‹ Histoire de la ville d'AmiensChapitre 46 sur 197 · Ibidem , 23 octobre · texte numérisé non relu

Ibidem , 23 octobre

nement. Le ton dogmatique, impérieux et confiant des libéraux, la tendance qui incline vers la démocratie, inquiètent les amis du Roi... iVmiens et Péronne sont les centres où l’influence de l’esprit révolutionnaire domine le plus L »

A l’encontre de ceux qui rêvent encore un retour vers le passé, les libéraux conçoivent l’Eglise et la religion, la souveraineté et le droit, l’État et la Société, à la façon des Girondins. Ils se recrutent, à Amiens, « dans une classe ayant des lumières, de la fortune et des clients » , et comptent parmi leurs adeptes, plusieurs des magistrats les plus distingués de la Cour et du Tribunal de première instance : MM. le premier président Le Sens de Folleville, le conseiller Laurendeau et le président Caumartin.

Mgr de Bombelles 2 occupait le siège épiscopal. Ce prélat, aumônier de Mme la duchesse de Berry, jouissait du prestige d’un passé utilement rempli. D’abord page du duc de Bourgogne, frère des trois princes qui devaient être les rois Louis XYI, Louis XVIII et Charles X, il avait ensuite pris une part brillante à la guerre de sept ans ; tour à tour colonel de cavalerie et chargé de missions diplomatiques à Lisbonne et à Vienne, il avait émigré. Renonçant au monde à la mort de sa femme, Charlotte de Mackau (30 septembre 1800), il était entré dans les ordres. L’évêque de Breslau lui avait confié l’administration d’une paroisse de la Silésie prussienne. Rentré en France avec les Bourbons et devenu évêque d’Amiens, Mgr de Bombelles vivait dans l’intimité de la Cour, mais, tout en recherchant les moyens d’accroître, dans son

1. Arch. nat. F1 3690. 3. Somme. An X-1820. Lettres du préfet de la Somme au ministre, du 18 mars et du 5 décembre 1818.

2. De Bombelles (Marc Marie), né à Bitche, ville de la Lorraine allemande, le 8 octobre 1748 ; fils du comte de Bombelles et de Geneviève Charlotte de Badins ; marié en 1778 à Angélique Charlotte de Mackau. Évêque d’Amiens le 20 août 1817, mort le' 5 mars 1822.

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diocèse, le prestige de la famille royale, il commandait le respect à ses adversaires politiques qui le vénéraient.

MM. l’abbé Roze, doyen du chapitre, les abbés Duminy, curé de la Cathédrale, et Voclin, ancien vicaire général de Mgr de Machault, faisaient autorité parmi les membres du clergé. Certains leur reprochaient de se laisser dominer par une sympathique admiration à l’égard des hommes et des idées de 1815, et d’associer le trône et l’autel comme devant se prêter un appui réciproque et nécessaire.

Les pères de la Compagnie de Jésus, rétablie par le pape Pie VII, avaient obtenu du prédécesseur de Mgr de Bombelles la direction du petit séminaire diocésain. Les classes s’ouvrirent au mois de novembre 1814, dans l’ancienne abbaye de Saint-Acheul l. Comme il fallait un prétexte aux attaques de l’opposition libérale, celle-ci ne tarde point à demander la dispersion des religieux, dont la présence aux portes d’Amiens constituait un obstacle au développement de ses doctrines. Les accusations pleuvent contre les jésuites : ils éludent les lois 2, ils fomentent de sourdes intrigues 3.... A défaut de feuilles publiques locales disposées à accueillir leurs incessantes dénonciations, des correspondants anonymes 4 empruntent les colonnes du Constitutionnel, de

1. Le Petit Séminaire de Saint-Acheul. Les pères Jésuites louèrent d’abord (juillet 1814) les batiments de l’ancienne abbaye dont ils se rendirent acquéreurs le 25 janvier 1815. Le petit séminaire se composait, dix ans plus tard, des trois maisons de Saint-Acheul, de l’Abbatiale, du Blamont.

2. Arch. de la Somme.. Ta. n° 51. - 16 novembre 1817. Le P. Loriquet au préfet : « Loin d’avoir violé ou éludé les lois relatives à l’éducation, comme on nous en a accusés auprès des ministres, nous sommes en état de défier nos dénonciateurs d’en articuler une seule. »

3. Ibidem. « Etrangers par goût comme par état à toute espèce d’intrigues, toute notre politique se réduit à inspirer à nos élèves l’amour de Dieu et la Foi. »

4. Journal de la Somme, 23 octobre 1819. « Espionner ce qui se passe, se trouver dans les églises et dans les cafés, être au spectacle et au

Y Indépendant, du Censeur. Enregistrant avec soin, amplifiant tout ce qui, dans l’attitude des maîtres du petit séminaire, peut exciter la défiance du gouvernement, les ennemis de Saint-Acheul se donnent libre carrière. L’Indépendant accepte les dires les plus invraisemblables: un voyageur certifie avoir vu dans une des salles d’étude un tableau sur lequel se lisaient les paroles de saint Louis à Joinville: « Si tu entends quelqu’un parler mal de Dieu, tire l’épée et perce lui le cœur ! b »

L’année 1819 fut particulièrement fertile en accusations de ce genre. La lutte s’aggravait et l’impiété déployait ses enseignes. Amiens se ressentait de l’agitation générale des idées dans les derniers temps du ministère de M. de Serre, quand un événement imprévu vint confondre royalistes et libéraux dans le même sentiment de légitime indignation.

Le duc de Berry avait épousé, en 1816, la princesse Caroline, fille du prince royal de Naples. Les jeunes époux assistaient le 13 février 1820 à la représentation du théâtre de l’Opéra. La duchesse ayant manifesté le désir de se retirer avant la fin du spectacle, le prince l’accompagna jusqu’à sa voiture; mais, dès qu’elle y fut montée, un homme s’élança vers lui et le frappa dans le côté droit d’un violent coup de poignard. Le duc de Berry, mortellement atteint, expira la nuit même. L’assassin se nommait Louvel.

La nouvelle de l’horrible attentat se répandit le lendemain

sermon, saisir un mot ou une circonstance insignifiante, en faire la base d’une fable bien méchante, tel est l’honorable métier que paraissent avoir embrassé quelques habitants d’Amiens, auteurs de la correspondance privée qu’on lit, tous les jours, dans Le Constitutionnel , dans Le Censeur . Ibidem. 10 novembre 1819 : « Un journal quotidien suffirait à peine pour répondre à tous les mensonges que Le Constitutionnel publie sur notre ville... notamment dans les articles sur Saint-Acheul. »

1. Journal de la Somme , 26 novembre 1819, pp. 616 et 617. « L’Indépendant nous apprend cette semaine que nous avons aux portes d’Amiens 600 jésuites. »

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dans Amiens. La consternation fut immense. Le conseil municipal s’empressa « de déposer aux pieds du trône l’expression de la profonde douleur dont il se sentait pénétré. Il voudrait que le cœur paternel de Louis XVIII trouvât quelque consolation dans les sentiments de la ville dont l’antique devise formulait si bien l’invincible attachement à la couronne des lis. »

Des adresses empreintes de sentiments analogues se couvrirent de signatures.

Les officiers et les soldats de la garde nationale, « redoutant que d’autres assassins épient l’occasion favorable pour arriver au cœur du Roi, supplient Sa Majesté de mettre un terme à leur anxiété, en écartant jusqu’à l’apparence du danger: Songez, Sire, disent-ils, que la France regarde votre existence et celle des princes de votre maison comme la propriété la plus sacrée pour elle ! Le plus beau jour pour nous serait celui où nous aurions la gloire de tout sacrifier pour la défense de votre dynastie ! 1 »

La famille Louvel, l’une des plus anciennes de la noblesse picarde et qui donna deux mayeurs à Amiens au xvie siècle, ne put se résigner à conserver le nom qu’une synonymie toute fortuite semblait vouer au déshonneur et elle obtint l’autorisation de le changer 2.

Le duc de Berry avait manifesté le désir qu’une partie de sa dépouille mortelle reposât dans le département du Nord,

1. Arch. nat. F IC III. Somme 9. Adresse du 25 février 1820. — Journal de la Somme 4 et 10 mars 1820.

2. Les quatre fils de César Edouard Louvel, ( branche de la Tour d'Auneuil) obtinrent de substituer à leur nom patronymique de Louvel celui de leur mère née d’Ault du Mesnil. Le comte Louvel et ses trois sœurs ( branche de Warvillers) latinisèrent leur nom et s’appelèrent Lupel. Alphonse Louvel ( branche de Fresne) prit le nom de sa femme, la dernière de la famille de Cacheleu de Nœux. Ordonnances royales des 9 juillet, 13 septembre, 30 août 1820.

dont il présidait le collège électoral. La députation chargée d’accompagner jusqu’à Lille l’urne funéraire renfermant les entrailles du prince arriva à Amiens le 18 avril ; elle se composait de Mgr de Chabons 1, récemment nommé évêque d’Amiens, de M. l’abbé de Sambucy, maître des cérémonies de sa chapelle ; du baron de Saint-Félix ; de deux gentilshommes d’honneur, les comtes de Clermont-Lodève et de Rohan-Chabot; de deux aides de camp, les comtes d’Astorg et de Choiseul.

L’urne, surmontée de la couronne royale, fut déposée dans le sanctuaire de la Cathédrale tout endeuillée de tentures aux armes du défunt, sous la garde d’un poste choisi parmi les compagnies d’élite de la garde nationale. L’église resta ouverte pendant la nuit. Des prêtres récitaient des prières et présentaient l’eau bénite aux habitants, qui vinrent en foule rendre un dernier hommage aux restes de l’infortunée victime du fanatisme 2.

Le lendemain le convoi funèbre reprit sa route vers Doullens. Le comte d’Allonville, adressant un suprême adieu au prince, insinua dans son discours qu’il laissait l’espérance d’un successeur et que bientôt sa veuve donnerait à la France un héritier, gage d’avenir pour la monarchie. L’attente des royalistes ne fut pas trompée. La naissance du duc de Bordeaux « répandit le bonheur et la joie dans le département; il n’y eut pas une ferme isolée, pas un hameau qui ne prit part à l’heureux événement du 20 septembre 1820 3 * ». Le conseil municipal d’Amiens le célébra en ces termes : « Le ciel n’est plus irrité contre nous ! Un Bourbon

1. De Gallien de Chabons (Jean Pierre), né le 11 mai 1756, à Grenoble. Aumônier du comte d’Artois, évêque du Puy (1817), devint évêque d’Amiens le 27 mars 1822. Mort le 24 octobre 1838.

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