L’INVASION DES BARBARES
Lètes Sarmates cantonnés dans la cité des Ambiani. — Leur utilité constatée par Eumène. — L’empereur Valentinien associe son fils Gratien à la dignité impériale. — Les Suèves, les Alains et les Vandales. — Les Huns d’Attila.
Tandis que le nord-est de la Gaule, constamment exposé aux incursions des Germains, subissait de cruels ravages, notre ville jouissait depuis près de quatre siècles d’une paix féconde, et avait échappé aux désastres qui désolèrent le règne des empereurs Aurélien (270-275) et Constance Ier (292-306). Elle brillait au premier rang parmi les villes de la Gaule-Belgique. On y battait monnaie1. D’un mot, que nous avons eu l’occasion de citer déjà, Ammien Marcellin résume les progrès accomplis : Amiens est une ville éminente entre toutes. Écrivain réputé impartial et judicieux, il parlait en connaissance de cause après avoir servi en Gaule dans les armées de Constance II (337-361).
La Notice des dignités et fonctions de l’Empire, sorte d’almanach royal de l’époque, rédigée dans les premières
1. Voici les types de monnaies attribuées à Amiens, Ambianum :
Magnence. — A : tête nue de l’empereur : D. N. MAGNENTIVS P. F. AVG. R : monogramme du Christ entre A et £1 : SALVS. DD. NN. AVG. ET CÆS. En exergue : AMB. — Moyen Bronze.
Décence. — A : tête nue de l’empereur : D. N. DECENTIVS. NOB. CÆS. R : deux victoires debout soutenant une couronne dans laquelle on lit: VOT. V. MVLT. X. Légende: VICTORIAE DD. NN. AVG. ET CÆS. En exergue : AMB. — Petit bronze.
l’invasion des barbares.
armées du ve siècle, montre que l’armée romaine comptait alors, à côté de scs légions et de scs cohortes provinciales, un grand nombre de troupes étrangères recrutées parmi les Germains et cantonnées principalement dans les places frontières. On désignait sous le nom générique de lèles, ces hommes, moitié colons, moitié soldats, toujours tenus dans une sujétion rigoureuse, obligés de cultiver les terres en temps de paix, et de fournir des contingents militaires, en cas de guerre. A la tête de chacun des corps de lètes se trouvait un préfet, agent de la puissance impériale. Des lètes Sarmates furent ainsi cantonnés dans la cité des Ambiani et autour d’Amiens b Ils appartenaient aux peuplades occupant au nord du palus Méotis (mer d’Azof), une partie du gouvernement actuel des Cosaques du Don. Le rhéteur Eumène félicite Constance Chlore d’avoir introduit les barbares dans les plaines incultes des territoires d’Amiens, de Beauvais, de Langres et de Troyes ; elles reverdissent par leurs soins, dit-il1 2.
Tandis que les colonies militaires agricoles travaillaient à améliorer notre région, Rome y recrutait les cavaliers fameux connus sous le nom de Catafractarii , que l’on transplantait sous d’autres climats, jusque dans les contrées de l’Extrême- Orient3 connu des anciens.
L’empereur Valentinien séjourna à Amiens, au cours de l’été de l’année 367. Il relevait d’une maladie grave qui lui
1. Notitia dignitatum Edit. Seck. Oc. XLII, 67, p. 219. Præfectus
gentilicium Sarmatarum inter Remos et Ambianos provinciæ Bclgicæ secundæ.
2. Panegyrici latini. Edit. Baehrens. Leipsig, 1874, p. 147, L. 17. Nunc per Victorias tuas , Constanti Cœsar invicte, quidquid infrcquens, Ambiano et Beltovaco et Tricassino solo , Lingoniacoque , restabat, barbaro cultore, revirescit.
3. Notitia dignitatum. Edit. préc. Or. VI, 36, p. 17. Equités Catafractarii ambianenses alias ambienses.
avait fait comprendre futilité d’associer à l’empire, de plus en plus menacé par les invasions, son fils Gratien alors âgé de douze ans. La cérémonie eut lieu, le 24 août, dans une des plaines voisines de la ville. L’empereur s’étant rendu au Champ-de-Mars1 (progreditur in campum), présente Gratien aux troupes qui l’acclament et le saluent du titre d’Auguste, au son des fanfares mêlé au choc éclatant des armes que les soldats agitent avec fracas. Il l’embrasse et, l’ayant revêtu des insignes de sa nouvelle dignité, il adresse ces paroles au jeune prince :
» Accoutumez-vous à marcher avec intrépidité en tête de nos bataillons, à travers les glaces du Danube et du Rhin ! Soyez toujours auprès de vos soldats ! Répandez votre sang, sacrifiez votre vie s’il le faut pour ceux que vous conduirez ! Que rien de ce qui intéresse l’empire ne
vous soit étranger » Puis, se tournant vers les troupes:
» Généreux défenseurs de l’État, conservez, je vous en supplie, votre affection au jeune empereur que je confie à votre fidélité ! » Ce grand acte profondément politique étant accompli, Valentinien quitte Amiens pour se rendre à Trêves. D’Amiens, il avait édicté, de concert avec son frère Valens, la sage loi, inscrite au code théodosien 2, qui punit
1. Aurelii Cassiodori chronicon. Lubicinus et Jovinus. Ris consulibus, Gratianus, V cilentiniani filius, Ambiants imperator factus est.
Ammiani Marcellini. Edit. préc. XXVII, 3, 1. — Chronicon Pascale. Edit. Bonne, 1832, I, p. 357 et II, p. 390.
K vA èv dvroj tw stsl èn-ripOri VpxTicrJoç Aù*you3TOç év ra)ltatç. Ambiani, lit scribunt Hier ony mus, Idatius et Jornandes , urbe Galliarum inter alias eminente... . — Le Nain de Tillemont. Hist. des empereurs. T. V. p. 33.
2. Codicis Theodosiani libri XVI, 1527, f° 55, lib. VIII, tit. VIL De ingratis liberis. Imppp. Valent. Valens et Gratian. AAA ad prœtextatum. F. V. « Filios contumaces qui patres vel acerbitate convicii, vel cujuscumque atrocis injuriæ dolore puisassent, legis emancipatione rescissa, damno libertatis immeritæ mulctare valuerunt. Dat. XVI kal. Septemb. Ambianis. Lupicino et Jovino Coss. »
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de la perte de la liberté l’ingratitude à l’égard de leur père des enfants émancipés.
Gratien se trouvait à Trêves à l’époque de la mort de Valentinien (17 novembre 375). Il prit immédiatement en main les rênes du gouvernement et régna l’espace de neuf années pendant lesquelles il acquit, malgré son jeune âge, la réputation d’un prince accompli. Nous devons supposer qu’Amiens ressentit les effets de sa protection, mais, après lui, les chroniqueurs parlent avec effroi des ravages opérés par les Alains, les Suèves et les Vandales. Les invasions de la période de 406 à 410 ont été désastreuses. Le poème sur la Providence, que l’on a longtemps attribué à Prosper d’Aquitaine, et qui paraît avoir été écrit vers 416, débute par une plainte sur la misère des temps : « Voilà dix ans que nous tombons massacrés sous le fer dçs Vandales et
des Goths Les villes sont détruites, le peuple périt sans
distinction de fortune, ni de sexe ; on égorge les enfants et les jeunes filles, les temples de Dieu sont livrés aux flammes,
les monastères saccagés Si l’Océan eût répandu toutes
ses eaux sur les champs de la Gaule, il aurait fait moins de ruines » b
Amiens eut une large part de ces ruines. Il faut lire la lettre de saint Jérôme, ou plutôt l’homélie sous forme de lettre, touchant les mérites de l’état de veuve. Elle est écrite de Bethléem et il y est question de notre ville.
Pour détourner une femme de contracter des secondes noces, Jérôme s’écrie avec l’Écriture : Væ prœcjnantibus et 7iutrientibus, et il déplore les misères du temps. Il semble dire que le genre humain fut en partie exterminé : « Si nous sommes quelques rares échappés à la mort, nous le devons à la miséricorde de Dieu. Des nations innombrables d’une férocité inouïe ont occupé la Gaule entière et les