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J. Corblet. Hagiographie. T. I, p

LES ORIGINES CHRÉTIENNES

Développement de la Foi chrétienne.

Les dogmes consolants et la morale bienfaisante qu’ont prêches les martyrs, captivent et passionnent les masses. Il n’est pas téméraire de penser que le nombre des chrétiens est déjà considérable à Amiens lorsque l’Église prend officiellement place dans les conseils et dans le gouvernement de l’Empire, le jour où Constantin (306-337) se décide à donner le caractère de la légalité à une révolution dont il n’est plus au pouvoir des princes d’arrêter les progrès. L’Évangile présente une force d’expansion à laquelle rien ne résiste. Les persécutions cessent. La Croix apparaît à la face du monde.

De tous les étrangers qui ont traversé Amiens pendant la première moitié du ive siècle, saint Martin est de beaucoup le plus célèbre. Soldat, moine et apôtre, homme à l’imagination ardente, doué d’une prodigieuse activité, animé d’un esprit de charité tout évangélique, il a profondément impressionné les peuples par la simplicité de ses allures, autant que par la sainteté de sa vie.

Né à Sabarie, en Pannonie, région située sur les bords du Danube (316), Martin s’était fait admettre, malgré la volonté de ses parents, au nombre des catéchumènes destinés à recevoir le baptême, après avoir été instruits de la science de la religion. Fils de vétéran, contraint en cette qualité d’endosser la chlamyde et de s’enrôler sous les aigles romaines, il choisit la cavalerie palatine qui se recrutait, de préférence sinon en totalité, dans son pays natal. Nous avons dit que les garnisons des villes du nord de la Gaule se composaient alors en grande partie de soldats étrangers, désignés sous le nom générique de lètes.

Les colonies de lètes se distinguaient par le nom de leur patrie. Il y eut des lètes teutons à Chartres; des lètes bataves à Bayeux; des lètes francs à Rennes; des lètes sarmates et taifales à Reims, à Paris, à Amiens et ailleurs. Il est donc fort possible que le détachement militaire dont saint Martin faisait partie ait été un de ces corps de lètes en garnison à Amiens L

Un décret de Constantin attribuait aux fils de vétérans cavaliers le privilège d’entrer dans l’armée en qualité de circuitores c’est à-dire d’éclaireurs chargés du service des rondes de jour et de nuit, de la visite des postes et autres missions de confiance. Sulpice Sévère, le biographe que saint Martin eut la rare bonne fortune d’avoir de son vivant, le représente chevauchant aux abords d’Amiens, probablement en cette qualité. C’était, d’après la date fort probable du baptême qui suivit l’événement, au cœur de l’hiver 338-339.

Le froid sévissait plus rigoureux que de coutume. Lejeune Martin trouve à l’une des portes do la ville2 un misérable à peine vêtu, qui implore la pitié des passants sans en rien obtenir. Lui-même s’est, déjà en partie dépouillé au profit des pauvres qu’il a rencontrés auparavant. Il ne lui reste que ses armes et la chlamyde, manteau d’uniforme s’attachant sur l’épaule droite et descendant jusqu’au genou. Touché de compassion, d’un violent coup de sabre il sépare le manteau en deux, en jette un morceau sur le dos du mendiant, et de l’autre, se couvre tant bien que mal. Les témoins de la scène l’accueillent par des plaisanteries. On rit de ce qui lui manque, on rit de ce qui lui reste.

1. Lecoy de là Marche, Saint Martin, Tours, 1881, p. 87, pense que Martin demeura en garnison dans la capitale des Ambiani pendant la plus grande partie des cinq ans de son service militaire.

2. Sulpicii Severj presbyteri opéra omnia cum,.... accurante Georgio

Hornio. Lugduni. 1647. Vita S. Martini, p. 462. « Media hyeme, quæ solito asperior inhorruerat , obvium habet in porta Ambianensium civitatis pauperem nudum »

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La nuit suivante, Martin se reposait dans rhôtellerie que la tradition dit avoir existé à l’endroit où s’élèvera, en mémoire de lui, l’église de Saint -Martin -au -Bourg, anciennement située sur la place actuelle de Saint-Martin. Jésus-Christ lui apparaît en songe, portant la moitié du vêtement donnée au malheureux inconnu. « Martin, encore catéchumène, m’a revêtu de cet habit, » dit le Sauveur. Et le chroniqueur ajoute : Jésus se souvenait de la parole dite à ses disciples : « Tout ce que vous ferez à l’un de ces petits, c’est à moi que vous le ferez ! »

A partir de cet instant, le jeune soldat apparaît comme un homme nouveau ! 11 s’empresse de solliciter le baptême 1 et devient le grand apôtre, « la lampe dont les rayons éclairent la Gaule 2 ».

Toutes les nations, toutes les générations ont célébré à l’envi le trait charitable accompli sous les murs d’Amiens. La poésie, la peinture, la sculpture l’ont reproduit sous mille formes diverses. L’image du bienheureux partageant son manteau avec le mendiant est universellement répandue. C’est une des représentations les plus populaires de l’iconographie chrétienne.

L’idolâtrie, en partie proscrite dans les villes qui avaient entendu la parole des premiers missionnaires chrétiens, subsistait encore dans les campagnes. Saint Martin s’attache particulièrement à les convertir et, si l’on juge du succès de ses prédications par le nombre des églises qui lui ont été dédiées dans la seconde Belgique, il est à penser que cette

d. Le récit de Sulpice Sévère fait supposer (Dupuy, Histoire de saint Martin, Ch. II, et J. Corblet, Hagiographie, T. IV, p. 503) que le baptême eut lieu quelques jours après l'apparition, à Amiens même, et non pas à Arras ou à Thérouanne, comme le croit Hennebert (Hist. gén. d'Artois, I, 177), ni à Poitiers, des mains de saint Hilaire, comme le dit Dom Gervaise, La vie de saint Martin , p. 10.

2. Gregorii Turonensis. Historia Francorum. Loc. cit., édit. Henri Omont, T. I, p. 22.

province lui est en grande partie redevable des lumières de la foi. Il n’est point de saint plus honoré dans le nord de la France. Le seul diocèse d’Amiens, compte cent soixantecinq églises l’ayant choisi pour patron b

Les fidèles établirent, en témoignage de leur admiration pour le glorieux saint Martin 2, un oratoire et une communauté dans laquelle de pieuses jeunes filles priaient Dieu et vivaient de la charité publique. Elles possédaient des ruches d’abeilles, à propos desquelles Grégoire de Tours raconte une curieuse anecdote. Certain voleur s’étant emparé pendant la nuit de plusieurs de ces ruches, les charge sur son bateau pour les transporter de l’autre côté de la Somme. Au point du jour des passants aperçoivent une barque de laquelle s’échappent des abeilles et à quelque distance sur la berge du fleuve un homme paraissant endormi. Ils s’approchent, le malheureux était mort. L’opinion populaire qui se plaît à voir dans les infortunes humaines le châtiment des grandes fautes, admira combien prompts avaient été les effets de la colère céleste.

A la communauté de femmes succéda une communauté de chanoines réguliers de Saint-Augustin, érigée d’abord en prieuré (1073), puis en abbaye (1145), sous le titre de Saint- Martin3. Dans l’église de cette abbaye existait, au xvne siècle, un monument de marbre et « de pur airain dextrement ajolivé » 4 portant l’inscription suivante :

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