CHAPITRE PREMIER
LES DÉBUTS DE LA COMMUNE
Le rôle de la commune dans la société féodale. — La place du Castillon centre de la vie communale. — La maison commune, le beffroi, le sceau. — Extension de l’enceinte fortifiée. — Élection du maïeur et des échevins. — L’administration municipale. — L’aristocratie urbaine. — Le maïeur. — Nombre des échevins. — Assemblées plénières des jurés. — Les échevins, juges, tabellions, administrateurs.
La commune, investie de la souveraineté que les seigneurs exercent dans l’étendue de leurs fiefs, prend place dans la société féodale, en qualité de seigneurie collective populaire représentée par son maïeur et ses échevins. Sa juridiction ne s’arrête qu’aux limites de la banlieue et du domaine ecclésiastique de l’évêque et du chapitre.
Au donjon féodal des comtes, elle substitue le donjon municipal : le beffroi qui se dresse fièrement à l’extrémité des terrains occupés jadis par le Castillon comme l’impérissable trophée de la victoire des bourgeois. C’est une grosse tour carrée 1 dans les combles de laquelle s’agite la cloche destinée à donner l’éveil quand un danger menace la population.
1. Pagès. Mns. T. II, p. 49, donne la description de la tour du beffroi reconstruite en 1406 : « La tour de maçonnerie bâtie de pierres blanches, est élevée sur une gresserie ; elle a 40 pieds de largeur, sur deux de ses faces et 42 aux autres faces. Un parapet forme une galerie carrée, flanquée aux quatre angles de petites tourelles rondes découvertes. Sur cette tour, qui lui sert de base, est élevé le beffroy de charpenterie, fait en figure pyramidale qui s’élève en pointes des quatre côtés. »
La place du Castillon devient le centre de la vie communale, comme elle avait été le centre de la puissance féodale.
La maison du Mallum (La Mallemaison) , où le comte rendait la justice, est transformée en maison commune (domus communie) L L’échevinage y tient séance à son tour, et il ne paraît pas qu’il y ait eu d’autre lieu de réunion pendant deux cents ans, jusqu’à l’installation des magistrats municipaux dans l’hôtel des Gloquiers.
A l’exemple de tout feudataire en possession des droits seigneuriaux, la commune se donne un sceau, symbole du pouvoir législatif, administratif et judiciaire. Il en est fait mention dès 1 1 47 2, et la plus ancienne empreinte connue est appendue à la charte par laquelle les bourgeois d’Amiens ont juré obéissance et fidélité au roi saint Louis, octobre 1228 3. On y voit six têtes humaines rayonnant autour d’une rosace et alternant avec des fleurs de lis. Voici la légende :
Secvetmu rimum 2lmbiatunsium.
Le contre-sceau représente une fleur de lis entourée de ces mots :
Qecxe tum mcum tnidji.
1. Il est question de la maison commune dans l’acte (février 1209), par lequel Renaud d’Amiens, héritier des anciens châtelains, du consentement de ses frères Thibaut, Aléaume, Bernard et de son épouse Mathilde, cède à la ville le terrain vague (pldteam vacuam ) qu'il possédait dans le Castillon (in Ccistellione ) devant l’église (monasterium) de Saint-Firmin-le-Martyr, à prendre en long jusqu’au mur du fossé (ad murum fossali ) et en large, depuis la maison de Jehan le Clerc jusqu’à la maison commune ( usque ad domum communie ). Arch. municipales, AA1, p. 155. — Voir planche II.
2. Cartulaire de Saint-M artin-aux- Jumeaux , p. 30, 1147. Ego Fir-
minus major,.... ut magis magisque veritas corroboretur, presenti
scripto sigillum nostre communie apponimus. — Cartulaire de V abbaye de
Saint-Jean, p. 44, 1152. Ego Bernardus impressione sigilli communie
nostre munio.
3. Archives nationales. J. 627. Serments n° 8 et Inventaire des sceaux des archives nationales, n° 5738. Planche IV.
LES DÉBUTS DE LA COMMUNE
Primitivement les communes n’eurent qu’un sceau, le grand sceau confié à la garde du maïeur et qui s’appelait ici le sceau des Marmousets, par allusion aux figures qui y étaient représentées.
Plus tard, quand le nombre des pièces à expédier devint considérable, le grand sceau fut réservé pour la validation des actes solennels, présentant un intérêt général. Les jugements et les actes administratifs quotidiens étaient garantis par l’apposition du seel aux causes l, de format moindre, qu’une chaîne d’argent retenait indissolublement fixé à la table du maïeur.
M. Rigollot 2 attribue à la commune d’Amiens la fabrication de deniers et de mailles du xne siècle ou du xme qui portent, dans le champ de la pièce, les trois lettres amb, ainsi que de celles, plus anciennes et antérieures à la domination de Philippe-Auguste, sur lesquelles se lisent le mot ambianis et le mot pax.
L’extension de la ville vers le sud a été l’un des premiers résultats de la ruine du Castillon. A aucune époque les comtes n’auraient laissé enserrer leur château par les murailles municipales, mais du jour où la commune affranchie et maîtresse de ses destinées ne rencontre plus d’obstacle, elle s’empresse de franchir l’enceinte qui n’avait point varié depuis tantôt huit siècles et qui trop longtemps avait entravé l’essor de la population.
Reculer en conséquence la ligne fortifiée jusqu’à la Longue- Maisière3 * * *; mener cette ligne fortifiée du point de rencontre
1. Archives d’Amiens, CC9, p. SI. « A Jehan Holleville, orfèvre pour
avoir fait le kainne d’argent à lequel pent le scel ad causes de le ville. »
2. Antiquaires de Picardie. Mémoires, T.V, p. 344, et supplément du T. IV, p. 64.
3. On donne au moyen âge à Amiens le nom de Longue-Maisière à la
longue courtine qui s’étendait, au sud de la ville : de la porte Saint-Denis
à la porte Longue-Maisière, en suivant la ligne actuellement tracée par la
rue des Trois-Cailloux. Du Cange (Glossarium) donne au mot maceria
avec la muraille établie dans l’alignement de la porte du cloître, au point de rencontre avec la muraille construite d’autre part, dans l’alignement de la porte Saint-Firminau-Val, tel a été le plan arrêté et mis à exécution aussitôt après la révolution communale. Les paroisses de Saint- Martin-aux-Waides et de Saint-Firmin-en-Castillon, avec une partie de celles de Saint-Remi etdeSaint-Firmin-au-Val, se trouvent englobées dans la nouvelle enceinte déjà fermée en 1135 L La ville ne prend alors encore aucune extension au nord. De ce côté, la porte de grand Pont 2 subsiste comme extrême limite. Les trois autres portes sont celles du Cloître 3, à l’est, de Saint- Firmin-au-V al 4 , à l’ouest, et de Longue- Maisière, au sud5.
Les dispositions concernant le recrutement, le fonctionnement et les attributions de la magistrature urbaine ne sont pas parvenues jusqu’à nous. La charte ne nomme qu’en passant et tout à fait incidemment les différents organes
le sens de longi parûtes, c’est-à-dire de longues murailles de clôture. Il existait au xme siècle une famille de Longue Maisière (de Longa Maceria), dont' le nom se trouve mentionné dans les chartes. Johannes de Longa Maceria vivait en 1177. (Cart. du Chapitre, T. T, p. 2).
1. Cartulaire de Saint-Martin-aux- Jumeaux, p. 10. Ecclesia in honore egregii confessons Christi Martini intra muros nostre civitatis sita.
2. Cartulaire du Chapitre, T. I, p. 49 v°, ch. liv. Noverint autem ilium
esse mansum qui porte Ambianensi, que est ad magnum pontem, prunus adjacet egredientibus de civitate ad sinistram — 1121.
3. Cartulaire du Chapitre, T. I, p. 2 v°, ch. n. De porta claustri. 1117.
4. Article (46) additionnel de la charte de commune: Furnum Firmini de Claustro extra portam Sancti Firmini de Valle. 1185.
5. Le nom de la porte sud ne figure dans aucun titre du xne siècle. On lui donne ici celui qu’elle portait au siècle suivant. L’existence de quatre portes antérieurement à l’époque de Philippe- Auguste résulte de la charte confirmative de commune où il est dit (art. 46), que l’archidiacre de l’église d’Amiens perçoit une obole sur chacun des chariots à quatre chevaux entrant par une des quatre portes de la ville : per unam quatuor portarum urbis. 1185.
LES DÉBUTS DE LA COMMUNE
de l’échevinage, nous avons dit pourquoi. En l’absence de données certaines il serait téméraire de procéder par induction et de conclure de l’organisation municipale du xive siècle à celle du xne. Toutefois quand un maieur de l’année 1167 se dit positivement l’élu de ses concitoyens *, on peut être assuré que les membres du collège administratif tout entier doivent leur nomination au vote populaire et qu’ils n’ont pas cédé, à Amiens, comme en d’autres villes, à la tendance naturelle de se recruter eux-mêmes et d’assimiler leurs charges à un fief transmissible dans la même maison1 2.
Tant que la commune eut à combattre pour l’existence, les habitants marchèrent étroitement unis dans l’intérêt de la défense des privilèges toujours exposés aux empiétements des quatre coseigneurs qui se partageaient les droits utiles. Mais à la longue et quand l’autonomie se fut affermie, une division toute naturelle dut se créer entre les bourgeois.
Que les familles riches aient à la longue absorbé toute l’autorité; qu’elles se soient attribué les dignités municipales auxquelles les classes moins fortunées renonçaient à prétendre ; qu’elles aient formé l’oligarchie qui prépara la domination, toute puissante au siècle suivant, des maïeurs de bannière, cela est possible, puisque les mêmes noms reparaissent sans cesse. Le principe de l’élection était respecté, mais il s’exerçait au profit d’un petit nombre de jurés, de ceux qui occupaient dans la ville une situation prépondérante, tels que les de Baïart, de Beeloy, du Caurel, de la Croix, de Croy, Gayant, de Mes, le Moine, le Mongnier, de Saint-Fuscien, le Sec, le Boux.
Il ne serait pas impossible de reconnaître faction de cette
1. Cartulaire de Saint-Martin-aux- Jumeaux, p. 30. 1 1G7. Ego Firminus,
electione concivium nostrorum Ambianensis communie maior vocatus , notum facio omnibus concivibus nostris quamdam conventionem