Du Cange. Histoire de l'État et des Comtes,.... p
2. Philippe Mouskes. Chronique rimée. Edit. Reiffemberg.T.I, p. 100.
Les comtes du Vexin et de Pontoise comtes d’Amiens.
Les comtes du Vexin français ou de Pontoise, devenus comtes d’Amiens, figuraient parmi les plus grands seigneurs du royaume, tant à cause de l’étendue et de la richesse de leurs possessions, qu’en raison de l’éclat et de l’ancienneté de leur noblesse.
Le comté d’Amiens s’est transmis héréditairement dans leur famille pendant près d’un siècle \ passant de Gaultier 1er (966-987) à Gaultier II (987-1027), puis à Dreux (1027- 1035), puis à Gaultier III (1035-1063), et finalement à leurs descendants en ligne collatérale.
Ainsi se constituait, au-dessous des grands fiefs tels que le duché de France, le duché de Normandie, le duché de Bourgogne, le comté de Flandre et d’autres, une infinité de fiefs de second ordre, également importants, dont les titulaires poussaient l’exigence ou l’insoumission aussi loin que s’étendait leur épée. Sur tant de domaines l’obscur héritier des rois carolingiens, Louis V, le fainéant, n’exerçait qu’une suzeraineté dérisoire. La couronne déposée sur sa tête n’était qu’un vain ornement, et les jours étaient arrivés où il suffirait d’un signe pour la faire tomber sous les pieds des grands vassaux, sauf au plus hardi ou au plus brave à s’en emparer. De toutes parts on se pressait autour du duc de France, Hugues Capet, le roi désigné et, comme sous le dernier des Mérovingiens, on attendait un prétexte pour remettre le sceptre aux mains de celui qui avait l’autorité réelle. Soudain, après un règne de quelques mois, le jeune
d. Art de vérifier les dates, T. III, p. 680. Tableau généalogique des comtes du Vexin, comtes d’Amiens.
LES COMTES D’AMIENS. 113
Louis V mourut sans postérité, à peine âgé de dix-neuf ans. L’occasion était favorable.
Hugues Gapet fût proclamé roi dans l’assemblée des grands vassaux réunis à Senlis, et sacré peu de jours après par l’archevêque de Reims. (Juillet 987.) Gaultier Lr, comte d’Amiens, assistait à la cérémonie. 11 mourut peu de temps après. Sa biographie, ainsi fjue celle de ses successeurs, Gaultier II, Dreux et Gaultier III, offre un assez médiocre intérêt, en dehros de quelques libéralités aux monastères de la contrée, de quelques chartes souscrites par eux et qui permettent d’établir leur filiation.
Dreux affectait une indépendance voisine de la révolte lorsqu’il s’intitulait, dans les chartes, comte par la seule volonté du roi du ciel ou bien par la seule grâce du créateur de tous les seigneurs 1 .
Deux membres de la même famille occupèrent le siège épiscopal : Foulques l 2 (991-1030) et Foulques II (1030-1058). On vit alors, spectacle assez rare dans les annales de la féodalité, d’abord l’oncle et le neveu, puis deux frères concentrer en leurs mains, pendant soixante -sept ans, l’autorité ecclésiastique, l’autorité militaire, l’autorité judiciaire des comtes, et l’autorité administrative, llàtons-nous d’ajouter qu’ils ne semblent pas avoir abusé de la dictature et que l’accord des pouvoirs publics se manifeste en plusieurs circonstances.
Dans les premiers temps de la dynastie capétienne, qui élèvera à un si haut degré la gloire et la prospérité de la France, le trouble et le désordre sont au comble. Les rois
1. Du Cange. Histoire de l’État et des Comtes, pp. 156-158. « Ego
Drogo nutu superni regis cornes patriæ Ambianensis » Tel est le début
d’une charte de l’an 1030, copiée de la main de Du Cange. (Bibliothèque nationale. Mns. Du Cange. Supplément français, n° 1203, pièce cotée 16 .
2. Ordéric Vital. Édit préc., III, p. 224. « Venerandus Falco præsul Ambianensium. »
n’exerçant pour ainsi dire pas d’action en dehors de leur propre domaine, tout seigneur haut justicier qui se croit offensé ou blessé dans ses intérêts n’a d’autre arbitre que l’épée. Sans limite, le droit de guerre s’exerce sans merci. En l’absence d’un pouvoir assez fort pour être respecté, comme le sera la monarchie à dater de Philippe-Auguste, l’Église est seule capable d’inspirer à ces factions en lutte une pensée de conciliation et une formule de pardon ; seule capable d’atténuer les maux résultant de l’anarchie, en suggérant aux populations l’idée de s’associer pour maintenir leurs droits et résister à l’oppresseur.
Ainsi voyons -nous Amiens et Corbie 1 s’unir en un solennel pacte de paix que le comte et l’évêque encouragent de leur présence, sur l’initiative de Richard, abbé de Corbie (cum suis patronis)2. C’était en l’année 1021; des pluies continuelles avaient empêché de récolter, puis d’ensemencer les blés ; la famine et la peste sévissaient cruellement ; l’église du célèbre monastère venait de disparaître dans les flammes.
Persuadés que ces fléaux sont la juste punition des péchés du peuple et le châtiment des grands sans cesse en lutte les uns contre les autres, Amiénois et Corbéiens décrètent la paix pour tous les jours de la semaine et s’engagent par un serment solennel à ne jamais prendre les armes pour venger une offense sans avoir exposé au préalable leurs griefs, en la présence de l’évêque et du comte, arbitres pacifiques de toutes les querelles de l’avenir.
Chaque année, au jour de saint Firmin, 25 septembre,
1. Cartulciire du Chapitre, T. I, p. 47. Charte lu, confirmation des privi-
lèges par le roi Henri 1, 1057. Adhortante nos Fulcone episcopo et Gualtero comité ad quem Ambianice civitatis ammistratio pertinebat concedente
2. Historiens de France. T. X, p. 378. Ex libro primo miraculorum S . Adalhardi abbatis monasterii Corbeiensis, auctore S. Gerardo abbate m onasteri i S ilvæ-majoris .
LES COMTES D AMIENS
en vue de perpétuer le souvenir du pacte de paix et d’obtenir la cessation des fléaux du Ciel, les habitants des deux villes fédérées s’avançaient processionnellement , précédés des reliques des saints, et se rencontraient en un point situé à égale distance de l’une et de l’autre. Alors les prières et les cantiques se confondaient ; on prêchait le pardon des offenses ; on obligeait les plaideurs à transiger, les ennemis à se réconcilier. La cérémonie, que l’immense concours du clergé et des fidèles rendait imposante, se terminait par la lecture publique des traités de paix anciennement jurés.
Le caractère religieux de l’institution s’effaçant par degrés, aux processions et aux prières, succédèrent, dans la suite des temps, les danses, les divertissements grossiers. Les hommes de bien, les moines surtout, s’en offensèrent, cessèrent d’y prendre part et la pieuse coutume tomba en désuétude. La tradition nous apprend que le point de rencontre se trouvait dans la plaine de Daours, au lieu dit YIndict ; là où une croix, placée en 1818 par les soins de M. Mallet de Bussy, rappelle et perpétue le souvenir de la solennité inaugurée au temps du comte Gaultier II et de l’évêque Foulques Ier L
L’oncle et le neveu ayant à cœur d’effacer les traces des années calamiteuses du siècle précédent, sollicitèrent et obtinrent du roi Henri Ier la reconnaissance en même temps que la confirmation des privilèges et des biens de l’Église d’Amiens, qui avait eu à déplorer la perte de ses archives1 2.
A la mort, sans enfants, de Gaultier III, Raoul 3, comte de Grépy, son cousin germain, recueillit la majeure partie de la succession et notamment le comté d’Amiens.
1. Pagès. Manuscrits sur Amiens et la Picardie. T. II, p. 27o.