DEUXIÈME PARTIE
I. La presse départementale réagit contre la presse de Paris. — Le Courrier de la Somme et Victor de Nouvion. — Le Congrès de Tours et ses résultats. — Election du Président de la République. — Les candidatures jugées par les Amiénois. — L’Impartial. — Préférences bonapartistes. — Scrutin du 10 décembre 1848. — II. Menées socialistes. — J. P. Chevalier et ses adeptes ; leurs conciliabules. — Rôle des instituteurs dans la propagande socialiste. — Elections à l’Assemblée législative. — Le choléra en 1849. — Contre-coup des événements de juin. — Le princeprésident à Amiens. — III. Les Amiénois semblent se désintéresser de la politique. — Fêtes et réjouissances publiques. — Les statues de du Cange et de Gresset. — Libéralisme de la municipalité. — Mgr de Salinis. — Division des partis. — L’union se fait sur le terrain de la charité. — IV. Victor de Nouvion en cour d’assises. — Pétitions pour obtenir la révision de la Constitution. — Le Mémorial d’Amiens. — Le coup d’État du 2 décembre. — Arrestations et extraditions. — Mesures de réaction.
— Arrivée du commissaire extraordinaire Bérard. — M. Allart, maire.
— Plébiscite du 23 décembre. — Elections législatives et municipales. — Adresse au prince-président. — Pétitions pour obtenir le rétablissement de l’Empire. — Vote plébiscitaire sur le Sénatus-Consulte du 12 octobre.
— L’Empire proclamé à Amiens.
Le cri de détresse parti de Paris au milieu des barricades et la mobilisation des gardes nationales, dont le concours avait décidé la victoire de la cause de l’ordre, venaient
d’émanciper en quelque sorte la province en démontrant que la capitale n’avait triomphé dans la lutte contre l’anarchie qu’à la condition de s’appuyer sur les départements. Ceux-ci étaient donc en droit de rechercher les moyens d’écarter les périls qu’une centralisation exagérée faisait encourir à la France, en les soumettant, du jour au lendemain, et sans les consulter, au système politique que le télégraphe leur apportait.
Un courant décentralisateur se produisit dans la presse départementale. Celle-ci prenait une extension considérable. Organe de trente-quatre millions de citoyens, mais réduite à combattre, comme en tirailleur, dans le petit rayon qui limitait l’influence de chacun des journaux, elle demeurait faible et sans action contre l’omnipotence du journalisme parisien.
Les événements accomplis, ceux que l’avenir lui réservait peut-être, lui imposaient le devoir de rendre l’existence politique de la Nation indépendante des surprises auxquelles la capitale semblait être vouée depuis quelques années. Isolés, sans entente commune, les écrivains de la presse locale s’épuisaient en vains efforts, mais Paris compterait bientôt avec eux, s’ils se groupaient pour marcher en phalanges serrées. Personne n’avait encore osé prendre l’initiative de cette union nécessaire, quand, au mois d’août 1848, un publiciste de talent, doué d’une énergie et d’une ténacité peu communes, se mit à la tête du mouvement.
Il se nommait Victor de Nouvion 1 et venait d’accepter la direction du Courrier de la Somme. Une convocation, datée d’Amiens et signée de lui, ainsi que de MM. Husson de La Liberté d'Arras , Tierny, du Courrier du Pas-de-Calais,
1. Victor de Nouvion, mort à Paris, le 28 juin 1861, quitta la rédaction du Courrier de la Somme à la fin de 1851 et travailla à une Histoire du règne de Louis-Philippe , demeurée incomplète. Paris, 4 vol, in-8°.
Ch. Paillart, de JJ AbbevUlois, E. Fleury, du Journal de l9 Aisne, qu’il avait intéressés à son projet, fut adressée aux journalistes « amis de l’ordre » de tous les départements.
On les invitait à se rendre à un congrès qui se tiendrait à Tours, le 15 septembre, dans le but de rechercher, en dehors de tout esprit de parti, les moyens pratiques d’établir entre eux l’entente capable d’assurer le salut et la prospérité de la France h
Les représentants de quarante journaux répondirent à cet appel. Assemblés dans le grand salon de l’hôtel de ville de Tours, gracieusement mis à leur disposition par l’autorité municipale, ils fondèrent une vaste association ayant pour but de restituer aux populations de la province la part d’influence qui leur revenait dans la direction des affaires publiques, en les affranchissant de la tutelle que les journaux de Paris tendaient à exercer. Les délibérations du Congrès de la presse départementale durèrent quatre jours. De graves résolutions furent prises; celle-ci, par exemple :
« S’il arrivait, ce qu’à Dieu ne plaise, que les partis anarchiques, ceux qui conspirent le renversement ou le bouleversement de la Société, parvinssent à s’emparer du pouvoir et à se rendre maîtres de Paris, les membres du Congrès déclarent qu’ils ne reconnaîtraient pas un tel gouvernement. Ils s’engagent à faire tous leurs efforts pour que ce gouvernement ne soit accepté ni reconnu, sur aucun point du territoire départemental ; pour que l’impôt lui soit partout refusé ; pour que la France départementale, osant proclamer et sachant faire respecter sa volonté, réduise enfin à l’impuissance les fauteurs de l’anarchie, les expérimentateurs de systèmes anti-sociaux. »
Un comité permanent devait se tenir en rapport avec les membres associés et diriger l’action commune. Victor de