisines d’Arras, d’Abbeville, etc.
2. Recueil des Ordonnances des rois de France de la troisième race, T. XVII, p. 414.
AMIENS SOUS LOUIS XI
destinée à perpétuer le souvenir de l’indissoluble union avec les lis de France.
Actuellement la devise n’est plus en rapport avec le blason, qui s’est trouvé modifié par la substitution du lierre à l’osier, dans un but décoratif sans doute. Vimen signifie osier ; l’osier est le lien résistant ( tenax ) par excellence. Tout autre est la nature du lierre (hedera) qui s’attache mais qui ne saurait être le lien auquel la légende fait allusion. L’écu amiénois, mis en regard de l’écu royal sur la plaque de cuivre qui porte règlement du métier des poissonniers en 1515 celui qui figure, avec la date de
1. Celte plaque est conservée au Musée de Picardie de même qu'une mesure également fabriquée sous la surveillance de l'échevinage et qui porte un écu analogue. Il se retrouve encore sur la margelle du puits de la maison du numéro 26 de la rue des Corroyers et sur une frise décorative du xvie siècle, reproduite en tète de l’album du Vieil-Amiens.
La substitution était déjà accomplie au temps de Yillers de Rousseville. Dans le tableau du Nobiliaire de Picardie , dressé sous sa direction, le
1588, sur la margelle du puits de la maison actuellement occupée par M. Deriencourt, 56, rue de la République, et
sur d’autres monuments du xvie siècle, donnent le seul vrai type du blason probablement modifié par Louis XL La postérité s’est permis de l’altérer sans motif sérieux. On y voit l’osier, le vimen, image parfaite des liens que Sa
blason d’Amiens est décore' du lierre. Rappelons à ce propos que l’écu primitif d’Amiens a été de gueules au chef d’azur fleurdelisé d’or. Les articles des comptes du xve siècle se rapportant aux acquisitions de draps destinés à confectionner les armoiries sur la bourse du mayeur, sur les tentes, sur les bannières de la ville, ne mentionnent jamais que trois couleurs : drap vermeil (rouge) pour le champ ; drap bleu pour le chef; drap jaune ou fil d’or pour les fleurs de lis. De même les peintres qui décorent la façade de l’hôtel de ville, les portes de la ville, Tes girouettes qui surmontent les monuments, etc., n’emploient que trois couleurs.
Arch. mun. Comptes 1450-51 , p. 134. « A Simonet Marmion pour
avoir paint à œulle de gueules et d’azur et doré de fin or les armes de la ville d’Amiens, à l’un costé et à l’autre, à un penonchias d'arain les-
quels penonchias d’arain on mist pour wirewites tournans aux vens au comble (du marché aux poissons) et aux pignacles d’icellui. »
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Majesté prétendait établir pour toujours entre la ville et la couronne.
Les principaux chefs du parti bourguignon s’exilent1. Ferri de Beauvoir, jugeant la situation désormais intenable, se retire à Montreuil-sur-Mer, extrême limite de son diocèse qui obéit encore à Charles le Téméraire 2.
Les habitants acceptent une garnison sous les ordres du maréchal de Lohéac, tandis que les adversaires du Roi sèment à dessein les rumeurs les plus alarmantes. Les Bourguignons rentreront, disent-ils, dans Amiens et lui infligeront le terrible châtiment encouru par la ville de Dinant, récemment pillée et réduite en cendres. A cet effet, ils rassemblent des troupes et préparent dans la forêt d’Encre « de grands habillemens de guerre comme bastilles, grues et autres engins de bois » qui ne peuvent être destinés qu’à un nouveau siège. On leur prête encore l’intention de s’introduire par surprise : ils se présenteraient aux portes déguisés en soldats du maréchal, égorgeraient les sentinelles,
4. Arch. mun. Délib. BB 14, p. 114 v°. Me Jean Jouglet, conseiller de la ville réclame vainement la pension qui lui est due.
2. Ferri de Beauvoir, mort le 28 février 4473, reposa dans l’église abbatiale de Saint-Sauve, en attendant que les circonstances permissent de le ramener dans le tombeau creusé au-dessous de la représentation du martyre de Saint-Firmin, à la cathédrale d’Amiens, par les soins de son neveu, le chanoine Adrien de Hénencourt. Sa mort faillit engendrer de nouvelles difficultés ; chacun voulait lui donner un successeur à sa dévotion. Craignant que les suffrages des chanoines se portassent sur un prélat du parti bourguignon. Louis XI interdit l’élection et obtint du pape la nomination d’office de Jean de Gaucourt, en dehors de l'élection canoniale.
S’appuyant sur ce que la majeure partie du diocèse obéissait à sa puissance, Charles le Téméraire intriguait d'autre part pour que le souverain pontife désignât Philippe de Brimeu, l'un de ses conseillers intimes. Le pape obéit à Louis XI. [Arch. mun. Reg. AA 5, p. 177). A Jean de Gaucourt évêque de 1473 à 1470, succéda, encore par le caprice de Louis XI, Louis de Gaucourt, son frère.
appelleraient à la rescousse des détachements secrètement embusqués à la Fosse-Alais, à la Fosse-Ferneuse, derrière l’abbaye de Saint-Jean, et s’empareraient des principaux carrefours. Certains ne craignent pas d’affirmer que le Roi n’est point éloigné d’abandonner sa conquête b
Répondant au mayeur et à Pierre de Machy, qui le supplient de calmerlesinquiétudes delà population, Louis XI déclare très nettement sa volonté de conserver Amiens et de ne jamais se séparer de sujets 1 2, dont le dévouement et la fidélité sont bien connus. La lecture des lettres royales, qui en donnent l’assurance, est accueillie avec bonheur par le peuple venu en foule à la procession des reliques de la vraie Croix et de saint Jean-Raptiste, ainsi qu’à la messe d’actions de grâce, célébrée à cette occasion par le doyen du chapitre, devant le maréchal et les principaux officiers3.
Mille difficultés surgissent entre les soldats de la garnison et les habitants. Malgré les recommandations réitérées de Lohéac, ceux-là chassent les bonnes gens de leurs maisons, les appellent traîtres, voleurs, bourguignons, les outragent de toutes façons. La ville manque de blé et de farine parce qu’ils s’emparent des convois destinés à la ravitailler. Ils prennent les chevaux des laboureurs qui sont eux-mêmes emmenés en prison où plusieurs sont morts de misère. D’autres n’ont obtenu la liberté qu’en acquittant de fortes
1. Arch. mun. Délib. BB 11, pp. 62 v°, 64, 118 v°. 3 février, 30 mars 1472 (n. s.), 10 mai 1473.
2. Ibidem. BB 11, p. 63. « Le Roy, de sa grâce, oye ladite remonstrance,
respondi de sa bouche que oncques il n’avoit eu ne avoit, au plaisir de Dieu, volenté de rendre ladite ville ne le mettre hors de sa main, car il savoit bien que tous les bourgois et habitans d’icelle ville estoient bons et loyaux à luy et à la couronne de France et qu’il avoit voulenté de tousjours les entretenir comme ses bons et vrays subgetz ; et après ces paroles, ils remerchièrent le Roy très humblement et lui requirent qu'il luy pleust d’en rescripre à ses subgets de ladite ville d’Amiens, ce qu’il accorda libéralment et volentiers »
3. Ibidem . Délib, BB 11, pp, 63 et 63 v°. 6 mars 1472 (n. s.).
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rançons. Quelques-uns ont été vendus sur le marché comme des bêtes, ce qui est chose inhumaine et de grande répréhension Telle est la terreur qu’ils inspirent que les
moissons se perdent dans les champs et que les terres demeurent sans culture1. Ce sont les moindres incidents de la lutte acharnée qui met aux prises le roi Louis XI et le duc Charles.
A la haine dont ils sont animés l’un contre l’autre, mais plus encore peut-être à l’antipathie de races, il convient d’attribuer plusieurs traits de cruauté qui déshonorent leur mémoire. C’est que la lutte entre Bourguignons et Français date de loin. Déjà Jean sans Peur s’était un instant flatté d’écraser la monarchie, et Philippe le Bon n’avait consenti à alléger les malheurs du royaume mis, par lui, à deux doigts de la ruine, qu’en humiliant le souverain.
Plus puissant qu’aucun de ses prédécesseurs, Charles le Téméraire semblait devoir réaliser leurs perfides desseins. Qu’eut-il fait de la France, sans l’habileté de Louis XI, non moins persévérant, non moins brave que son rival, et qui s’appliqua à déjouer ses plus habiles calculs par les ruses de la plus astucieuse politique qui ait jamais existé? Ainsi parvint-il à détacher le roi d’Angleterre de l’alliance du duc.
Édouard IV, répondant à l’appel de son beau-frère, venait de débarquer à Calais, convaincu qu’il y rencontrerait toutes les forces de la Bourgogne disposées à partir en guerre. Furieux de ne trouver personne, il ledevint davantage encore, lorsque, neuf jours après, Charles le Téméraire, accouru du fond de l’Allemagne, le mène à Saint-Quentin où ses troupes sont accueillies en ennemis par une garnison qu’on lui avait cependant représentée comme alliée. Très irrité de ce qu’il appelait une double trahison, le monarque anglais prêta volontiers l’oreille aux propositions du roi de France.