CHAPITRE Ul ATUiKME. M
qu'il n'en est plus queslion désormais dans les annales Anversoises.
Cependant, devant ce résultat, obtenu par une douzaine de courageux missionnaires , par la seule arme de la persuasion et le seul ascendani de la vertu, une triste vérité se trouva constatée : ce fut Timpuissance des chanoines de S'-Michel. Eux-mêmes la reconnurent et supplièrent le saint de demeurer parmi eux; mais ses destinées rappelaient ailleurs. Il consentit seulement à laisser à Anvers ses douze compagnons, auxquels les chanoines cédèrent leur église, avec trois petites chapelles qui se trouvaient sur leur cimetière. A cette cession ils joignirent un bonnier de terre, trois fermes aux environs de la ville, et quatre prébendes, dont les titulaires revêtirent l'habit blanc de Tordre de Prémontré (1125). Ainsi se trouva fondée la célèbre abbaye de S'-xMichel, qui ne larda pas à devenir un des plus riches et des plus puissants monastères des Pays-Bas.
\ous avons vu disparaître sous le canon des Hollandais, en 1850, les derniers restes de celte abbaye, sur l'emplacement de laquelle s'élèvent aujourd'hui les bâtiments de l'arsenal. Dès l'instant de sa fondation, mais surtout depuis la confirmation qu'elle obtint en 1126 du pape Honorius II, elle fut florissante, et si remarquables furent ses progrès, que du vivant de son premier abbé Waltman elle put fonder trois colonies, qui toutes trois devinrent bientôt d'opulentes et célèbres abbayes : Middelbourg , Averbode et Tongerloo. Celles-ci reconnurent toujours la suprématie temporelle et spirituelle de l'abbé-prélat de S*-Michel d'Anvers et donnèrent naissance à leur tour à labbaye de Postel, aux prieurés de Corsendonck et de Throon. L'abbé de S'-Michel avait le pas sur tous les dignitaires ecclésiastiques du Marquisat; il était membre des États de Brabant et portait les titres de Père-abbé (Vader-abl) de Tongerloo et de Middelbourg; de Seigneur de Santvliet, Beirendrecht, List,
Neér-Ockerzeel , Wilryck, Beerssc et Vosselaer; il avait la disposition des bénéfices ecclésiastiques de Borsbeek, Deurne, Beersse, Meir, Merxplas, Minderhoudt, Vosselaer et s'Gravenwezel. Enfin, à ces avantages positifs il joignait la vanité, s1l était d'origine roturière, de pouvoir se composer un blason dont les armes parlantes étaient tirées de son nom de famille.
A rénumération de ces qualités mondaines, nous voudrions pouvoir ajouter que les pères de S^-Micbel demeurèrent toujours fidèles aux vertus de leur fondateur; mais nous sommes obligés de constater que, dès fan 1232, il fallut s'occuper de leur réforme. La prospérité matérielle avait amené leur décadence morale. Le pape Grégoire IX confia aux évéques le soin de rétablir la discipline et les bonnes mœurs parmi les Prémontrés; et il ne faut pas que cette réforme ait été très-efficace, car ils furent réformés une deuxième fois en 1501.
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Quant aux cliauoiiics, après la cession de leur éi^Iise aux Norberlins, ils se relirèrenl dans une petite chapelle, où Ion vénérait une image miraculeuse de la S"'-Vierge, qu'on nommait : Onze-Licre-Vroiiir op 'l Slaekske, et prirent le nom nouveau de chanoines de Notre-Dame. La légende rapportait qu'après le départ des Nordmans , cette image , qui d'abord était placée dans réglise des saints Pierre et Paul, au Bourg, fut retrouvée dans la vase d'un marécage, où les barbares l'avaient jetée, et attachée par une main pieuse au tronc d'un saule. Elle ne tarda pas à manifester sa vertu miraculeuse, et le bruit des prodiges qu'elle opérait se répandit aux environs. Elle devint un but de pèlerinages et bientôt on vit s'élever, au lieu que la Merge semblait avoir choisi pour y donner des témoignages de sa puissance, une chapelle placée sous l'administration des chanoines de S'-Michel. Quand ceux-ci s'y retirèrent, ils la trouvèrent trop petite et la remplacèrent par un temple spacieux, à rédification duquel les pèlerins contribuèrent sans doute par leurs offrandes. Le maître-autel de cette nouvelle église fut consacré en 1124 parBurchard, évéque de Cambrai (').
Cette église continua de porter le nom d'Onze-Lieve-Vrouw op '/ Staekske. Elle subsista jusqu'au milieu du XV*' siècle, où elle fut démolie pour faire place à la magnifique cathédrale que nous admirons aujourd'hui. C'était un édifice beaucoup plus petit que le temple moderne, dans le style germano-roman, semblable à ceux qu'on rencontre si fréquemment sur les bords
(i) La cliarte de 1124, réglant les libertés de l'église d'Anvers, existe encore aux archives de Notre-Dame. Ce document est revêtu du sceau de l'évèque de Cambrai, Burchard, que nous reproduisons en même temps qu'un des plus anciens sceaux connus de l'abbaye de S'-Michel (1203). Nous devons la communication de ces deux sceaux à l'obligeance de M. Génard , sous-bibliothécaire de la ville.
du Rhin (0. Une preuve du grand concours de pèlerins ((u'allirait autrefois l'image miraculeuse, se retrouve dans le nom de Rue des pèlerins , que porte encore une des rues qui conduisent à la cathédrale.
Ceux qui savent combien était puissante Taction de la religion
(l) M. Génard a essayé de reconstruire le vieux monument, à l'aide de quelques indications éparses et d'une empreinte conservée sur Tancien sceau de l'église que nous reproduisons plus haut. C'est un travail archéologique trèsingénieux. Voyez : Onze-Lieve- Fromo op H Staekske te Antwerpen. Antwerpen , 1853.
CIIAPITIŒ QUATUIÈME. -la
à répoque des Croisades, ne s'étonneront pas de nous voir compter ces fondations religieuses parmi les causes qui aidèrent au développement de la commune. On ne doit pas oublier (|ue dans leur lutte contre Toppression féodale, les bourgeois trouvèrent presque partout de puissants auxiliaires dans le clergé des cliapitres et des couvents, dont les membres, sortis de leurs rangs ou des rangs du peuple , sentaient vivement la haine de la violence et de la force brutale et éprouvaient aussi fortement qu'eux la nécessité de s'y soustraire. Comprendrait-on le triomphe des communes, si celles-ci avaient eu, en même temps que les barons féodaux, les prêtres pour adversaires? Quelques églises, il est vrai, après s'être soustraites à la tyrannie féodale, oublièrent leur origine démocratique et se rangèrent du côté des oppresseurs : d'autres, et c'est le cas pour le chapitre de Notre-Dame d'Anvers , abusèrent singulièrement des immunités qu elles s'étaient réservées.
C'est ainsi qu'au XIIP siècle, l'histoire locale est pleine des démêlés des chanoines avec la commune à propos du privilège, commun du reste à toutes les corporations religieuses, de recevoir eu franchise de droit toutes les marchandises destinées à leur consommation. Le chapitre possédait, attenant à Téglise, une vaste cave , connue sous le nom de papen-kelder. Les chanoines trouvèrent commode et lucratif dy établir un débit de vin dans des conditions qui défiaient toute concurrence, puisque d'abord ils trouvaient dans la dévotion des fidèles un motif de préférence et qu'ensuite le vin qu'ils vendaient n'avait pas acquitté les droits. Les marchands jetèrent les hauts cris, le magistrat réclama, mais inutilement. Vainement aussi une ordonnance ducale de 1263, une charte de Jean 1 de 1290, une sentence arbitrale de 1556, une charte de Philippe-le-Bon de 1452, une ordonnance de 1482 et un arrêt de 1484 condam-
U HISTOIKE LA VILLE D'ANVEUS.
nèient-ils cette industrie déloyale : les chanoines n'élaienl justiciables que de l'évéque, leur métropolitain, et le pouvoir de celui-ci n^était pas assez grand pour les forcer à renoncer à un abus, d'ailleurs très-commun, et que l'Église regardait comme légitime. Intimidés cependant par l'ordonnance de 1482 , les chanoines interprétèrent judaïquement les termes de la sentence qui les condamnait à cesser leur commerce de vin : ils cessèrent de vendre du vin, mais ils se mirent à spéculer sur la bière. Ils continuèrent de braver les plaintes des bourgeois et des magistrats avec tant d'impudence qu'ils soulevèrent une émeute populaire (1524). La foule demanda avec des cris de menace labolition du privilège des chanoines. Le pouvoir se vit forcé de céder à ces justes réclamations; mais le chapitre garda toujours la franchise des droits pour trois cents aimes de vin et sept cents tonneaux de bière, annuellement.
La persistance de cet abus est une preuve de l'influence et de la puissance réelle dont jouissait le chapitre. Ses démêlés avec les bourgeois et le magistrat sur une question d'intérêt n'empêchent pas toutefois qu'on ne puisse lui assigner sur la commune une action favorable. Dans les actes du XII*" siècle relatifs aux privilèges de la commune, la signature du prévôt ligure à côté de celles de l'écoutête et de lamman. On le voit intervenir, ainsi que l'abbé de S'-Michel, dans toutes les transactions avec le souverain.
Quant à l'abbé de S^-Michel , son action fut encore plus directe. On le trouve investi, dès l'origine, du privilège, si exorbitant d'après les idées modernes, de la nomination des échevins. Et ce privilège il ne le perdit, comme nous le verrons plus tard, qu'au profit de l'aristocratie.
Nous approchons de l'époque où Anvers va prendre rang parmi les villes les plus importantes de la Lotharingie. Comme
CIIAl'lTUK Ul ATIUKME. 4:)
loules les cilés inariliines, elle, ressenlit l'influence heureuse des nouvelles relations établies entre les peuples de l'Europe pai' le grand mouvement des croisades. Tout atteste la prospérité du commerce et le développement que prit la ville à la (in du XII'' siècle et dans les premières années du siècle suivant. Les ducs de Brabant favorisèrent le commerce par une protection eflicace, par des privilèges et des exemptions de péages. Le besoin de sécurité pour les transactions commerciales devint un des plus puissants stimulants pour les immunités de la bourgeoisie, et Tune des principales causes qui portèrent les bourgeois à faire préciser et consacrer leurs droits, sous la garantie du sceau de leur prince, dans les chartes communales. Bientôt la ville se trouva trop petite et, sous le règne du duc Henri I, les limites de la première enceinte furent reculées. Cette fois, on ne se borna plus à élever de simples ouvrages en terre : on construisit de solides murailles revêtues en pierre et flanquées de fortes tours. Ses fossés extérieurs, plus tard convertis en canaux et enfin voûtés pour servir de rues, nous permettent de suivre facilement le tracé de cette enceinte. Du Canal au sucre elle fut reculée au sud jusqu'au Canal S^-Jean , de là, par le Rempart des tailleurs de pierre, le Rempart du Lombard y la Rue du berceau, le Rempart S^^-Cathérine , elle rejoignait le Canal des Récollets, limite septentrionale de la première enceinte.
Par cet agrandissement se trouvèrent compris dans la ville l'église de Notre-Dame et son vaste cimetière, ainsi que le Sablon (Zand), compris entre le Canal au sucre et le Canal S^-Jean, où se trouve encore la rue de ce nom. Un diplôme de Henri I de l'an 1220 concède au chapitre un terrain situé au nord de l'église et désigné sous le nom de Fossatwn, et deux autres pièces de terre, pour y construire une maison con-
venluelle. Celte concession avait eu lieu à la condition que personne ny pourrait élever d'autres constructions; mais la population augmentant toujours, Henri III, par un diplôme de l'an 1240, permit d'y bâtir des maisons, moyennant le payement d'un cens, moitié au profit du chapitre, moitié à celui du Duc.
Rien ne prouve mieux, assurément, la prospérité d'Anvers au XIIP siècle et le rapide accroissement de la population que la nécessité où l'on se trouva, par trois fois, d'agrandir son enceinte. En 1259, les limites de la première ville furent reculées au nord du Canal aux charbons jusqu'au Canal S'-Pierre. Dès l'an 1250, Henri III, voulant témoigner aux Anversois sa reconnaissance pour un don volontaire de cent Peeters de Louvain, leur avait abandonné différents terrains désignés sous les noms de Hemeden , Opstallen et Hardenvort (0 ; mais cet agrandissement ne tarda pas à être reconnu insuffisant. En
(1) Tous ces noms semblent désigner des terrains vagues et incultes. Hemede est le même que le Heimde ou Heimade des Germains, le Haimoth des Gotlis , dont le Glossarium de Wacliter donne la signification suivante : « Le sol sur lequel s'est implantée une colonie. Il provient de Heirnen , demeurer ensemble. » Ainsi le Hemede Anversois serait le sol dont avait pris possession la colonie Anglo-Saxonne à laquelle Anvers doit son origine. Opstalle signifie , d'après Kiliaen , un lieu de dépôt [receptaculi] , peut-être le lieu où Ton déposait le bois , cette marchandise encombrante ne pouvant trouver place dans l'enceinte étroite de la ville. Marshall traduit le mot Hardenvort par «passage difficile,» de hard , dur, et vort , passage. Il est combattu par MM. Mertens et Torts, qui tirent ce mot de harde ou herde , troupeau, et du vieux mot vort ou vourt que Kiliaen traduit par Fadum , bas-fond. Hardenvort serait donc un pâturage marécageux. Ces noms , ainsi que ceux de Wildert, lieu sauvage, de Lisgat, fond plein de lis ou de joncs, de Driesland ou Driesch, terre en friche ou pâture, Warescimppen {Wariscapium], terrain communal, Kraeiioyk , champ des corbeaux, etc., qu'on rencontre dans les actes de ce temps , expriment bien l'étal inculte et sauvage des lieux qui au XIII^ siècle touchaient aux remparts de la ville et qui , depuis le troisième agrandissement, y furent incorporés.
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