‹ Histoire de la ville d'Amiens (volume 3)Chapitre 76 sur 246 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Philippe-Auguste veut que les cités libres soient munies de solides remparts pour concourir à la défense du royaume; principalement celles qui sont placées en pays frontière. En même temps donc qu’il prescrit aux bourgeois de Paris de travailler sans retard à la construction d’une fortification destinée à remplacer l’enceinte tracée par Louis VI, le roi ordonne d’entourer ses bonnes villes de murailles flanquées de tournelles (1190). Amiens, poste avancé de la France, présente de si grands avantages pour l’offensive et la défensive de la ligne de la Somme, que l’on ne doit rien négliger afin d’en faire une place de premier ordre.

Au lendemain de l’insurrection communale, le maïeur et les échevins, dont c’était le devoir d’entretenir les fossés et a la fermeté » 1 de la ville, avaient pensé qu’il suffirait de comprendre dans l’enceinte agrandie : 1° l’église Saint- Firmin-au-Val, à l’ouest; 2° l’église Saint-Remy avec les cloîtres, l’abbaye de Saint-Martin-aux-Jumeaux et la collégiale de Saint-Nicolas (PL V), ainsi que les terrains du Castillon, au sud. Les termes de la charte déjà citée de porta claustri reedificanda prouvent qu’il n’était nullement question, en 1177, de dépasser ces limites.

Le règne de Philippe-Auguste voit commencer et le xme siècle verra terminer l’enceinte fortifiée qui marque une

J. Aug. Thierry, loc. cit. , T. I, p. 157, art. 27 de la coutume de la cité d’Amiens : « Li fossé et les fermetés de le ville sont à soustenir et à retenir au maieur et as esquevins pour le commun de la ville. »

notable extension de la ville en créant, au nord, par delà le Grand Pont jeté sur la Somme1, le quartier neuf qui s’étend ultra pontes 2 de la porte de Gayant à Montrescu et de Montrescu à la porte Saint-Pierre, et en enveloppant, au sud, l’église Saint-Michel et la rue de Saint-Valéry (plus tard rue Saint-Denis)3. Ces agrandissements rendent inutiles la porte du Grand Ponti remplacée par la porte Montrécu et la porte du Cloître ou de V Ar quel 5 remplacée par la porte Saint- Michel. La porte du Grand Pont dut à sa très haute antiquité l’avantage d’être conservée comme une relique des temps passés et subsista jusqu’à la fin du xve siècle.

A Paris, les travaux de l’enceinte nouvellement décrétée

1 . Archives hospit. d’Amiens , A 5, p. 7 v°, cueilloir de 1416. « En le rue de Bequerel ainsi que on ist (sort) de le porte de grant Pont. » — Cartul. du Chapitre , T. I, p. 49, ch. liv. — 1121. — « Mansum qui porte Ambianensi qui est ad Magnum Pontem primus adjacet egredientibus de civitate ad sinistram. »

2. Cartul. de Saint-Martin-aux- Jumeaux, p. 10. — 1135. — Décima que pertinet ad ecclesiam Sancti Pétri quod dicitur ultra pontes.

3. Arch. mun. Reg. aux délibérations de l’échevinage d’ Amiens, BB 13, p. 150. Voici un souvenir de l’extension de la ville au xme siècle : l’échevinage arrente (juillet 1480) les terrains de la forteresse déclassée; il en est un situé « derrière et le long du mur de l’église et abbaie de Saint- Martin aux Jumeaux » que l’on prétend céder aux religieux moyennant finance. Ils réclament « disent et maintiennent (ce terrain) à eulx appartenir et avoir esté prins (compris) en leur terre auparavant la construction

de- la vieille fortresse » L’échevinage admet le bien fondé de leur

réclamation. Ce que l’on appelait alors (xve siècle) « la vieille fortresse » est précisément celle du xme.

4. Ibidem. Délib , BB 13, p. 59 v°. — 9 mars 1461. — « Jakes Clabaut et autres iront veoir et visiter avec le maistre des ouvrages la porte de

Grant Pont en laquelle il est besoing de ouvrer car ils ne vœulent

point qu’elle voist à ruyne concidéré que c’est des plus anchiennes portes de le ville. »

5. Ibidem, AA 5, p. 17 v°. — 1294. — « Le voie estant entre l’église Nostre-Dame et les maisons des chanoines, par où on va à le porte de l’Arquet. »

ont été commencés en 1 190. Ils étaient entrepris, à Amiens, dès 1193. Les chanoines réguliers de Saint-Nicolas, voulant alors prolonger le chevet de leur église 1 qui était contiguë à la muraille d’enceinte, obtinrent pour cela de l’abbé de Saint-Martin-aux-Jumeaux la cession d’un terrain situé de l’autre côté du rempart, preuve incontestable que la fortification était déjà condamnée à disparaître, déclassée diraiton aujourd’hui. Gomme Paris, Amiens eut donc son enceinte dite de Philippe-Auguste (PI. VI). En voici le tracé :

De la porte Montreseu 2, — quelquefois désignée sous le nom de porte Saint- Sulpice, — à cause du voisinage de cette église, extrémité nord de l’enceinte agrandie, la fortification gagne la porte Saint-Pierre 3, en formant un angle au sommet duquel se dresse la tour Orgueilleuse, ainsi nommée probablement à cause de sa situation et de son importance; le pont de Mailly, qui s’appellera le pont des Célestins, après l’établissement des religieux de cette congrégation dans l’hotel de Mailly (1392) ; puis le pont Baraban 4,puis le pont

J . Cartulaire de Saint-Martin-aux-Jumeaux , p. 56. « Abbas et canonici Sancti Martini de Gemellis,,... de terra virgulti sui que prædicte ecclesie (Sancti Nicholai) contigua erat, quantum ultt'a murum civitatis predicte ecclesie fabrica in presentiarum occupasse dinoscitur ipsi liberaliter contulerunt »

2. Archives hospit. d’Amiens. A 3. Cartulaire, p. 106 v°, 1270, date probable. « Vinchens as Oisons de una domo lapidea dedens la porte de Mostrecul de elemosina Herbert Laiter 6 d'en, i cap. in Natali. » L’origine du nom orthographié au cours des temps, Mostrecul, Monstrecu, Montrescu, Montrécu, s’explique difficilement ; après que l’on eut décoré le fronton de la porte de l’Ecu de France supporté par deux anges, on trouva tout naturel de dire que les' Anges montrent Vécu royal, mais le nom était antérieur à cette décoration de la porte.

3. Ibidem. A 3, p. 106. Matheus li Richis de domo sua extra portant

Sancti Pétri 2 sol. et 3 cap. in Natali.

4. Le pont Baraban, primitivement en bois, comme tous les autres, a

été reconstruit en pierres et grès, en 1425. Reg. aux comptes, 1424-25 : « Ce jour, 12 juillet 1425, à François Demez et aultres maçons 8 sols pour vin de le première pierre adfin de les mouvoir à plus volentiers ouvrer »

qui retiendra dans la suite le nom du maïeur sire Jehan Du Gange1 (1331-1347).

1. Le pont Du Gange, construit pendant la magistrature de sire Jehan Du. Gange, a e'té remplacé, en 1419, par le pont en grès à trois arches

Du pont du Gange , la fortification, infléchissant vers l’ouest, rencontre la tour de l’Ours 1 , arrive à la portelette

actuellement existant. Reg. aux comptes, 1418-19. « A la taverne de Hau-

bergeon aux mâchons qui font le pont sire Jehan du Cange quant

la première pierre fu posée six kanes. »

1. Arch. mun. Délib., BB 15, p. 110. « Certain mur depuis la tour de

Fours auprès dupont Du Cange jusqu’à la portelette des Ars »

des Arcs', franchit la rivière d’Avre et s’engage dans le massif de constructions bordées, à l’est, par la rue actuelle des Augustins, et à l’ouest, par la rue de Mes-l’Évêque, pour aboutir à la porte Saint-Michel1 2 (PL Y), située à peu près dans l’axe de l’ancienne porte du cloître, rue actuelle du Soleil, à 15 mètres environ de l’angle de la place Saint-Michel.

De la porte Saint-Michel , la fortification se dirige vers la porte Saint-Denis 3, en limitant les propriétés actuelles de MM. Masson, de Berny, Duvauchel et autres, où des différences de niveau , encore très sensibles en plusieurs endroits, accusent son passage. Entre les deux portes s’élevait la tour aux Cordons 4.

De la porte Saint-Denis, bâtie à environ 30 mètres de l’angle sud-est de la rue Yictor-Ilugo, la ligne fortifiée suit la rue des Trois-Cailloux, à une distance moyenne de 25 mètres des façades du côté nord de cette voie qui longeait extérieurement le fossé5, jusqu’à la porte Longue- Maisière 6 (PI. II),

1 . On lit au pouillé de l’Évêché, en 1301, publié par J. Garnier, p. 104. « Jakobus de Pierregot pro domo sua ultra Arcus Hoketi vm sol. et x capones. » La portelette des Arcs se nommait ainsi parce qu’elle était immédiatement contre « les arcs de l’iaue du Hocquet » sous lesquels arcs (arches de pont) on tendait une « grande caynne » pour la sûreté de la ville. — Délib., BB 5, p. 276.

2. Arch. mun., AA 5, p. 28. 1252. Quamdam domum cum appendieiis sitam Ambiants in quodam vico extra portam Sancti Micaelis.

3. Ibidem, AA 5, p. 34. 1253. Concessit quandam domum cum appendieiis sitam Ambianis infra portam que dicitur porta Sancti Dionysii.

4. Ibidem. Comptes 1476-77 : « A Mahieu Pinchon pour ung jour quil

besongna a deffaire le comble dune tour nommée le tour aus Coulons, emprès la porte Saint-Denis, du costé des Augustins 3 sols. »

5. Dans les terrains qui sont actuellement la propriété de l’école Saint- Martin, le fossé était encore apparent, il y a quelques années. Avant la construction du passage de la Renaissance, M. Pinsard a encore vu des contre-hauts très accentués, vestiges du rempart, auxquels étaient adossés les bâtiments du refuge de l’abbaye de Saint-Fuscien.

6. Arch. hospit. Cartul. de FHôtel-Dieu, A 4, p. 43 v°. Legs Béthisy-

Bernier. 1276-77. Supra domum Pétri de Gardo sitam in vico per quem itur de Foro Ambianensi ad portam Longemacerie »

dont on a retrouvé les fondations sous la façade de l’immeuble portant le n° 20 de la place Gambetta.

Les cinq tours qui garnissaient au \\° siècle 1 la courtine reliant les portes Saint-Denis et Longue-Maisière, dataient très probablement de la construction de l’enceinte. Ce sont la tour Notre-Dame 2, la tour Saint-Remy 3, la tour du Gard 4 5 et deux autres dont les noms se sont perdus.

Après la porte Longue-Maisière , également à 25 ou 30 mètres en retrait de la façade des maisons occupant le côté nord des rues Delambre et Gresset, le mur d’enceinte, prolongé à travers les bâtiments de l’Hôtel de Ville et de l’ancien couvent des Carmes jusqu’à l’angle où se dresse la tour Saint-Jacques, incline alors brusquement vers le nord, atteint la porte Saint- Firmin-au- Val 5 et se continue en ligne droite, sur une longueur d’environ 70 mètres, entre

1. Arch. hospit., A 5, p. 29 v°. 1410. — « Sieent lesdites masures à l’opposite de entre le seconde et le tierche tourelle de le forteresche à

mouvoir de le porte de Longue-Maisière à aler à le porte Saint-Denis

et à l’opposite de entre le ime et le ve tourelle de le forteresche en alant de le porte Longue-Maisière à le porte Saint-Denis. »

2. Arch. mun. Comptes 1424-25, p. 239. — « Pour faire les pas de le

montée en le tour que l’en dist le tour Nostre-Dame entre le porte

Saint-Denis et la porte de Longuemaisière. »

3. Ibidem. Comptes 1418-19, p. 193. — « Une serrure de bos faicte et mise avec une clef à Fuis de le tour Saint-Remy lez le porte de Longue- Maisière. »

4. La tour du Gard, démolie en 1820, existait dans la cour de l’immeuble portant le n° 29 de la rue des Trois-Cailloux, au coin de la rue Sire-Firmin-le-Roux. Elle avait pris le nom de dame Isabeau du Gard, femme de sire Jacques d’Embremeu, qui vivaient en 1419. Elle était surmontée de la statue de saint Firmin le Confesseur, placée sur une console ornée des blasons accolés des deux époux qui avaient contribué à sa reconstruction.

Page 1