‹ Histoire de la ville d'AnversChapitre 102 sur 108 · CHAPITRE YINGT-SIXIKMK · texte numérisé non relu

CHAPITRE YINGT-SIXIKMK

volonté de Farnèse était impuissante à porter remède à tant de maux. La paix seule eût pu cicatriser les plaies du pays : mais la guerre entre l'Espagne et les Provinces-Unies continuait avec plus d'acharnenement, et nos anciens confédérés, devenus nos ennemis, tenaient l'Escaut fermé et rendaient tout commerce impossible. En outre, la Belgique eut à lutter contre les autres puissances voisines, en guerre avec l'Espagne : d'abord contre l'Angleterre, ensuite contre la France. Enfermée ainsi dans un cercle d'ennemis, c'est sur la Belgique seule que tombaient tous les coups adressés à l'Espagne. Dans cette situation funeste, la misère de notre patrie, loin de s'améliorer, alla en empirant jusqu'à la trêve de douze ans, conclue à Anvers en 1609. « Ce qui compléta la ruine du pays, dit M. Moke, ce furent les vingtquatre années de guerre qui s'écoulèrent encore entre la capitulation d'Anvers et la première trêve avec les provinces septentrionales. Ce furent vingt-quatre années de blocus maritime, pendant lesquelles tous nos ports furent fermés par les navires de Hollande et de Zélande, montés par nos propres marins. Ainsi le commerce d'Anvers, que le duc de Parme avait cherché à faire renaître, perdit jusqu'aux derniers vestiges de son ancienne splendeur.... Le négoce que nos cités avaient perdu, se fixait à Rotterdam, à Middelbourg, et surtout à Amsterdam. Là, s'élevaient de nouveaux quartiers, peuplés de marchands de Flandre et de Brabant. Quelques-uns de ces émigrés y cherchaient la liberté religieuse; le plus grand nombre, l'activité commerciale. »

Tandis que la Hollande s'emparait de notre commerce maritime, l'Angleterre recueillait l'héritage de notre industrie. Nous avons dit combien dans les classes ouvrières le Protestantisme avait fait de prosélytes. Ceux de nos ouvriers qui préféraient l'exil à l'abjuration, les drapiers surtout et ceux qui travaillaient la soie et le velours, passèrent en Angleterre, où la politique d'Elisabeth et de Jacques P' les accueillit avec grande faveur. A l'expiration du terme de quatre ans, fixé par la capitulation, les non-Catholiques qui avaient attendu jusque là dans l'espoir d'un plus long répit, émigrèrent en masse. Beaucoup se ren-

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dirent en Allenfiagnc, à Lubeck, à Wczel, à Coloi,me, à Francfort-siir- Mein. Les émigrés anversois qui se lixèrent à Hambourg, lurent les premiers qui y portèrent ces institutions de bienfaisance qu'on n'\ connaissait pas antérieurement, et par lesquelles Anvers se dislinguaii depuis longtemps, telles que les caisses pour les pauvres bonteux, pour les étudiants, pour des hospices. En l'an 1605, quand le Sénat de Hambourg conclut avec eux le premier traité décennal, ils étaient au nombre de cent trente. On leur eût volontiers donné le droit de bourgeoisie; mais la plupart n'avaient pas entièrement perdu l'espoir de retourner dans leur patrie, si des jours meilleurs se levaient jmur elle.

Ceux de la confession d'Augsbourg se retirèrent pour la plupart à Francfort-sur-Mcin. Aujourd'hui encore la communauté luthérienne de cette ville se sert du sceau emporté d'Anvers et portant la légende : Sûjïllum ecclesiœ evamjelicœ confessionis Augustoburgensis urbis Anlverpiœ. (*)

Nous avons un chiffre ofliciel pour constater la rapide dépopulation de la ville. Un recensement fait en 1589 porte sa poi)Ulation à 55,00(> âmes : elle était de 85,000 du temps de Marnix. En cinq ans, Anvers avait donc perdu 30,000 habitants: plus du tiers de sa population.

Les négociants étrangers, que le vaste mouvement d'affaires dont Anvers était naguère le centre avait attirés dans nos murs, s'en allèrent l'un après l'autre, pour ne plus revenir, quand notre marché fut devenu désert. Donc, industrie, commerce, agriculture : toutes les mamelles nourricières du pays étant taries, la misère lit des progrès effrayants et ses effets étaient affreux. On vit des hommes jadis riches, jadis vêtus de velours et de fin drap, réduits à mendier leur pain. La mendicité s'étendit partout comme une lèpre. Dans les cam[)agnes, les mendiants allaient par bandes, forçant les cultivateurs à leur livrer le peu qui leur restait. Le brigandage se mit de la patrie, si bien que

(1) Voir l'empreinte (le oo scoau dans le Gcsrhicdenia do MM. Mertens et ToiTs, hmi. IV p. ^292.

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los paysans ainièrenl mieux nieiidiiM" oux-niênies i|uo ilo coiuiiaicr à iravaillor pour les autres. Des reliions onlic'^rcs denicufèrent incultes, Ajoutez à ces maux le H eau de la soldatesque espai]^n8le, toujours mal payée, vivant de maraude comme en pays conquis, rançonnant les bourgs et les villes : tel était l'état de la Belgique h l'époque où s'ouvrit le règne d'Albert et d'Isabelle.

Le côté le plus triste de cette décadence, c'était l'abaissement de lesprit public dans notre pays. L'émigration avait enlevé les forces vives de la nation. Ceux qui s'étaient expatriés, c'étaient ceux que tourmentait l'irrésistible besoin de la liberté: c'étaient tous ceux qui appelaient l'avenir et qui croyaient au progrès. Ceux qui restèrent étaient disposés à accepter, et ils acceptèrent, en effet, le bâillon de l'inquisition espagnole.

Alexandre Farnèse mourut à Arras le 3 décembre 1592, âgé seulement de quarante-six ans. Le comte Ernest de Mansfeld le remplaça provisoirement; mais bientôt Pliilippe U nomma gouverneur des Pays Bas l'archiduc Ernest d'Autriche, fds de l'empereur Maximilien ÏL Ce prince fit à Anvers une entrée solennelle, à la suite de laquelle se donna à la Grand' Place un tournoi splendide, le dernier dont notre ville fût témoin. A voir les magnificences qui se déployèrent à cette occasion, on eût pu croire que la Reine de l'Escaut n'avait rien perdu de sa richesse. Jamais Anvers ne manqua d'argent pour ses fêtes ! Quehjues nations étrangères y sont encore représentées : ce sont les Espagnols, les Portugais, les Génois, les Milanais, les Lucquois et les Florentins; les Anglais, les Allemands, les Vénitiens et les Hanséates ont disparu.

L'archiduc Ernest étant mort le 22 février 1595, fut remplacé par son frère l'archiduc Albert, cardinal-archevêque de Tolède, qui arriva en Belgique avec un renfort de 3000 vétérans et une somme de 4,000,000 de ducats en lingots d'or. Pendant les négociations de la paix de Vervins, il retourna en Espagne, où, après avoir déposé la pourpre romaine, il épousa l'infante Isabelle, la fille chérie de Philippe II. Le

Roi annonça l'intention d'ériger les Pays-Bas en souveraineté indépendante. Ce n'était là, on le sait aujourd'hui, qu'un leurre pour cndor mir chez les Belges les aspirations de nationalité et une vaine amorce tendue aux révoltés victorieux des Provinces-Unies. Philippe n'ignorait pas que ce mariage devait être stérile, et la chaîne qui attachait la Belgique à l'Espagne se trouva rivée plus étroitement que jamais.

Cette comédie jouée, Philippe II mourut le 15 septembre i598. Ce maître de l'Espagne et des Indes laissait ses monarchies héréditaires sur le penchant de la ruine et 140,000,000 de ducats de dettes. Apr^s avoir commandé plus de supplices que Wlad-le-Diablc ou Ivan-le-Terrible, il mourut d'un mal étrange, épouvantable, supplice privilégié, qu'une providence vengeresse semble réserver pour quelques scélérats d'élite : « Il fut longtemps sans s'apercevoir qu'il avoit un abcès dans le corps; cet abcès vint enfin à pourrir ses chairs et à les changer toutes en poux ; de manière que, quoiqu'on en otât jour et nuit une quantité épouvantable, ce qu'on en ôtoit n'était rien auprès de ce qui s'y engendroit de nouveau par une succession continuelle; et que ses habits, ses bains, ses purifications et sa table même éloient incontinent comme inondés du flux intarissable de cette vermine et de cette corruption, tant il sortoit avec abondance. Il éloit obligé de se jeter à l'eau plusieurs fois le jour pour laver et nettoyer ce misérable corps; mais tout cela était inutile ; car le changement de sa chair en cette pourriture surmontoit ses efforts par sa promptitude, et la quantité effroyable de cette vermine résistoit à tous les bains (•). » Telle fut la fin de Sylla et celle de Philippe II. L'assassin de la liberté romaine et le bourreau des Pays-Bas furent frappés du même châtiment.

(1) Plutarque, Vie de Sulla, traduction Dacier.

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