‹ Histoire de la ville d'Amiens (volume 3)Chapitre 192 sur 246 · Arch. mun. Délib, BB il, p. 96. 16 novembre · texte numérisé non relu

Arch. mun. Délib, BB il, p. 96. 16 novembre

Des pourparlers eurent lieu aux environs d’Amiens. Louis XI y arriva le 25 août 1475 \ suivi de près par Édouard IV et en quelques jours tout fut réglé. Restait à fixer l’heure de la signature du traité et, chacun sachant que la paix était conclue en principe, entre Amiens et le camp anglais s’établirent de perpétuelles allées et venues.

Personne ne songeait à les entraver, ni le roi de France, dont « la pensée n’estoit autre qu’à bien festoyer les Anglais et se mettre en bonne paix avec eux »1 2, ni le mayeur Clabault qui n’agissait que « par l’ordonnance et commandement du Roy ».

Devant la porte de Reauvais qui donnait accès à leur camp, on avait fait disposer deux longues tables chargées de viandes et de vins.

Les sires de Craon, de Rressuires, de Villiers et d’autres, assis à ces tables, en faisaient les honneurs. Dès que se

1. Arch. mun. Délib. BB 12, p. 22. Le roi avait écrit à l’échevinage le

21 août annonçant que «luy et son armée en grant nombre seront demain en ceste ville et que messeigneurs à toute dilligence feissent cuire du pain et se pourveissent des vivres au plus qu’ils porront »

Reg. aux Chartes AA 5, p. 189. « Le vendredy xxve jour d’aoust mil iiiic lxxv vinst à Amyens Loys par la grâce de Dieu roy de France à tout une grande et noble armée montant à plus de soixante mil hommes gens de guerre » suit la relation de la trêve conclue.

Où logea le roi Louis XI pendant les séjours qu’il fit à Amiens ? Une délibération touchant la venue du roi de Portugal au mois de mars 1476 porte que « messeigneurs ont advisé de le logier en l’un des lieux et hostels là où le Roy N. S. a autreffois este logié en ceste ville asscavoir à l’ostel épiscopal, à l’ostel mons. l’Ecolastre ou àl’ostel Me Jehan d’Ault, chanoine. »

2. Philippe de Commines. Mémoires. Édit, de la Société de l’Histoire de France, T. II, p. 372. Au séjour des Anglais il n’est fait aucune allusion da’ns nos registres sinon BB 12, p. 22. Il sera présenté « des vins aux seigneurs d’Angleterre selon leur estât par l’ordonnance et congié du

Roy » Du 21 août, date de cette délibération, au 11 septembre, il n’y

eut pas d’assemblée de l’échevinage.

AMIENS SOUS LOUIS XI

présentait un cavalier anglais, on prenait la bride de sa monture, on l’invitait à s’approcher du festin et à courir une lance. Ceux qui n’y trouvaient place entraient en ville « et y avoit neuf ou dix tavernes bien fournies de ce qui leur estoit nécessaire, où ils alloient boire et manger et demandoient ce qu’il leur plaisoit et ne payoient rien et dura cecy trois ou quatre jours ».

Ce train, cette affluence, allaient augmentant d’heure en heure. On trouvait les Anglais peu disciplinés, et l’on se prit à redouter quelque désordre.

Torcy1, successeur de Lohéac dans le gouvernement de la place, crut devoir en parler au Roi qui le reçut fort mal. Le lendemain matin, les inquiétudes devenant plus sérieuses, bien que ce fût le jour auquel était tombé cette année la fête des Innocents2, — jour pendant lequel le superstitieux monarque n’aimait pas qu’on l’entretint d’affaires sérieuses, « et tenoit à grand malheur quand on luy en parloit et s’en courrouçoit fort, » — Philippe de Commines se hasarda à le venir trouver au moment où il se levait et récitait ses heures.

« Sire, lui dit-il, nonobstant que ce soit le jour des

1. Jean d’Estouteville, seigneur de Blain ville et de Torcy, plus connu sous le nom de Torcy, grand maître des arbalétriers. 17 mai 1473. (BB 11, p. 120 v°). « Les mayeur eteschevins demandent au Roi que de sa grâce il lui plaise baillier à la ville un lieutenant qui soit homme notable,

homme de justice » parce que Lohéac « qui a esté en ceste ville deux

ans se doit partir et aler en ses affaires. »

2. Commines, édit, préc., T. II, p. 366, dit : « Le matin estoit jour

semblable celle année qu’avoit esté les Innocents A tel jour le Roy ne

parloit ny ne vouloit ouyr parler de nulle de ces matières et tenoit à grand

malheur quand on luy en parloit » D’autres manuscrits portent : « Le

matin estoit jour semblable qu’avoientesté les Innocents ceste année »

Pas de doute : c’était le jour auquel était tombée la fête et non, comme on l’a publié le jour même des Innocents qui est le 28 décembre. Or nous sommes au mois d’août. Le jour des Innocents était l’occasion de farces grossières. Ce jour restait néfaste pendant toute l'année. S'il tombait le mardi, tous les mardis étaient néfastes.

Innocents, encore est-il nécessaire que je vous répète ce que l’on m’a dit. Il y a à cette heure plus de neuf mille Anglais dans Amiens, tous armés. Il en entre à chaque instant. On n’ose leur refuser les portes de peur de les mécontenter. N’v faut-il pas prendre garde? »

« Nous ne chômerons point aujourd’hui les saints Innocents, répondit le Roi. Montez à cheval. Allez en parler aux officiers anglais pour qu’ils fassent retirer leurs hommes et si vous rencontrez quelques-uns de mes capitaines, envoyez-] es moi. »

Gommines avertit trois ou quatre chefs qui se déclarent impuissants. Pour un soldat qu’ils chassent, il en rentre vingt. Heureusement, la visite des tavernes par le maréchal de Gié 1 démontre que les étrangers ne songent qu’à rire, à boire et à chanter ; la plupart sont ivres et endormis. Malgré cela le Roi fait secrètement armer deux ou trois cents hommes d’armes et se rend en personne à la porte pour se mieux rendre compte de ce qui se passe.

Il invite « quelques gens de bien des Anglais à dîner avec lui au corps de garde », tandis qu’Édouard IV, averti de ces désordres, faisait demander au roi de France d’interdire à ses gens l’accès de la ville.

« Je n’en ferai rien, répondit celui-ci; qu’ils soient les bienvenus, mais s’il plait à mon cousin le roi d’Angleterre d’envoyer une garde de ses archers à l’entrée de la ville, ils laisseront pénétrer qui bon leur semblera. »

Les abus cessèrent, mais ce fut une raison de hâter l’entrevue projetée pour la signature de la paix.

Picquigny ayant été choisi comme l’endroit le plus propice, on établit sur la Somme un pont en charpente, au milieu duquel s’élevait « une logette » recouverte de quelques

1. Pierre de Rohan, duc de Nemours, comte de Guise et Soissons, seigneur de Gié, pourvu de l’office de maréchal de France, l’an 1475.

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planches et traversée, dans toute sa largeur, par un fort grillage dont les barreaux permettaient de passer le bras, « comme l’on fait aux cages des lions » b Louis XI se souvenait de Montereau !

Le roi de France fut le premier au rendez-vous, n’amenant avec lui que 800 hommes, tandis que sur la rive opposée se voyait l’armée anglaise fort nombreuse et la plus importante, disait-on, qui eût passé la mer depuis Arthur, de fabuleuse mémoire.

Le roi d’Angleterre mit genou en terre et salua très révérencieusement. Les princes, après s’être embrassés à travers les barreaux, s’entretinrent assez longuement d’abord en présence des grands seigneurs de leur suite1 2, puis seul à seul et dans la plus grande intimité.

Pour égayer la conversation, Louis XI dit à Édouard « qu’il falloit venir à Paris; qu’il le festoyeroit avec les dames et qu’il luy bailleroit monseigneur le cardinal de Bourbon comme confesseur, qui estoit celuy qui l’absoudroit très volontiers de ses péchés, si aucun il en avoit commis. »

L’Anglais goûta la plaisanterie; « il savoit bien que le cardinal estoit bon compagnon. »

Au fond, Louis XI ne désirait guère cette visite à Paris : « Je suis fâché de ne pouvoir lui en faire les honneurs tant que le duc de Bourgogne portera les armes contre moi, » disait-il, le soir même de la conférence de Picquigny, dans un dîner offert aux grands seigneurs anglais qui avaient collaboré à la rédaction du traité 3.

1. Commines. Édit, préc., T. II, p. 372. Tout ce récit lui est emprunté.

2. Avec Louis XI : Le duc de Bourbon, Antoine de Chabanne, comte de Dammartin, l’amiral, le maréchal de Lohéac, le sire de Torcy, l'archevêque de Lyon.

Avec Édouard IV : Le duc de Clarence, le duc de Glocester, ses frères, le connétable d’Angleterre.

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