‹ Histoire de la ville d'AnversChapitre 13 sur 108 · CHAPITRE TROISIKMK · texte numérisé non relu

CHAPITRE TROISIKMK

dans la Flandre et dans révèché d'Utreclit. Les chanoines d'Utrecht écrivirent à rarchevèque de Cologne, leur métropolitain, une lettre qui a été conservée et qui forme le document historique le plus authentique et le plus curieux que nous possédions sur Tanchelin et ses doctrines. Quoique empreint de la haine naturelle que le clergé devait ressentir contre un hérésiarque qui le menaçait à la fois dans son pouvoir temporel et son autorité spirituelle, il porte en même temps un cachet de vérité qu'il est impossible de méconnaître. En voici quelques extraits :

« Cest dans les lieux voisins de la mer, où le peuple >» ignorant n'élait pas ferme dans la foi, que Tanchelin com- » mença à répandre le venin de son hérésie.

» Et par le moyen de quelques femmes mariées ou

» libres, avec lesquelles il entretenait de bien coupables rela- » tions, il parvint à propager peu à peu ses erreurs. Ensuite )) il se servit de ces femmes pour attirer leurs maris dans » ses filets.

» Ce n'était plus en secret, ou dans les chambres, mais .» sur les toits qu'il prêchait : c'était dans de vastes plaines » qu'il haranguait la foule qui se pressait autour de lui. Sem- » blable à un roi qui va parler à son peuple, il était accom- » pagné de gardes qui portaient son étendard et marchaient » devant lui l'épée nue. Il se montrait en public avec les « insignes de la royauté. Le peuple séduit l'écoutait comme )' un ange de Dieu.

» Mais c'était vraiment un ange de Satan. Il prétendait que les « éelises de Dieu devaient être considérées comme des lieux de » prostitution ; que ce qui se faisait sur l'autel du Seigneur par ). le ministère des prêtres était sans effet; que ces cérémonies » étaient des profanations et non des sacrements; que la vertu » des sacrements dépend de la sainteté des ministres

» .... En déclamant contre ces vérités et d'autres du même

» genre, le sacrilège détournait le peuple de recevoir le sacre-

> ment du corps et du sang de N. S. Il défendait aussi de » payer les dîmes aux ministres de TÉglise : ce quil n'eut » pas de peine à persuader à des gens qui ny étaient que » trop disposés; car il ne prêchait que ce qui devait plaire » par sa nouveauté ou ce qui s'accordait avec les dispositions » de la multitude.

» Ces succès inspirèrent tant d'audace à cet infâme scélérat,

» qu'il prétendait être Dieu. ïl disait que, si le Christ est

» Dieu parce qu'il avait eu le Saint-Esprit, lui Tétait au même

» titre, puisqu'il avait reçu la plénitude du Saint-Esprit. Par

') cette imposture il sut si bien s'emparer des esprits, quil fut

> adoré par quelques-uns de ses partisans comme Dieu , et qu'il » donna à boire à ce peuple stupide l'eau dans laquelle il s'était » baigné, ce qui était, selon lui, un sacrement plus saint et » plus efficace pour la santé du corps et de Tàme que le baptême.

» Un jour même, cherchant un nouveau moyen de gagner

» de l'argent, il fit apporter une image de la S'^'-Vierge au

» milieu de l'assemblée et , nous ne pouvons le rapporter qu'avec

•) horreur, il mit sa main dans celle de l'image et se fiança ainsi

» à la mère de Dieu. Prononçant alors d'une bouche sacrilège

') toutes les paroles solennelles qui accompagnent ordinairement les

)> fiançailles : « Mes amis, dit-il, voici que je me suis fiancé

» à la Vierge -Marie : c'est à vous de fournir les présents de

•> noce et de payer la dépense de la fête. » Il fit placer deux

)) troncs, l'un à la droite, l'autre à la gauche de l'image :

« Que les hommes déposent leurs offrandes ici, dit-il, et les

» femmes là; je verrai maintenant lequel des deux sexes a le

» plus d'attachement pour moi et pour ma fiancée. » Et voilà

» que la multitude accourt à l'envi avec ses présents et ses

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» otlraiides. Les reniines jetaient dans le tronc leurs colliers et » leiu'S boucles d'oreilles. Cest ainsi que, grâce à un abominable => sacrilège, il ramassa une somme énorme.

» Un forgeron, nommé Manassès, que vous avez mis en prison » avec ce scéléral , à ce quon nous a appris, avait, à Texemple » de son maître impie, institué une de ces associations qu'on )' appelle Glldes. Il y avait admis douze liommes , qui représen- )' taient les douze apôtres, et une seule femme, qui représentait » la S''- Vierge. On dit que cette femme était conduite cliez » chacun de ces douze hommes et que, pour insulter par ces " infamies à la Irès-S^'^-Vierge , et comme pour fortifier le lien » fraternel, elle avait commerce avec chacun d'eux.

>' Un prêtre apostat , nommé Everwacher, renonçant à la '• dignité sacerdotale, a embrassé la doctrine de cet homme • exécrable : il le suivit à Rome et tenta d'annexer, avec Tau- •■ torisation du pape, les parties maritimes , c'est-à-dire le quart " de notre diocèse, à l'évéché de Thérouanne dans le royaume •' de France. jNous avons été heureux d'apprendre que Sa Sainteté » l'avait fait emprisonner. Ce même ecclésiastique, partisan de

Tanchelin en toutes choses , s'est emparé des dîmes des frères > de l'église de S'-Pierre et a chassé à main armée de l'autel » et de l'église un de leurs prêtres. »

Le prophète fut arrêté à Cologne, sur l'ordre de l'archevêque, comme il passait dans cette ville pour se rendre à Rome, sous un habit de moine; mais il parvint à s'échapper de sa prison (1112). Il retourna en Flandre et alla prêchera Bruges, d'où il ne tarda pas à être expulsé. Il revint alors à Anvers, où se trouvait le plus grand nombre de ses adhérents , et y continua, avec une audace toujours croissante, le cours de ses prédications et de ses jongleries.

Il est remarquable que d'aussi scandaleux et d'aussi dan-

gereux excès aient pu, pendant neuf ans, bouleverser le pays, sans qu'un pouvoir supérieur soit intervenu pour les faire cesser. Du moins ne trouve-t-on nulle trace d'une semblable intervention, avant Tan 1115 où le duc de Brabant rendit contre Tanchelin une sentence de bannissement. Mais le pays subissait alors une sorte d'interrègne, très-favorable à l'anarchie et au désordre. Il faut se rappeler que le duché de Lothier, dont dépendait le marquisat d'Anvers, n'était point passé sans contestation de la maison d'Ardenne à la maison de Louvain. L'empereur Henri IV en avait d'abord investi le comte Henri de Limbourg, auquel Henri V l'enleva pour en investir le comte de Louvain, Godefroid-le-Barbu. Le prince limbourgeois ne se laissa reprendre qu'en frémissant une investiture qu'il devait à sa fidélité envers l'Empereur. Il croyait d'ailleurs, par sa naissance, y avoir plus de droits que le comte de Louvain : il était petit-fils, par sa mère, de Frédéric de Luxembourg, qui avait été investi du duché de Basse-Lorraine par Henri III, en 1046. Il essaya plusieurs fois de la reprendre par la force, harcelant sans cesse son rival, et réussit à retenir, avec le titre de duc de Limbourg, la suzeraineté d'une partie de la Lotharingie. Le comte de Louvain, occupé à défendre ses nouvelles possessions contre ce redoutable compétiteur , ne sentait pas sans doute sa domination sur le Marquisat assez bien affermie pour y poser des actes d'autorité qui demandaient de la vigueur et une réelle puissance.

Tanchelin, obéissant à la sentence qui le bannissait, s'embarqua sur l'Escaut. Un ecclésiastique qui avait pris passage sur le même bâtiment le frappa d'un coup mortel , et ce meurtre demeura impuni.

Cependant la mort de l'hérésiarque n'amena pas immédiatement la fin de l'hérésie. Deux de ses disciples, nommés dans

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