RKGNK L) ALBERT ET D ISABELLE
Les Séréuissimes Arcliiducs Albert et Isabelle tirent leur entrée solennelle h Anvers le 8 décembre 1599. On renouvela pour eux les magnificences déployées sept ans auparavant pour l'archiduc Ernest. Nos historiens témoignent qu'ils furent reçus avec de grandes démonstrations de joie. C'est toujours la même chose pour tous les princes; mais peut-être en cette circonstance cette joie s'explique-t-elle autrement que par un enthousiasme de commande et les cris d'une populace attendant largesse. On croyait sérieusement alors qu'on allait être séparé de l'Espagne et que, du colosse de la monarchie espagnole, nos provinces ne sentiraient plus qu'une protection puissante, semblable à celle qu'aux temps féodaux elles trouvaient dans la suzeraineté de l'empire d'Allemagne. Le commerce espérait de grands avantages de ses relations avec les possessions espagnoles transatlantiques. C'était peut-être là, à moins qu'ils n'obéissaient à une injonction formelle de la part de leur gouvernement, ce qui retenait encore h
b'l2 IIISTOIUE DE LA VILLE IJ'ANVEKS.
Anvers qucl([ucs néi-ociants espagnols, portugais et génois, Enlin,on faisait aux Archiducs l'honneur de les supposer assez forts pour imposer \'c\ pai\ à la Uépublique hollandaise.
1! n'était donc pas étonnant, après les désastreuses années que I on venait de traverser, et dans l'état d'abaissement profond où la Belgique était tombée, que l'arrivée des Archiducs fut saluée comme l'ouverture d'une ère nouvelle.
L'histoire nous apprend quel complet démenti les événements ont donné à ces espérances. Mais pour nos pères l'illusion se prolongea, et elle dura jusqu'au moment où l'esprit public, systématiquement endormi par la politique espagnole, sortit de sa torpeur sous la secousse des grands événements qui signalèrent la fin du XVIII»^ siècle.
Et longtemps après encore, lorsque la Belgique eut conquis réellement cette nationalité dont Albert et Isabelle leur a[)portaient le vain simulacre, le règne de ces tristes souverains a trouvé des apologistes sincères. C'est que longtemps nous avons accepté notre histoire telle qu'elle avait été écrite par nos vainqueurs. C'est depuis peu d'années seulement que la lumière a commencé de se faire sur celte époque (*). Tandis que leur procès s'instruit lentement devant le tribunal de Fhistoire, voyons ce qu'ils tirent pour arrêter la décadence d'Anvers, la principale ville de leurs états. Si l'on cherche une mesure sensée, eflîcace pour relever le commerce et diminuer les charges, on ne trouve rien, ^ordonnance Albertine du 15 janvier 1(318, sur la police, l'administration des biens et des revenus, eut pour résultat d'introduire plus d'ordre dans les finances, de manière que la ville put reprendre le payement des intérêts de sa dette; mais ce fut là un avantage passager, car sa dette ne lit que s'accroître dans des propor lions écrasantes, par suite de nouveaux emprunts, tandis que ses revenus allaient en diminuant. Nous pourrions citer encore la créa-
(l) Nous signalerons entii- autres travaux le livre de M. Potvin : Albcil cl Isabelle, fragujcnts sui' leur lèune.
ciiaimti;e vinct-skptikme. :.!;{
lion lia Monl-de-Piclé (KvlD), (|ui cul pour ellot la suppression des maisons de prêt sur gage leuucs par les Lombards. C'élail une amélioralion, sans doule, mais d'une portée assez bornée. D'ailleurs, les Monts-de-Piélé, comme les anciens Lombards, furent, pour les petits marchands gênés, plutôt une occasion de ruine que de secours. L'usure privilégiée et contrôlée avait succédé à l'usure particulière.
Impuissants à guérir la misère, ils veulent faire disparaître la mendicité. Des édits atroces sont portés contre les mendiants. Les misérables sont arrêtés, mis à la torture, fustigés et chassés du pays par centaines. En même temps, les mendiants religieux jouissaient de toutes les faveurs du gouvernement. La mendicité, criminelle sous les haillons, devenait sainte sous le froc.
En réalité, le seul intérêt que les Archiducs prissent à cœur, était rintérêt religieux. Toute leur sollicitude, toutes leurs faveurs étaient pour les couvents et les églises. Farnèse nous avait donné les Capucins : Albert et Isabelle y joignirent les Augustins, les Annonciades, les Carmélites déchaussées, les Carmes déchaussés, les Franciscains, les Dames anglaises, les Augustines et les Dominicaines.
Les Augustins arrivèrent à Anvers en 1607. Ils durent i)rouver qu'ils n'avaient rien de commun avec la congrégation saxonne établie à S'-André et qui avait été bannie de la ville en 1514. Le Magistrat leur donna un vaste terrain entre la rue Houdaen, la rue Everdy et la rue des Brasseries. Leur église fut commencée en 1615. Les Archiducs en posèrent la première pierre le 7 mars de cette année.
Les Annonciades vinrent s'établir à Anvers en 1608, dans la rue de la Boutique. Le Magistrat posa la première pierre de leur couvent en 1614.
Le couvent des Carmélites ou Thérésiennes espagnoles, situé rue Uogier, fut fondé en 1611 par Albert et Isabelle, qui firent venir de France la mère Anne de S'-Barlhélemy, qui mourut à Anvers en odeur de sainteté le 7 juin 1626. Supprimées par Joseph II, elles furent réta blies sous le roi Cuillaume et subsistent encore.
Les Carmes déchaussés vinrent à Anvers en 1618. Ils achetèrent en
1627 un terrain dans le Lammekens-liaem, derrière hî Marclié aux grains, et y construisirent un couvent et une église, qui servent aujourd'hui à l'arsenal de construction.
Les Franciscains ou Minimes lurent appelés à Anvers en 1614 par un noble génois, Jean-Auguste Balbi. Leur couvent, situé au bout de la place de Meir, après avoir servi d'hôpital de la marine française, ensuite de caserne, a été démoli en 1852 pour faire place à d'élégantes maisons particulières.
Les Dames anglaises étaient des Carmélites dont le couvent tut fondé rue Houblonnière, en 1619, par une dame originaire d'Angleterre.
Les Chanoinesses d'Oostmalle, qui suivaient, comme les religieuses de Falcon, la règle de S^-Augustin, quittèrent leur village en 1621, pour s'établir à Anvers, où elles achetèrent une vaste propriété entre le rempart et le Marché aux Bœufs. Elles y firent bâtir une église en 1651. Leur jardin longeait le rempart jusqu'au Béguinage.
Les Dominicaines, d'abord établies à Tamise, arrivèrent à Anvers en 1621. Elles s'établirent dans la rue qui porte encore leur nom.
Pour doter ces monastères, aider à leur construction, embellir leurs églises de verrières, de tableaux ; les enrichir d'ornements, de châsses, de reliquaires, rien ne coûte aux Archiducs. Leur pieuse prodigalité les comble et amène, pour les établissements religieux, un état de prospérité qui contraste péniblement avec la misère publique. Elle leur a valu les bénédictions de ceux qu'elle a enrichis; mais elle ne sufiit pas pour faire absoudre leur nullité politique.
Longtemps les Beaux-Arts ont protégé leur mémoire. Ils eurent la chance heureuse d'être les contemporains d'Otto Venius, de Kubens, de Van Dyck, de Teniers et de Jordaens; mais ce serait une étrange méprise de penser qu'ils lurent pour ces Anversois illustres ce que lut Périclès pour Phidias , Léon X pour Michel-Ange , Auguste ou Louis XIV pour les grands écrivains (|ui ont immortalisé leur règne. Albert et Isabelle sont parfaitement innocents de l'éclat jeté par l'école lia-
CIIAPITIU', VINCT-SEPTIEME.
mande du temps de leur administration. Ce sont au contraire ces grands génies qui ont couvert de leur gloire, comme d'un linceul doré, la ruine de leur patrie et la décadence de leur cité. L'illustration de notre école date de plus haut et l'éclat dont elle brilla sous le règne des Archiducs, loin d'être dû h leur initiative ou à leur patronage, ne lut que la dernière lueur d'un flambeau qui éclairait le monde depuis plus de deux siècles, et qui bientôt allait pâlir pour ne plus se rallumer que dans les temps modernes.
Autant l'histoire d'Anvers a offert d'intérêt pendant la seconde moitié du XVI« siècle, autant elle est désormais vide et insignitiante. Le silence se fait dans ses rues, dans ses places, jadis si animées, et jusque sous les galeries de sa bourse, devenue déserte. Nous détournerons nos regards de ce triste spectacle pour jeter un coup-d'œil sur l'histoire artistique et littéraire de notre cité, et combler ainsi une lacune que nous n'avions laissée subsister que pour ne pas interrompre le récil des événements politiques.
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