‹ Histoire de la ville d'AmiensChapitre 98 sur 197 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

I. Agitation causée par les événements. — Un coup d’État municipal.

— La commission municipale provisoire. — Arrivée des commissaires du gouvernement. — M. Porion, maire. — Son énergie en face de l’émeute. — Les arbres de la Liberté. — Expulsion de Léclanché. — La garde nationale mobile de Paris à Amiens. — II. Elections à l’Assemblée constituante. — Une première manifestation du suffrage universel. — Soixante-cinq candidats dans le département de la Somme ; vingt-et-un candidats dans l’arrondissement d’Amiens. — Les clubs populaires et leurs principaux orateurs. — Professions de foi et listes de candidats.

— La presse locale. — Le scrutin du 24 avril 1848 et ses résultats. — III. Nos gardes nationaux à Paris. — Fêtes fraternelles offertes aux gardes nationales. — La fête du travail. — Agitation ouvrière. — Le Démocrate. — Les journées de juin. — Seconde expédition de nos gardes nationaux à Paris pour combattre l’émeute. — Mort de Maximilien Descavé. — Rentrée triomphale dans Amiens1.

Le contre-coup des événements qui se déroulaient à Paris ne pouvait manquer de se faire sentir à Amiens. Plusieurs

1 . Préfets de la Somme pendant cette période : Marotte (Henri), intérim , 26 février 1848-22 mars 1848. — Galisset, Dutrône et de Beaumont, puis Léclanché, remplaçant Dutrône, commissaires du gouvernement provisoire, 22 mars 1848-2 juin 1848. — Tonnet, 2 juin 1848-31 décembre 1848. — Masson (Léon), 31 décembre 1848-3 décembre 1831. — Bérard, commissaire extraordinaire, 3 décembre-6 décembre 1851. — Tanlay (comte Louis de), 6 décembre 1851-2 décembre 1852.

centaines d’ouvriers se portèrent, le 23 dans la soirée, sur la place du « débarcadère » afin d’empêcher le départ du 70e régiment d’infanterie que le ministre de la guerre appelait à Paris. A l’apparition de la garde nationale, aussitôt mise sur pied, tout rentra dans l’ordre, mais l’agitation se renouvela le lendemain matin et les rumeurs les plus invraisemblables circulaient, aisément acceptées par suite de l’interruption des courriers L

Des bandes de malfaiteurs incendiaient les gares et coupaient les voies du chemin de fer aux environs de Paris. Le gouvernement provisoire envoya dans toutes les directions des ingénieurs chargés d’explorer les lignes et de veiller à leur sécurité. Pour se donner plus de prestige, celui qui vint à Amiens se lit accompagner d’un polytechnicien et de deux Saint-Cyriens : MM. Laplume, Colin et Hausrath1 2. Les élèves des Ecoles polytechnique et de Saint- Cyr, qui s’étaient mis à la disposition du gouvernement, constituaient la seule force armée subsistant dans la capitale, depuis que le maréchal Marmont en avait fait sortir toutes les troupes.

Cédant aux sollicitations de quelques meneurs qu’ils rencontrèrent à leur arrivée à Amiens et entraînés par un excès de zèle, M. Laplume et ses deux camarades se rendirent à l’Hôtel de ville, afin d’annoncer au Conseil municipal, qui s’y tenait en permanence, que la République venait d’être proclamée à Paris. Introduits auprès du maire, ces étranges messagers furent traités en agents provocateurs et la foule qui leur avait fait escorte proférait des menaces

1. Boucher de Perthes. Sous dix Rois. Souvenirs de il 91 à 1S66 , T. IV, p. 67. — Journal de la Somme, 26 février 1848.

2. Relation de M. Colin, actuellement (1905) colonel d’état-major en retraite. — M. Hausrath a été frappé d’apoplexie peu de temps après sa promotion au grade de capitaine. — M. Laplume a fait une brillante carrière dans le génie.

contre eux. On croyait encore à la régence possible de Mme la duchesse d’Orléans et la grande majorité de la population honnête et laborieuse redoutait un changement- de gouvernement. Sans le secours d’une escouade de pompiers réquisitionnée pour les protéger, les trois jeunes gens auraient payé chèrement la fantaisie d’être les premiers à annoncer la révolution qui s’opérait.

L’exhibition du drapeau rouge par les cochers des voitures qui ramenaient de Doullens les détenus politiques rendus à la liberté faillit amener de nouveaux désordres.

Cependant, l’agitation réformiste suscitée par le Journal delà Somme portait ses fruits. Des ambitieux rêvaient maintenant la réforme des conseils de la ville par un coup d’Etat municipal, et à la suite de l’un des conciliabules dans lesquels l’administration de M. Duroyer était attaquée avec une extrême violence et le droit à la révolte ouvertement proclamé, les plus hardis d’entre eux, MM. Constant Thuillier, Jolibois, Petit, Yulfran Mollet et Debaussaux, se rendent à l’Hôtel de ville et envahissent soudain la salle où le Conseil délibère. Sans autre mandat que celui qu’il leur a plu de s’attribuer, ils paient d’audace :

« Nous sommes les délégués du peuple, dit M. Thuillier, s’adressant aux élus de la commune, vous n’avez plus les sympathies du peuple ; nous vous permettons de vous retirer ! »

De part et d’autre on s’emporte et on s’invective. Encore un peu on en viendrait aux mains pendant que des citoyens ameutés sous les fenêtres appuient les revendications de leurs cris. La municipalité, ainsi prise au dépourvu et trop facilement intimidée, consent à la nomination d’une commission provisoire qui se forme dans la soirée. La moitié des conseillers se retirent spontanément et cèdent, sans plus de difficultés, la place, à autant de notables que les prétendus délégués du peuple imposent à leur choix. Cette

commission \ entrant aussitôt en fonctions, lance une proclamation destinée à tempérer les alarmes que la prise d’assaut du pouvoir municipal avait fait concevoir (25 février)1 2.

Peu à peu l’agitation se calme. Antony Thouret3, qui avait fait partie de l’opposition sous le règne de Louis-Philippe, et qui fut dans la suite président de l’Assemblée constituante, arrive le 26 février, en qualité d’envoyé extraordinaire du gouvernement provisoire et proclame officiellement la République. L’administration du département est remise au secrétaire général de la préfecture, M. Henri Marotte, dont nous ne saurions trop louer la sagesse et la prudence dans ces moments difficiles.

Grâce aux mesures édictées par lui, de concert avec le lieutenant de la garde nationale 4 et la Commission municipale, la ville avait repris sa physionomie ordinaire, lorsque survinrent les commissaires du gouvernement chargés de la réorganisation des pouvoirs publics. C’étaient: MM. Dutrône, ancien conseiller à la Cour d’appel de cette ville, de Beaumont, ancien député de la Somme, l’un des promoteurs de la culture intensive dans le Santerre où il habitait le château de Chaulnes, et Galisset, avocat à la Cour de cassation (1er mars 1848). La modération de leurs opinions qui, plus

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