CHAPITRE IV
I. Industrie et commerce. — Prospérité industrielle. — Amiens fabrique et entrepôt. — Création du grand quai. — La navigation sur la Somme. — Variété des produits amenés sur la place d’Amiens. — Abolition du Lagan. — Travers par terre et travers par eau. — Le répit Saint- Firmin. — Fabrication des draps. — Commerce de la guède (la vvaide).
— Affiliation à la hanse de Londres. — Origine des corporations de métiers.
— Leur réglementation sous l’autorité de l’échevinage. — Les maïeurs de bannières, leur importance. — IL Description de la ville. — Rues nouvelles et rues anciennes. — Monuments communaux. — L'hôtel des Cloquiers. — Le Change, les Halles, les Maiseaux, l’Estaple. — Les caves.
— Les églises paroissiales. — La Cathédrale. — Robert de Luzarches, Renaut et Thomas de Cormont. — Les reliques, le chef de saint Jean- Baptiste. — Les pèlerinages, origine des foires. — III. Le clergé. — Le Chapitre. — Les cloîtres. — Les abbayes et les communautés ecclésiastiques.
— Rivalité du clergé régulier et du clergé séculier. — IV. Mouvement littéraire. — Les ménestrels amiénois. — Les chroniqueurs. — Écoles de paroisse. — École Saint-Nicolas. — La nation de Picardie à l’Université.
— La Biblionomie de Richard de Fournival. — V. Établissements charitables. — L’hôpital Saint-Jean. — La règle de Geoffroy d’Eu. — La léproserie. — Statuts rédigés par l’échevinage.
Industrie et commerce.
La restauration de l’enceinte fortifiée a été un événement considérable. Quand ils se virent protégés par une bonne muraille, environnée de fossés profonds, et en sécurité derrière des portes bien closes, nos ancêtres travaillèrent plus activement encore à accroître la prospérité publique.
Aucune génération amiénoise, celle de 1740 à 1775 exceptée, n’a été témoin d’une transformation égale à celle dont la ville donne le spectacle dans le courant du xnf siècle. Elle s’accroît avec une rapidité telle que pour retrouver des exemples d’un développement analogue, il faut penser aux grands centres industriels de notre temps.
Ajoutons que le siècle écoulé depuis la consécration des franchises communales, a donné aux bourgeois l’expérience de la vie politique. Ils ont rapidement appris à connaître et à vouloir tout ce qui constitue les sociétés les mieux ordonnées.
A l’aurore de cette transformation à laquelle, utiles pionniers de la civilisation moderne, ils ont concouru par les ressorts de leur génie, apparaissent en première ligne sire Firmin le Roux etWillaumeRabuissons, dont le nom de deux de nos rues a perpétué la mémoire ; Firmin et Mathieu le Mongnier; Mathieu et Jean de Croy; Nicolas et Robert du Caurel; Jean de Coquerel, aïeul d’un chancelier de France ; Jean de Saint-Fuscien ; Simon du Gard, dont la famille compte encore actuellement des représentants ; Liénard le Secq, l’un des principaux bienfaiteurs du pauvre, fondateur de l’hôpital qui a retenu son nom.
Amiens doit à sa situation, voisine du port de Saint-Valéry et des Flandres, la grande prospérité qui la classe parmi les plus riches cités du royaume de France. En un temps où le transport des marchandises s’effectue le plus souvent par eau, cette situation est particulièrement favorable.
Que l’on parcoure la route de Paris en Angleterre ou que l’on aille d’Angleterre à Paris, c’est l’étape nécessaire.
Le quai du Don, en amont, et le quai1 primitivement établi
1. Arch. hospit. A3, p. 43. Legs Béthisy « Supra domum Johannis Beaupignie sitam in parvo kayo , A sol. et 6 den. » La place du petit Quai (actuellement Samarobrive) ne semble pas, du moins dans l’état actuel, avoir pu être utilisée pour le débarquement, resserrée qu’elle est par un
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en aval devenant insuffisants, l’industrie privée crée le grand quai, qui s’étend du pont du quai au pont de la Bretesque (place Vogel). Le Caiage droit prélevé au débarquement de toutes les marchandises, sert à l’entretenir. Le halage des embarcations est rendu très difficile en ce point où le confluent des cours d’eau qui arrosent la ville — celui de Maucreux excepté — produit des courants contraires. Les bateaux franchissent le pont et sont amenés au bord de la grève au moyen de la corde qui s’enroule autour du Guindal 2, placé en face de la rue de ce nom, treuil ou cylindre en bois qu’on fait tourner à l’aide d’une manivelle.
Amiens est à la fois entrepôt et fabrique : entrepôt de tout ce qui se consomme, de tout ce qui orne. On y trouve des richesses venues par bateaux des contrées les plus éloignées : du fer, de l’acier, du plomb, de l’étain, du cuivre et d’autres métaux3, des fourrures4, les graines précieuses qui donnent aux tissus la couleur écarlate5, les cuirs renommés de CordoueG, les épices provenant du fond de l’Afrique7, les figues
cours d’eau étroit qui n’offre aucune des conditions requises pour le batelage.
1. Cart. du Chapitre. T. I, p. 11, ch. xiv. 1151. De Caiagio.
2. Arch. mun. AA 5, p. 47. 1317. « Maison.... ou Cay, qui siet devant le windas. »
3. De Beauville'. Documents inédits. T. IV, pp. 6-10. Travers par eau du pont de Pikeigni. — Travers parterre de la ville d’Amiens. — Travers
par eau. de la ville d’Amiens. « La quaretée de fer ou d’achier ou de
plonc ou d’estain ou de kouivre et de tous métaus devra 2 deniers de travers. »
4. Ibidem. « Chakune pene ou pelichons de vair ou d’eskuireus et de tous piaus sauvaches doit 1 denier de travers. »•
5. Ibidem. « La karque de waranche (garance) 8 deniers. » La carqe de bresil 8 deniers. » Lebrésil est un bois employé pour la teinture en rouge.
6. Ibidem. « Chakune dousaine de cordouan ou de basane doit 2 deniers de travers. »
7. Ibidem. « Chaskune karque de poivre ou de coumin (plante aromatique) ou d’enchens ou de coton ou d’alun ou de graine' ou de brésil doit 4 deniers de travers » (à Amiens).
et les amandes du midi l, les laines d’Angleterre, les pelleteries de Flandre. Il s’y fait un commerce très important de vins et de poissons salés 2.
ce Les navels à plats cornets » 3 et « les navels à cornet tranchant » remontent et descendent continuellement le cours de la Somme, frétés et halés par « les maistres du mestier de l’eau » qui ont obtenu des villes de Corbie, d’Amiens et d’Abbeville, le monopole de la navigation à la condition de se soumettre aux règlements édictés par les villes solidaires, pour garantir la sécurité et la rapidité évidemment très relative des transports4.
La commune veille avec une sollicitude constante à ce que nulle entrave ne provienne du fait des seigneurs riverains qu’elle oblige à se conformer aux usages féodaux, en entretenant les ponts jetés sur le fleuve à une hauteur et une largeur déterminées5. Pour cet entretien, les seigneurs de Daours, de Picquigny,de l’Étoile, de Pont-Remy, perçoivent le travers par eau, sur toutes les marchandises composant la cargaison des bateaux.
Avant Philippe-Auguste, le lagan, ou droit de bris, auto-
1. De Beauville'. Documents inédits, T. IV, p. 6-10. « Figes, amendes, si corne autres fruis. Espisses, un peu d’espisses » (à Picquigny).
2. Ibidem. On sale le hareng à Amiens : « Desous l milliers, de cascun millier, 35 herens .... quant li herens est d’Amiens, si doit une obole li milliers et s’il est d’autre lieu qe d’Amiens, si doit 1 denier, li milliers. Et des poissons salés si com des saumons, de mules, de muliaus, del cent, 4 poissons et 4 deniers, s’il est d’Amiens et d’ailleurs qe d’Amiens, 6 deniers à Picquigny. » Les sires de Picquigny faisaient donc l’industrie de la salaison à Amiens, en prélevant un demi droit sur le poisson de cette provenance.
3. Ibidem. <« Del navel à cornet tranchant, 7 deniers et obole. De chelui au plat cornet b deniers » (à Picquigny).
4. Arch. mun. AA 13, p. 126 v°. Brefs et ordonnances des mariniers d’Amiens. Juillet 1255.
5. Arch. mun. AA 1 , p. 1 67, 12 1 7. Convention entre la commune d’Amiens et le seigneur de l’Étoile.
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risait la saisie, au profit du suzerain, des objets de toute nature rejetés par la mer ou échoués sur le littoral. Les navires qu’une tempête exposait à la confiscation ou à l’obligation d’acquitter de grosses rançons, cherchaient naturellement à éviter nos plages inhospitalières. Le commerce en souffrait. L’archevêque Guillaume, qui occupa le siège de Reims à la fin du xif siècle, touché des justes réclamations que soulevait une coutume aussi « impie et détestable » parvint à obtenir du roi de France, du comte de Flandre, du comte de Boulogne, du comte de Ponthieu, du seigneur de Saint-Valéry, la commune renonciation au lagan (1191) L
Le trafic se fait également par voie de terre. Le roulage prend déjà une grande extension et le travers par terre 1 2 est destiné à l’entretien des chemins, qui a toujours été l’une des strictes obligations imposées à la féodalité. Rien de moins compliqué que la perception de cette taxe, dont la tradition est romaine, et que nos économistes modernes rangeraient dans la catégorie des impôts indirects. Les tarifs sont à peu près partout identiques et proportionnés à la détérioration résultant, pour le chemin, du poids des objets transportés ou voiturés et de l’espèce des animaux.
Le chariot a quatre roues, traversant la ville ou y entrant avec un chargement de grains, de pailles, de vin, de sel, de miel, de poissons frais ou salés, de cardons 3, de bourre, de cuirs, de guède, de métaux, de fruits, doit 4 deniers ; la charrette attelée d’un cheval, 2 deniers ; et la charrette à âne, 1 denier.
1. Arch. mwi. AA 1, p. 107. Diplôme cle Philippe-Auguste. Fontainebleau, 1191.
2. De Beauville'. Documents inédits, T. IV, p. 10. Travers par terre de la ville d’Amiens, xne siècle.
3. Cardons. Variété du chardon à laquelle l’emploi pour le cardage des draps, avant l’invention des cardes métalliques, a fait donner le nom de cardons à foulon.
Selon que le passant est porteur d’un « fardiau cordé » ou simplement d’un « torsel », — charge légère autour du cou, — on lui réclame 1 ou 2 deniers. Pour un cheval il est dû 1 denier ; de même pour un bœuf ou une vache. Pour un veau, un porc, une chèvre, un bouc, seulement une obole et une demi obole pour les moutons.
Le cent de peaux d’écureuil ou autres bêtes sauvages, le tonneau de suif ou de graisse, la somme d’huile, le sac de laine, la charge de poivre, de cumin, d’encens, de coton, d’alun, de graine (d’écarlate), de brésil, le « fardel » de drap, de toile ou de coutil, une pièce de drap de soie, paient 4 deniers.
Une douzaine de cuirs « de cordouan » ou de basane, un cent de peaux d’agneaux, paient 2 deniers.
La torte (le pain) de cire, une pièce de drap ou de toile, une pelisse ou un vêtement de fourrure, la somme de bourre, le bacon (jambon) salé, 1 denier.
Une douzaine de toisons, un vêtement de peau de mouton, une somme de miel, la charge d’un cheval de clous, de lormerie (menus objets en fer) ou de mercerie, la pièce de canevas ou de futaine1, une obole.
Le denier valant environ 0f60 et l’obole environ 0f30 de notre monnaie, le travers, que l’évêque et la prévôté royale se partagent à Amiens, n’a donc, en soi, rien d’excessif, seulement, qu’un voiturier allant de Montdidier à Abbeville, soit forcé de payer les barrières qu’il rencontre à Moreuil, à Boves2, à Amiens, à Picquigny, à Long, à Pont-Remy; ou qu’un batelier allant de Corbie à Saint-Valéry, soit de même forcé d’acquitter le droit de passage au pont de Daours, à Amiens, aux ponts de Picquigny, de l’Étoile, de Pont-Remy
1 . Futaine. Étoffe croisée dont la trame est en fil et la chaîne en coton.
2. De Beàuvillé. Documents inédits. T. IV, p. 3. Travers de Boves, vers 1168.
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et à Abbeville, les frais de voyage deviennent extrêmement onéreux.
A l’origine, dans l’état de brigandage et de désordre où furent plongés les ixc, x° et xic siècles, ces redevances diverses avaient répondu à des services très réels de la part des seigneurs féodaux, qui assuraient en retour justice et sécurité sur leurs terres, alors que, sans leur intervention, tout commerce eût été impossible. Avec le développement et le progrès des relations, ce rôle n’eut plus sa raison d’être. La noblesse continua à percevoir les taxes sans rendre les services qui les justifiaient jadis, même lorsque les profits de ces taxes avaient décuplé, par suite du développement industriel.
Les bourgeois d’Amiens avaient obtenu : 1° la franchise, pour les objets à leur usage personnel, dans la traversée des seigneuries de Poix, de Long et des terres de l’abbesse d’Épagne \ qui jouissait du travers de Pont-Remy; 2° le demi-droit, pour les salaisons provenant de leurs ateliers, au pont de Picquigny. Les autoriser, comme le fit le roi, successeur des comtes de Flandre, à aller dans les Flandres sans passer par Bapaume, équivalait à l’exemption des redevances qui lui étaient dues pour la traversée de cette ville1 2.
L’évêque Geoffroy d’Eu se rendait évidemment compte de l’antinomie des vieilles coutumes féodales avec le nouvel état de choses et il crut accomplir un acte fort méritoire, lorsqu’il renonça à la part qui lui revenait dans le tonlieu, moyennant le répit de Saint- Firmin , taxe d’abonnement de 4 deniers parisis acquitté annuellement, par les gens mariés3.
1. Arch mun. Reg. AA I, p. 167 v°. 1277.— AA 5, p. 17 v°. 1286. — AA 5, p. 17. 1289.