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Histoire de la ville de Bruxelles

Délivrés d'un joug insupportable, les catholiques laissèrent éclater toute leur allégresse; ce qui leur fait surtout le plus grand honneur, ils n'usèrent point, envers leurs ennemis, de ces sanglantes représailles, qui, aux différentes phases de la fortune des partis, épouvantent souvent l'humanité. Le premier soin des commissaires du prince fut de rétablir l'exercice de la religion romaine, longtemps persécutée, et proscrite depuis quatreans. L'ancien doyen de Sainte-Gudule, Jean Ifauchin, devenu archevêque de Malincs, éprouvé par l'emprisonnement et l'exil, fut ramené en triomphe de Louvain (25 mars 1585) et reçu aux vives acclamations de ceux qui avaient admiré sa fermeté et plaint son infortune. Un nombreux cortège le conduisit à la maison de la fabrique de Sainlc-Gudulc, où son logement était préparé. Le lendemain, il Ht déterrer des églises et de leurs cimetières les calvinislesquiyavnicnlélc inhumés pendantque les sectaires occupaient la ville. L'avoeat fiscal Schuttcput et l'ancien bourgmestre Coninxloo, dont les restes avaient été déposés dans le cimetière de Sain le- Gudulc, en furent culcvés et on les enterra près «les murs de l'église '.

• De I'otter.

TOUf II.

Cette mesure ayant soulevé de violentes récriminations, le prélat répondit qu'elle était juste à l'égard d'hommes qui n'avaient pas plus respecté les restes mortels des saints et des évéques, que ceux des souverains du pays; les principes de la religion catholique romaine ne permettaient pas d'ailleurs que des hérétiques reposassent ù coté des fidèles Dès le 2 5 mars, l'archevêque commença des cérémonies expiatoires ; il alla d'abord visiter, accompagné d'un nombreux clergé, le sacrement de miracle qui, depuis près de six ans, était coché dans une maison de la petite rue des Chevaliers (rue des Fripiers) 2. Le 28 mars, le prélat bénit la collégiale, ainsi que son cimetière, et y consacra deux autels : un h Notre-Dame et l'autre à Sainte-Gudulc; il y chanta ensuite la messe au milieu d'un concours inouï de monde, et, le lendemain, il y administra le sacrement de la confirmation s. Les jours suivants, il réconcilia celles des églises dont l'état de délabrement n'exigeait pas une entière reconstruction, ou du moins une complète restauration. Les églises de la Chapelle, de Saint-Nicolas et des Récollets, par exemple, n'avaient plus que des murailles, celle du Béguinage devait être rebâtie. On vit alors rentrer en foule les religieux et les religieuses, qui avaient été chassés de leurs couvents, dont la plupart n'offraient plus que ruines et débris. Tout ce que les calvinistes avaient approprié à leur culte ou ù leur usage, fut rendu aux catholiques. L'école de Nazareth fut rétablie sur son ancien pied ; les ordonnances, publiées dans les dernières années, furent annulées et l'instruction y rentra dans ses errements primitifs. Grand nombre de ceux qui, par faiblesse ou par crainte, avaient fréquenté les prêches calvinistes, ou s'étaient montrés partisans des États, vinrent implorer leur absolution et leur pardon. Le clergé et le gouvernement eurent le bon esprit de ne pas se montrer difficiles dans l'octroi de ces grâces, en appréciant sans doute les hommes qui les implorèrent, et en ayant soin de se mettre eu garde contre toute nouvelle abjuration de leur part.

Pendant que le clergé se hâtait de prendre toutes les mesures propres au rétablissement de la religion catholique, Alexandre Farnèsc ne négligeait aucune de celles qui étaient nécessaires à l'administration. Le magistrat, le tribunal des pacificateurs, la gilde, la secrétairerie de la ville,

» Fofpkks. — « V. la troisième partie.

s C. Smet, bl. i08. — De Potter. — Fowexs.

toutes les places, étaient occupées par les calvinistes qui se trouvaient également a la tétc des métiers et des sections Le prince s'informa d'abord de personnes propres à remplir les fonctions de secrétaire et de pensionnaire, parce qu'il était de la plus haute importance d'investir de ces charges des hommes dévoués au nouvel ordre des choses. Les candidats qui lui furent présentés , furent , pour la place de pensionnaire, l'ancien secrétaire Martini, qui s'était retiré à Cologne ou à Liège , ne voulant pas prêter les mains aux excès qui se commettaient , et, pour celle de secrétaire, l'ancien secrétaire de Vandentympel , Guillaume Vorsthuys, Philippe Numan, George Vcrstrcpcn, et un fils de ce Jean de Gersmuetere que les nations avaient mis en accusation. En demandant l'avis du magistrat sur ces candidats, Farnèse le prévint que son intention était de pourvoir à ces places, sans préjudicicr aux droits de la commune pour l'avenir, parce qu'il ne voulait pas d'hommes contraires à la religion *. Le 4 avril, il institua directement un nouveau magistrat, en déclarant aussi que cette mesure ne porterait nulle atteinte aux privilèges de la ville et ne pourrait servir d'antécédent. Ce nouveau magistrat fut entièrement composé d'hommes connus par leur royalisme et leur attachement à la religion catholique; Jacques Tayc, sire deGoyck, qui avait été éliminé en 1 580, reçutl'office de bourgmestre des lignages3. Le 10, eut lieu la nomination des jurés des métiers; de Potier, qui nous a fourni de curieux renseignements sur cette époque, fut nommé juré des merciers. Le i 8, la couronne fut enlevée de la chambre des nations, et il leur fut interdit, comme avant les troubles, de donner leur avis sans avoir été invitées à le faire *. Le prince de Parme fit saisir les biens des habitants restés au service des insurgés, et le magistrat fut invité a prêter son concours au commissaire, Corneille Verhocvcn , chargé de l'enregistrement de ces biens. La ville, malgré les réclamations des trois membres, dut remettre au seigneur de Gocgnies son artillerie et toutes ses munitions. Le magistrat ayant demandé le retour des conseils royaux, dont l'absence portait un grand préjudice aux intérêts de la ville, il reçut une réponse favorable5. Farnèse ordonna que les archives

« De Potteb. — • Lettre datée de Beveren, le 30 mars. Arch. de la Chambre de» comptes de Brabant.

8 Archives de V Audience. — * De Potter, fol. 88.

8 Lettres du duc de Parme des lw, 7 et 16 avril. Archives de la Chambre des comptes de Brabant.

du Brabant, qui, jusque-là, avaient été conservées dans le château de Vilvorde, où elles n'étaient plus en sûreté, fussent transportées h Bruxelles et mises sous in direction de la chambre des comptes. Ces archives furent placées dans l'ancienne porte de Coudcnbcrg l.

Cependant les bienfaits de Tordre commençaient à se faire sentir ; le prix des denrées diminuait considérablement et la valeur des monnaies était en hausse 2. Le 2 juin, l'omraegang, qui n'était plus sorti depuis huit ans, fit le tour de la ville , sans pompe et sans ornements, accompagné seulement des serments et des bannières des métiers; le 20, la procession de la Fête-Dieu eut lieu avec la solennité accoutumée. Le clergé alla chercher processionncllement, le 4 5 juillet, le sacrement de miracle, qui était encore déposé dans la maison de Philippe Paulius, près des Madelonncttes, cl le reporta à Sainle-Gudulc, accompagné du magistrat, des doyens et huit de la draperie, des pacificateurs, des serments, des sections, des conseils et des ordres religieux

Après la reddition d'Anvers, succès qui fut fété pendant deux jours, Alexandre Farnèsc tourna ses armes contre les provinces du Nord ; mais arrêté bientôt par des obstacles de tous genres, il abandonna ses troupes dans l'ile de Bommcl, où les Hollandais, secondés par les pluies, les tenaient bloquées , et vint à Bruxelles. Il y fit, dans l'après-midi du 7 décembre, une entrée solennelle ; les bourgeois en armes le reçurent à la porte de la ville, et les rues qu'il traversa étaient ornées d'arbres et de tapisseries. Des théâtres avaient été dressés dans les carrefours, et, sur le marché, où les serments étaient rangés en bataille , on tira des pièces d'artifice s. Sa présence toutefois ne lui attira guère l'affection des habitants ; la ville, fortement endettée, dut entretenir sa garde, qui était composée d'une cornette de 120 cavaliers et de 36 archers, ce qui occasionna une dépense de 7,000 florins par mois. Aussi, lorsqu'il partit, le 15 mai 1 586, pour rejoindre son armée, qui, grâce à l'assistance des

1 M. Gachard, Notice aur la Cliambre des Compte».

* Le setier de grain descendit, le 5 avril, de 12 florins à Z fl. 5 ou 6 sous. Le poisson seul resta cher, parce que les arrivages par mer étaient rares et que les viviers des environs avaient été dépeuplés. Un hareng coûtait un blanc; toutefois il y avait une grande différence avec le temps du blocus où l'on payait un brochet 9 florins. Par contre, la valeur de l'argent haussa considérablement. De Potter.

* De Potter. — «Vax Meteren.

» De Potter. — Comptes de la fabrique de Sainlc-Gudule. — Dr. Wael. — DiNOTnos.

DE BRUXELLES. 5 habitants de Bois-le-Duc, était sortie du mauvais pas dans lequel il l'avait laissée, « y eut-il beaucoup de gens qui en furent contents »

En suite de la clause insérée dans la capitulation, Farnèse, qui était devenu duc de Parme par le décès de sa mère, signa, le 4 juillet 1586, un nouveau règlement pour l'administration de la ville. Ce règlement porte pour dispositions principales, que l'amraan sera appelé à toutes les délibérations du magistrat, dont les résolutions seront prises a la pluralité des voix ; que le large conseil ne se composera que de ceux qui auront été légitimement en office du magistrat, et selon les ordonnances et privilèges de la ville, en tels cas d'ancienneté accoutumés ; que le troisième membre ne pourra s'assembler que pour choses d'importance pro- |K)sées par le gouverneur général ou en suite d'une résolution du premier membre, d'accord avec l'amman, « afin que les bonnes gens de mes- » ticr, représentant les nations, ne soyentsans cause pregnante distraitz * de leurs ouvrages et proufits. » Par l'article 5 de cette ordonnance, étaient exclus de l'arrière -conseil des nations, tous ceux qui avaient été jurés ou doyens pendant les derniers troubles, et n'y étaient déclarés admissibles que ceux connus « les plus gens de bien, le mieux qualifiez, » et plus zéleux à la religion catholique apostolique romaine, au service » du roi et au bien de la ville. » Le même article porte que toutes les décisions, prises par les deux premiers membres et par quatre nations, ou par un membre et par cinq nations, emporteront résolution des trois membres, et ce, en conformité de l'art. 56 du règlement de 4 545 8.

Lors de la réconciliation de la ville, il avait été aussi convenu que « pour éviter la confusion et la honte que causait la vue des ruines « des lieux sacrés, » elle les ferait restaurer; mais il y avait encore trop de mécontents pour que cette mesure ne rencontrât pas de nombreuses difficultés. Aucune résolution n'aTait encore été prise à cet égard, lorsque le duc, irrité de ces retards, imposa h la ville le payement de 50,000 florins qu'il se réservait de répartir entre les établissements religieux qui avaient le plus souffert. Il décida, le i *2 avril 1 587, que cctle somme serait perçue sur les cinq patars payés par les personnes voyageant sur le canal, en laissant toutefois à l'hôpital Saint-Jean le droit qu'il retirait des barques. Ces 50,000 florins furent répartis de la manière suivante : au couvent de Sainte-Claire, t 5,000 ; à l'église

• De Potteh. — Vax Miteiie*. — « Plac. de Brahant, T. IV, |». 484. TOME il.

du Béguinage, I 5,000 ; à celle des Bécollcts, 10,000; à celle des Dominicains, 7,000. Le doyen de Saintc-Gudulc , Henri Desmurels, et le pléban Pierre Fabri, les conseillers de Brabant, Guillaume Vandernoot et DcWingcnc, chargés de la répartition des 5,000 florins restants (Si avril), en donnèrent 2,000 aux chartreux et 1 ,000 aux maîtres de la fabrique de Molcnbcck (15 septembre) !. L'église et le couvent des religieuses de Sainte-Claire ayant été entièrement démolis pour faire place aux fortifications, il fallut leur fournir un autre local : on supprima à cet effet la corporation des hiérony mites ou frères de la vie commune, qui pourtant s'était rendue recommandablc par de grands services. Les chartreux, qui avaient aussi vu leur église ruinée, supplièrent le duc de Parme d'ordonner au magistrat de leur donner un local convenable dans l'intérieur des murs ; mais, bien qu'ils comptassent sur l'influence de l'archevêque, ils essuyèrent un refus, et, après de nouvelles et infructueuses tentatives, ils achetèrent un terrain en face du moulin dit Dries- Molen, s'étendant entre la rue de Six-Jetons. la Senne, les remparts et un chemin presque désert alors et qui forme aujourd'hui la rue de Notrc- Dame-du-Sommeil. Us s'y bâtirent un couvent avec l'aide des militaires espagnols auprès desquels le père Pierre de Léon fitdes quêtes productives 2.

Vers cette époque, plusieurs congrégations, nées en Italie et en Espagne, cherchèrent à s'introduire à Bruxelles ; mais , malgré l'ardeur religieuse qui réagissait alors sur les esprits, elles rencontrèrent beaucoup d'obstacles, surtout de la part du magistrat. Tels furent les auguslins, qui avaient déjà, depuis près de trois siècles, une maison de frères terminâmes à Bruxelles, et qui se joignirent, en 1 589, à une petite communauté du tiers ordre, habitant au Fossé-aux-Loups, les capucins et les jésuites. Ceux-ci éprouvèrent d'autant plus de difficultés qu'ils s'étaient fait beaucoup d'ennemis; ils essayèrent d'abord, en 1 585, d'obtenir du magistrat une imposition d'un florin sur chaque brassin de bière afin de pouvoir bâtir une église 3 ; n'ayant pas réussi, ils lui demandèrent les biens des chartreux de Scheut qui n'étaient pas encore revenus, mais il leur fut répondu que ces religieux n'étaient pas morts *. L'apparition de

* Archives de la Chambre des comptes.

* DeWael,T. II.

5 Gvschicdcnissen van ttrusscl, mss. fol. I9i). L'auteur dit que la requête se trouvait chez le greffier de la cour féodale, Vandenbooui.

* Dt Wall, T. Il, p. 311.

DE BRUXELLES. 7 ces congrégations religieuses, ln réaction morale qui se manifestait généralement en faveur du catholicisme, imprimèrent aux mœurs une teinte plus sévère. Il fut défendu de chanter dans les rues 1 et de porter des ornements burlesques dans les processions 2. Les exécutions pour fait d'hérésie, rares à la vérité, n'avaient rien perdu de leur cruauté ; ainsi, le 1 9 juillet 1 389, ou selon d'autres 1 597, une servante nommée Anncke Van Hove, de la secte des anabaptistes, fut enterrée vive sous le gibet, à Ter Haercnhcyde-velt 3. Farnèse exclut les réformés de tout emploi et enjoignit à tous ceux d'entre eux quiavaient eu quelque maniement des deniers publics de rendre immédiatement leurs comptes4. Quelques membres des serments ayant tenu des propos qui pouvaient faire douter de leur attachement au catholicisme, un ordre du duc leur prescrivit de renouveler leur serment, et il fut défendu de recevoir des hérétiques dans ces corporations 5. Une procession solennelle du saint sacrement futinslituée en commémoration de la rentrée de la ville sous l'obéissance du roi, et, jusqu'en i 5 9 8, cette procession sortit, tous les ans, le troisième dimanche du mois de mars 6.

Bruxelles, ainsi que le pays entier, avait éprouvé trop de désastres pour pouvoir se relever promptement de l'état de décadence dans lequel elle était tombée. Les campagnes, comme les cités, avaient vu fuir leurs habitants; des bandes de loups, de nombreuses troupes de chiens, chassés par la faim, se ruaient quelquefois jusque sur les villes; aussi les champs laissés sans culture ne produisirent-ils que de faibles récoltes, et bientôt la disette apparut. A Bruxelles, en 1Î587, le sclicr de grain se vendait «le 4 2 à \ 8 florins ; le pain blanc coûtait 8 sous la livre, et le pain d'avoine 5 sous; on en pétrit pour les pauvres avec des fèves et des poix. On payait un cabillaud \ 2 florins ; une raie, 4 ; une huître, 5 sous. Beaucoup de malheureux se disputaient les bribes jetées dans les rues 7. L'insuffisance et la mauvaise qualité des aliments engendrèrent des maladies épidémiques, et l'on ne sait quel aurait été le terme du mal, si, l'année suivante, une abondante moisson n'était venue à temps en arrêter les

« Ord. du 2 août 1588. Groen correctic Bocck aux Archive» de la fille.

* Ord. du 30 mai 1589. Ibid.

s Van Meterc*. Les calvinistes ont placé celle femme dans leur martyrologe.

* Ord. du 4 juillet 1586. Arch. du Uoyaumv.

* Ëdits du31 juillet et du H septembre l.iUl . Archivesdc ln Chambre des complet. 6 Groen correctic Boeck. — ' Dk Pottkr. — Koitlns.

progrès D'un autre côté, les campagnes étaient ravagées par des bandes de gueux, qui , soutenus par les garnisons françaises des frontières, enlevaient aux portes des villes les voyageurs et les marchands qu'ils dépouillaient et rançonnaient. On vit les francs pillards (vrybuyter»), nom sous lequel on désignait généralement les troujies hollandaises , surprendre Vilvordc, piller Tirlcmont, dévaster les faubourgs d'Anvers, de Malincs, de Louvain, de Namur. Dans le temps même où le duc se trouvait à Bruxelles, Us enlevèrent ses chevaux à la porte de Coudenberg, et les marchands n'osaient plus sortir de la ville sans de fortes escortes 2. Pour préserver leurs biens de ces ravages, les nobles, les abbés payaient des contributions à ces audacieux partisans ; ainsi, en \ 591 cl en i 592, les chartreux rachetèrent de l'incendie leurs moulins et leurs hameaux, en leur payant 197 florins 3. Dans ces circonstances, les états de Brabant votèrent une taxe extraordinaire pour lever des troupes destinées à protéger les quartiers de Bruxelles et de Louvain en-deçà du Démcr, et, en 159i, ils accordèrent 45,000 florins, par mois, pour le même objet *. Il fut ordonné à tous les officiers du roi et des seigneurs de traquer, partout où ils le pourraient, « les pillards, voleurs, coureurs de nuit, etc., » et de se tenir en garde contre leurs criminelles tentatives. Il leur fut recommandé de fermer les chemins par des barrières , de prévenir de leur approche la garde la plus voisine ou le d rossa rd. et, à leur apparition, de sonner immédiatement le tocsin. II fut sévèrement défendu de les loger ou de leur donner asile 5. Une récompense de 300 florins fut promise à quiconque livrerait un chef de ces bandes 6. Dans l'intérieur de la ville, on prit également des mesures de précaution : une ordonnance enjoignit itérativement aux aubergistes de déclarer, tous les soirs à l'hôtel de ville, les noms de leurs hôtes. De concert avec le gouvernement, le magistrat décida de placer aux portes des commissaires spéciaux pour examiner les personnes qui entreraient en ville ou qui en sortiraient. II fut défendu de tenir des cabarets à deux cents pas des portes, et il fut interdit aux

» Le seller de grain descendit insensiblement à 8, 0, A, 3 florins, et 26 sons. De Potteb. — Foppess.

« De Potteh. — 5 De Wael. T. III. — Van Metebex.

* 30 mai 1500 et 15 novembre 1391. Plac. de Brabant, T. III, p. 318. » Ord. des 27 mai et 6 novembre 158G. (Jrocn corrcctic Boeck.

• De Wael, T. III, fol. H.

gardes d'y aller boire '. Le magistrat régla les mesures à prendre en cas d'attaque 2, et mit au guet, au point le plus élevé de chaque porte et de la Wollendries-toren, des hommes qui devaient arborer un drapeau blanc s'ils apercevaient de l'infanterie, et un drapeau rouge si c'étaient des cavaliers. Le gouverneur de la ville fut chargé d'indiquer les lieux de réunion en cas d'alarme 3, et les trois membres consentirent à recevoir en ville deux cornettes de cavalerie \

Alexandre Farnèse était venu cacher à Bruxelles la mauvaise humeur qu'il ressentait de ses échecs dans les entreprises contre Berg-op-Zoom et l'ile de Tholen. En 1589, il y assembla les états du IJainaut, de l'Artois, de la Flandre et du Brabant, pour leur demander des hommes et de l'argent, dont il avait besoin pour son expédition en France. Il fit lever le siège de Paris ; mais dans les Pays-Bas son astre palissait : les talents de Maurice de Nassau contre-balaiicaicnt la fortune du vainqueur d'Anvers, dont le caractère s'aigrit des défaites de ses généraux. Furieux de la prise de Brcda, il fit pendre, dans les bailles de la cour, les capitaines de quatre enseignes italiennes qui avaient refusé de combattre 5. Ayant appris que le duc était fortement sollicité de transférer ailleurs le siège du conseil de Brabant, le magistrat lui adressa une requête pour le prier de ne pas frapper Bruxelles de cette disgrâce, et lui représenter les inconvénients qu'il y aurait à ôter le siège de cette cour souveraine à une ville qui était depuis longtemps la résidence ordinaire des princes et de leurs gouverneurs généraux (10 mars 1588). De leur coté, les Louvanistes lui présentèrent un mémoire pour obtenir que ce tribunal , qui, pendant les troubles, avait provisoirement siégé

1 Ord. des 14 janvier et 29 mars 1589. Groen correctie Boeck. • 4 septembre 159t. Ibid.

» 24 février et 2 mars f 392. Archives de la Chambre des comptes de Brabant.

4 Le magistrat publia à cette occasion un règlement portant : l'que les habitants ne devaient pas loger les militaires sans billet; 2* que l'hôte pouvait retenir les chambres les plus belles et les plus commodes; 3* qu'il serait fourni un lit pour deux soldats et qu'on leur donnerait des draps propres tous les quinze jours; 4* qu'il se chargeait de fournir le chauffage des corps de garde; 3° qu'il lui était loisible de visiter, quand H le jugeait convenable, les maisons où seraient logés des soldats ; 6" qu'il lui serait remis de l'argent pour payer les soldats à raison de 22 sous par cavalier, et en outre, de deux sous par cavalier et quatre patars par fantassin, par jour de service. 10 décembre 1591. Ibid.

8 De Potter. — Vas Metere*.

dans leur ville, y fût placé définitivement en récompense du zèle et de la Gdélitédont ils avaient fait preuve. Mais Farnèsc. comprenant le danger des réactions, décida, le k21 juillet 1 5H9, qu'il ne serait apporté, pour le moment, aucun changement dans la résidence du conseil Comme cette cour souveraine se composait alors de membres qui étaient restes fidèles aux États et de ceux qui avaient siégé à Louvuin. et qu'elle était ainsi trop nombreuse, il fut résolu de la diviser en deux chambres et de ne plus faire de nomination avant qu'elle ne fut réduite à moins de seize conseillers 2.

Les États, convoqués de nouveau à Bruxelles, lui ayant accordé les subsides qu'il avait demandés. Farnèse était parti, le 1 6 novembre 1591, pour la France, avec 10,000 fantassins, 3,000 chevaux, 40 canons et 2,000 chariots. Ayant appris en route l'arrivée à Bruxelles d'envoyés impériaux (5 décembre), qui venaient essayer de mettre finaux désastres de cette interminable guerre, il y revint en poste. Ils lui exposèrent leurs commissions devant le conseil d'état ; mais cette démarche, comme on pouvait du reste s'y attendre, n'eut aucun succès, et le duc quitta Bruxelles, le 13 décembre, pour rejoindre son armée. Avant son départ,

11 avait, suivant les ordres du roi, confié le gouvernement général des provinces au comte Pierre-Ernest de Mansfeld 3. Après une brillante campagne, Parme revint à Bruxelles (juin 1592), qu'il quitta bientôt pour aller prendre les eaux à Spa, où il resta jusqu'au commencement d'octobre. Bctiré dans la partie du palais qui donnait sur le parc, il voyait peu de monde et méditait, disait-on, un nouveau plan de campagne contre Henri IV. Depuis quelque temps l'attention publique était occupée par de vives contestations qui s'étaient élevées entre le conseil des finances et la chambre des comptes à l'occasion des dilapidations que celle-ci avait découvertes. Le 1 5 octobre, un ordre du roi enjoignit au seigneur de Champagny, chef des finances . de quitter Bruxelles dans

« Registres aux résolutions dti souverain conseil de Brabant, n°* 24-25, t° 15; n* 33. P 21; n" 41, P' 25, il. En retour le magistrat vola au prince le don d'une somme de 6 ou 7,000 florins, 29 mars et 21 octobre. Archives de la Fille.

* De Blete.

Har-ecs. — Vas Meteke*.— De Potter.— Mansfeld reçut de la ville un buffet en argent de la valeur de 2000 florins (Résolution du 14 novembre 1390), une somme de 2000 florins (Id. du 31 décembre 1391) et une autre de 1000 florins (5 février 1394). Cette dernièiv, en remerciement de ce que, pendant plusieurs année», il avait exempté la ville de garnison. Archives d« la Ville.

les huit jours , et les Pays-Bas dans les dix jours suivants. Chasscy, commis ou conseiller des finances, qui avait fait rapidement une brillante fortune, fut arrêté et emprisonné, ainsi que quelques autres de ses collègues *.

Ruinés par une guerre qui était étrangère au pays, voyant les campagnes incessamment ravagées par les courses des Hollandais dont Farnèse ne semblait plus s'occuper, préoccupé qu'il était de ses projets sur la France, les états des provinces se plaignirent au roi de cet état de choses et demandèrent instamment la paix. Philippe envoya aux Pays- Bas pour examiner de plus près leur situation et pour contrôler sans doute la conduite du duc, don Pedro Manriquez de Toledo, comte de . Fuentes, qui arriva a Bruxelles le 4 décembre. Parme en était parti le 9 novembre , pour assiéger Saint-Quentin. Son entreprise n'ayant pas réussi, il se retira à Arras, où il fut attaqué d'une maladie qui l'emporte dans la nuit du 5 au 4 décembre. 11 laissa la réputation d'un grand capitaine et d'un politique habile. On lui attribua l'intention de se créer, à l'aide de ses troupes italiennes, une souveraineté indépendante dans les Pays-Bas, projet qu'eussent favorisé, disait-on, les puissances jalouses de l'Espagne; il resta toutefois fidèle au roi, soit par loyauté, soit par crainte de voir saisir ses états d'Italie. Quoi qu'il en soit, sa mort singulière éveilla bien des soupçons et donna lieu à d'étranges rapprochements 2. Ses restes, ramenés à Bruxelles par le comte de Barbançon, furent placés momentanément dans la chapelle ducale où on lui fit de magnifiques funérailles 3. Incessamment appelé dans les camps, Alexandre Farnèse ne put résider longtemps a Bruxelles, mais il y fit de fréquents séjours. Il avait même acheté un beau jardin dans la rue de Six-Jctons , où il allait se reposer des fatigues de la guerre et des soucis du gouvernement. En 1588, il fit aussi bâtir, au Sablon, un nouveau jeu de paume sur un terrain appartenant à l'abbaye de Coudcnberg 4.

Fuentes remit au conseil d'état des lettres du roi qui, en cas de décès du duc de Parme et en attendant l'arrivée d'un prince du sang, conféraient le gouvernement général au comte de Mansfeld. Mats les instructions secrètes de Fuentes ne laissaient au comte qu'une apparente autorité, et la mésintelligence, qui éclate bientôt entre eux, fut sur le point

' Van Mctekk*. — Har^os. — * Van Metcre*. — ■> Huleus. * Voy. la troisième partie.

de plonger le pays dans de nouveaux troubles. Déjà les partis se dessinaient, déjà les provinces wallonnes, qui avaient le plus a souffrir de la guerre contre la France , manifestaient des dispositions menaçantes , lorsque Philippe II nomma au gouvernement des Pays-Bas son cousin l'archiduc Ernest, frère de l'empereur Rodolphe. Ce prince arriva dans le Luxembourg, le 17 janvier 1594, et, le 30, il fit son entrée à Bruxelles ; il était accompagné de l'électeur de Cologne, du marquis de Bade et de quinze cents seigneurs belges et étrangers. Les serments, les métiers, plus de trois mille bourgeois armés, une foule de peuple allèrent à sa rencontre sur la route de Louvain. Dans toutes les rues que devait traverser le cortège, les habitants avaient élevé des arcs de triomphe sur lesquels étaient représentés les empereurs de la maison d'Autriche, et des théâtres où étaient jouées des pièces qui tontes exprimaient le désir et le besoin de la paix. Les fêtes durèrent pendant plusieurs jours et, le 24 février, il y eut un grand tournoi dans les bailles de la cour; Ernest, Mansfeld et d'autres seigneurs y joutèrent aux applaudissements de la multitude l.

Le désir de la paix était alors dans tous les cœurs, et les Belges voulaient qu'on renonçât à une guerre qui ruinait leur pays et épuisait la monarchie. Les ministres espagnols au contraire persistaient dans leur politique désastreuse ; ce n'était plus dans l'intérêt de la ligue qu'ils voulaient agir, et ils avaient décidé Philippe à poursuivre la guerre pour son propre compte, espérant tout au moins reconquérir la Bourgogne et la Picardie, ou d'autres provinces limitrophes. Le duc de Mayenne, qui était venu à Bruxelles, dans les premiers jours de mai, avec une suite de soixante chevaux, y fut reçu avec les plus grands honneurs; mais lorsqu'il exposa ses vues, il trouva l'archiduc, que dominaient déjà le comte de

• Descriplio et erpticatio pegmatum, arcuum et spectaatlorum quœ Bruxellœexhibitafuere tub advetUum S. princ. Ernest t. Brux., in-fol., 1594. — Ettzinger. — Van Loon,T. I, p. 435. — De Wael. — Brusscltche Ecrtriumphen — Le magistrat donna, en 1598, à la Chartreuse, un des portiques et quelques colonnes qui avaient servi à cette entrée et qui orneront le maître-autel de l'église de ce couvent. De Wael, T III, p. 91. Les ornements de l'entreo d'Ernest furent disposes d'après les plans de Philippe Numan, greffier de la ville; il en rédigea une relation en latin et reçut du magistrat 600 florins. L'imprimeur Jean Mouimaert, qui imprima la relation, ornée de cinq planches gravées sur cuivre, reçut 300 florins, et Jossc Momper, qui avait fait le dessin des planches, eut 30 livres de Flandre. Résolutions du 15 juin et du 9 juillet 1594. Archive» de la Ville.

Fueutes et les autres conseillers espagnols, résolu à n'envisager désormais que les intérêts de la cour de Madrid. 11 fut même question de le retenir prisonnier à Bruxelles; mais Ernest s'opposa à cette perfidie et le duc alla rejoindre le comte de Mansfeld qui était déjà entré en Picardie L'influence qu'exerçaient sur l'archiduc, Fuentes, le duc de Férta et don Kticnoe d'Ivarra, qui avaient pris une part très-active aux aûaires de la France, d'où Henri IV avait expulsé les deux derniers, indisposèrent bientôt contre lui ceux-mémes qui s'étaient montrés le plus dévoués à Philippe; les provinces wallonnes furent celles qui réclamèrent le plus vivement le renvoi des étrangers qu'elles accusaient de tous les maux du pays s. Les succès rapides de Maurice de Nassau, la déclaration de guerre de Henri IV achevèrent de mécontenter les esprits , et Ernest ayant convoqué les états généraux à Bruxelles (janvier 1 595), il n'y eut qu'une voix pour demander la paix. La position de l'archiduc devenait fort embarrassante, lorsque la mort l'enleva dans la nuit du 20 au 21 février 1595. Son corps fut provisoirement déposé dans une chapelle de l'église de Coudenbcrg, d'où l'archiduc Albert le fit transférer, le 1 5 mars 1 600, dans l'église de Sainte-Gudule *. Juste- Lipse composa l'épi taphe de ce prince dont on voit encore le mausolée dans cette dernière église *.

Avant de mourir, l'archiduc avait désigné le comte de Fuentes pour le remplacer provisoirement sous la réserve de l'agrcation du roi, et celui-ci confirma cette disposition 5 en attendant l'arrivée de l'archiduc Albert, qu'il appela à succéder à son frère Ernest 6. Par un manifeste daté de Bruxelles , Philippe répondit, le 1 7 mars, à la déclaration de guerre de Henri IV, protestant qu'il allait combattre non la France, mais le prince de Béarn. Les brillants avantages que Fuentes remporta sur les Français, calmèrent pour un instant le mécontentement des provinces, et, à son retour à Bruxelles, après la prise de Cambrai, les habitants le reçurent en triomphe et lui prodiguèrent les plus grands honneurs. Mais

« D'Avila. — * DeWael,T. III, fol 51 . — Vajc Mete&en.

* Les vigiles se firent le 10 et les obsèques le 11. Archiv. de Saintc-Cudule.

* L'épilaphc et la lettre d'envoi sont en original dans les Archives de la seerctairerie d'état cf Allemagne et du Nord, cari, intitulé : Règne d'Auieut, 1600.

6 Registres aux résolutions du souverain conseil de Brabant, fol. 46.

8 Albert était le sixième fils de l'empereur Maximilien II. Destiné à l'église et nommé cardinal à l'âge de 18 ans, il avait été appelé, en 1578, à la vice-royauté du Portugal. En 1594, il reçut la coadjutorerie de l'archevêché de Tolède; mais quoique cardinal et archevêque, il ne fut jamais ordonné prêtre.

la misère publique détruisit bientôt ce prestige de gloire passagère, et les bruxellois furent les premiers à exprimer leurs sentiments en refusant énergiquement de recevoir dans leur ville deux mille Espagnols que* le comte voulait y introduire \ L'intérim de Fucntes ne fut pas de longue durée; le \ \ février 15U6, entre trois et quatre heures du soir, l'archiduc Albert fit son entrée à Bruxelles, amenant avec lui deux régiments espagnols et un régiment italien. Ernest de Bavière, électeur de Cologne et evéque de Liège, le comte de Fuentcs, le duc de Pustrono, la principale noblesse du pays, formaient son cortège. Il avait avec lui le fils aine du prince d'Orange, depuis trente ans prisonnier en Espagne, et apportait deux millions de ducats en lingots. La réception de ce prince fut pompeuse et magnifique ; il fut escorté par les serments, les sections, les mairies de Grimberghe et de Gaesbcek. On remarquait dans le cortège un vaisseau placé sur des roulettes, et marchant à voiles déployées et h force de rames. Les rhéloriciens jouèrent une pièce de circonstance sur la grand'plaee. On avait élevé au marché aux Herbes une belle galerie, et, devant le palais, où les États attendaient l'archiduc, il y avait un portique orné de statues , d'emblèmes et d'inscriptions. Les fêtes durèrent trois jours 2.

Albert ne resta pas longtemps à Bruxelles , pressé qu'il était d'aller prendre le commandement de l'armée; mais il y revint après sa brillante campagne de i SUC cl y passa le restant de l'hiver. L'année suivante, les trois membres lui accordèrent 60,000 florins à 20 patars, pour l'aider à payer sa gendarmerie. Par contre, ils obtinrent un acte qui approuvait un règlement du 1 5 novembre 1575, restreignant les exemptions d'impôts, et une prolongation, pendant vingt-quatre années, de leur franchise de ton lieux dans les Pays-Bas 3.

Le départ de Fucntes et de quelques autres conseillers espagnols, et les succès dus à la bravoure du cardinal, relevèrent les espérances des Belges ; mais souvent trompes dans leur attente, beaucoup se défiaient encore du présent et craignaient pour l'avenir, lorsqu'on apprit que Philippe II, à la fin de sa carrière, avait résolu de donner aux Pays-Bas « le plus grand bien qui puisse advenir à un

' Va* Meteaen.

* ErrzixcEiu continualio. — De Potteh. — Brut». Eertriumphen. 5 La concession royale est du 7, les votes des trois membres des S, il, M cl tîi mars 1597. Archives tic la Ville.

DE BRUXELLES. 15 » pays, celui de se voir gouverné par Pœil et en présence de son » prince et seigneur naturel. » Sa fille, l'infante Isabelle-Clairc-Eugénic, . allait apporter en dot à l'archiduc la souveraineté des Pays-Bas et de la Bourgogne Dans le même temps, la cour de Madrid, pressée par les plaintes des Belges et surtout par les récriminations des provinces wallonnes qui demandaient impérieusement la paix, se résolut à traiter avec Henri IV. La paix de Vervins, conclue avec la France le 2 mai f îi 98, Tut proclamée, le 7 juin, à la bretèque de l'hôtel de ville, et elle fut accueillie avec des transports de joie. Pendant trois jours. « toutes les » sections, les rues, les ruelles » fêtèrent cet heureux événement qui fut célébré sur la grand'place par les chambres de rhétorique. Le 23 juillet, Biron, Pompone de Bcllièvre et Sillcry, ambassadeurs de Henri IV qui avait juré devant les envoyés de Philippe d'observer ce traité, arrivèrent à Bruxelles pour recevoir le même serment de l'archiduc. Cette cérémonie eut lieu, deux jours après, dans l'église de Sainte-Gudule, où se trouvaient encore tendues les tapisseries de la kermesse. Les envoyés français reçurent à Bruxelles les honneurs qui avaient été rendus à Paris aux ambassadeurs espagnols ; ils furent, comme ceuxci, comblés de riches et magnifiques présents 2.

L'infante Isabelle s'était empressée d'envoyer à l'archiduc une ample procuration pour l'autoriser « pleinement et irrévocablement h prendre, >» accepter et retenir, au nom de leur souveraine, l'entière, réelle et >• pleine possession des Pays-Bas et comtés de Bourgogne et de Charo- » lais, et à faire tout ce qu'elle pourrait faire elle-même y étant en n propre personne 3. » Les états généraux furent convoqués à Bruxelles, le \ li août 1598, afin de recevoir communication de l'acte de cession des Pays-Bas à l'infante. Après quelques jours, passés h vérifier les pouvoirs qui leur étaient accordés et à répondre a quelques-unes de leurs réclamations, l'archiduc réunit les députes, au nombre de cent cinquantedeux, dans la grande salle du palais, le samedi 25 août, entre deux et trois heures de relevée. La salle avait été ornée des riches tapisseries de l'ordre de la Toison d'Or, représentant l'histoire de Cédéon. Des barrières, garnies de drap rouge , contenaient les nombreux spectateurs

* L'acte par lequel ce bel apanage fui constitué en faveur de ces princes, fut signé à Madrid le 6 mai 1508. M. Gachard. Documenté inédits, tic , T. I, p. 570 et suiv.

• Dk PotteR. — De Nésy, Mcm. hitt. et pol. sur tes Pays- Uns autrichiens, — Foppe>s. — * Archives de l'Audience, cart. 1501», n° 22.

accourus pour assister & cette solennité. Les députés ayant pris place, Albert parut, précédé par le roi d'armes. Toison d'Or, et par quatre hérauts, et suivi des chevaliers de l'ordre de la Toison d'Or, des gouverneurs des provinces, des membres du conseil du gouvernement. Il prit place sous un dais et invita sa suite à s'asseoir ; le roi d'armes fît ensuite, de sa part, la même invitation aux députés des États, et le président Richardol informa l'assemblée des motifs de sa réunion. Après lui, le pensionnaire des états de Brabant, Philippe Macs, prononça un long discours dans lequel il remercia le roi de ses efforts pour assurer le bonheur du pays, et finit en exprimant les regrets que sa décision faisait éprouver à ses peuples, regrets qui ne pouvaient être atténués que par les espérances fondées sur le caractère des princes appelés à les gouverner. L'audicncicr lut les lettres de donation et de transport, celles de l'agréation du prince, de l'acceptation faite par l'infante, ainsi que la procuration donnée à l'archiduc pour prendre, en son nom, possession du pays, jurer devant les États et recevoir leurs serments. Alors le greffier des états de Brabant ayant fait lecture de ia Joyeuse Entrée et des autres privilèges de la province, l'archiduc prêta, sur l'évangile, le serment dont l'audiencier lui lut la formule. Puis les états de Brabant prêtèrent également, sur les livres saints, le serment voulu par la constitution, et, saluant le prince dont ils baisèrent la main, ils retournèrent à leurs places au bruit des fanfares. Les députés des autres provinces, appelés par le roi d'armes, vinrent tour à tour prêter serment, conduits par leurs gouverneurs respectifs. Le président Richardot ayant remercié les États au nom du prince, en les assurant des bienveillantes intentions des archiducs qui n'avaient rien de plus h cœur que la paix et le bonheur du pays, le premier héraut d'armes vint, de la part d'Albert, inviter les députés à assister au dîner qui leur serait donné, le lendemain, dans la même salle. Ce dîner fut splendidc, mais on remarqua que l'archiduc, par cette étiquette que lui reprochèrent les Belges, dîna seul sous un dais. Des fêtes publiques furent données au peuple. Le 24, une procession générale, dans laquelle on porta le sacrement de miracle, sortit de l'église de Sainte-Gudule pour demander à Dieu qu'il répandit ses bénédictions sur les nouveaux souv erains de la Belgique \

1 Relation des particularités et cérémonies, etc. — Documents inédits concernant r histoire de la Belgique, T. \, p. 432 et suiv.

DE BRUXELLES. 17 Le 1 4 septembre suivant, après avoir rerais le gouvernement du pays au cardinal André d'Autriche, évéque de Constance, Albert partit pour aller épouser l'infante. En passant par Hal il y déposa, le même jour, sur l'autel de la Vierge, son chapeau et les autres insignes du cardinalat. La cérémonie des épousailles eut lieu à Valence, le 18 avril 1599, et les princes quittèrent aussitôt l'Espagne pour se rendre dans leurs états. Philippe II était mort le 13 septembre 1598. à l'âge de 72 ans. Ses funérailles furent célébrées, avec grande pompe, dans l'église de Sainte- Gudule, le 50 et le 3 1 octobre *. L'évéque de Namur y prononça l'oraison funèbre de ce prince, qui épuisa l'or et le sang de ses peuples pour des projets funestes, dont la réussite l'eût rendu le fléau de l'Europe.

Les archiducs, nom sous lequel l'histoire désigne les nouveaux souverains de la Belgique, furent reçus à Nivelles par les états de Brabant et complimentes par Philippe Maes. De là, ils se rendirent a liai où les attendaient les états du Hainaut, et où le cardinal André se démit de ses fonctions; ils vinrent ensuite à la Cambre et y restèrent jusqu'à ce que les préparatifs qu'on faisait à Bruxelles fussent achevés *. Le 23 août, le magistrat avait publié une ordonnance réglant les mesures à prendre pour l'entrée des princes; elle enjoignait d'orner de tapisseries et de verdure les rues qu'ils devaient traverser , la porte de Louvain, la Trcurenborch, la rue d'Assaut, la longue rue des Chevaliers, le quai à la Tourbe, etc. ; des prix consistant en un certain nombre d'agneaux et de pots de vin, Turent offerts aux métiers, aux serments et aux sections 3. Les archiducs firent leur entrée solennelle, le 5 septembre 1 599 4, par la porte de Louvain. Le magistrat en robe de satin rouge, les sections, les serments qui avaient pris les couleurs de l'infante *, les doyens ou jurés des corps de métier, portant des torches allumées, allèrent les recevoir au milieu d'un concours immense de peuple.

' Les frais de ces funérailles s'élevèrent à 37,566 florins 16 sons. Volume sur papier contenant un état des dépenses faites à celte occasion, n° 1 17, aux Archives du Royaume. — Théâtre funèbre, Bruxelles, in-18, 1622. — Certaine relation det obsèques fait* à Philippe II de ce nom,à Bruxelles, ensemble l'oraison funèbre de V évéque de IS'amur. Bruxelles, 1599.

* BocHtus, Uistorica narratio profectus Alberti et Isabellœ.

5 Blauw Correctie Bocck aux Archives de la fille.

4 Bentivoglio dit le 6, mais c'est une erreur.

» Rouge, blanc et bleu. Ils portaient en cette occasion des vestes blanches, des culottes bleues et des bas rouges. De Pottek. — Foppexs.

Us furent conduits d'abord à l'église de Sainte-Cudule, où les attendaient l'archevêque de Malincs et le clergé, et y jurèrent de faire respecter et de maintenir les droits, privilèges, règlements, possessions et libertés de la collégiale et des autres églises de Bruxelles et de son territoire, comme l'avaient fait leurs prédécesseurs \ Ensuite, après avoir entendu chanter le Te Deum, ils se rendirent au palais en passant par le marché dont toutes les maisons, ainsi que l'hôtel de ville, étaient garnies de tapisseries et de banderoles. On rapporte que le cheval de l'infante avait une selle ornée de diamants et de rubis évalués à 200,000 florins. Le magistrat donna aux archiducs un magnifique service d'argenterie. Les fêtes, les feux de joie, les illuminations durèrent pendant trois jours, et les malheurs du temps parurent pour un instant complètement oubliés 2. Sur la médaille qui fut frappée à cette occasion, on voit les princes sur un char de triomphe éclairé par le soleil et traîné par quatre chevaux ; ils tiennent des branches d'olivier à la main. La légende porte : Dabit expectata tueri; au revers se trouve l'archange terrassant le diable avec cette devise : Calculi civitatis Bruxell. 3. Les archiducs, qui s'étaient rendus, le 24 novembre, à Louvain pour s'y faire reconnaître souverains du Brabant, revinrent, le 30, à Bruxelles, où ils prêtèrent et reçurent à l'hôtel de ville les serments requis. Une collation, principalement composée de sucreries, leur fut offerte dans la belle cliainbre*, et Albert créa chevaliers llenri de Dongelbcrg, Gilles deBusleyden, Philippe TSerclaes et Antoine de Locquenghien 5. *

Après s'être fait inaugurer dans les autres provinces, les archiducs se fixèrent a Bruxelles qui avait été la résidence favorite de leurs aïeux. Les états généraux y furent convoqués, en 1 G00, pour délibérer sur les moyens de remédier aux maux qui avaient affligé le pays. Les points principaux soumis à la discussion de cette assemblée, étaient relatifs à l'exercice de la religion catholique, à la révision des lois, aux mesures propres à relever le commerce et l'industrie, et aux subsides nécessaires pour continuer lu

' Archives de Sainte-Gudulc. — Sanderus, Chor. sacra Brab.

* BocHics, Historica narratio profeetus Alberti et IsabeUœ. — Bentivoclio, Liv. XXI. — Bruss. Eertriumphen. — Foppems.

» Vax Look, T. !, p. 521. Ce fut encore Philippe Numan qui dirigea les préparatifs de celte entrée; il reçut de ce chef 600 florins. Résolution du 27 janvier 1600. Archires de la Ville.

* Ibid.

* Brus* Eertriumphen.

DR BRUXELLES. 19 guerre contre les provinces du Nord. Cette session , une des plus longues dont nos annales fassent mention, dura au delà d'une année. Pendant que les députes des provinces délibéraient sur les bases à donner h l'administration civile, militaire et financière du pays, les archiducs quittèrent Bruxelles (tour voler à la défense de la Flandre envahie par Maurice de Nassau. Après la bataille de Nieuport (2 juillet 1600), Albert y revint vaincu et blessé rallier les débris de son armée et se préparer à rentrer en campagne.

En \ 602, le pape Clément VIII, à la demande des archiducs, ordonna que le grand jubilé séculaire, qui avait été célébré à Rome vers la fin de \ 600, le serait a Bruxelles, et il désigna à cet effet l'église de Saintc- Gudule ; cette fête y attira une multitude d'étrangers *. L'année suivante, cette ville fut en proie à une maladie contagieuse qui , dans le seul couvent des carmes, enleva cinq religieux *.

Pendant plusieurs années les opérations militaires se prolongèrent sans succès marquant d'aucun côté ; aussi des négociations furent-elles enfin ouvertes et, après de longs efforts, une trêve de douze ans fut conclue entre les archiducs et la république des Provinces-Unies (9 avril \ 609). Mais le pays était à peine rentré dans le repos qu'un incident particulier faillit rallumer la guerre avec la France. Le prince de Condé, qui avait fui ce royaume pour soustraire sa femme. Marguerite de Montmorency, aux poursuites de Henri IV, avait vainement demandé aux archiducs l'autorisation de se retirer dans leurs états ; mais cédant aux instances du marquis Spinola et de quelques autres nobles ennemis du monarque français, ces princes changèrent de résolution, et Condé arriva a Bruxelles dans les derniers jours de décembre i 609. Il descendit à l'hôtel d'Orange, où sa femme l'avait précédé, et alla ensuite saluer les archiducs. Enflammé par la passion et mécontent de voir un prince du sang résider à une cour qu'il pouvait considérer comme ennemie, Henri IV envoya le marquis de Cœuvre réclamer la princesse. Ayant échoué auprès des archiducs, cet agent recourut à d'autres moyens et il n'eut guère de peine à gagner à ses vues Marguerite de Montmorency qui, jeune et enjouée, ne pouvait s'habituer à la sévère étiquette de la cour de Bruxelles. Il fut convenu qu'elle se laisserait enlever, et toutes les mesures avaient clé

• Va* Meerkeek, Hittoire dv» Carmt *.

promptemcnt prises, j>arec que les archiducs avaient résolu de faire loger la princesse au palais, lorsque la trame fut découverte à Condé (1 3 janvier 1 01 0). Il y eut une scène des plus violentes entre lui, la princesse et le marquis de Cœuvre, scène qu'interrompit l'arrivée de gardes envoyés par Albert et de 500 bourgeois, que le prince d'Orange avait demandés aux magistrats. Ils entrèrent à grand bruit dans l'hôtel d'Orange, devant lequel une foule nombreuse s'était amassée, curieuse de voir la fin de cette affaire qu'elle ne comprenait pas et sur laquelle on bâtissait mille conjectures ; entre autres, le bruit courut que le roi de France était aux portes et venait lui-même chercher sa parente. Marguerite de Montmorency alla loger au palais où elle mena une triste vie, pendant que Condé se rendit en Italie et en Espagne ; peu de temps après, Henri IV périt assassiné par Ravaillac '.

Les coutumes particulières des provinces, des villes et de quelques villages, étant une source de confusion et d'embarras, Albert et Isabelle résolurent, en 1611, de donnera leurs états un code uniforme et nommèrent une commission chargée de leur présenter un travail sur cet objet. Elle s'assembla à Bruxelles et une messe du Saint-Esprit fut célébrée dans l'église du Sablon pour invoquer les lumières du ciel; mais des difficultés insurmontables apparurent bientôt et la commission, qui n'avait tenu que quatre séances, fut dissoute après avoir rédigé les quarante-sept articles de VÊdit perpétuel *.

L'amman Jean-François Yandcr Ec, Engelbcrt de Kavenschot, échevin, et Adrien Van Asbrocck , clerc d'office, ayant fait arrêter et mettre a la question un bourgeois, nommé Louis de Mays, sans préalable sentence des échevins (30 janvier 1010), cette infraction aux privilèges et à la Joyeuse Entrée causa une vive irritation dans la ville. Appelées à voter l'aide ordinaire, les nations se répandirent en plaintes à ce sujet et exigèrent que l'amman, l'échcvin et le clerc fissent amende honorable. L'amman répliqua qu'il leur était interdit de s'occuper de pareille réclamation en une assemblée tenue pour traiter des affaires du prince, et, se fondant sur le règlement de 1 545, il les poursuivit de ce chef. Les nations s'adressèrent alors aux archiducs qui répondirent qu'ils voulaient que leurs privilèges fussent respectés, les assurant que la con-

• Bentivoclio, Relation de la fuite du prince de Condé. -~ Vas Meteren. 1 Foppkss.

Dli BRUXELLES. , 21

duitc de l'amman leur avait causé beaucoup de déplaisir et qu'il serait fait droit a leurs réclamations. « Voyant que plusieurs difficultés et » desbats pourroient en suivre en ladite ville et voulant retrancher » toute occasion de noise et desbat, » ces princes écrivirent à l'amman, aux bourgmestres et aux échevins « pour leur faire entendre combien « ce mésentendu leur déplaisoit, » et les inviter a ne rien négliger pour l'assoupir. Ils ordonnèrent à l'amman de se désister de sa poursuite, ajoutant que « pour bons respects, ils lui passoient et aux aultres

- deux pour ceste fois benignement l'exccs de ladite question dont ils » étoient chargez. » Mais les nations ne se contentèrent pas de cette satisfaction, et, pour éviter des troubles, les archiducs donnèrent, le 9 juin 1C10, une déclaration publique par laquelle ils disaient « qu'il* » consentaient à pardonner pour cette fois à l'amman et aux deux autres

- le faict de ladite question, et pour mettre les bourgeois tant plus en » repos et les encourager de s'employer en leur service, comme ils » avoient fait du passé, ils avoient confirmé et ratifié, confirmoient et » ralifioient tous leurs droits, coutumes et privilèges, sans rien excepter » ni réserver, et que s'ils avoient encore h se plaindre d'infraction à leurs » droits et privilèges, ils accueilleraient toujours bien leurs plaintes '. » Les états de Brabant réclamèrent aussi contre les infractions aux privilèges qui se comme liaient fréquemment ; ils étaient mécontents surtout de l'établissement d'un fiscal extraordinaire et de la manière inusitée dont le procureur général procédait à l'enquête des causes criminelles (1 6! 2) J.

Depuis fort longtemps la ville sollicitait la franchise du logement des militaires et des courtisans3 qui constituait la plus lourde de ses charges. Faisant droit enfin à ses instantes réclamations , les archiducs , par un octroi du 27 janvier 1til4, déclarèrent qu'à l'avenir tous les habitants de la ville et de sa franchise auraient la libre disposition de leurs maisons et de leurs meubles, et ne seraient plus tenus d'héberger les évêques, les prélats ou autres ecclésiastiques, ni les chevaliers de la Toison d'Or, ni les princes, les ambassadeurs, les gouverneurs, ni les colonels, les capi-

1 Registres du pensionnaire Tax aux Archive» de la Ville, ad ann. 1665, fol. 211.

- Pièces concernant l'amtnanie de Bruxelles, mss. de la Bibl. de Bourgogne. « Archives de i Audience, carton 137o.

* On sait que jusque dans le xvui' siècle on désignait par le nom de courtisans les personnes appartenant à la cour.

n HISTOIRE

laines, les soldats, etc., de quelque nation, qualité ou condition qu'ils fussent. Ils ajoutèrent que si le gouvernement se voyait dans la nécessité d'augmenter la garnison, il ferait construire des baraques à ses frais La ville, de son côté, s'engagea à payer annuellement au souverain 25,000 florins du llhin provenants de revenus spéciaux 2 ; pour remplir cette condition, les trois membres votèrent, le 2 1 juin, un impôt de 2 5 sons sur chaque brassin de bière dans la ville et sa franchise, et assignèrent en outre au payement de cette somme le soixantième de tous les biens et rentes vendus devant le magistrat, la chambre des tonlicux et les petites cours 3. En vertu d'un octroi du 3 1 janvier 1615, personne ne pouvait être excepté du payement de ces impôts *.

Les archiducs assistaient d'ordinaire à l'ommcgang et au tir du grand serment ; mais tandis qu'Isabelle, à l'exemple de l'empereur son illustre aïeul, prenait plaisir a se mêler aux jeux du peuple et ne dédaignait pas de tirer l'oiseau, Albert, toujours retranché dans sa gravité espagnole, faisait simplement acte de présence, se réservant entièrement pour les cérémonies religieuses, et devenu goutteux il se contentait de voir défiler le cortège, d'une maison située sur le cimetière du Sablon. Le 1 5 mai 1 G 1 5 fut pour Bruxelles un grand jour de fête ; Isabelle venait d'abattre l'oiseau du grand serment placé sur l'église du Sablon. Menée en triomphe au maitre-autel, die fut décorée, par le chapelain, du baudrier, emblème de sa dignité , et conduite ensuite a la Maison du Roi, aux applaudissements de la multitude. 11 y eut fête pendant trois jours \ L'infante donna aux cent tireurs gagés du serment, des hauts-de-chausscs d'écarlate, ornés de freluches de soie , et des pourpoints de satin blanc avec nervures ; de leur côté, les confrères résolurent de suspendre leur tir annuel aussi longtemps qu'elle vivrait, et, pendant plusieurs années après sa mort, ils se refusèrent à le rétablir, parce que les funérailles de leur reine n'étaient pas célébrées 6. Les troi> membres de la commune lui

• Archives de la Ville — Registres des Chartes de la Chambre des comptes de Brahint. n» 13, fol. 18-2 v».

1 Les lettres par lesquelles le magistrat prit cet engagement, se trouvent en original dans les Archives de la Trésorerie de la Chambre des comptes de Brabant, tir. int. Bruxelles, lay. 1, n* 1, et en copie dans les registres de cotte chambre, n» 15, fol. 271 V. Elles portent la date du 20 juin 1614.

* Archives de la fille. — * Ibid.

3 Dkwael, T. III, fol. 2U4.

« Archives de la Ville.

DK BRUXELLES. *3 votèrent, le 27 mai, un don de 25,000 florins, dont cette princesse fit un noble usngc. Elle décida que le revenu de cette somme serait employé à doter, de 200 florins chacune, six jeunes filles nées de parents pauvres et honnêtes, et choisies par moitié parmi les enfants des serviteurs de la cour ou des confrères des serments, et parmi les filles de ces derniers, orphelines et pauvres, ou dans la bourgeoisie. Elle voulut que ces jeunes filles, habillées de robes de drap blanc et de jupes de drap bleu, portant des couronnes de liseron, assistassent, deux ans de suite, à une procession qui, le lundi de Pentecôte . ferait le tour du Sablon ; celles qui n'étaient que choisies accompagnaient la procession les chev eux pendants. Les vicaires de l'archevêque, le doyen, le chantre et le trésorier de Saintc- Gudulc, et les magistrats devaient avoir la direction de cette fondation, qui fut modifiée par la suite, à cause du mauvais usage que plusieurs des puceUea du Sablon avaient fait de leur dot. Par le même acte , l'infante fonda encore, pour tous les dimanches et fêtes de l'année , une messe basse pour les trépassés à la Vroente,àla Trcurcnberg et à la Stcenportc. Elle hypothéqua sur le domaine de Bruxelles les frais de ces fondations, qui montaient annuellement à 1CG0 florins 4 patars '.

L'âge de l'infante ne permettant plus d'espérer qu'elle eût des enfants, le roi Philippe III fut. en 16K», inauguré éventuellement, afin de prévenir les prétentions du duc de Savoie, qui avait épousé une sœur d'Isabelle; mais Philippe ne prit jamais possession des Pays-lias, car il mourut en i C21 , quatre mois avant Albert 2. Cependant un sourd mécontentementrégnaith Bruxelles, où le calvinisme av ait laissé de profondes racines. « Quelque coin de ce diocèse, dit Bcntivoglio 3 en parlant de l'archevêché de Malincs, en est taché et particulièrement Bruxelles, ville beaucoup plus grande , à raison de la grandeur de son circuit et de la multitude de son peuple, que la raesme ville de Malines. » Cette assertion est corroborée par une ordonnance du magistrat, du 27 octobre 1018, qui défendit aux artisans de recevoir des apprentis sans les avoir préalablement présentés aux doyens du métier, parce qu'à défautdecetlc formalité, il se glissait dans les ateliers des jeunes gens dont on ne connaissait ni le pays, ni les parents, ni la religion, et qui répandaient l'hérésie parmi leurs compagnons 4. Vers le même temps, le magistrat sollicita des archi-

1 Diplôme daté deTervueren le 1 0 novembre 1 ti 1 7. Opéra Dipfom.,T. IV, p. 3Jr».

• De Néxy, T. I, p. 8t. - Dkwakl, T. III, Toi. 273.

* Relation de la Flandre, deuxième partie, p. 250. — * Archiva de la y Me.

ducs des modifications dans l'organisation des nations. Ces corps , que leur impuissance seule avait empêché de repousser les ordonnances imposées par Charles-Quint, ne s'y étaient soumis que dans l'espoir de les faire abroger dès que les fautes ou la faiblesse du gouvernement le leur permettraient. En i 578, ils étaient parvenus à ressaissir le pouvoir, mais la capitulation de 1 585 avait détruit les fruits de leur victoire et ils étaient impatients de venger leur défaite. Mécontentes du magistrat qu'elles accusaient d'avoir dépensé, en une année, 60,000 florins en repas et en fêtes, et qui demandait de nouveaux impôts !, les nations crurent, vers la fin de la trêve, que l'instant était venu de revendiquer leurs anciens droits. Elles demandèrent d'abord à consulter les livres aux privilèges de la cité ; mais il ne leur fut permis que d'en parcourir les tables, en présence de délégués du premier membre *. Convoquées à quelque temps de là (mai 1 6 1 9) pour voter la continuation du gigot sur chaque brassin de bière, que les deux premiers membres avaient accordé pour payer la quote-part de la ville dans les aides, elles refusèrent leur consentement, et, pour donner plus de force à ce refusî elles défendirent aux brasseurs et aux cabaretiers de comprendre dans le prix de la bière qu'ils débitaient, la taxe à laquelle cette boisson était soumise. Cette circonstance, donnant à leur opposition un caractère de gravité, signe précurseur de troubles, les archiducs nommèrent, pour la direction de cette affaire, une commission qu'ils chargèrent spécialement d'examiner les privilèges sur lesquels les nations prétendaient appuyer leur conduite. De leur côté, elles envoyèrent aux archiducs, alors au château de Martmont (juin) dix-huit députés, accompagnes de leur avocat, pour exposer à ces princes leurs réclamations et leurs griefs. Elles demandaient : « i ° qu'il leur fût délivré des lettres de confirmation de leurs anciens privilèges , et que , suivant iccux , les votes donnés au fait des aides, par les deux premiers membres des États, ensemble par les trois autres chefs-villes de Ilrabant et les deux premiers membres de Bruxelles, ne pussent obliger cette dernière ville tant qu'elles n'auraient pas donné leur consentement ; 2° que les doyens fussent rétablis dans le privilège de créer annuellement le bourgmestre des lignages, ou au moins le bourgmestre des nations; 5° qu'on leur confirmât le pouvoir de nommer

1 DtWALL.

« Résolutions des 20 ilmmhrr- 1«18, iOdîl janvier 1619. Archiva de ta t iUe.

les quatre receveurs de la ville, ainsi que les receveurs du canal ; 4e qu'il fût déclaré que ceux du magistrat , avec les receveurs, ne pourraient, ensemble ou séparément, disposer de plus de 1,000 florins, une fois en toute Tannée, pour des dépenses extraordinaires, sans le consentement du troisième membre ; 5° qu'il leur fût permis, lorsqu'elles s'assembleraient à l'hôtel de ville, de désigner une personne de chaque nation pour recueillir les opinions des autres jusqu'à ce que toutes eussent pris et déclaré publiquement leur résolution ; 6° qu'elles eussent la faculté, en rapportant leurs opinions, d'exposer les motifs de leur consentement ou de leur refus, cl d'y joindre les conditions et les restrictions qu'elles entendaient y attacher, vu qu'il n'y avait pas d'autre moyen pour elles d'obtenir quelque résolution sur leurs remontrances, sans procès et longues poursuites ; 7° qu'elles pussent de nouveau appeler à leur arrièreconseil tous ceux qui avaient été jurés ou doyens; 8° qu'il fût déclaré que tout ce qui se résoudrait par les deux premiers membres de la ville, avec cinq nations, serait tenu pour consentement et résolution générale des trois membres; 9° enfin, qu'en cas de non-conscntcmcnt du troisième membre sur les propositions qui leur seraient faites, les doyens pussent demeurer assis ou retourner chez eux, jusqu'à ce qu'ils eussent obtenu satisfaction sur les motifs de leur refus. » Conformément à l'avis de leur commission, les archiducs répondirent, le \ 9 juin, qu'aucune de ces demandes, toutes en opposition aux statuts promulgués sous le règne de Charles-Quint, ne |>ouvait être prise en considération. Cette décision fut communiquée, le lendemain, aux doyens convoqués à l'hôtel de ville , et le magistrat les pressa de voter la levée des aides. Mais ses instances , ainsi que celles du duc d'Acrschot, dont la cour avait voulu employer la popularité, ne purent faire fléchir les nations; elles déclarèrent qu'elles ne donneraient leur consentement que lorsque le gouvernement aurait satisfait à leurs réclamations. Entre-temps arriva l'époque ordinaire du renouvellement du magistrat. Les nations ayant été requises de présenter la liste des candidats parmi lesquels le sous-bourgmestre et les conseillers devaient être choisis, elles répondirent qu'elles ne le feraient que lorsqu'on leur aurait reconnu le droit de conférer l'office de receveur du canal. Ce nouvel incident ayant été porté à la connaissance des archiducs, ils chargèrent le magistrat d'ordonner aux nations de présenter leurs candidats dans les trois jours, et de les prévenir que, dans le cas où elles n'obtempéreraient pas à cet ordre.

ils y pourvoiraient ainsi qu'ils le jugeraient convenir. Néanmoins ils finirent par céder sur quelques points et autorisèrent les nations a élire le second bourgmestre et les receveurs 1 .

Cette conduite des archiducs donna pour un moment lieu d'espérer que les nations se désisteraient de leurs réclamations. Le magistral ayant été complété, quelques doyens allèrent complimenter le nouveau bourgmestre, Gilles de Buslcydcn, et lui déclarèrent que la confiance qu'ils avaient en lui, les engageait h s'expliquer franchement sur leurs affaires, ■t Nous nous sommes aperçus avec peine, lui dirent-ils, que nous avons » encouru l'indignntion de nos princes, et nous serions heureux de ren- » trer dans leurs bonnes grâces. Vous savez que la première cause de tous " ces mouvements procède de ce que, passé un an et demi, l'on a conclu >» l'aydc pour une demi-année, sans nous avoir ouy, ni deuement requis >» d'y apporter notre consentement, ains que le pensionnaire nous a » seulement déclairé qu'il y avoit consentement suffisant de prélats, « nobles et villes, et que, par ainsy, il n'esloit de besoin de nous en » faire particulière proposition : depuis lequel temps nous avons com- » mencé h remuer le point de ladite comprëlieyision, et qu'ayant apprins » par l'advis de notre conseil , que nous y estions très-bien fondez , » nous nous sommes sur ce pied laissez aller d'une nouveauté à autre, » confessant d'avoir fait aulcuncs choses qu'il cust mieux valu d\>bmcttrc« >» Pour montrer nostre bonne volonté , ajoutèrent-ils , non-seulement » de parolles, mais par effeet, nous demandons licence de faire assem- » blcr notre arrière-conseil, pour aller de chambre en chambre, et y » faire tous dcbvoirs possibles pour induire les nations au consentement » et accord de l'aydc, ains qu'elle avoit été demandée sur le pied ancien, » et nous avons tout lieu d'en attendre bon succès. » Cette ouverture décida le magistrat à convoquer les nations pour le 50 juin et le 1 "juillet. Une seule d'entre elles avait consenti précédemment à la levée des aides; les doyens, qui avaient été offrir leurs félicitations au nouveau bourgmestre et qui s'étaient, pour ainsi dire, rendus garants de l'accession des autres, parvinrent, non sansdes peines infinies, à obtenir le consentement d'une seconde, puis d'une troisième. Mais les six autres, inébranlables dans leur refus, après avoir reproché aux dépulés de s'être laissé gagner

* DtWAFX — Cet auteur, qui était contemporain, est ici en contradiction avec le récit diplomatique de M Gacliard. Suivant ce dernier, les nations se désistèrent de leurs prétentions

DE BRUXELLES. 27 |wr le gouvernement, déclarèrent ne plus vouloir entendre parler de l'objet en question. Les arehiducs invitèrent le magistrat à convoquer de rechef les nations « et à les exhorter à remplir leur devoir envers leurs » princes (dépêche du 2 juillet). » Mais cette tentative échoua, ainsi que les efforts du chancelier Pecquius, qui harangua les doyens à l'hôtel de ville et conféra en particulier avec leurs députes et leur avocat. Les princes alors, de l'avis de leurs ministres, signèrent, le 5 juillet, l'acte de l'acceptation de l'aide qui comprenait le troisième membre de Bruxelles dans le consentement des États. Cette mesure excita un mécontentement général parmi les nations ; lorsqu'on voulut rouvrir les comptoirs qui , depuis plusieurs semaines, étaient fermés par leur ordre, elles recoururent à la violence pour s'y opposer, et, le 1 2 juillet, il s'éleva sur la grand'place un grand tumulte. Le magistrat exhorta le peuple h ne pas troubler la solennité de la procession du saint sacrement, et le seigneur de Marie vint, ainsi que d'autres grands personnages, engager les nations à faire valoir leurs droits par la négociation et non par l'émeute \

Le gouvernement vit dans cette affaire un coup monté yvnr les mécon-

tents et par l'ancien parti calviniste. Albert , qu'aigrissait une maladie douloureuse 2, et qui était porté par ses couscillers espagnols à des voies despotiques, déchira inhabiles à tout emploi ceux qui avaient été de la religion réformée, ainsi que leurs fils et même leurs proches 3. 11 invita ensuite le bourgmestre Buslcyden à venir le trouver avec les députés des nations. Celles-ci étaient arrivées à un degré d'irritation tel qu'on eut de la peine à les décider à cette démarche ; enfin elles consentirent à la faire et leurs députés se rendirent, le 1 5 septembre, à Marimonl. Lorsqu'ils parurent en présence de l'archiduc, il se livra à un violent accès de colère; jetant son bonnet sur une table, il s'écria que jamais |>arcillc conduite n'avait été tenue à l'égard de ses prédécesseurs, mais qu'il agirait de manière à ce qu'ils pourraient, aussi bien que lui, s'en repentir. Son emportement fut tel qu'on craignit de le voir tomber en apoplexie et que Spinola dut l'entraîner du salon 4. Lorsqu'il fut

1 Dfwaf.l. — 1 Ibid. — 3 Ibid. — * ÏII enim inusitato modo a principe fuerunt excepti, nara pileam in mcn&am projecit dnm eos aloquerclur, conquérons qnod nunquam talc suis prsedecessoribus factum fuisset , minasque adjecit facturura quod forte se et ipsos poeniteret. Intellexi ab uno ex delegatis 1ère in apoplexiam iocidissc nisi a uiarchione Spinola ex cubiculo modeste subductus fuisset. Dewael.

Ce récit diffère essentiellement de celui de M. Gachard.

revenu à lui. soit qu'il comprit le mauvais effet de sa conduite, soit que de sages conseillers le lui eussent démontré , il fit rester les députés à dîner et leur envova même des mets de sa table ; on les conduisit ensuite visiter le palais et le parc l.

Cependant le prince et les nations n'étaient nullement disposés à céder: celui-là voulait parvenir à rétablissement d'un pouvoir fort, celles-ci voulaient les libertés qui leur avaient été injustement ravies. Albert qui, disait-on, avait fait consulter les universités de Louvain et de Douai sur les raisons qu'elles lui opposaient 2, chargea le conseiller Pccquius de la discussion de leurs demandes. Le premier accueil fait à leurs députés avait dû profondément irriter les nations, aussi, dès le lendemain de leur retour (15 septembre), quoique ce fût un dimanche, s'asscmblèrent-elles chacune dans sa chambre, et le résultat de leurs délibérations fut un refus formel de consentir à l'aide avant qu'on eût fait droit à leurs réclamations. Le magistrat, croyant lasser leur résistance, les convoqua de nouveau les jours suivants; mais ces convocations réitérées, qui les enlevaient à leurs affaires, les paroles du chancelier Pccquius, les insinuations des autres commissaires du gouvernement cl des députés des états de Krabant , tout échoua contre cette opiniâtre opposition. Les commissaires conseillèrent alors aux archiducs, comme seul et dernier moyen d'en finir, de faire entrer des troupes dans Bruxelles pour protéger la levée des impôts. Quelques conseillers qui s'opposèrent à cette mesure, disant qu'il fallait patienter et aecorder un délai aux récalcitrants, \irent leur voix étouffée. Pourtant, lorsque ce parti nccrl>e eut été adopté , ceux qui l'avaient proposé furent les premiers à se rétracter en face des dangers que son exécution pouvait entraîner; mais Spinola leur répondit : « Il est trop tard ; la décision est « prise et des ordres sont donnés pour la concentration des troupes 3. y

En effet, toutes les garnisons de la Flandre, de la (îueldre, du Luxembourg, étaient en marche pour venir combattre des bourgeois qui n'a\ aient pas levé un seul soldat, ni pris une arme contre leur prince *. Le gouvernement fit venir des canons de Malincs au grand déplaisir des habitants de cette ville (dit un contemporain), qui voyaient avec chagrin préparer une expédition contre leurs voisins et amis. De

» Dewaei. - «/fcirf. - S Ibid.

« Qui ne unum pridem militai) conscripserant, nec haslam leraverant contra principem Ibvl.

DE BRUXELLES. «9 leur côté, les Bruxellois ne pouvaient croire qu'il fût question de les traiter avec rigueur; ils raillaient ceux qui, connaissant les projets de la cour, se préparaient à l'émigration, et ils ajoutèrent h peine foi au rapport du procureur des chartreux qui, en revenant de Tirlemont, avait eu connaissance de la concentration des troupes. On capitaine anglais lié avec le prieur des chartreux , ayant confirmé ce rapport , la majorité des habitants ne vit dans ces préparatifs hostiles qu'une menace destinée & presser le vole des nations l. Bientôt pourtant tous les doutes furent dissipés. Le i 9 septembre, le magistrat fut prévenu que cinq compagnies du régiment allemand du comte d'Embden et trois compagnies wallonnes arriveraient incessamment en ville ; il lui fut enjoint de les recevoir et de les loger, avec l'assurance, du reste, que des ordres sévères seraient donnés pour que ces troupes observassent la plus stricte discipline.

Cette nouvelle répandit la consternation dans la ville; les habitants s'empressèrent de cacher leurs effets les plus précieux et transportèrent dans les couvents leur or, leurs bijoux et leurs papiers 2. Le peuple avait usé son énergie dans les dernières commotions politiques, et les doyens n'avaient nullement songé à susciter une révolte. Livrés a eux-mêmes d'ailleurs, qu'eussent-ils pu tenter? Spinola et une armée de vingt mille hommes, que la trêve rendait disponible, étaient d'un trop fort poids dans la balance. Assemblées le 20 et le 21 septembre, les nations donnèrent leur consentement à la levée de l'aide et nommèrent une députation qu'elles chargèrent d'aller en faire rapport aux archiducs; ceux-ci refusèrent de recevoir les députés, et leur firent dire qu'ils eussent à s'adresser au marquis.

Le mardi 25 septembre, deux mille Allemands entrèrent dans Bruxelles par la porte de Schaerbeek 3. et allèrent occuper les remparts où ils restèrent jusqu'au lendemain. Toutes les boutiques étaient fermées, les rues étaient désertes, le carillon des horloges était silencieux comme dans les jours d'affliction. Des canons étaient braqués sur la ville; mais les troupes n'éprouvèrent aucune résistance; « il n'y eut pas

• De Wael. - « Ibid.

s Deux cent onxe ans plus tard, au même jour, cette même porte vit encore entrer une armée destinée aussi a châtier un peuple qui demandait le redressement de ses griefs et qui sut, en quatre jours, conquérir son indépendance et sa liberté.

TWHZ Tl. Vf

» un seul bourgeois qui s armât, il n'y eut pas même un etiien qui >< aboyât contre elles » La cour était loin de s'attendre à celle conduite de la bourgeoisie. « Est-ce possible? » s'écria Albert en apprenant l'entrée des soldats de Spinola 2. Ces paroles, les menaces qu'il avait proférées au château de Marimout, les révélations que fil plus tard le comte Henri Vandenbcrg3, prouvent a l'évidence qu'il désirait frapper quelque coup terrible. Aussi un contemporain, dont nous avons tiré la plupart de tes détails, s'écric-t-il avec indignation : « Si le panégyriste d'Albert » a pu dire qu'il ne commit jamais une action cruelle, c'cstquclc peuple » ne lui en fournit pas l'occasion. — Je n'ai pu, ajoute-t-il, passer sous >• silence les événements dont je fus témoin oculaire, bien qu'ils aient » été supprimés dans les chroniques des almanachs dont un auteur s'ex- >• primait ainsi : le prince ne doit pas s'irriter du refus d'un subside par » suite de la variété des votes, et jamais Albert ne s'est plus sali qu'eu » faisant assiéger Bruxelles pour un gigot *. » Les militaires donnèrent à cette expédition le nom de guerre du gigot 5. Que serait-il advenu cependant si les bourgeois, n'écoutant que leur indignation et leur colère, a% aient pris un de ces partis extrêmes qui ont quelquefois brisé les trônes les mieux affermis? La flotte hollandaise , qui croisait devant Anvers attendant l'événement , se retira lorsqu'on en connut l'issue , et les ennemis rirent du prince qui, disaient-ils, avait souillé son nid 6. L'animadversion publique se manifesta vivement à l'égard du magistrat qui s'était montré entièrement dévoué à la cour et n'avait rien fait pour préserver la ville du sort affreux qu'on lui destinait 7. Quant à ceux qui s'étaient le plus compromis par leur opposition , ils s'étaient empressés de fuir pour échapper aux poursuites que le gouvernement ne manquerait pas de diriger contre eux. En effet , le jour même de l'entrée des troupes, les fiscaux du souverain conseil de Urabant reçurent l'ordre de prendre des informations et de poursuivre le» auteurs de ces troubles.

Le gouvernement était parvenu à ses fins, mais il n'était pas difficile de comprendre qu'il avait réveillé bien des haines , et qu'à la première occasion elles éclateraient dans toute leur violence ; aussi le conseil des

t De Wael. — * IU est ! Ibid.

8 Voir plus loin, et Aytzemv, T. I, L. XII, p. 1 188 et suiv.

* De Wael. — * Bel Lu m oboli. Ibid.

6 Et irridebant principe m quod nid u m su uni fœdassct. Ibid.

' Ibid.

archiducs s'occupa-t-il aussitôt des moyens de prévenir cette explosion. Quelques ministres, de ceux qui ne connaissent que les voies de la rigueur, proposèrent la suppression des nations comme troisième membre de la ville; mais le moyen parut trop dangereux, et les archiducs craignirent qu'il ne les entraînât dans une lutte dont de récents exemples prouvaient que les gouvernements ne sortent pas toujours vainqueurs. Us se décidèrent à chercher, dans des mesures réglementaires, le remède aux inconvénients dont ils voulaient prévenir le retour. A cet effet, ils rendirent, le 25 octobre, une ordonnance en soixante-quatre articles, pour le régime et pour le gouvernement de la ville. Cette ordonnance, qui reproduit les principales dispositions des règlements promulgués sous le règne de Charles-Quint, en contient quelques nouvelles, dont la plus importante est celle qui enlève aux nations le droit, que leur avaient laissé les ordonnances de 1 528 et de 1 545, de choisir les anciens doyens formant leur arrière-conseil. Il lut statué, par l'art. 52 du nouveau règlement, qu'à l'avenir l'arrière-conseil serait composé des doyens sortant immédiatement de service \ Ce règlement fut envoyé, le même jour, au magistrat avec ordre de le publier immédiatement, et la publication eut lieu le lendemain 2. Puis, comme pour miliger ce qu'il y avait de sévère dans cette mesure, les archiducs nommèrent une commission à l'effet de procéder, en présence du magistrat et du large-conseil, h la révision des articles des comptes a désigner par les nations, qui s'étaient plaintes des abus introduits dans l'administration économique de la ville. Cette commission, composée du chancelier Pecquius, du conseiller et avocat fiscal de firabant Pierre Roose, et du conseiller-inaitrc de la chambre des comptes Alexandre IMadoets, devait tenir procès-verbal des raisons qui seraient alléguées de part et d'autre, afin que les princes pussent statuer ensuite sur ces articles de dépenses. Mais indignées des mesures tyranniques prises par la cour, les nations, qui avaient vivement sollicité cette mesure, durent être requises plusieurs fois de nommer leurs députés, et elles ne le firent que le 28 novembre.

Cependant les doyens qui avaient présenté requête aux archiducs, « afin de grâce et d'abolition des excès dont ils s étaient rendus cou|>ablcs, » voyaient avec inquiétude le retard que ces princes mettaient à leur

• Plac. de Brabant, T. l,p. 221.

» Rootbocck,M.\$y".

répondre ; tant de personnes avaient été compromises dans ces affaires, que cette inquiétude était générale. Si Albert et Isabelle n'avaient pas la verge de fer des ducs de Bourgogne et de Charles-Quint, ils avaient encore pour eux le souvenir des échafauds dressés par ordre de leur père. Enfin, le 9 novembre, ils mirent un terme à cette anxiété. Après avoir rappelé succinctement les actes répréhensibles attribués aux doyens, et s'être plaints de la conduite des nations à leur égard, nonobstant tous les bienfaits dont ils avaient, disaient-ils, comblé la ville, « s étant montrés » toujours envers ses habitants plutôt comme un bon père avec ses » enfants que comme un prince souverain envers ses sujets, » ils déclarèrent, par un décret, en date de ce jour, « pardonner tout ce que les » doyens avaient fait au mépris de leur autorité et de la justice, et im- » poser silence sur ce qui s'était passé, h leur procureur général et à » l'a m ma n de Bruxelles. » Mais ils annoncèrent en même temps que , voulant pourvoir à la tranquillité de la ville, ils bannissaient de leurs états « quelques personnes au nombre de six, et encore une autre (ende » noch eenen anderen), reconnues pour avoir été les principaux insti- »• gateurs des troubles \ » Les bannis, dont cet acte ne doune |»as les noms, se retirèrent à Saint-Trond : c'étaient les doyens i». Desmet, Nicolas Boterman , Josse Heymans , François Heldewicr, Eraet Meerbeck, Jérôme de Pottcr, et l'avocat Van Uden ou Udcns que les nations avaient choisi pour leur conseil 2.

Ces événements avaient eu un grand retentissement dans le pays et a l'étranger. Les archiducs, sachant que leur conduite était diversement envisagée, voulurent en rendre juge le public, « afin que leurs bonnes » intentions ne fussent autrement interprétées qu'il appartenait, mais » connues et justifiées partout autant que faire se pouvait 3. >» A cet effet ils envoyèrent aux divers états des provinces une relation des faits, avec une copie de leur déclaration du 9 novembre, et la firent distribuer dans les deux langues. On sait comment se font ces manifestes : un

• Plac. de Brabant, T. II, p. 435.

• Archives de V Audience, cart. 1377, col. H. — M. Cachard, Introduction aux Documenta inédits concernant les troubles de la Belgique sous le règne de Charles F/.— De Wael dit l'avocat et les six bourgeois qui avaient été députés à l'archiduc, T. IV, t° 21.

» Lettre du secrétaire d'état Dellafaille au chancelier Pecquius, rapportée par M. Gachard.

DE BRUXELLES. 33 imprimeur d'Anvers, Jean de Coninck. ayant présenté ces faits sous d'autres couleurs que celles du récit officiel, fut poursuivi par les ordres des archiducs et obligé de quitter le pays. L'almanach dans lequel se trouvait cette relation, et que Jean de Coninck avait fait paraître au mois de novembre 1619 pour l'année suivante, fut prohibé et tous les exemplaires déjà mis en circulation furent saisis par ordre des magistrats d'Anvers et de Bruxelles

Les doyens bannis reçurent une pension de leurs collègues ; mais leur exil ne fut pas de longue durée. Le 28 décembre 1620, jour des Innocents, leurs femmes vinrent implorer leur grâce , et les archiducs. « se rappelant le funeste effet de la colère d'Hérode, » se laissèrent attendrir par leurs larmes et accédèrent à leurs prières. Sandcrus rapporte qu'ils obtinrent leur grâce à l'intervention d'André A Soto. confesseur d'Isabelle, qui intercéda en leur faveur auprès de cette princesse; il ajoute que la nouvelle s'en étant répandue, beaucoup de personnes se vantèrent d'avoir fléclii les archiducs, et que A Soto, mécontent de leurs vanterics, raconta les choses dans un sermon et rappela la fable de la Mouche et du Coche. Les soldats, que le gouvernement avait fait entrer en ville, en sortirent le I 9 janvier suivant, et, le même jour, les exilés y rentrèrent dans le carrosse de Spinola, au milieu des transports de joie de leurs concitoyens qui célébrèrent leur retour en même temps que la fête des Dames 2.

Ces événements occasionnèrent à la v ille de grandes dépenses et aux habitants beaucoup de désagréments. Pour éviter à ceux-ci la charge de loger les huit enseignes appelées par Spinola, le magistrat convint avec ce général de payer par mois 6000 florins, afin que la garnison se logeât & ses frais (octobre 1619). Les nombreux subsides que, depuis quelques années, on avait accordés à des corporations religieuses et surtout aux jésuites, avaient produit un déficit notable dans la caisse communale, et la suspension, pendant quatre mois, de la levée des impôts, qu'on percevait au profit des États, l'ayant augmenté de 50,000 florins et porte à 94,424 florins, il fallut recourir a la ressource ruiueuse des emprunts. Loin d'alléger le fardeau qui pesait sur la commune, les archiducs y ajou-

1 Lettres du secrétaire Dellafaille au chancelier Pecquius, 24 novembre 1619, et du chancelier au secrétaire, 23 novembre; —proclamation du magistrat d'Anvers, 18 novembre. M. Gacharb, I. c.

« Dr. Wael, fol. 1 1-24.

tèrcnt encore, en demandant qu'on augmentât de 5 à 6,000 florins la redevance annuelle payée, en vertu de l'accord de 1 61 4, pour l'exemption de logement, sous prétexte qu'elle était insuffisante. Dans ses séances du 1 2 et du 1 5 mai, le magistrat, en considération des grands avantages que la présence de ses souverains procurait h la ville , accéda à cette proposition, mais seulement pour la durée delà vie des archiducs; le second membre, moins facile, refusa son consentement en s'étayanl de la convention conclue et en représentant l'insuffisance des revenus communaux (16, 18,19 mai) ; il céda enfin, le 2 1 , et les nations firent de même '.

Matliias étant mort h Vienne le 20 mars 1619, Albert, son frère, refusa l'empire qui lui était offert par les électeurs, s'excusant sur ses infirmités et sur son âge avancé, et son neveu Ferdinand fut élu ù sa place. Bien que des propositions menaçantes pour la cité fussent alors agitées dans les conseils de la cour, l'élection de Ferdinand fut célébrée à Bruxelles par des feux de joie et des fêtes. Albert, Tunique héritier de Mathias, lui fit de splcndides funérailles et reçut, avec une pompe dont les frais lui furent un sujet de reproches, les ambassadeurs qui vinrent lui présenter les compliments de condoléance de leurs souverains. Il donna les meubles de son frère aux églises pauvres, et céda à son neveu Ferdinand l'archiduché d'Autriche qu'il tenait de l'empereur Léopold 2. Pendant les fêtes de Pâques de 1621, arriva a Bruxelles la nouvelle de la mort de Philip|>e III ; mais, pour ne pas les interrompre, on ne la divulgua que plus tard, cl, le 22 mai, on lui fit de brillantes obsèques dans la chapelle de la cour 3. Albert ne lui survécut que peu de temps, et sa mort, arrivée le 13 juillet 1621, repluça la Belgique sous le gouvernement de l'Espagne, devenu impuissant pour le bien, mais tout-puissant encore pour le malheur de nos provinces. Durant six semaines, et pendant trois heures chaque jour, toutes les cloches de la ville firent entendre un glas funèbre. Le corps du prince fut exposé, pendant quatre jours, sur un lit de parade, dans la grande chapelle de la cour ; ainsi qu'il l'avait recommandé, il était en habit de récollet. On le mil ensuite dans un cercueil de plomb, sur lequel était une lame de cuivre indiquant ses titres, ses qualités et ses vertus réelles et supposées , et on le transporta dans la petite chapelle en attendant que tout fût préparé pour ses

' Oppittie Botck.

« De Wafl.T. IV, fol. Il», 17. — * Uni.

DE BRUXELLES. 35 funérailles, qui devaient être magnifiques. Enfin, le 1 1 mars 1622, le eorps fut reporte en grande cérémonie dans la chapelle où il avait été exposé publiquement. Le légat du pape, les archevêques, évèqucs. abbés, l'ambassadeur du roi d'Espagne, les chevaliers de la Toison d'Or, les conseils d'état, privé et des finances, le conseil de Brabant. la chambre des comptes, le magistrat de Bruxelles et un grand nombre de seigneurs assistèrent aux vigiles célébrées dans la chapelle du palais , qui était tendue de drap noir semé des armes de l'archiduc. L'estrade était couverte d'un tapis et entourée de bancs ornés avec la plus grande magnificence. Le dais se terminait en pyramide et était semé de rameaux de palme brodés en or. Les funérailles commencèrent le i 2 mars. Toutes les rues que le cortège funèbre devait traverser, la Montagne de la Cour, la rue de la Madeleine, le marché aux Herbes, le marché au Lait ou marché aux Poulets, le quai aux Tourbes , la rue de l'Archevêque, la longue rue des Chevaliers, la rue d'Assaut, jusque devant l'église, avaient une double balustrade de bois noirci, et 2487 bourgeois, la torche à la main, formaient la haie. Les maisons étaient tendues de noir et portaient des blasons aux armoiries du prince. Tous ceux qui devaient figurer dans le cortège s'assemblèrent au point du jour par ordre du roi d'armes, les nobles dans la grande salle du palais et les ecclésiastiques dans la chapelle et dans l'église de Coudcnberg. Dès que le signal du départ fut donné, deux officiers de la cour ouvrirent la marche et furent suivis par les serments portant leurs bannières et leurs armes renversées : les tambours et les trompettes, couverts de drap noir, exécutaient des roulements et des airs lugubres. Le maître des cérémonies de l'église de Saintc-Gudule suivait les serments avec quatre cents pauvres, qui a^ aient la tète couverte d'un capuchon noir, et portaient à la inain un flambeau garni de deux écussons. Après eux venaient les chapelains de la cour suivis du bedeau, les ordres mendiants, bannières en tête, au nombre de cinq cent quatre-vingt onze personnes, les curés des paroisses, le chapitre de Sainle-Gudulc, le clergé de la chapelle de la cour, les prédicateurs des archiducs, François De Yivcro, dominicain, Pierre De Vivero, jésuite, André A Solo, récollet, et Claude De Vivero, minime, trente abbés, huit évêques, les archevêques de Malincs et de Cambrai , la maison de l'archiduc, depuis les valets d'office jusqu'aux gentilshommes de bouche, un officier portant sa bannière , ses chevaux, les bannières des villes et des provinces, seigneuries, duchés, marquisats, comtés et baron-

nies. Tous les chevaux des porte-bannières étaient richement caparaçonnés et avaient la tète ornée de plumes. Venaient ensuite des chars couverts d'emblèmes et d'allégories, et les officiers de l'archiduc portant : qui le grand étendard, qui son épée, qui son casque, qui son guidon, qui sa eotte d'armes, qui son écu. Son cheval de bataille était suivi de trois hérauts d'armes qui précédaient le marquis de Trazegnies, les prinecs de Rarlwneon et de Chimny, et le comte de Gamalcrio , tenant sur des coussins richement brodés le collier de la Toison d'Or, le sceptre, l'épée d'honneur, et la couronne du prince. Devant le char funèbre sur lequel était placé le eercucil. marchaient les grands officiers de la maison de l'archiduc, parmi lesquels on remarquait Spinola, premier maître d'hôtel ; les coins du drap étaient tenus par le duc d'Aumale, le marquis de Dade. le comte d'Egmont et le marquis de Mornay. A la suite on voyait le nonce apostolique, archevêque de Patras, l'ambassadeur d'Espagne. Alphonse de la Cucva, marquis dcBcdmar; huit officiers de la chambre qui avaient placé le cercueil sur le char et qui devaient l'en ôter ; quatorze chambellans chargés de les seconder ; l'amman, le premier bourgmestre et six échevins qui soutenaient le baldaquin lorsque le cercueil était retiré du char funèbre; huit chevaliers de la Toison d'Or, les conseils privé, d'état et des finances, le conseil de Brabant. la chambre des comptes , et les autres membres du magistrat. La marche était fermée par les archers et les hailebardicrs de la cour.

Le cortège, qui était parti du palais à huit heures du matin, n'arriva qu'à deux heures à l'église de Saintc-Gudule. Oe l'entrée de l'impasse dite YEtengat jusqu'aux degrés, on avait construit un pont de planches long de 5 42 pieds et large de vingt, pour y faire passer la pompe funèbre. Les colonnes, les murailles et le pavé de la basilique étaient couverts de drap noir et de crêpes, dans lesquels étaient brodées les armes de l'archiduc. Des milliers de cierges brûlaient dans la nef et dans le chœur ; sous chaque arceau de la nef on avait disposé des A couronnés, servant de candélabres. La nef était fermée des deux côtés par une balustrade en bois « garnie de pointes de fer pour contenir la populace. »• L'archevêque de Cambrai et celui dcMalincs.se disputant en cette occasion l'honneur de célébrer l'office, la discussion se termina en faveur du dernier en sa qualité de primat de la Belgique : c'était le fameux Jacques liooncn, dont l'installation avait eu lieu à -Bruxelles le i S décembre de l'année précédente. Il fut assisté par les abbés de Parck et de Saint-Aubcrt de

Cambrai. L'abbé d'Orval, dom Bernard de MontgaiUard, prononça l'oraison funèbre. A l'offrande, les bannières s'abaissèrent devant le catafalque ainsi que devant l'autel, sur les côtés duquel ceux qui les portaient allèrent se ranger pendant qu'on y déposait les insignes du prince défunt. Après la messe, le clergé accomplit les cérémonies ordinaires auprès du catafalque ; les évéques de Ru remonde, d'Anvers, d'Ypres et de Namur se tinrent aux quatre coins du poêle pour y réciter les prières. Cette cérémonie terminée , les gentilshommes de la chambre portèrent le cercueil dans la chapelle du sacrement de miracle, sous un dais qu'on y avait élevé, et le descendirent dans un caveau situé en (ace de l'autel. Le cercueil y fut déposé sur une grille de fer en présence de l'archevêque de Malines et du clergé. Cette cérémonie, la dernière dans laquelle s'est déployée la magnificence de la cour de Bruxelles, ne fut terminée qu'a sept heures du soir. Toutes les autres églises de la ville avaient aussi célébré des messes de Requiem pour le souverain que la Belgique venait de perdre. A sou lit de mort, Albert avait ordonné de faire chanter vingtcinq mille messes pour le repos de son àme ; cet ordre fut exécuté, mais le grand aumônier ne fit remettre aux prêtres qu'une faible partie des fonds qui avaient été destinés à cet effet Le char triomphal, qui avait servi à la cérémonie, fut, à la prière de Spinola, donné à la ville de Bruxelles, ainsi qu'on l'avait fait pour le vaisseau nommé la Victoire, lors des obsèques de Charles-Quint 2.

Au mois de mars de l'année suivante, les députés des provinces furent successivement convoqués à Bruxelles pour prêter serment à Philippe IV, a qui la mort de l'archiduc avait rendu la souveraineté des Pays-Bas, et à l'infante qui en avait été nommée gouvernante générale Le car-

• De Wael, T. IV, P Al V.

* Pompe funèbre du prince Albert, représentée au naturel en taille douce, dessinée par Francquart et gravée par C. Galle. Bruielles. 1629.— Memorieacngaende de chapelle ardante van wyleu hoochto/felycke memorie den aerUherloghe Albertu», aux Archive* de Sainte- G udule. — De Wael.

1 Par dépêches du 14 juillet 1621, les conseils privé et des finances, les chambres des comptes, les gouverneurs et les conseils provinciaux furent officiellement informés du décès de l'archiduc, et reçurent notification que le gouvernement des Pays-Bas était confié à l'infante, sa vie durant. Les minutes de ces dépêches se trouvent aux Archives du royaume {Archive* de l'audience, cart. 1369, n" 24), ainsi qu'une lettre de Philippe IV, en date du H septembre de la même année, exprimant au conseil d'état sa satisfaction de ce que cette dernière nomination avait été généralement applaudie ( 4rchive$ de raudiettee, I. c, n* 25).

Toax n. G

dinal de la Cucva, qui reçut leurs serments, les traita tour h tour au palais de Nassau où il avait établi sa demeure '. La Joyeuse Entrée de Philippe IV ne contient aucune disposition nouvelle; l'esprit primitif de celte institution était totalement oublié. La mort de l'archiduc n'était pas un mal irréparable pour le pays : une sage administration pouvait cicatriser toutes ses plaies , relever le moral des populations , et toute leur ancienne énergie se serait réveillée à l'heure du danger. La prédilection d'Albert pour les Espagnols lui avait aliéné tous les cœurs , tandis qu'Isabelle était restée chère aux Belges à qui elle avait donne mainte preuve de bonté et d'afTaliiliié. Malheureusement la direction imprimée à sa politique par le cabinet de Madrid , prépara de nouveaux désastres au pays ; rongées au cœur, atteintes dans leur essence vitale, nos provinces furent condamnées à toutes les souffrances et à toutes les humiliations. L'intervention de la France et de l'Angleterre pour amener les Provinces-Unies à la paix, n'avait pu aboutir qu'à prolonger la trêve de six semaines, et, au mois d'août 4 624, la déclaration de guerre avec la Hollande ayant été publiée, des cérémonies religieuses avaient appelé les bénédictions du ciel sur les armes espagnoles; mais le prestige qui les avait longtemps entourées tombait chaque jour : Philippe II avait usé ses armées comme il avait épuisé ses peuples. Dans le temps même où l'on célébrait h Bruxelles la victoire de Wimpina remportée par T'Serclaes de Tillv et Gonzalve de Cordoue, sur le marquis de Dourlach (6 mai i 622), Frédéric-Henri, frère de Maurice de Nassau, entrait dans le Brabant avec 5,300 mousquetaires, iO cornettes de cavalerie et 6 pièces d'artillerie. Ayant opéré , le 16 mai , sa jonction avec le seigneur de La Marquette qui lui amenait 25 compagnies de cavalerie, i) passa le Démcr, vint camper avec son infanterie à Hacght, et envoya sa cavalerie lever partout des contributions avec ordre de brûler les villages qui opposeraient de la résistance. La Marquette s'avança jusqu'aux portes de Louvain ; Stackcnbourg menaça Malines, et Ryhovc se dirigea sur le quartier de Bruxelles. Le sire de Pollits et le rillmcisler Thomas Vuller parurent en vue de la ville où quelques troupes avaient été appelées en toute hâte. Les bourgeois et les habitants de la banlieue demandaient à grands cris à pouvoir aller combattre cette poignée d'audacieux ennemis; mais leurs offres furent

* De Wael,!. c, P 76.

DE BRUXELLES. 50 rejetées et ils furent condamnés à voir, du haut des tours et des rem- |wrts, l'incendie dévorer les villages et les couvents des alentours. Les Hollandais néanmoins se retirèrent bientôt, emmenant avec eux trois à quatre cents campagnards qui furent relâchés moyennant une faible rançon *.

Ne pouvant plus compter sur les peuples dont il se détachait chaque jour davantage , le gouvernement recourut a la plus absurde bigoterie. Dès le lendemain de la mort de l'archiduc, Isabelle avait renoncé à toute pompe mondaine dans ses vêtements ; elle s'était fait couper les cheveux et avait pris le costume gris cendré de sainte Claire, se ceignant, comme les religieuses de cet ordre, d'une corde h laquelle pendait un chapelet 3. Le 22 octobre i 622 , dans la chapelle de la cour , elle fil, par simples vœux , devant son confesseur A Soto , profession de la règle de saint François, et son exemple fut suivi par plusieurs dames de sa cour *. Un capucin , Hyacinthe Casali , que la cour de Rome avait envoyé en Belgique , engagea Isabelle à prier l'archevêque de Malincs d'organiser dans la chapelle royale une retraite de quarante heures, pour le bonheur et Ja prospérité du pays. Cette retraite s'ouvrit le dimanche des Hameaux 4625 , et tous les ordres civils et religieux furent invités à s'y rendre en procession. On vit les seigneurs de la cour accompagner le cortège, portant les uns une poutre , les autres un rude cilicc, tous affublés du capuchon du tiers ordre de saint François, et demandant l'aumône pour les pauvres et pour les captifs. Mais cette momeric n'eut pas l'effet qu'on en attendait. En vain Hyacinthe Casali , ouvrant la solennité par un sermon chargé de citations latines dans lequel il exhortait le peuple à la patience, se fustigca-t-il le corps, en vain s'cnfonça-t-il sur la téte une couronne d'épines qui fit ruisseler le sang sur sa figure, en vain les courtisans, dans une émotion de commande, s'écrièrent-ils ù plusieurs reprises : Isabelle! Isabelle! ce mysticisme ridicule ne fit qu'indigner la partie saine de la nation et même le clergé. La retraite ne fut que très-médiocrement suivie; de tous les ordres religieux, les carmes et les bogards furent les seuls qui s'y rendirent. Et comment pouvait-il en être autrement? Les prédicateurs qui exhortaient le peuple à la résignation, ne lui parlaient mémo pas -sa langue; c'étaient des Ita-

» Rustici et cives offerebant utexirent contra inimicos, soi non fuit permi&sum. Db Wao., f 61 v°.

• ArraxA, T. I, L. 2, p. 116. — Ds Wàéx, 1. c, 5 UiRXt chron. — * De Wakl, f» 90.

liens ou des Espagnols qui ne s'exprimaient que dans celle de la cour. L'année suivante pourtant , cette retraite eut plus de faveur : Charles d'Areuberg, de Bruxelles , commissaire général de l'ordre des capucins , fut chargé du soin de la diriger. Son esprit élevé, sa piété sincère ne pouvaient recourir à une dévotion outrée; aussi se fit-elle cette fois avec une pompe et une majesté convenables *.

En 4 633, Isabelle se rendit en pèlerinage à Laeken, accompagnée des dames de sa cour et de plus de quatre cents béguines. Elle visita k pied les stations qu'elle avait fait poser , a ses frais, depuis la porte de Laeken jusqu'à l'église de Notre-Dame de Laeken. Les musiciens de la cour chantèrent pendant la grand'messe, et un dîner fut ensuite servi aux pèlerins dans les prairies voisines. Trois tables y furent dressées : une pour la princesse et sa cour, une seconde pour les béguines, et la troisième pour les musiciens. Après avoir entendu les vêpres, le cortège revint processionnellement a Bruxelles 2. Les archiducs, de concert avec les nations, avaient fait placer, pour servir de stations pieuses, de petites chapelles sur la chaussée de Laeken et sur le chemin qui longeait le canal vers l'est * ; la pieuse coutume de parcourir ces lieux à pied , à cheval ou en voiture , devint bientôt générale, mais elle se convertit en une promenade où chacun rivalisait de luxe et d'élégance, et qui prit le nom de Tour-à-la-nwde ou de Cours.

Cependant Philippe IV avait rappelé d'Allemagne toutes ses troupes pour les employer dans les Pays-Bas. Dès leur arrivée , Spinola entreprit le siège de Berg-op-Zoom ( 1622); après y avoir perdu beaucoup de monde , il fut forcé de se retirer k l'approche de Maurice de Nassau. Cet échec fut compensé, l'année suivante, par la victoire que Gonzalvc remporta à Fleurus , sur Christian de Brunswick et l'aventureux Ernest de Mansfcld. Les vainqueurs prirent quinze étendards qu'Isabelle fit suspendre à l'autel du Saint-Sacrement dans l'église de Sainte-Gudule. Le combat avait été sanglant, et l'on transporta h Bruxelles un grand nombre de blessés des deux partis , auxquels l'infante fit distribuer indistinctement des habits , des vivres , du' vin et de l'argent *. La guerre qui se poursuivait avec lenteur, parut, en 4 624, devoir être poussée plus

* De Wael, fol. 88 v°. — M. Goethals, Leciure$, T. I, p. 167.

« Geldolphcs A. Rtckel, Uittoria tanctœ Beggœ, p. 187.

> GoETYiEL, Chron. der geschied. van Brunei, mu.

« Sandcbds, Flandria illtutr., T. I, p. 140. — De Wael, 1. c, fol. 66.

DE BRUXELLES. 4t activement. Pendant que Vandcnberg investissait Grave , Spinola entreprenait, malgré Ta vis de tous les généraux, le siège de Breda. Les difficultés qu'il éprouva parurent d'abord confirmer les appréhensions de ceux-ci, et soulevèrent beaucoup de récriminations contre le marquis, qui fut l'objet de mainte caricature : on le représente entre autres muni d'une lanterne et cherchant Drcda en plein jour. Ce qui irritait surtout le peuple, c'est qu'il voyait employer à ce siège une armée qui devait le protéger contre les invasions dont le pays était menacé; on savait que Mansfcld recrutait en Angleterre, que le duc de Brunswick faisait des levées en France, et la crainte de leur arrivée était telle , que déjà les habitants des campagnes se réfugiaient dans les villes, emportant avec eux leurs objets les. plus précieux. Dans ces circonstances, le gouvernement réorganisa les anciennes bandes d'ordonnance dont il confirma cl augmenta les privilèges. Au mois de février 1625 , elles furent réunies dans les faubourgs de Bruxelles et l'infante en passa la revue, mais la prise de Breda (1 625) dissipa toutes ces inquiétudes, et ce dernier succès de Spinola imposa, pour un instant, silence à ses cuvieux et à ses détracteurs

Le 17 septembre 1624, le prince de Pologne arriva à Bruxelles. Il avait demandé à être reçu sans pompe, mais Isabelle, toujours magnifique, lui fit rendre les honneurs royaux. Octavio Yisconti, comte de Gamalcrio , se rendit a sa rencontre avec toute la cour et deux compagnies de bourgeois ; à son entrée en ville , il fut salué par des salves de raousqueterie et d'artillerie, et toutes les cloches furent misesen branle. Le soir, il y eut illumination, et l'infante permit au prince de délivrer plusieurs prisonniers 3. Un triste événement vint, peu de temps après, plonger la cour dans le deuil. Charles- Alexandre, duc de Croy, marquis d'Uavré, nommé depuis quelques mois chef des finances, fut assassiné dans son hôtel, rue du Prévôt, le 1) novembre, entre les 10 et 1 1 heures du soir, par un de ses pages, qui, pour se venger d'un soufflet qu'il avait reçu de ce seigneur, lui lira, par une fenêtre, un coup d'arquebuse. Le lendemain, le magistrat fit fermer toutes les portes de la ville ; 2,000 couronnes furent promises à celui qui dénoncerait l'assassin ; des visites furent ordonnées sur les barques du canal , dan* les auberges et antres licu\

« De Wael, fol. 02 et seq.

» Frédéjuc de Makkselaer, De Legalo, Livre II, dissert. Il, apud De Wael, fol. 93.

publics; le 1 1, la duchesse ajouta 13,000 florins à la récompense promise Le meurtrier se sauva en Italie, où H mourut après avoir confessé son crime à un prêtre. Un malheureux , qui avait été* arrêté , mis h la torture et incarcéré, bien qu'on n'eût pu ni le convaincre, ni lui rien faire avouer, resta pendant trente-deux ans dans les fers. Lorsque son innocence eut été reconnue, il demanda à rester en prison , parco que , dkil, il ne saurait plus pourvoir a sa subsistance. On le laissa à Vilvorde, et le gouvernement lui fit une petite pension *.

Isabelle, qui était allée visiter Breda, fut, è son retour à Bruxelles, reçue avec un vif enthousiasme. Enrichie par la présence de la cour et par l'affluence d'étrangers qu'elle y attirait , la ville déploya en cette circonstance une splendeur extraordinaire. Le magistrat envoya à la Fontaine , près de Vilvorde , une députation pour complimenter la princesse3. Elle fit ensuite une tournée en Flandre, et se rendit à Dunkerque, menacée par la flotte des Provinces-Unies; elle revint, le 16 décembre 1 62 5, par la porte de Flandre ; les corps de la villeallèrcnt à sa rencontre, et, le soir, des feux de joie furent allumés dans tous les quartiers. Pendant son absence, on avait célébré, le jour de saint Jacques, patron des Espagnes, la reprise du Brésil sur les Hollandais4. Toujours empressée de contribuer h réparer les pertes immenses que Bruxelles et son clergé avaient éprouvées , l'infante voulut de nouveau leur procurer les avantages qu'ils avaient retirés du jubilé de 1602. Elle pria en conséquence le pape Urbain VIII de désigner quatre églises de Bruxelles a la Visitation desquelles tous les fidèles des Pays-Bas seraient tenus, pendant la durée du jubilé qui allait être célébré dans la chrétienté. Le pape ayant accédé à cette demande par bulle du 7 mars 1626, l'archevêque de Mali nés désigna h cet effet les églises de Sainte-Gudulc, de Notre-Dame de la Chapelle, de Saint-Géry et de Sainte-Catherine. Celte faveur, en même temps qu'elle attira de nombreuses aumônes aux églises, fit un bien considérable à la ville où accourut une foule de pieux visiteurs 5.

A la suite de différends qui s'étaient élevés entre les fermiers des

' Archives de la Fille. — * Ceschiedenùsen van Brutsel, ass. — Sanderus, Chorog. Brab., T. II. — De Wael.T. IV, fol. 07 v°. — Le duc de Croy fut enterré en habit de chartreux dans l'église de la Chapelle.

* Résolution du 18 juillet 1623.

» De Wael, T. IV, p. 120. — Résolution du 0 décembre, — » Foppens.

DE BRUXELLES. 43 (onlieux et les bourgeois de Bruxelles qui s'en prétendaient francs, le gouvernement décida, le 6 avril 1626, que tous ceux qui voudraient jouir de cette exemption, devaient se présenter devant les échevins pour faire preuve de bourgeoisie , et jurer qu'ils n'en feraient usage que pour leurs biens et marchandises. Une lettre de franchise leur fut délivrée pour être exhibée par eux ou leurs facteurs aux commis des tonlieux. Par un arrêté du 1 8 septembre de Tannée suivante, Philippe IV renouvela aux bourgeois et habitants de Bruxelles, le privilège de la franchise de tonlieu *. En 1 628, par lettres patentes du 8 février, la ville obtint la rédemption de tous les droits de tonlieux que ses habitants payaient en Brabant, et dont elle avait négocié la suppression par forme d'engagère, moyennant 600,000 florins de change. Pour fournir aux intérêts de cette somme qu'ils furent autorisés h emprunter, les trois membres votèrent l'élévation du droit de bourgeoisie de 25 à 100 florins; l'augmentation d'un tiersdu droit payé par les passagers sur les barques du canal ; la perception d'un soixantième de la valeur sur les étoffes d'or, d'argent, de soie, les galons, les rubans, etc., venant de l'extérieur ; d'un sou par setier de grain ou graine de toute espèce, de six sous par aime de bière importée, d'un sou par livre de cire, de six sous par charrette de chaux et de foin, de dix sous par tonne de terrasse et millier d'ardoises ou de briques, et enfin d'un sou par chariot de houille, du poids de i 44 livres a. Cette imposition est la première qui ait été mise sur ce combustible. La seconde, de deux sous six deniers, fut volée en 1678, pour mettre la \illc en état de fournir au souverain une somme de 80,000 florins de change, pour sa quote-part dans un subside de 600,000 florins accordé par la province 3.

Bruxelles qui, en 1 625, avait ressenti les atteintes de la peste, pendant la durée de laquelle les récollets avaient fait preuve d'un beau dévouement *, fulaflligée, en 1627, par une épidémie dont les ravages s'étendirent surtout dans les quartiers humides du bas de la ville ; c'est de cette époque que date la dévotion dont saint Roch, le patron des pestiférés, y fut l'objet5.

« Plac. de Brabant, T. I, p. 347 et 436.

* Archive» de la Chambre des comptes de Brabant. Registre mss , fol. 33 v*- — Boeck der octroyai, aux Archiva de la Fille. — Plac. de Brabant.

» Rapport du 20 juin 1770. Archives de la Fille.

* SAM>Ea«s, Chorog. — » De Wàel, 1. c.

La guerre se poursuivait avec une mollesse inconcevable; Spinola, qui paraissait avoir usé toute son énergie au siège de Breda, ne quittait plus Bruxelles, et se dépopularisait chaque jour davantage \ C'était un Belge, le comte Vandenbcrg, qui attirait alors sur lui toute l'attention par sa bravoure et son activité. En 1626, les Hollandais ayant voulu entraver les travaux du canal qu'Isabelle faisait construire pour relier la Meuse au Bhin, il leur Gt éprouver une déroute complète, et leur enleva plusieurs drapeaux qui furent suspendus dans l'église de Sainte-Gudule 3. Les conseillers de Philippe IV ayant senti la nécessité de resserrer plus étroitement les diverses parties de la monarchie, envoyèrent dans les Pays-Bas le marquis de Léganès , conseiller d'état et lieutenant général, qui venait d'épouser la fille de Spinola. Reçu avec pompe à Bal par son beau-père, le 9 septembre 1027 , il entra à Bruxelles en grande cérémonie. Les états de Brabant furent convoqués, et, le 23 , don Diego de Mcxia leur donna connaissance du plan projeté, qui consistait à entretenir partout des troupes assez fortes pour se soutenir et se défendre mutuellement, et à établir un mode spécial de payement pour leur entretien. D'après ce projet, l'armée royale devait être forte de 154,000 hommes ainsi répartis : 44,000 pour la Castillc et les Indes, 12,000 pour les pays de par-deçà, 10,000 pour la Catalogne, 16,000 pour le royaume d'Aragon , 1 6,000 pour le Portugal , 1 6,000 pour la Sicile , 6,000 pour Naples, 8,000 pour le duché de Milan, et 6,000 pour les îles de la Méditerranée et de l'Océan. Mécontents de voir le pouvoir aux mains des étrangers , et craignant de river plus fortement leurs chaînes , les États demandèrent que la durée de cette union fût limitée , et que la perception des aides leur fût exclusivement confiée. Ces conditions ayant paru inacceptables au gouvernement , ce projet n'eut pas de suite *. A cette époque les conseils n'avaient plus qu'un vain titre, toutes les affaires importantes étant traitées par des juntes dont les chefs des grandes familles du pays étaient entièrement exclus. Le conseil d'état, où siégeaient plusieurs sommités ecclésiastiques, les chevaliers de la Toison d'Or et quelques légistes, ne participaient au gouvernement en aucune façon ; le conseil privé, celui des finances, ne s'occupaient que de questions secondaires et spéciales ; on réservait les affaires les plus

De Wael, I. c., fol. 139. — * Jbid, fol. 127 v«\ 3 AYT2MA.T. I, p. 672.

DE BRUXELLES. 43 importantes à deux juntes, l'une, qui siégeait d'ordinaire le lundi, et qui, vers la fin du règne d'Isabelle, se réunissait tous les jours, avait dans ses attributions, Tannée, les places fortes, la solde des troupes; l'autre, surnommée le conseil adjoint, délibérait lë mardi et le vendredi sur les négociations, les permissions de commercer avec l'ennemi, le rachat des prisonniers, etc. La première se composait exclusivement d'Espagnols, tels que le cardinal de la Cueva, de Mexia, d'Aytona, de Mirabel, Charles Coloma ; la seconde, dirigée par de la Cueva, comptait parmi ses membres le président du conseil privé Macs, le chancelier de Brabant Boisschot, le premier maître d'hôtel de la cour, de Stccnhuys, et l'audiencier *. Cet état de choses indisposait les esprits, et tout ce que le pays comptait de cœurs généreux était alors réuni dans une haine commune de l'étranger : le duc d'Aerschot, le comte de Warfuzée, chef des finances, le prince d'Épinoy, le duc de Bournonville, le comte d'Egmont, le général Vandenberg, le comte de Hennin, formèrent une ligue à la tète de laquelle se plaça 1 archevêque de Matines, Jacques fioonen, prélat vertueux et rigide, qui était regardé comme un des hommes les plus habiles de cette époque, et avait acquis une grande influence dans le pays. Pénétré de la nécessité de donner au peuple de bons directeurs spirituels, il appela de France les oratoriens de fiérulle qu'il opposa avec succès aux jésuites et à ces religieux jongleurs qui nous arrivaient du midi. Après leur avoir lait obtenir un premier établissement à Louvain, il les attira à Bruxelles, où ils obtinrent bientôt le rectorat de plusieurs églises. Le parti espagnol ne tarda pas à s'effaroucher de cette conduite de l'archevêque : Isabelle n'ayant pu lui persuader de recevoir un coadjutcur, lui en donna un d'office , le père M. Dommin, Espagnol ; mais le pape , mieux informé, témoigna son mécontentement de cette mesure et le coadjutcur dut quitter le pays *. Le premier plan de la ligue fut d'obtenir la retraite de Spinola, qui était regardé comme le principal instrument du despotisme espagnol, et dont le départ eût entraîné celui de cette foule d'étrangers qui obstruaient les avenues de la cour d'Isabelle, s'engraissaient de l'argent du pays et empêchaient l'exécution de toutes les mesures utiles ; comprenant bientôt que ce changement serait insuffisant pour remédier au mal devenu trop profond pour être guéri sans opération énergique, les conspirateurs résolurent d'ériger les provinces en république, et la France,

« De Wael, 1. c, fol. Î07 et 208. — « Phalesics, ad ann. 1632, fol. 25)0.

les Provinces-Unies et l'Angleterre entrèrent dans leurs vues Placée ainsi sur un volcan, Isabelle était privée de ses plus sages conseillers : Louis de Velasco, l'archevêque de Patras, le prince de Ligne, le comte d'Arcnberg, le duc de Croy, tous les chefs des grandes familles attachées à l'Espagne, étaient morts, et, au moment où elle avait le plus besoin d'un appui ferme, Spinola fut rappelé. Il sortit de Bruxelles en janvier 1 02 8, par la porte de liai, au bruit de l'artillerie et au milieu d'un grand concours de monde 2.

Le légat Fabien de Léganès ayant obtenu du pape une bulle qui ordonnait la restitution de biens meubles qu'il disait injustement détenus par des nobles, et frappait d'excommunication ceux qui ne dénonceraient pas les détenteurs, le chancelier de Brabant s'opposa a la publication de cet acte, qu'il prétendit devoir être préalablement approuvé par le grand conseil, conformément aux pragmatiques sanctions de 1485, 1493, 1497, et à l'édit de Charles-Quint du 4 octobre 1540. N'ayant pu vaincre cet obstacle, le légat adressa des plaintes amères à l'infante qui imposa silence aux opposants, et il menaça de l'interdit ceux qui s'opposeraient à la publication des bulles du pape *. Cet incident causa beaucoup d'agitation a Bruxelles : le conseil de Brabant renouvela l'édit contre les vagabonds et celui prohibant le port de pistolets de poche, et enjoignit au sergent-major de Locquenghien d'ordonner aux gardes bourgeois de faire des patrouilles pendant la nuit et de ne laisser entrer en ville aucun mendiant ni soldat étranger sans passe-port *.

Les progrès de l'ennemi, le siège de Bois-le-Duc par le stathouder Frédéric-Henri (1 628), forcèrent le gouvernement à recourir à un Belge, et Henri Vandcnberg fut nommé généralissime. Mais tout manquait : argent, chariots, munitions, et l'armée désorganisée n'était plus en état de rien entreprendre de grand ni d'utile. Les deux premiers ordres de Brabant volèrent une aide extraordinaire de 300,000 florins a lever au moyen d'une contribution de 1 8 sous sur chaque cheminée et charrue, à payer moitié par le propriétaire et moitié par le locataire. Les membres du conseil de Brabant devaient seuls être exempts de cet impôt ; mais cette proposition rencontra une forte opposition chez les nations de

• Mémoires de Richelieu. — * De Wael, 1. c, fol. 146. » De Wael, 1. a, fol. 151.

« Mss. de la bibliothèque de la cour d'appel, intitulé : Contulte* du conteil de Brabant. Lettres à l'ammaa de Bruxelles, des 13 et 10 février 1628.

DE BRUXELLES. 17 Bruxelles, et pour accélérer leur consentement, il fallut annuler cette exemption (25 mai 1629) l. Les conseillers d'Isabelle et tous les étrangers, qui ne voyaient qu'avec envie un Belge commander l'armée, accusaient Vandenberg de se laisser influencer par ses sœurs qui étaient protestantes et d'exciter à la haine des Espagnols ; mais les compatriotes du général le vengeaient de la malice de ses ennemis et n'avaient pour lui que de l'admiration et des louanges ; ainsi lorsqu'il se rendit à son armée, le magistrat et les métiers de Louvain lui offrirent un splendide banquet. Contrecarré dans ses projets, Vandenberg toutefois ne put faire lever le siège de Bois-le-Duc ; en vain envahit-il la Gucldrc et pénétra-t-il jusqu'à Amersfort dans la province dUtrechl, Frédéric-Henri ne se laissa point distraire de son but et Bois-le- Duc, vigoureusement attaquée, fut obligée de se rendre le 1 4 septembre 1 629 Cet événement ré- |iandità Bruxelles une profonde consternation. Isabelle porta tous ses joyaux au mont de piété3, et les États recueillirent spontanément 4 ,600,000 florins pour pourvoir à l'entretien de l'armée. Cette preuve de dév ouement sans exemple resta sans résultat pour le pays ; ect argent fut entièrement dilapidé sans que les troupes en eussent rien reçu, et, pour payer leur solde arriérée, il fallut de nouveau recourir aux représentants de la nation. Mais ce dernier fait les avait poussés à bout et ils refusèrent toute demande de subside ; en vain l'infante envoya-t-elle a l'hôtel de ville un des grands de sa cour pour presser leurs votes ; dans leur indignation, ce ne furent plus les trésoriers de la gouvernante, mais le roi luimême qu'ils accusèrent d'avoir détourné le produit des dernières taxes, et cela pour préparer la guerre en Italie *. Ce fut au milieu de la terreur générale que la statue de Notre-Dame de Lacken fut apportée à Bruxelles et placée au Béguinage, où tous les jours, matin et soir, l'infante allait à pied, en longeant les remparts, implorer sa miséricorde et sa protec-

En i 63 1 , Bruxelles vit arriver successivement la plupart du cardinal de Richelieu : d'abord ce fut le duc de Vendôme qui y passa, le 22 février, pour se rendre en Hollande j ensuite, à la fin du mois de

• Rootboeck, fol. 881.

» De Waxl, 1. c, fol. 149 et seq. — àttzmu, T. I, p. 873. — 3 Foppws. 4 Necab aliis pecunia dicebantur dilapidât*, sed regein eadem indigui&se eu m in lu lia belium pararet. De Wael, 1. c, p. 161.

« Foppsss, JubiUtum sacerd. et can. Fan den Zype, i

mai, le seigneur de Sedan, duc de Bouillon, que le magistrat invita à venir à l'hôtel de ville voir passer rommegang 1 ; enfin, la reine-mère, Mnrie de Mëdicis, y fit une entrée solennelle le 4 3 août. A une lieue de la ville, la reine, accompagnée de l'infante, qui était allée la recevoir à Mons, fut complimentée parle marquis de Sainte-Croix qu'accompagnaient dix enseignes de bourgeois, formant un corps de 4 à 5,000 hommes, commandes par le sergent-major Charles de Locqu engin en, seigneur de Melsbroeck. Plus loin les deux princesses trouvèrent les cinq serments rangés en bataille ; sur les remparts de la porte d'Anderlecht étaient trois cents bourgeois et les canonniers de la ville, qui saluèrent le cortège de salves de roousqueterie et d'artillerie. Entre les deux portes on avait élevé un théâtre tapissé de drap écarlale, où l'amman et le magistrat présentèrent à la reine la clef d'or dans un bassin d'argent, tandis que douxe musiciens, placés dans une tribune, exécutaient des symphonies. Le pensionnaire Charles Schotte harangua la reine, et le cortège se remit en route au son de la cloche de Saint-Nicolas ; arrivé sur la grand' place, qui était ornée et illuminée avec beaucoup de magnificence, il fut salué par un feu de mousqueteric de trois cents bourgeois. Au palais, Marie de Médicis fut complimentée par le premier maître d'hôtel, d'Andelot, et reçut ensuite dans ses appartements les seigneurs de la cour. Le lendemain, le magistrat lui offrit le vin d'honneur dans de grands vases rouges à anses dorées, présent qui ne se faisait qu'aux tètes couronnées. Les conseils du gouvernement, les cours de justice, vinrent ensuite la saluer. Les jours suivants, la reine alla visiter les principaux édifices de la ville, entre autres, Saintc-Gudule ; le couvent des jésuites qui lui offrirent des divertissements de toute espèce : ballets, musique, feu d'artifice, jets d'eau, combats de bètes sauvages ; la nouvelle église de Bon-Secours et Laeken. Elle s'extasia sur la beauté de Bruxelles qui était déjà appelée le petit Paris, et surtout sur le grand nombre de carrosses qu'elle vit au cours de l'allée Verte, alors déjà fort en vogue, et où il y en avait cinq à six cents. La reine mère et toute sa suite furent défrayées aux frais du trésor et, pour lui témoigner plus de respect, chaque jour, le sergent-major vint lui demander le mot d'ordre 3. Au mois

• DeWael.

* Histoire curieuse de tout ce qui t'e*t patte à l'entrée de la reine mère du roi T. C, dans les villes det Pays-Bot, par le S. de la Se«ee, historiographe de France. — Bruts, certriumphen. — De Wael.

de janvier suivant, Gaston d'Orléans, frère de Louis XIII, effrayé par le supplice de Montmorency, vint rejoindre sa mère et fut reçu par Isabelle avec une bienveillante affabilité. Ces prévenances étaient dictées par la politique, car l'Espagne espérait beaucoup des discordes de la cour de France; mais l'habileté de Richelieu et l'esprit versatile de Gaston déconcertèrent tous ses projets. Ricbclieu, dit-on, écrivit à l'infante et au légat du pape à Bruxelles pour les inviter à ne donner aucun secours au duc, s'engageant de son coté à n'en plus envoyer aux Provinces- Unies, et, ao mois de mai, Gaston partit pour Trêves comblé de présents

Les dangers qui menaçaient le pays avaient vaincu la répugnance des États à accorder de nouveaux fonds et, en 4 651, ils votèrent une capitation générale pour payer la solde arriérée de l'armée 3. De son côté, l'archevêque convoqua à Ma Unes le clergé de son diocèse et le détermina à de nouveaux sacrifices 3. Le marquis de Sainte-Croix avait été appelé du Piémont pour prendre le commandement de l'armée; Jean, comte de Nassau, fut placé à la tête de la cavalerie, et le baron de Balançon eut la direction de l'artillerie *. Ces dernières mesures firent éclater un nouvel orage. Le comte Vandcnberg, indigné de se voir remplacer par un étranger, se disposai marcher sur Bruxelles, et il avait même annoncé à ses amis sa prochaine arrivée ; mais détourné de ce projet par de prudents conseils, il se relira a Liège où il fit paraître une lettre adressée à l'infante pour se plaindre de la domination espagnole et de la défiance injurieuse dont il avait été l'objet, lui qui avait combattu quarante ans pour la monarchie et dont les six frères étaient morts au service du roi. Le 48 juin 4 632, il écrivit aussi aux États, accusant de sa disgrâce le marquis de Léganès, « dont vos seigneuries, dit-il, connaissent le crédit. » — « L'inimitié de ce favoriprovient,ajouta-t-il,dedeux causes : d'abord de ce que j'ai empêché, en 4 64 9, le pillage de la ville de Bruxelles, tandis que le marquis de Spinola aurait dû me savoir beaucoup de gré d'avoir amené les bourgeois à ouvrir leurs portes pour ne pas en venir à ces extrémités , et ensuite de ce que j'ai confié mon avant-garde aux Italiens et non aux Espagnols. L'animosité de ceux-ci est encore si grande qu'ils ont brisé mon portrait qui se trouvait à la Stecnporte. » 11 finissait en

« DeWàel, I. c., f» 201. — «5 mars 1631. Plae.,T. II, p. 93.

* De Wael, 1. c, fol. 178 et 170. Pendant dix mois les chartreux de Bruxelles payèrent mensuellement 30 à 60 florins pour le don du clergé.

* Ibid., M 80. — 5 Ibid., f 203 v\

se récriant contre l'autorité donnée aux juntes qui avaient complètement annihile les conseils du gouvernement. Le même jour, H publia un manifeste appelant les soldats belges aux armes contre les Espagnols, et promettant la liberté de conscience et le libre exercice des deux cultes Ce manifeste eut peu de retentissement dans le pays; on était fatigué de la domination espagnole, mais une profonde apathie s'était emparée des esprits, et ils étaient aussi peu disposés à attaquer le gouvernement qu'à le soutenir. A Bruxelles seulement, quelques calvinistes, nom qu'on donnait alors à tous les mécontents, parcoururent la ville, dans la nuit du 28 juin, et brisèrent, à coups de pierre, les bustes du roi d'Espagne et de saint Ignace , qui décoraient les maisons de quelques chanoines de Sainte-Gudulc. Cette démonstration même prouva la faiblesse du parti ; le magistrat ordonna une enquête sévère pour en découvrir les auteurs, et tous les ordres de l'état renouvelèrent avec empressement leur serment de fidélité *.

Cependant plusieurs nobles des plus anciennes et des plus illustres familles du pays, les d'Épinoy, les Bournonville, les Hennin, se proposaient de quitter la cour et de se retirer dans leurs domaines. Ils engagèrent le duc d'Aerschot à donner l'exemple, l'assurant qu'il serait suivi par toute la noblesse ; mais soit crainte, soit versatilité, il n'osa prendre ce parti. Dn agent de l'Angleterre lui proposa aussi inutilement de se joindre à cette puissance, à la France et aux Provinces-Unies pour enlever les Pays-Bas à l'Espagne, projet qui fut dénoncé à l'infante par le comte de la Vieuville 3. Ces mouvements, quelque faibles qu'ils fussent, inspirèrent de grandes craintes à la camarilla d'Isabelle, qui n'osa faire poursuivre les conspirateurs, et redoubla ses pratiques de bigotisme. La dévotion à Notre-Dame de Lacken prit une nouvelle extension, et les autorités invitèrent les enfants des deux sexes à aller au Sablon implorer le secours de la Vierge; l'habitude qu'on leur donna de réciter des litanies devint si forte, qu'ils les chantaient dans les rues4. Pendant ce temps, l'armée livrée à l'indolent comte de Sainte-Croix, voyait prendre Maestricht sous ses yeux sans qu'il eût fait la moindre tentative pour sauver celte place. Déjà les Hollandais se disposaient à envahir le Brabant lorsque

« Attzou, T. I, p. H88 et suiv. — s De Wael, 1. c, f 201. s Déclaration du duc d'Aersctiol au roi Philippe IV. Attzha, T. Il, p. 165 et suiv.

* De Wael, I. c.

l'infante se résolut enfin a convoquer les états généraux qui n'avaient plus été réunis depuis son inauguration. L'assemblée s'ouvrit à Bruxelles le 5 octobre et, le 8, elle nomma des commissaires pour ouvrir des négociations avec les Provinces-Unies. Les commissaires, à la tête desquels se trouvaient l'archevêque Boonen ot le duc d'Aerscbot, se rendirent à Maastricht où fut ébauché un projet de traité par lequel les Espagnols devaient évacuer entièrement le pays, k l'exception de quelques places qui leur seraient laissées à condition que les Hollandais en occuperaient d'autres. Les négociations furent continuées à La Haye et poursuivies pendant toute l'année 4 635 sans aucun résultat. Fiers de leurssuccès, les Hollandais exigeaient, outre l'interdiction delà navigation sur l'Escaut, la cession de toutes leurs conquêtes, l'abandon de la mairie de Bois-le-Duc et de Breda; pour cette dernière ville les Espagnols demandaient la restitution de Fernambouc1. Entre-temps les hostilités n'avaient pas cessé; les Hollandais s'avancèrent sur le Démer, dont ils n'osèrent forcer le passage3 ; pasde doute pourtant qu'un coup vigoureux n'eût fait alors tomber dans leurs mains Anvers et Bruxelles, mais ils avaient renoncé à l'idée de conquérir la Belgique : nos provinces réunies à celles du nord seraient redevenues florissantes, Anvers eût nui à la grandeur d'Amsterdam ; nos anciens frères préféraient nous enlacer de tous côtés, nous priver d'air et nous laisser débattre ensuite au milieu d'une lente agonie. Cette position déplorable, il est vraj, nous nous l'étions faite : une nation qui ne sait combattre ni l'ennemi intérieur ni celui du dehors, qui résiste mollement à l'oppression, n'a nul droit à une brillante existence.

La convocation des états généraux avait abattu la coterie espagnole, et elle ne s'en releva pas ; le 18 septembre, le cardinal de la Cueva, l'Ame des conseils d'Isabelle, partit pour l'Italie , et , le 3 octobre, il fut suivi par le marquis de Sainte-Croix qui, pendant toute la durée de son commandement, n'avait montré que faiblesse et incapacité. Aussi l'animosité du peuple était-elle si grande, qu'à son passage k Louvain son carrosse fut arrêté, renversé et mis en pièces; s'il s'y était trouvé, nul doute qu'il n'eût été massacré \ La mort du célèbre Gustave-Adolphe, la terreur de l'Empire et de l'Espagne, fut considérée à Bruxelles comme un événement de la dernière importance pour le pays. Des prières en actions de grâces furent dites, le 1 7 décembre, dans l'église de Saintc-Gudule

« Antou, T. I, p. 1210. — • De Wabl, f» 408, V. — » Ibid.

Si HISTOIRE

en présence de l'infante et de toute sa* cour. Les cloches sonnèrent et il y eut illumination générale '. Pour la première fois depuis bien des années, la fête de saint André, patron de la Toison d'Or, fut célébrée avec solennité dans la chapelle de la cour. Un père capucin prononça le sermon d'usage auquel, dit un chroniqueur, les membres de Tordre qui y assistaient, revêtus de leurs longues robes de soie, ne prêtèrent qu'une médiocre attention J. En 1G33, la princesse Marguerite de Lorraine, craignant d'être enlevée par les agents de la France, se réfugia dans les Pays-Bas. Le 6 septembre, l'infante alla la recevoir à une demi-lieue de Bruxelles où l'attendait la bourgeoisie sous les armes. Le lendemain il y eut fête à la cour ; on y dansa au son de la guitare et des castagnettes 3.

Le départ des chefc du parti espagnol et les négociations pour la paix commençaient à répandre le calme dans le pays, lorsque la mort de l'infante fit renaître toutes les craintes et raviva tous les mécontentements. Cette princesse fut enlevée, dans la nuit du 50 novembre 1633; elle était âgée de soixante-sept ans *. Son corps , revêtu de l'habit du tiers-ordre de saint François, fut exposé sur un lit de parade, au milieu d'une chapelle ardente, et, trois jours après, quatre de ses dames d'honneur, les comtesses de Falais et de Willcrval , mademoiselle de Montmorency et madame de Palant le déposèrent dans un cercueil en chêne, qui fut placé, par quatre capucins, dans une boite de plomb, en attendant qu'on pût le transporter à Sainte-Gudulc où devaient avoir lieu les obsèques. L'évèquede Gand chanta la messe du Saint-Esprit, l'archevêque de Césaréc, coadjuteur de Besançon, celle de la Vierge, et l'archevêque de Malincs celle de Requiem 5. Isabelle avait demandé, dit-on, que ses funérailles fussent célébrées avec la pompe qui avait distingué celles de l'archiduc; mais le trésor n'était pas encore parvenu & payer les frais de ces dernières, et il fut impossible de satisfaire ce désir. En janvier 1 650, l'archiduc Léopold ût transporter les restesde cette princesse dans

« De Wjux. — * Ibid. — s Aytïejia, T. II. p. 88.

* Le premier décembre, le chancelier de Brabant vint annoncer à l'hôtel de ville la mort de la princesse, et, le même jour, le magistrat ordonna que vingtcinq confrères des serments monteraient tous les jours la garde au palais, qu'une tôt ou escouade entière veillerait à la maison communale, et que les postes aux portes seraient doublé*. Archives de la Ville.

5 Aytzeka, 1. c, p. 196 et suiv. — Foppess.

1 église de Sainte-Gudule où ils furent déposés près de ceux de son mari '.

L'administration d'Isabelle offre le triste tableau des maux qu'entraînent sur un pays la faiblesse des gouvernants et l'influence délétère de l'étranger. Dominée par l'Espagne, cherchant à louvoyer entre les conseillers que lui imposait le cabinet de Madrid, et le parti national, apercevant l'abime dans lequel l'entraînaient les premiers, et n'osant se jeter dans les bras du second, cette princesse laissa la Belgique divisée par les partis, mécontente, humiliée, ruinée. Les jalousies qui régnaient à sa cour avaient pénétré dans les camps; les intrigues auxquelles se livraient ses conseillers avaient jeté le désordre dans l'administration , et avec des forces considérables, de bons généraux, elle éprouva presque constamment des revers. A sa mort, les campagnes étaient désolées par d'audacieux pillards qui commettaient les plus atroces violences, et il fallut toute l'activité, toute l'énergie > des magistrats municipaux pour extirper, par la roue et par le bûcher, ce déplorable fléau 2. La passion de magnificence qu'elle manifesta en mainte circonstance, ses prodigalités aux établissements religieux, ruinèrent le trésor, relâchèrent la discipline dans l'armée et préparèrent d'inextricables embarras à ses successeurs. Les défauts de la gouvernante furent cependant palliés par les qualités de la femme, et les Bruxellois apprécièrent les vertus d'Isabelle, qui eut constamment à cœur de soigner l'éducation de la jeunesse, d'assurer l'existence de la vieillesse, et de soulager l'indigence par de nombreuses aumônes.

A la mort de cette princesse Bruxelles était dans un état très-florissant, et la population, qu'avaient décimée la peste, les guerres, les proscriptions et la famine, avait largement réparé ses pertes; elle s'élevait, au dix-septième siècle, à environ 70,000 âmes s. Des données, vagues à la vérité, portent le nombre des habitants en âge de communier à 20,000 dans la paroisse de Sainte-Gudule (1643) 4, à 8 ou 9,000 dans celle de la Chapelle (1 654) 5, et h 3,000 dans celle de Saint-Nicolas (1 600) fl. Un tableau de Sallaert, qui se trouve au musée et qui représente une pro-

* Archives de Sainte-Gudule.

* Pbalesids. Chron. ttaffl. fol. 293.

» Selon Graxaye, an dénombrement aurait constaté l'existence à Bruxelles du 20,048 foyers, ce qui est évidemment inexact.

* Opéra Diplom. T. IV, p, 489.

5 Voir la troisième partie. — « Ibid.

ront il. 8

cession des métiers, nous indique le nombre des maîtres de chaque corporation au temps des archiducs. D'après ce singulier dénombrement, il y en avait 4057, savoir : 130 tourneurs, corbeillers, travailleurs en blanc et faiseurs de boutons; 25 placqueurs, 125 peintres, 47 serruriers, 186 tabottiers et soyers, 30 selliers, 123 marronnierst 67 orfèvres, 170 couteliers, cordeurs et potiers, 11 faiseurs de flocons de cuir, 45 barbiers, 47 corroycurs, 1 8 étainiers, 107 graissiers, 500 merciers,

55 poissonniers, 15 blanchisseurs, 201 ferronniers, 8 pelletiers, 200 tailleurs de pierre, 165 cordonniers, 199 savetiers, 9 gantiers, 52 couvreurs en tuiles, 128 marchands de poisson de mer, 23 meuniers, 46 tanneurs, 180 charpentiers, 67 brasseurs, 500 couturiers, 120 bouchers, 103 cuveliers, 30 tondeurs de drap, 105 tapissiers, 117 chaussetiers, 200 fripiers et faiseurs de luth, 7 fruitiers, 25 passementiers, 78 pinneurs de sayes et chapeliers, 19 tisserands. Les branches d'industrie les plus florissantes à cette époque étaient l'orfèvrerie et la fabrication de tapis . La draperie, celte antique source de richesses pour la eité, avait attiré l'attention des magistrats, qui firent en sa faveur d'immenses sacrifices; ils réussirent, parleurs libéralités, à attirer des étrangers et avec eux plusieurs industries nouvelles, telles que la fabrication des cuirs dorés à la façon d'Espagne, des sayettes, des futaines, etc.

Le grand nombre de constructions qui s'élevaient dans tous les quartiers peuvent démontrer la prospérité croissante de la ville; cette prospérité était duc à la présence de la cour]; aussi les bourgeois s'imposaientils de grands sacrifices pour conserver cet avantage, et le gouvernement exploitait celte circonstance pour obtenir sans cesse de nouveaux dons, comme plus tard il en fit un épouvantai! pour contenir l'esprit démocratique des nations. Cependant on doit remarquer que les nombreuses constructions ne sont rien moins qu'un indice favorable ; c'est faute de pouvoir employer les capitaux dans de grandes entreprises commerciales qu'on les convertit en pierres et en briques ; il suffit pour se convaincre de cette vérité, de jeter les yeux autour de nous. On perça plus de rues pendant celte époque qu'on ne l'avait fait depuis trois siècles. Le percement de la rue Neuve, en 1617, donna naissance à un nouveau quartier, le plus beau de Bruxelles avant la construction des alentours

« Clicciajidw, édit. de 16o9, p. 129.

du Parc. Les abords de la rue de Laeken, du canal, de la rue de Flandre, prirent une face toute nouvelle, par suite du creusement du bassin au foin, commencé en 1G39 sur l'emplacement de la prairie appelée den Gmlielmus, et appartenant au Béguinage, et de la reconstruction de la porte du Rivage en 1643. Enfin, dans un des recoins les plus isoles de la ville se forma une place, appelée depuis le Vieux-Marché, parce qu'on y établit le débit des friperies, et entourée de maisons et de rues. Une autre comparaison à faire entre le temps passé et le présent, c'est que tous les entrepreneurs ne s'enrichissaient pas. Ainsi un nommé Jean Claerbots, après avoir employé vingt-huit années dans les bâtisses; après avoir élevé 207 maisons, parmi lesquelles il y en avait de très-grandes; après avoir obtenu , en récompense deson activité, exemption d'accise et de garde, dut recourir au magistrat et obtint, pour un terme de trois années, une gratification annuelle de 4 200 florins, en considération de son grand âge et des dettes qu'il avait dû contracter

Le nombre des paroisses, longtemps limité à trois et porté à quatre en i 520, par l'érection en paroisse de l'église de Saint-Géry, s'accrut en 1622 de celles de Saint-Nicolas et de Coudenberg, et en 1640 de edledcNotre-Dame-de-Finistcrre; cette dernière église, autrefois chapelle isolée, avait pris une grande importance depuis la construction de la rue Neuve. Quant aux couvents, la dernière partie du règne de Philippe H et le gouvernement des archiducs en virent élever douze, tandis qu'antérieurement, pendant six siècles, on n'en avait fondé qu'une >tngtainc. C'étaient les jésuites, les augustins, les capucins, les carmes déchaussés, les minimes, les minimes d'Andcrlecht , les oratoriens, les bénédictines anglaises, les carmélites thérésiennes, les annonciades , les brigittincs, les chanoinesscs de Berlaimont. Cette manie claustrale, vainement combattue par divers édits royaux, se perpétua quelque temps encore, et ce fut de 1638 à 1667 que s'établirent les congrégations des lorraines, des capucines, des visitandincs , des ursulincs, des dominicaines anglaises, des apostolines et le Pelit-Béguinagc. Ce furent là les derniers couvents fondés à Bruxelles; il y en avait trente-neuf. Les fondations pieuses de cette époque sont peu importantes ; les anciennes d'ailleurs étaient nombreuses et richement dotées. Les autorités ecclésiastiques et laïques tournèrent plutôt leurs efforts vers l'ameliora-

« Résolution du 1 i août 1644. Archive* de la Fille.

tion des mœurs. Les gains honteux des lombards et des usuriers furent limités par l'établissement du mont de piété, le premier qui ait été ouvert en Belgique (1018). Le magistrat fit commencer en 4 625 la Duchlhuys ou maison de correction , près de lu porte de Laeken , où devaient être renfermés les pauvres oisifs dont on utiliserait les bras. La ville bâtit aussi une maison pour les fous ou Sympelhuyse , ( 1 600 environ), et des maisons pour les pestiférés, hors des remparts, à l'est de la Senne et de la porte de Laeken (1618). Enfin, la charité de quelques particuliers ouvrit un asile aux jeunes filles abandonnées prieurs parents (1643), asile converti depuis en un couvent, appelé le Petit- Hégtii nage, et la dévotion plus rigoriste de quelques particuliers, secondée par l'autorité de l'archevêque Boonen et par le zèle du dominicain Ambroisc Druwe, érigea la maison de Sainte-Croix, au canal, pour y enfermer les femmes et les filles dont la conduite causerait du scandale (1647).

Bruxelles, qui manquait encore d'établissements pour l'étude des humanités, vit combler cette lacune par l'ouverture des collèges des augustins (1601) et des jésuites (1604). La poésie flamande était alors en décadence ; le style de eeux de nos auteurs qui écrivaient en français était inculte , et ce grave défaut s'est malheureusement perpétué dans notre littérature ; nos latinistes, corrompus par Juste-Lipse, adoptaient la phraséologie de leur modèle sans hériter de son élégance. Heureusement pour notre gloire, les sciences comptaient quelques beaux noms : Le Mire, Butkens, Gramayc, Bollandus, Grégoire de Saint-Vincent, Simon Stevin, et les beaux-arts, que favorisait le goût de l'époque pour le luxe, atteignaient en Belgique l'apogée de leur splendeur. Bubcns, Van Dyck, Otto Venius, Crayer, les Téniers, Sneyers, ornaient des produits de leur pinceau et nos vieilles basiliques et les édifices dans lesquels Coeberger, le jésuite Aiguillon, l'architecte Francquart imitaient, non sans bonheur, les monuments de l'antiquité.

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