PREMIÈRE PARTIE
Jusqu’à l’occupation d’Amiens par les Prussiens.
15 Juillet — 28 Novembre 1870.
I. La déclaration de guerre. — Chauvinisme des Amiénois. — Départ du 43e de ligne. — La garde nationale mobile. — L’invasion. — La garde nationale. — Organisation des ambulances — Patriotisme du Conseil municipal. — Sedan. — II. Le gouvernement de la Défense nationale. — M. Lardière, préfet de la Somme. — Enrôlements volontaires. — La garde nationale mobilisée. — Etat des esprits. — M. Testelin, commissaire de la Défense nationale. — Léon Gambetta à Amiens. — M. Lardière candidat à l’Assemblée nationale constituante. — Elections ajournées. — III. Premières incursions des Prussiens dans le département. — Les villes de la région offrent de secourir Amiens. — Amiens menacé. — La misère publique. — Ateliers de charité. — Monnaie fiduciaire. — Armement et équipement des mobilisés. — Comités de défense. — Le camp retranché.
— Marche en avant de l’ennemi. — IV. L’armée du Nord. — Bourbaki, Farre, Faidherbe. — Concentration de l’armée du Nord entre la Somme et l’Avre, les 22 et 23 novembre. — Position des armées prussiennes à cette date. — Premières escarmouches. — V. Bataille d’Amiens, 27 novembre. — Combat de Villers-Bretonneux. — Combat de Cachy-Gentelles.
— Combat de Boves. — Combat de Dury. — La journée reste indécise.
La déclaration de guerre, connue à Amiens dans la soirée du 15 juillet, cause une émotion profonde. Aussitôt les esprits s’exaltent. Le lendemain — c’était un dimanche — les habitants se répandent par les rues, en masses bruyantes, et s’abandonnent, sans trop de réflexion, à cette humeur
belliqueuse qui caractérise tout bon Français. L’exemple des guerres précédentes, qui ont été assez vite et assez glorieusement terminées, ajoute à la confiance dans le succès! On célèbre le prochain triomphe de nos armes et l’écrasement de la Prusse.
La foire de la Saint-Jean battait son plein. Au cirque, au café-concert, dans les plus petits théâtres, chaque soir, un artiste de la troupe entonne la Marseillaise et les spectateurs reprennent en chœur les refrains de l’hymne depuis longtemps proscrit L Ceux qui gardent, au milieu du chauvinisme général, des appréhensions qu’ils n’osent d’ailleurs point exprimer, forment une faible minorité.
Les envois de troupes à la frontière, commencés le 16 juillet, se succèdent sans interruption. Le 43e régiment de ligne, qui tenait garnison à Amiens, ayant reçu l’ordre de partir pour Thion ville le 20, la musique du régiment exécute la veille une retraite aux flambeaux, escortée par une populace qui, à certains moments, prend une attitude presque révolutionnaire.
La ville entière était sur pied bien avant l’embarquement, qui devait s’effectuer à quatre heures du matin. La garde nationale, la compagnie des sapeurs-pompiers, un détachement de cavalerie formaient la haie dans la cour de la gare. La municipalité, les chefs de service, un grand nombre de notabilités emplissaient la salle des pas perdus et les quais. Dès que les troupiers paraissent, un long crescendo d’enthousiasme patriotique s’élève et se prolonge pendant l’embarquement. On crie : Vive la France! Vive le 43e ! et les soldats, brandissant leurs fusils aux canons bourrés de fleurs, répondent : Vive Amiens! A Berlin!
Le sifflet strident de la locomotive retentit, les tambours
d. Journal d’Amiens, 18, 19, 20, 21 juillet 1870. — Mémorial d’Amiens, 21 juillet 1870.
battent aux champs, la musique des pompiers attaque la Marseillaise , les assistants se découvrent, un dernier cri de Vive la France! s’exhale de toutes les poitrines, les trains s’ébranlent au milieu des adieux les plus attendrissants
Encadrée dans les splendeurs de la nature à son réveil, par une belle matinée d’été, la scène est inoubliable!
Le 43e laissait à Amiens son bataillon de dépôt, appelé à figurer avec honneur dans l’armée du Nord, sous les ordres de M. Fradin de Linière.
Dès ce moment, la ville prend l’aspect d’une place de guerre. Des soldats venus de toutes les communes du département affluent au recrutement. Les régiments sont alors très éloignés de leur dépôt. Tel fantassin de la Somme va s’équiper dans le Midi ou dans l’Ouest, pour aller rejoindre son corps sur le Rhin.
La garde nationale mobile instituée en 1 867, et qui imposait le service militaire à tout jeune Français que la voix du sort n’enrôlait pas dans l’armée active, n’avait jamais été levée, malgré les efforts du maréchal Niel. Les cadres existaient. Le gouvernement y eut aussitôt recours. Celle du département de la Somme, composée de six bataillons, dont deux pour l’arrondissement d’Amiens, fut appelée à l’activité le 20 juillet. Le deuxième, formé des hommes des quatre cantons d’Amiens et des cantons de Corbie et de Villers- Bocage, eut pour commandant M. le vicomte de Rainneville. Le troisième, formé des hommes appartenant aux sept autres cantons de l’arrondissement, marcha sous les ordres de M. Arthur Danzel d’Aumont, ancien officier de marine, qui avait reçu la croix de la Légion d’honneur sous les murs de Sébastopol, à l’âge de vingt ans. Jamais, à aucune époque de notre histoire, même aux derniers jours de l’épopée napoléonienne, jamais des jeunes gens n’avaient endossé l’uniforme en un temps plus difficile et plus sombre; ils ont tous fait hautement leur devoir !
Le frémissement belliqueux se prolongea du 20 juillet aux premiers jours d’août. Combien de cartes ne vendit-on pas pendant ces deux semaines ; des cartes d’Allemagne, bien entendu ! Il n’y en avait pas d’autres. Hélas, les événements ne répondirent pas aux prévisions optimistes et la frontière de l’Alsace puis la frontière de la Lorraine s’ouvrirent, d’un double coup terrible, par les défaites de Wissembourg et de Forbach. Presque aussitôt, le maréchal de Mac-Mahon perdait la bataille de Reischoffen.
Ces revers produisent une consternation générale. Nous passions du délire de l’enthousiasme et des illusions de la victoire à de lamentables réalités. Le 7 août la physionomie de la ville change tout à coup. On se précipite à la préfecture et aux bureaux de rédaction des journaux dans l’espoir d’obtenir des renseignements vrais. M. de Guigné faisait afficher les dépêches officielles l. A peine un télégramme est-il connu, qu’on en voudrait avoir un autre. La proclamation, signee de l’Impératrice et qui conjure les Français de s’unir en un seul parti, celui de la Patrie, et de n’avoir qu’un drapeau, celui de l’honneur national, est l’objet de tous les commentaires 2.
Le moment est effectivement venu de faire trêve à l’expression de sentiments qui ne seraient pas l’union intime de tous les patriotes. Amiens votait, ce jour-là, pour le renouvellement du Conseil municipal. En pleine mêlée électorale, M. Dauphin et le comte Léon de Chassepot, récemment nommé colonel de la garde nationale, lancent ce manifeste 3;
« Habitants d’Amiens,
« 11 n’est l’heure ni d’un stérile découragement, ni d’ardeurs irréfléchies.