CHAPITRE XII
LA TROISIÈME RÉPUBLIQUE
De 1871 à la fin du siècle.
Amiens se ressaisit. — Esquisse du mouvement politique. — Les municipalités successives. — Amiens en 1900. — Commerce et industrie. — Accroissement de la population et extension de la ville. — La classe ouvrière. — Le luxe s’affirme. — Architecture civile et architecture religieuse. — Le service des eaux et le service de l'éclairage. — Fondations grandioses. — Le budget. — Instruction primaire. — Cours communaux, cours de la Société industrielle. — L’érudition. — Sociétés savantes. — Les arts.
Affranchi du joug de l’étranger, Amiens se ressaisit avec courage et ne tarde point à retrouver tous les éléments de la vie communale qu’il lui faut raffermir par des efforts obstinés de raison pratique et de prudente activité. Tandis que le Conseil municipal s’étudie à stimuler le travail, à ramener l’ordre partout, à combiner de nouveaux impôts de façon à ne point épuiser la ville en face d’une réalité douloureuse, l’activité industrielle reprend son essor. Les stocks d’approvisionnement sont épuisés, il importe de les reconstituer. Les commandes abondent. Chacun semble avoir à cœur l’œuvre de rénovation. C’est à qui s’efforcera de réparer les souffrances que l’invasion a infligées ; c’est un immense désir de travailler et de produire, une incomparable ardeur d’initiative et d’espérance !
Ensuite tout prend une allure plus régulière et, de loin, la postérité ne verra dans les désastres de 1870-71 qu’une crise terrible, mais passagère, demeurée sans influence sur
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les progrès matériels de la ville. Elle y verra, par contre, le point de départ de transformations politiques et de théories sociales dont les conséquences ne sauraient être encore justement appréciées.
Il est en effet difficile de poursuivre l’histoire municipale au delà du second Empire. Le temps n’a pas suffisamment éloigné les événements de nos regards. Pour les juger avec sagesse il faudrait se trouver dans des conditions presque irréalisables d’impartialité.
De combien de luttes, de conllits, de réactions politiques notre génération n’a-t-elle pas été le témoin, dans le cadre restreint de l’horizon local ! A combien de querelles aiguës, de polémiques irritantes ne s’est-elle pas trouvée mêlée, depuis les premières manifestations républicaines qui se traduisirent par l’élection (juillet 1871, janvier 1872) de MM. René Goblet et Jules Barni à l’Assemblée nationale, où ils s’engageaient à porter leur foi dans l’établissement définitif de la République.
Notre génération a vu, et les Bonapartistes s’efforçer de regagner la faveur populaire, en se ralliant autour d’un nom estimé (juin 1872), et les Légitimistes à la veille d’une restauration monarchique, qu’ils souhaitaient pour relever l’édifice ébranlé de la grandeur nationale (novembre 1873), et la démocratie républicaine radicale, se substituant à la république modérée (novembre 1874), s’installer en maîtresse à l’Hôtel de ville, où elle n’a cessé de dominer, avant comme après la loi de 1884, qui fit de l’élection du maire un véritable droit populaire.
Notre génération a vu encore la coalition des anciens partis, momentanément appelée à exercer le pouvoir municipal (juin 1877), impuissante à le reconquérir par le suffrage universel, tandis que le parti socialiste ouvrier, profitant de la liberté de réunion, de la liberté de la presse et de l’organisation légale des syndicats, grandissait en force et en
discipline, an point d’entrer à son touf en lutte avec la démocratie radicale (1888-1893) et d’aspirer au gouvernement de la cité.
11 ne nous appartient pas de reléguer dès maintenant dans le passé de l’histoire les hommes mêlés à ces agitations, agitations toujours passionnantes, redoutables parfois dans leurs conséquences, surtout lorsque les dissentiments religieux ou les attentats à la liberté en ont été la cause. Ces hommes furent des amis que nous avons soutenus ou des adversaires que nous avons dû combattre. Le souvenir de ceux qui ne sont plus est trop récent. Encore moins serait-il permis de parler de ceux qui existent encore.
Omettant à dessein toutes personnalités dans les pages qui vont suivre, bornons-nous à enregistrer en une rapide esquisse les progrès matériels et intellectuels, les résultats acquis, le mouvement artistique, tout ce qui concourt à l’épanouissement d’une grande ville.
Nous voici parvenus au 31 décembre 1900 L’expan-
sion d’Amiens a été considérable sous l'administration de MM. Dauphin, Dewailly, Dubois, Goblet, Delpech, Fiquet, Petit, Decaix-Matifas, Tellier, qui ont successivement occupé la mairie, et de M. Dufour, président de la Commission municipale de 1877 K
1. Albert Dauphin, maire, 28 novembre 1868-24 mai 1873, démissionnaire.. — Intérim : Louis Dewailly, c. m., 24 mai 1873-6 mars 1874, Louis Dewailly, maire, 6 mars-31 décembre 1874, démissionnaire. — Intérim: René Goblet, c. m., 1-5 janvier 1875, et Alphonse Fiquet, c.m., 6 janvier-8 mai 1875. — Charles Dubois, maire, 8 mai 1875-12 septembre 1875, mort en charge. — Intérim ; Alphonse Delpech, adjoint, 12 septembre 1875-12 juillet 1876. — René Goblet, maire, 12 juillet 1876- 28 juin 1877, révoqué. — Commission municipale présidée par Charles Dufour, 29 juin-24 décembre 1877. — René Goblet, maire réintégré, 25 décembre 1877-23 avril 1879. — Alphonse Delpech, maire, 23 avril
1879- 14 septembre 1880. — Intérim : Frédéric Petit, c. m., 14 septembre
1880- 17 mars 1881. — Alphonse Fiquet, maire, 17 mars-19 octobre 1881.
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Les traités de commerce de 18G0 n’eurent pas, pour l’industrie amiénoise, toutes les conséquences funestes qu’elle redoutait. D’abord on lutta avec énergie. Ensuite des modifications de tarifs favorables à nos intérêts furent introduites à chaque renouvellement de ces traités; enfin le réseau des voies ferrées dont la ville occupe le point central intervint comme un élément prépondérant pour améliorer là situation.
Les procédés mécaniques se sont modifiés progressivement ; de grandes usines, bâties sur le plan des usines d’Angleterre, ont absorbé les établissements moins importants, et le siècle s’achève avec les premiers essais de l’application de l’électricité au transport de la force.
Le tissage du velours de coton occupe de 3,500 à 4,000 métiers 1 ; la moitié fonctionne à Amiens, les autres sont répartis dans le département et dans les départements limitrophes, toutefois notre industrie locale conserve le très ancien monopole de la teinture, des apprêts et de la coupe pour la production totale qui est de 130 à 140 mille pièces d’une valeur de 15 à 16 millions, et aussi le monopole à peu près exclusif de la fabrication du velours d’Utrecht pour ameublement. On fabrique encore à Amiens des tapis, des peluches de soie et de nombreuses variétés d’étoffes pure laine, laine et coton, laine et soie. On y tisse des toiles grossières, dites de Picardie, des toiles fines et demi-fines.
— Intérim: Alphonse Decaix-Matifas, adjoint, 19 octobre-14 de'cembre 1881 et Fernand Levecque, adjoint, 14 décembre 1881-28 avril 1882. — Alphonse Fiquet, maire, 28 avril 1882-18 avril 1884. — Intérim : Fernand Levecque, adjoint, 18 avril-18 mai 1884. — Frédéric Petit, maire, 18 mai 1884-19 avril 1895, mort en charge. — Intérim : Alphonse Decaix- Matifas, adjoint, 19 avril-26 mai 1895. — Alphonse Decaix-Matifas, maire, 26 mai 1895-15 mai 1896. — Alphonse Fiquet, maire, 15 mai 1896-17 avril 1897, démissionnaire. — Intérim : Alcide Huber, adjoint, 17-23 avril 1897. — Paul Tellier, maire, 23 avril 1897-18 janvier 1903.
1. Arch. de la Chambre de Commerce. Rapport de M. Eugène Gallet sur l’état de l’industrie en 1900.
On y file le coton et la laine, mais de moins en moins. On y file aussi le lin et le chanvre. La filature de coton avait jadis pour clients les fabricants de velours qui s’approvisionnaient à peu près exclusivement sur place. Aujourd’hui, les relations commerciales se sont étendues au loin, et les fabricants achètent les filés et les retors un peu partout. La région du Nord et la Normandie en fournissent la plus grande quantité.
Les affaires redeviennent difficiles sous le régime d’une concurrence effrénée. L’exportation des velours a diminué d’un quart depuis 1895. La surproduction, résultat du machinisme à outrance, bouleverse le monde économique. Telle ville, tel pays qui n’existaient pas autrefois au point de vue de la concurrence, sont maintenant des rivaux redoutables.
Si la vitalité commerciale d’Amiens se voit menacée dans les traditionnelles industries du tissage et de la teinture, celles récemment introduites de la confection des vêtements d’hommes, qui donne lieu à un chiffre d’affaires de 20 millions, et de la chaussure (10 millions) sont venues combler en partie le déficit que l’abandon du peignage, la fermeture de plusieurs filatures de laine et la disparition de certains articles passés à Reims, Roubaix et Tourcoing, causaient dans l’ensemble de la production.
Ajoutons que la métallurgie s’est développée à mesure que l’emploi du fer devenait plus usité dans la construction. Dans quelques ateliers se forgent des pièces de toute grandeur et de tous les genres; d’autres se sont fait une spécialité de la construction ou des chaudières à vapeur, ou des essieux, ou des fers à cheval, ou des bicyclettes et des machines à coudre, etc. Telle fonderie exécute des ouvrages de grand volume, telle autre le matériel employé dans les machines agricoles ou industrielles. Une autre jouit d’une réputation incontestée pour la fonderie des cloches.
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Citons encore la fabrication des robinets et des tuyaux en cuivre et celle des baleines en acier pour parapluies. C’est à Amiens qu’ont été façonnées, pour la première fois en France, les armatures métalliques connues sous la dénomination de Parangon fox.
Pour aider au fonctionnement de ses industries multiples ou de ses moyens de transport, les régions voisines déversent sans trêve sur Amiens des familles d’ouvriers et des familles d’employés, empressées d’échanger les durs travaux de la campagne ou les ressources modestes de la petite ville contre les séductions de la grande cité hospitalière qui offre un aliment à leur activité.
La population atteint le chiffre de 90,758 âmes, en augmentation d’un tiers depuis 1870, uniquement par l'immigration, le nombre annuel des naissances ne dépassant guère celui des décès. Le plus grand nombre des immigrants est venu grossir les masses populaires et renforcer la démocratie. La surface habitée est plus considérable en proportion que dans n’importe quelle autre ville de France, parce que, dans les quartiers de création récente — ceci est spécial à Amiens — chaque ménage a sa maison, presque toujours avec jardin. 11 y a 22,615 maisons pour 26,439 ménages.
Les vastes espaces compris entre les limites atteintes à la fin du second Empire et la ceinture des boulevards extérieurs, tendent à se combler sur certains points. Cent quarante rues nouvelles ont été ouvertes. Les faubourgs se tassent en masses profondes; les sections rurales de Montières, de La Neuville et du Petit-Saint-Jean se relient à l’agglomération urbaine. Le plan d’Amiens en 1900, que nous devons à fobligeance de notre ami, M. Charles Pinsard, et qui termine utilement ce volume, a son éloquence. Ce document vaudra toutes les descriptions, tous les commentaires pour qui le comparera au plan d’Amiens au xvme siècle.
Les casernes, bâties après que la ville eut été choisie pour
être le siège du deuxième corps d’armée (6 août 1874) favorisèrent l’extension du canton Sud-Ouest ; le voisinage de la gare du Nord et de ses ateliers contribua à l’agrandissement du faubourg de Noyon; le boulevard de Beauvillé à l’agrandissement du faubourg Saint-Pierre, que le déclassement de la citadelle (27 mai 1889) achève de vivifier.
Pour l’ouvrier, l’idéal est maintenant d’échanger la maison humide et basse, que l’on considéra comme un progrès quand elle succédait aux taudis des bas quartiers, contre les coquettes demeures en briques avec filets en pierre qui s’alignent, plus nombreuses d’année en année, dans les quartiers excentriques. L’ouvrier bénéficie d’ailleurs d’une amélioration réelle de son sort. L’augmentation des salaires varie, suivant les professions, de 30 à 40% sans que le coût de l’existence, rendue plus facile par les sociétés coopératives de crédit et de consommation, ait sensiblement augmenté. 11 est vrai que de nouveaux besoins ont surgi. La classe ouvrière règle maintenant sa manière de vivre sur un type plus élevé. Elle se divise en autant de syndicats que de métiers. A nul moment de notre histoire l’esprit d’association n’a été aussi développé. L’énumération des sociétés actuellement existantes serait longue : sociétés de prévoyance, sociétés amicales de secours, sociétés d’art, sociétés de musique, sociétés de sport, etc., etc.
Il n’est peut-être pas de ville où le pauvre soit plus secouru dans ses infortunes qu’à Amiens. Toutes les oeuvres charitables inspirées par la religion chrétienne, que nous avons signalées sous le second Empire, subsistent et le nombre s’en est accru. Outre les mutualités qui se multiplient, la philanthropie moderne a introduit les Crèches (1 876) , la Bouchée de pain (1 886) , l’Hospitalité de nuit (1889), l’Assistance par le travail (1896), le Service médical et pharmaceutique de nuit (1897), l’Œuvre des Jardins ouvriers (1898), qui a des ramifications variées, la Polyclinique muni-
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cipale (1900), sans compter nombre d’améliorations réalisées dans l’intérêt de l’alimentation ou du logement, depuis que le Bureau d’hygiène, créé le 22 août 1884, centralise tous les services ayant plus ou moins de rapports avec la santé publique.
Le goût s’est singulièrement développé et le luxe ne s’affirme plus seulement dans les hôtels particuliers des quartiers riches. Il n’est pas de villas des faubourgs où ne se voient des motifs de décoration ingénieux et élégants adaptés aux besoins modernes de confort. Les façades les plus humbles prennent un aspect agréable. Les architectes vont à l’envi et ils sont nombreux, car on n’a jamais tant bâti à Amiens que sous la troisième République. L’extension des grands établissements de crédit, les constructions scolaires proposent des problèmes nouveaux en rapport avec les développements et les transformations de la vie sociale. Çà et là, s’ébauchent les essais d’une architecture où le fer tend à prendre, comme élément générateur de formes inédites, un rôle que peut-être l’avenir rendra prépondérant, mais qui sera toujours plus industriel qu’artistique.
Les édifices importants procèdent : ou bien de l’architecture religieuse, comme l’église gothique de Saint-Remy, et celle du Sacré-Cœur, au quartier de la Voirie, dont le style est inspiré du roman avec réminiscence des basiliques latines, auxquelles elle emprunte sa nef à colonnade couverte par une charpente apparente ; ou bien de l’architecture civile, comme l’Hôtel de ville et le Cirque municipal ; ou bien de l’une et de l’autre, comme les couvents agrandis et restaurés. La fin du siècle a vu s’achever, sous la direction de M. Juste Lisch, le programme de la restauration de la Cathédrale que Viollet le Duc avait tracé en 1849. .
La voirie municipale a changé d’aspect, au détriment de l’esthétique, depuis que l’installation des tramways électriques, succédant en 1899 aux tramways à traction animale,
détermina la pose de ces mâts disgracieux, de ces cables moins élégants qu’utiles, dont la réunion avec les cables du réseau de l’éclairage électrique et avec ceux du réseau téléphonique forme un inextricable enchevêtrement de 1,415 kilomètres de fils aériens ajoutés à la canalisation souterraine. La force, la lumière, voire la parole, sont distribuées au moyen de branchements ingénieusement combinés.
Il est intéressant d’opposer les 3,084 lampes électriques d’aujourd’hui aux 327 réverbères de 1825; les 6,600 concessions d’eau à domicile, les 360 bornes-fontaines et les 450 bouches sous trottoirs aux 18 fontaines publiques d’alors.
Que si nous comparons par le souvenir les principales rues marchandes à celles de 1870, nous les trouvons méconnaissables. Le centre actif et vivant s’est sensiblement modifié. Les magasins ont gagné en élégance. La rue des Trois-Cailloux prend l’aspect d’une rue parisienne et, sans lui disputer ni son rang ni son prestige, d’autres se laissent gagner par le rayonnement d’une louable émulation.
La Ville profite de créations grandioses. De généreux bienfaiteurs s’ingénient à donner satisfaction à tous les besoins sociaux que réclame l’assistance des pauvres comme à tous les intérêts auxquels se rattachent l’avenir et la prospérité d’Amiens. Le patrimoine des hospices s’enrichit de donations et de legs fréquents et inespérés. L’Hôtel-Dieu s’accroît du pavillon Saint Céran (189 1), spécialement réservé aux enfants, et l’hospice des Incurables du pavillon Victor Davauchel , où il y a une clinique chirurgicale (1896). Non content de fonder et de doter l’hospice Saint-Victor destiné au logement des aveugles et au traitement des maladies des yeux, M. Victor de Beauvillé consacre sa fortune à la création du boulevard qui réunit le faubourg Saint-Pierre au boulevard d’Alsace-Lorraine (1885). La munificence de M. Auguste Janvier pourvoit à l’agrandissement et à la restauration de notre bibliothèque communale (1899). Autant de noms que
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la Ville inscrit à son livre d’or à la suite de ceux des Morgan de Belloy, des Gozette, des Lanselles et de ceux des Boucher de Perthes, des Vagniez-Fiquet, des Soyez, les trois fondateurs de nos prix de vertu.
Le mouvement de la population apparaît dans une étroite connexité avec l’accroissement du budget, qui s’élève (1900) au chiffre de 4,742,089 francs. Le produit de l’octroi figure au chapitre des recettes pour la somme de 1,585,000 francs. La contribution annuelle de chaque habitant dans les dépenses est de 52 fr. 24. Elle était au milieu du siècle (1852) de 25 fr. 60. La différence est énorme et elle s’explique. Jusqu’à l’avènement du suffrage universel, les administrateurs municipaux, nommés par le pouvoir ou élus du suffrage censitaire, tenaient serrés les cordons de la bourse. Taine l’a constaté avant nous. Par l’effet du suffrage universel, la majorité pauvre ou peu fortunée a la part prépondérante dans les scrutins et le grand nombre qui vote peut naturellement surcharger le petit nombre qui paie. Sous le second Empire et depuis 1870, les Conseils municipaux, obéissant aux aspirations des habitants, ne se lassent pas de décréter des travaux publics, des fondations, des bourses, des gratuités, des écoles, principalement des écoles. De toutes les questions mises à l’ordre du jour dans les dernières années, il n’en est pas qui aient autant provoqué leur sollicitude que la question de l’enseignement primaire. Les écoles se sont multipliées. A chaque création nouvelle, les groupes scolaires apparaissent plus vastes et mieux aménagés. 11 a été dépensé de ce chef environ trois millions de 1880 à 1899.
Pour diriger, recruter et distribuer son enseignement, la Ville, qui a vu, d’autre part, bâtir les écoles normales d’instituteurs et d’institutrices et un lycée de jeunes filles, dépensait au 31 décembre 1899 plus de 343,000 francs. Elle entretenait un inspecteur et 224 fonctionnaires pour 2 écoles primaires supérieures, 34 écoles primaires élémentaires,
10 écoles maternelles. Il y avait 9,382 élèves, sans compter les cours d’adultes.
La caisse des écoles (1875) vient à l’aide des indigents; la mutualité scolaire (1897) a pour but de secourir les enfants en cas de maladie et de leur constituer un livret de pension de retraite, la caisse d’épargne scolaire, de leur apprendre l’économie.
La laïcisation de l’enseignement primaire, qui figurait au programme du parti républicain radical, a commencé, dans notre ville, en 1878, et s’est continuée depuis; mais l’Eglise n’a pas déserté la lutte. Les catholiques s’imposèrent de lourds sacrifices pour maintenir l’éducation religieuse que l’on bannissait de l’école communale. 30 écoles élémentaires libres et une école supérieure furent ouvertes, dont la construction ou l’aménagement coûta près de 700,000 francs et l’entretien annuel de 90 à 100,000 francs. A la même date du 31 décembre 1899, 162 maîtres et maîtresses congréganistes continuaient à enseigner la doctrine chrétienne à 4,234 enfants, qui avaient aussi leurs mutualités scolaires.
On trouverait difficilement ailleurs un ensemble de pensionnats mieux appropriés aux différents milieux sociaux, plus prospères, que ceux des Dames du Sacré-Cœur, des Dames de Louvencourt, des Ursulines, des Sœurs de la Sainte-Famille et des Fidèles Compagnes de Jésus. Ces maisons d’éducation, qui ne laissent pas de contribuer à la prospérité du commerce local, rendent de grands services à toute la région, de même l’Ecole Saint-Joseph des Frères des Ecoles chrétiennes. D’autre part l’enseignement secondaire profite de l’émulation existant entre le lycée et les établissements libres de Saint-Martin et de la Providence, celui-ci douloureusement atteint mais non ébranlé par la dispersion des Pères Jésuites qui le rendirent si brillant.
Aux cours communaux, existant depuis longtemps, la Ville a ajouté, en 1884, Y Ecole régionale des Beaux-Arts
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substituée à l’ancien cours de dessin et qui comporte l’enseignement de l’architecture, de la peinture, de la sculpture, de la composition décorative, de l’anatomie, de l’histoire de l’art et, en 1891 , Y Ecole nationale de Musique avec classes d’harmonie, de solfège et de musique instrumentale. Toutes deux sont gratuites et relèvent de la direction des Beaux- Arts. Le nombre des jeunes gens et des jeunes filles inscrits est d’environ 300 pour chacune. S’il se rencontre un sujet particulièrement doué et qui donne de réelles espérances, on le fait travailler en vue de la préparation à l’Ecole des Beaux-Arts et au Conservatoire, où il est pensionné de la Ville. L’Orphéon, l’Harmonie municipale créée en 1871, la Fanfare des Pompiers, l’orchestre du théâtre se recrutent en partie parmi les élèves de l’Ecole nationale de Musique.
La science, qui n’avait été cultivée jusqu’alors que par une élite restreinte/se répand de plus en plus, et ses applications industrielles attirent maintenant l’attention de toutes les classes de la société. Les machines à vapeur devenues d’un usage courant, la rénovation de l’outillage mécanique, les applications de l’électricité ne sollicitent pas seulement l’activité des ingénieurs. Beaucoup de professions réclament des connaissances scientifiques et techniques. Fidèle à sa mission, la Société industrielle inaugure une série de cours théoriques et pratiques : cours de tissage, le premier en date, auquel présida M. Edouard Gand, dont les méthodes ont une réputation européenne, cours de chimie tinctoriale, de mécanique appliquée, de lever de plans de machines, d’électricité industrielle, de comptabilité et de géographie commerciales, de sténographie auxquels on a adjoint l’école d’apprentissage pour travailler le fer et le bois.
Les découvertes et les idées nouvelles sont donc aussitôt connues des intéressés, toutefois les cours ne s’adressent qu’au petit nombre. Pour les communiquer au grand public, on a la conférence et c’est encore la Société industrielle qui
l’a rendue populaire. Enfin, et dans le même ordre d’idées, son musée commercial (1886) renferme de curieuses collections d’échantillons de tissus et ses expositions ouvrières ont provoqué l’émulation des artisans.
On peut dire qu’à Amiens l’étude des arts et des sciences s’ouvre à toutes les bonnes volontés.
Dans une sphère plus élevée, la Société des Antiquaires de Picardie provoque l’admiration du monde savant par la valeur et par les illustrations artistiques de publications telles que la Picardie historique et monumentale, fondée par M. Edmond Soyez, et la Monographie de l’Eglise Cathédrale d’Amiens de M. Georges Durand ; la Société linnéenne s’efforce de faciliter les progrès des sciences naturelles, en réunissant les éléments de la faune, de la flore et de la géologie du pays ; au Cercle des Rosati chacun apporte sa contribution à de suggestives études concernant les arts, les traditions, la littérature patoise en Picardie.
Planant au-dessus de ces sociétés, qu’elle domine de l’autorité d’un passé plus que séculaire, l’Académie d’Amiens embrasse toutes les œuvres de l’esprit humain. Ses travaux, auxquels la plupart des membres ne fournissent que le tribut d’une activité passagère, présentent une infinie variété. Elle a ses philosophes, ses historiens, ses artistes, ses économistes, ses érudits, ses littérateurs, et s’honore de la collaboration de Jules Verne, l’auteur à jamais célèbre des Voyages extraordinaires . La poésie seule y était délaissée. De jeunes recrues la ramènent : le xxe siècle ne la verra-t-il pas refleurir en plein éclat ainsi qu’à ses débuts?
On ne saurait nier qu’il se fait dans les esprits un mouvement qui les pousse vers la culture intellectuelle. Les arts du dessin prennent faveur. Les expositions de la Société des Amis des Arts ne sont plus seulement une distraction agréable offerte aux sociétaires et au public, elles deviennent l’occasion d’un assaut de talent pour les débutants empressés
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à produire le résultat de leurs efforts et à s’inspirer des maîtres connus. Celle de 1890, la première installée dans les galeries du Musée de Picardie restauré et agrandi, et qui coïncidait avec l’inauguration du grand salon carré du rez-de-chaussée, a fait époque. Elles se sont succédé depuis, attestant la part plus grande faite d’année en année aux artistes amiénois. Parmi ces Amiénois, MM. David-Riquier, Jean de Francqueville, Georges Lefebvre, Adrien Percheval, Mme de Mornard, née Thuillier, ont obtenu la consécration de leur talent par l’admission de leurs œuvres au Salon des Artistes français. Plus en renom, MM. Jules Boquet, Victor Bourgeois, Edmond Lebel, Emile Maillard, Louis Matifas, lauréats de ce même salon, voient leurs tableaux figurer avec honneur, au Musée de Picardie, à côté de Lady Godiva et de la Rieuse , des Deuillants et du Pêcheur à la foène, œuvres capitales signées de Jules Lefebvre et de Francis Tattegrain, parvenus aux derniers sommets de l’art, et qui, bien que non originaires d’Amiens, y ont depuis longtemps conquis droit de cité. A cette énumération il manque le nom de Paul Sautai, surnommé le peintre des vies encloses, que la mort devait frapper en pleine maturité du talent. Ce qui l’attirait, ce qu’il savait rendre, grâce à la finesse exquise de sa vision, c’était la chapelle modeste aux murs blanchis à la chaux, c’était une prière, c’était une scène pieuse et paisible se rattachant à la vie intime du cloître !
En raison même de ses conditions essentielles, de la rigueur logique de ses affirmations de la forme, de l’autorité des matériaux qu’elle emploie, la statuaire a toujours eu peu d’adeptes en province.
Si l’on excepte le Monument des Illustrations picardes , dans lequel Gédéon de Forceville a groupé autour de la figure symbolique de la Picardie les grands hommes dont elle est fière, la statuaire n’avait rien produit d’important à Amiens depuis Aimé et Louis Duthoit, quand Albert Boze,
pensionnaire de la Ville à l’Ecole des Beaux-Arts et lauréat du prix Lemaire en 1888, vint s’y fixer. Ses œuvres en marbre ou en bronze qui décorent les églises de Notre-Dame de Brebières, à Albert, et de Saint-Remy, à Amiens, le mausolée de M. l’abbé de Guillebon et le monument élevé à la mémoire de M. Frédéric Petit accusent une valeur qui n’a pas jusqu’alors rencontré d’émule dans notre ville. Nous parlons de l’église Notre-Dame de Brebières et aussitôt un nom célèbre dans les arts se présente à l’esprit, celui d’Edmond Duthoit, qui en a donné les plans. Né à Amiens et mort jeune encore, en 1889, Edmond Duthoit fournit une carrière brillante, commencée en Orient, où il accompagna le comte de Vogué, dans ses voyages d’exploration archéologique, continuée en Algérie, où le ministre des Beaux-Arts lui donna la mission d’étudier les vestiges de la civilisation romaine et de la civilisation arabe.
Le Musée de Picardie a exercé une influence réelle sur le mouvement artistique. On n’y voit point seulement revivre le passé local dans les produits de ses artisans et dans les instruments de son existence, depuis le silex taillé des temps préhistoriques. On y passe en revue les écoles française, hollandaise, flamande et espagnole de l’ancien fonds et de la riche collection Lavalard, et, parmi de bons tableaux modernes, ces admirables compositions de Puvis de Chavannes, dans lesquelles le paysage élyséen communique quelque chose de sa grandeur sereine aux figures qui l’animent, comme dans Y Ave Picardia Nutrix et le Pro Patrice luclus , œuvres hautement expressives, imprégnées du sentiment de la plus lointaine histoire nationale!
Progrès dans les arts, progrès dans les sciences, progrès dans l’industrie, progrès dans les conditions de l’existence, telle est, résumée en quelques mots, l’histoire de la ville d’Amiens depuis cent ans. Aucune des commotions qui ont bouleversé la France n’a entravé la marche en avant, des
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progrès matériels tout au moins, car de regrettables constatations et des symptômes alarmants autorisent à craindre qu’il n’en soit pas de même du progrès moral en cette fin de siècle. Notre histoire a traversé des phases pendant lesquelles il semble à la génération présente qu’il eût été doux de vivre, puis la prospérité s’est momentanément éloignée, de pesantes infortunes nous ont accablés : Amiens échappé aux étreintes d’un ennemi sans merci s’est vaillamment ressaisi et l’expansion a continué.
Au moment où nous achevons ces pages, il est permis d’entrevoir le retour des heures difficiles. En face des éventualités d’un avenir menaçant, lorsque tant et de si graves questions soulevées ne sont pas résolues, souhaitons, que, fidèle aux traditions du passé, cette force, cette grandeur, qui s’appelle le patriotisme municipal, revienne toujours aux trois grands principes de toute moralité et de toute bonne conduite humaine : la Religion, le Devoir, l’Honneur!
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