CHAPITRE VII
CHARLES X
16 Septembre 1824 — 30 Juillet 1830.
I. La ville est représentée au Sacre. — Les questions religieuses prennent une ampleur croissante. — La mission de 1825. — Le calvaire de la mission. — Attaques contre le petit séminaire de Saint-Acheul.
— IL Mme la duchesse de Berry à Amiens. — Inauguration de l’écluse Caroline. — Le Roi à Amiens. — Inauguration du canal d’Angoulême.
— Symptômes d’opposition au Gouvernement. — III. Elections de 1827.
— La presse amiénoise. — Vulfran Warmé. — La Sentinelle picarde. — Le petit séminaire est fermé. — Les 221. — Elections de 1830. — L’état des esprits pendant les journées de juillet. — Le sac de Saint-Acheul. — Manifestations hostiles. — Retraite de M. Daveluy. — Nomination d’une commission municipale. — Le drapeau tricolore à l’Hôtel de ville L
A la mort de Louis XVIII (16 septembre 1824), le comte d’Artois, son frère, régna sous le nom de Charles X. La cérémonie du sacre, à laquelle assistèrent Mgr de Chabons et le colonel d’Haudicourt, n’eut lieu que l’année suivante et, conformément aux prérogatives du siège épiscopal d’Amiens, Mgr de Chabons assista le prélat consécrateur en qualité de sous-diacre.
Les questions religieuses prirent une ampleur croissante sous le nouveau règne. Le zèle catholique multipliait les
1. Préfets de la Somme pendant cette période : Clérel de Tocqueville (comte), 27 juin 1823-21 juin 1826. — Villeneuve-Bargemont (marquis de), 21 juin 1826-6 août 1830.
CHARLES X
efforts pour rallumer la foi clans les âmes. Des apôtres éloquents, envoyés de la Société des Missions, parurent sur tous les points du royaume. Dix pères jésuites vinrent évangéliser Amiens pendant le carême de 1825. La mission s’ouvrit le 20 février et se continua dans toutes les églises jusqu’au 14 avril. Ce fut un événement important auquel le préfet et le conseil de préfecture donnèrent un caractère quasi officiel en assistant à la procession qui inaugura la moderne croisade. Le père Guyon prêchait à la Cathédrale. Doué des avantages physiques qui constituent l’orateur populaire, il surpassait ses collaborateurs et les absorbait en quelque sorte par son individualité puissante. Sa parole remuait les masses et les dominait. On se pressait en foule autour de sa chaire et, parmi ses auditeurs, le plus grand nombre prenait le chemin du confessionnal. Le général, l’état-major de la garnison, les officiers et les soldats se distinguaient par leur assiduité aux sermons que le père Guyon donnait pour eux deux fois par semaine L
C’était l’usage de perpétuer le souvenir de ces prédications extraordinaires par l’érection d’un calvaire monumental, et toujours la bénédiction de la croix de la mission donnait lieu à de grandes manifestations religieuses.
La Ville, qui réclamait depuis plusieurs années la rétrocession gratuite du sol du cimetière Saint-Denis, dont le domaine s’était emparé en 1793, avait finalement consenti à l’acquérir et venait d’entrer en possession. Le Conseil municipal permit de planter le calvaire au milieu de cette enceinte, affectant ainsi à une destination pieuse l’emplacement de l’antique nécropole dans laquelle vingt générations
1. Mission d' Amiens . Année 1825. Programme. Amiens, impr. Caron- Duquenne, placard in-f°. — Triomphe de la Croix. Procession générale pour le jeudi 14 avril. Amiens, Caron-Duquenne, placard in-f°. — Henri Macqueron. Bibliographie du département de la Somme. Nos 3008 à
amiénoises dormaient leur dernier sommeil et que certains auraient voulu voir convertir en une riante place publique 1.
La décision souleva des controverses fort vives. Irrités du développement et des résultats de la propagande catholique, surtout de l’éclat incomparable de la cérémonie qui avait clôturé la mission, les libéraux reprochèrent à la municipalité de disposer d’un terrain communal sous l’influence du pouvoir occulte de la Congrégation 2.
Qu’était-ce que la Congrégation ? Fondée à Paris dans le but de préserver les croyances religieuses des jeunes gens qui venaient y terminer leurs études, la Congrégation se fractionnait en un certain nombre de sociétés charitables destinées à occuper leur activité, et qui toutes avaient pour objectif le soulagement des misères morales et physiques du pauvre 3. Elle avait son centre au séminaire des missions étrangères et étendait ses ramifications en province. Ses adversaires lui attribuaient une puissance démesurée, aux mains des Jésuites, puissance capable de dominer le Roi et
1. Arch. mun. Délib. du 4 avril 1825. — Arch. nat. F3. Somme. 4. L’ancien cimetière Saint-Denis a été acheté par la Ville, le 29 mars 1823, pour le prix de 15.400 francs, montant d’une estimation faite en 1820 et qui donnait la valeur de 10.200 francs au sol et de 5.200 francs aux édifices encore existants. Les hautes clôtures des cloîtres disparurent en 1825 et 1826. Deux portes donnèrent accès dans l’enclos environné de barrières. On y planta deux rangées de sapins et cinq rangées de tilleuls. La foire de la Saint-Jean y fut installée à partir de 1832. Le conseil municipal décida, le 28 mai 1839, que « l’emplacement de Saint-Denis serait converti en place publique et que les abords régularisés seraient bâtis ». Les travaux de nivellement exécutés l’hiver suivant mirent à découvert une quantité considérable d’ossements. On en transporta près de cent voitures à la Madeleine avec tout le respect dû aux restes mortels de tant de générations.
2. Sentinelle picarde, 12 avril 1829. « La congrégation était dans toute sa puissance ; maîtresse dans les conseils supérieurs, elle régnait pour ainsi dire sans opposition dans les conseils municipaux. »