‹ Histoire de la ville d'AmiensChapitre 101 sur 197 · Le Glaneur , 4 mars · texte numérisé non relu

Le Glaneur , 4 mars

Outre qu’on le savait résolu à poursuivre les hommes de désordre, il symbolisait aux yeux de tous l’espoir de la liberté sagement pratiquée.

Ce qu’il fallut d’énergie et de prudence pour contenir une population ouvrière, excellente au fond, mais excitée par les passions du dehors, pour secourir les infortunes, pour ramener la confiance, ceux-là seuls le savent qui virent à l’œuvre M. Porion et ses adjoints. Alliant la modération à la fermeté, jamais ils ne cédèrent devant les menaces quels que fussent les périls de la situation. Ils s’appuyaient avec confiance sur la garde nationale dont le passé répondait effectivement de l’avenir. « Enfants d’une même famille, nous n’avons tous qu’une volonté : l’ordre, le respect des personnes et des propriétés, disait M. Porion en parlant de la milice citoyenne; si de nouvelles circonstances réclamaient encore son concours, nous comptons sur elle, comme elle peut compter sur nous » l.

L’idée que l’anarchie était possible épouvantait à ce point les intérêts dans notre ville, réfractaire jusque-là aux idées républicaines, que la surprise faite à la France y souleva peu de résistance. Il y eut peu de démissions. Jamais royauté ne disparut d’une manière plus subite que la royauté de 1830 ; jamais révolution ne s’accomplit aussi facilement que celle de 1848.

Les hommes nouveaux, qu’un caprice du sort avait investis du pouvoir, s’étudiaient à suivre, dans les moindres détails, les traditions de la première République. C’est ainsi que les principaux carrefours des villes et les places des villages les plus ignorés virent se dresser l’arbre de la liberté. Beaucoup de municipalités avaient organisé des fêtes patriotiques à cette occasion, avant que celle d’Amiens parût y songer.

1. Le Glaneur , 7 mars 1848. Discours de M. Porion, le soir de la proclamation officielle de la République à Amiens, 5 mars 1S4S.

Le 29 mars, 150 à 200 ouvriers employés dans les ateliers de construction de la compagnie du chemin de fer du Nord, à Saint-Denis, débarquaient à l’improviste dans notre ville, à trois heures de l’après-midi ; ils annonçaient la résolution de suppléer à la négligence des Picards, en dressant un de ces arbres symboliques au chef-lieu du département. Ces ouvriers, qui étaient armés, pouvaient troubler l’ordre dans la ville. M. Porion le comprit; il alla résolument au devant d’eux, promit au chef de la bande que personne ne s’opposerait à ses desseins et que lui-même assisterait à la cérémonie de la plantation de l’arbre de la liberté, qui se ferait au milieu de la place Saint-Denis ; il y mit toutefois une condition qui fut acceptée : les hommes déposeraient leurs fusils à la gare et ne les reprendraient qu’au moment du départ.

Les témoins du cortège qui défila en suivant le boulevard Saint-Michel et la rue Porte-Paris, que l’épouvante rendait déserts, n’en perdront jamais le souvenir. Les Parisiens, en tenue de travail et qui, la plupart, portaient à la ceinture des pistolets ou des poignards, s’avançaient fièrement, bras dessus bras dessous, aux accents de la Marseillaise, entourant l’arbre orné de rubans tricolores et escortés des citoyens amiénois réputés les plus dangereux.

Sur le désir manifesté par quelques-uns d’entre eux, la municipalité invita Mgr Mioland 1 à bénir « le symbole de la fraternité, le signe de la vraie égalité dans les efforts de tous pour le bonheur commun de la Patrie ». L’évêque n’osa se dérober et présida la cérémonie à côté de M. Porion. L’ordre ne fut pas troublé. Le soir, quelques manifestants avinés parcoururent les principaux quartiers en criant : Des

1. Mioland (Mgr Jean-Marie), né à Lyon le 26 octobre 1788, nommé évêque d’Amiens le 29 novembre 1837, coadjuteur de l’archevêque de Toulouse le 2 avril 1849, archevêque de cette ville le 29 septembre 1851 ; mort le 16 juillet 1859.

lampions ou du plomb ! et incontinent toutes les fenêtres s’éclairaient de chandelles ou de pots de suif; illumination générale qui témoigna de la frayeur du bourgeois plutôt que de son enthousiasme l.

Sous peine d’être taxée d’indifférence, sinon d’hostilité au nouvel état de choses, la municipalité ne pouvait différer plus longtemps la plantation officielle du peuplier républicain. Elle eut lieu, sur la place de l’Hôtel de Ville, le dimanche 2 avril, à l’issue d’une brillante revue de la garde nationale et des troupes de la garnison, en présence des autorités et d’une grande affluence de peuple 2. 11 semblait que tous les partis se fussent concertés pour suspendre leurs querelles pendant la trêve de cette fête, à laquelle ne manquèrent ni les pompes de la religion, ni les accents d’une éloquence vibrante dont la note dominante fut l’appel à la modération 3.

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