CHAPITRE XIII
Depuis la mort d'Isabelle jusqu'à V avènement de Charles II. —
Philippe IV avait adjoint à Isabelle dans le gouvernement des Pays- Bas, avec le droit de lui succéder, son frère cadet Ferdinand, archevêque de Tolède (octobre 1632). Ce prince n'ayant pu se rendre immédiatement en Belgique , les trois conseils nommèrent, en vertu d'une commission qu'ils avaient reçue du roi, un comité composé de sept membres pour régir provisoirement le pays ; h la tête du comité était le marquis d'Aytona , qui conserva seul la direction de l'armée. Ces ministres prêtèrent serment dans le conseil d'état le jour même de la mort de l'infante !. Ils eurent dès l'abord de nombreuses diflieultés à surmonter. Le duc de Neubourg, dont les états souffraient beaucoup de la guerre, étant venu en Brabant a l'effet de négocier la conclusion d'une trêve, le gouvernement craignit qu'il ne se plaçât à la tête du parti national , et il lui interdit l'accès de Bruxelles. Des difficultés plus grandes surgirent du côté de la maison de Savoie, dont le chef réclamait l'héritage d'Isabelle ; mais les Espagnols semèrent le trouble dans cette famille, et l'un de ses membres , le prince Thomas de Carignan , se retira h Bruxelles (20 avril 1634) où il reçut un brillant accueil. Le riche mobilier du palais royal, tous les objets précieux que les archiducs y avaient accumulés, furent ignoblement vendus à l'encan dans la grande salle, et cette vente, faible ressource dans ces temps de détresse, dura jusqu'en i 656 2. Dès qu'il fut sorti de ces embarras extérieurs , le comité , dirigé par d'Aytona, voulut frapper au cœur le parti belge. Le i 5 mars, Vanden-
• Registre aux résolutions du souverain conseil de Brabant, n" 134, fol. 101. ■ Attzema, I. c, p. 65.
bcrg fut déclaré coupable de lèse-majesté, et, le 2 C avril, le prince de Ha r Lançon fut arrête et enfermé dans la citadelle d'Anvers. Le prince d'Épinoy et le duc de Bournonville , dont les biens furent confisqués, auraient éprouvé le même sort s'ils ne s'étaient réfugiés en France. D'Acrschot , qui s'était rendu en Espagne sur l'invitation du roi , fut , ainsi que son conseiller Charles Schotte, pensionnaire de Bruxelles, et tous ses serviteurs, détenu dans le fort d'AUameda ; ennuyé de sa captivité, il révéla une partie des projets de la noblesse (16 avril), et fut relâché, sous condition toutefois de ne pas quitter l'Espagne. Charles Schotte, qui parait avoir joué dans ces circonstances le rôle d'espion et de délateur, revint dans les Pays-Bas avec le titre de conseiller des finances !.
Cependant, pressé de poursuivre ses projets contre la France, le cabinet de Madrid fit publier, le 50 avril, une amnistie, et resserra son alliance avec l'Empire que menaçait la politique habile de Richelieu. Après la victoire de Nordlingcn , on vit le duc de Lorraine, Charles IV, que les Français avaient dépouillé de ses états , envoyer à Bruxelles le baron de Clinchamp, pour remettre à la reine-mère et à son fils quelques étendards enlevés aux Suédois a. Le duc d'Orléans avait conclu , le 12 mai 1634, un traité avec d'Aytona; mais mal vu des Espagnols qui avaient menacé les jours de quelques-uns de ses favoris , il négocia secrètement avec son frère et se réconcilia avec Richelieu. Redoutant la prochaine arrivée de Ferdinand , entre les mains duquel il serait un otage ou un prisonnier, il feignit une attaque de goutte pour garder la chambre pendant que ses serviteurs disposaient tout pour son départ. Il sortit de Bruxelles le matin du 8 octobre, sous prétexte d'aller à la chasse aux renards, et commanda bien haut qu'on se tint prêt à lui dire la messe à son retour ; il n'était accompagné que de six maîtres et de quelques valets. Des qu'elle ne se vit plus observée, toute la troupe partit au galop et fit dix-sept milles d'une traite. Le cheval du duc tomba mort de fatigue; il en prit aussitôt un autre, et arriva, le soir même, à la Capellc en Vermandois, à vingt-cinq lieues de Bruxelles, meurtri, abimé, mais heureux d'être loin de ses protecteurs. D'Aytona, qu'il avait informé de son départ, répondit qu'il regrettait de ne l'avoir pas su plus
« Attik»a,I. c, p. 165.
* Pièces intéressantes pour la ville de Bruxelles, mss. de la Bibl. de Bourgogne.
tôt, pour lui faire rendre, en cette occasion, tous les honneurs dus à son rang *.
Peu de temps après, le cardînal-i niant don Ferdinand arriva dans les Pays-Bas, où l'avait précédé le bruit de sa brillante conduite a Nordlingen. Après être resté deux jours à Tcrvucren, il en partit, le samedi 4 novembre, pour faire son entrée à Bruxelles, précédé de la compagnie de cuirassiers du comte Jean de Nassau et des arquebusiers à cheval de don Juan de Rivero. Huit mille bourgeois rangés en bataille, les serments et les archers de la garde, l'attendaient sur la route ; il complimenta les chefs des sections sur leur belle tenue et dit n'avoir jamais vu meilleure ordonnance. Son cortège s'était grossi en chemin d'une foule de nobles, et lorsqu'il arriva en ville, on en comptait, dit-on, plus de quinze cents. L'infant était vétu d'un costume de drap d'or, et portait au coté une riche épée de Charles-Quint. 11 fut reçu a la porte de Louvain par le magistrat et conduit à Sainte-Gudule où l'attendait l'archevêque. Les rues, sur son passage, étaient ornées avec magnificence, bien que les inscriptions et les allégories des arcs de triomphe et des pyramides ne dussent lui être montrées qu'à son retour d'Anvers 2. Il se rendit, par la rue de l'Écuycr, le Grand-Marché, la Stecnporte, au palais de Marie de Médicis, au Sablon. La reine ayant près d'elle la duchesse d'Orléans, que Gaston avait laissée à Bruxelles, reçut le prince avec de grandes démonstrations de joie, et l'on rapporte qu'elle lui dit : « Nous vous avons longtemps » attendu ; mais la victoire a si bien excusé votre retard , que nous ne >• pouvons plus vous le reprocher. » Se conformant aux rigueurs de l'étiquette, l'iofant salua la reine , sans faire attention à la duchesse , et se dirigea vers le palais où il arriva fort tard 3. Instruit du traité d'alliance conclu par Richelieu et les Provinces-Unies pour envahir simultanément les Pays-Bas (8 février 1655), Ferdinand fit surprendre la ville de Trêves (26 mars), qui avait reçu garnison française, et emmener l'électeur prisonnier à Bruxelles. Louis XIII envoya aussitôt le héraut d'armes de France, Jean Graliolct , sous le titre d'Alençon , porter à l'infant une
« Mémoire* de Richelieu. — Ara*. — M. Bazin, Histoire de France sous Louis XIII.
■ Ces ornements avaient été faits sur les dessins de l'arcbitecte Francquart ; le peintre Gaspar de frayer y travailla aussi et reçut du magistrat 3,300 florins. Archives de la Fille,
* Attieiia, 1. c, p. 173. — Bruss. eertriumphen.
déclaration de guerre. Arrivé à la porte de Hal (19 mai), le héraut se revêtit de sa cotte d'armes violette, parsemée de fleurs de lis en or, avec les armes de France et de Navarre, |»r devant et par derrière, et fit sonner par les trompettes les chamades accoutumées. Introduit en ville pendant qu'on allait prévenir de son arrivée Charles de Locquenghien, sergent-major, Toison-d'Or elles autres hérauts, il fut, après quelques pourparlers, conduit chez le premier, qui demeurait au Sablon, et, comme le prince était absent et ne devait revenir que dans deux jours, il voulut remettre sa déclaration à cet officier et aux hérauts; mais ceux-ci l'ayant refusée, disant qu'ils n'avaient pas charge de la recevoir , Graliolet sortit de la maison du sergent-major , et jetant sa commission à leurs pieds, il repartit au galop C'est la dernière fois que cet antique usage a été suivi en Europe.
Les hostilités commencèrent aussitôt. L'armée française ayant opéré, près de Macstricht, sa jonction avec les Hollandais, leurs forces réunies, qui dépassaient 30,000 hommes, entrèrent dans le Brabant. Après avoir saccagé Tirlcmont, ils investirent Louvain et occupèrent Tervueren. Le 24 juin, on vit quelques coureurs s'avancer jusqu'aux deux tilleuls, près le bois de Linlhout*. Tous les habitants de Bruxelles furent aussitôt appelés aux armes, sous le commandement de Robert de Maldcghcm, seigneur de Grimares 3; les fortifications de la ville furent activement réparées4, et, conformément à un ordre du conseil d'état, le magistrat enjoignit aux couvents d'hommes d'envoyer chacun quatre religieux pour la garde des portes pendant la nuit5. 5'imaginantqucla présence de Marie deMédicis allait attirer sur leur ville les désastres d'un siège, les Bruxellois, par leurs
' Avtzeju, I. c, p. 210. — M. Bazhc, I. c. » Ceschiedenisten van Brutsel, mss.
* Opéra diplom., t. Il, p. 1362.
4 La partie des fortifications à laquelle on travailla le plus à cette époque fat celle qui s'étendait entre les portes do Canal cl de Laeken, où l'on construisit entre autres un nouveau bastion. En avril 1636, les maîtres ou directeurs de fortifications d'Anvers furent appelés a Bruxelles pour inspecter ces ouvrages. Dans un acte du 31 mai on voit cité comme maître des fortifications Thomas Roelants. Archiva de la Fille.
5 Les jésuites devaient être de garde à la porte de Louvain, les carmes déchaussés à celle de Namur, les minimes à celle d'Obbrussel, les cannes à celle d'Anderlecbt, les dominicains à celle de Flandre, les augustins à celle de Laeken, et 1rs récollets à celle de Schaerbeek. Ordre du 10 juin. Van Meerbefk, Hist. des carmes, fol. 342.
DB BRUXELLES. 61 clameurs et par leurs menaces, la forcèrent de se retirer à Anvers Mais les coalisés s'épuisèrent devant Louvain, et l'arrivée de Piccolomini, qui accourait avec des forces imposantes , les força bientôt a la retraite. Dans leur courte campagne ils avaient commis d'épouvantables ravages ; aussi les paysans les harcelèrent-ils avec fureur, et tous leurs traînards furent impitoyablement massacrés ; chaque jour on apportait à Bruxelles des harnais, des casques, des pistolets, des mousquetons, qui avaient été abandonnés par les fuyards ou enlevés aux morts. L'infant, de son coté, poursuivit vivement les Français, et, après avoir repris tout l'avantage, il revint passer l'hiver à Bruxelles2. Cette invasion laissa après elle de terribles vestiges , et la peste qui provint , disent quelques chroniques , de ce qu'on n'enterra pas les morts apparut dans la même année. A Bruxelles elle sévissait encore en 1 638, lorsque les Lorraines vinrent s'y établir * ; mais elle y exerça moins de ravages que dans les autres villes, où elle régna pendant dix ans5. C'est en i 636 que fut instituée, dans 1 église des Carmes, la confrérie placée sous l'invocation de saint Charles Borromée, archevêque de Milan, célèbre par la piété et le dévouement qu'il montra lorsque la peste ravageait son diocèse; dans cette confrérie se firent inscrire des milliers d'habitants et un grand nombre de personnages de distinction 6.
Le peuple est toujours le même : malgré les maux qui l'accablaient, il salua de ses acclamations les fêtes données au duc Charles IV de Lorraine, lors de son arrivée à Bruxelles, au commencement de l'année 1636 '. L'éclat qui entourait les jeux des grands, loin de paraitre un contraste avec sa misère, semblait servir à la lui (aire oublier. La campagne de i 637 fut mêlée de succès et de revers. Don Ferdinand, qui n'avait pu empêcher le stathouder Frédéric-Henri de s'emparer de Breda, reprit Rurcmonde et Venloo, et défit une armée hollandaise qui était débarquée à Calloo, près d'Anvers. Lors de la kermessede Bruxelles, qui fut célébrée quelques jours après cette victoire, on vit figurer dans la
* M. Bazin, I. e.
* Attzs.ua. — M. Bazin, I. c. — Mémoires de Frédéric-Henri, prince d'Orange. - Getchiedatùten van BnueelUss. de la Bibl. de Bourg.
3 Geschiedenissen van Brtuset.
* Annale* nu*, de Capella, fol. 37.
8 Sandows, Chor. Brab., T. II, p. 305. — 6 Van Meerbeek, I. c ' 7 Pièce* intéresiantct pour la ville de Bruxelle*, mss.
procession du saint sacrement les étendards enlevés aux ennemis; ces trophées furent ensuite envoyés en Espagne l. Dans le même temps, l'audacieux Jean de Weert emportait Corbie et jetait l'épouvante dans Paris. Voyant diminuer de jour en jour la considération qu'on avait pour elle, Marie de Médicis quitta Bruxelles le 40 août 4 658, disant qu'elle allait prendre les eaux à Spa, et elle se rendit en Hollande. Par contre, en 4641, le duc de Lorraine rompait le traité qu'il avait tout récemment conclu avec la France , et venait s'établir dans cette ville.
Les talents de don Ferdinand avaient balancé les forces des ennemis, et il s'était bien fait venir des Belges en laissant à des nationaux une grande jwrt dans l'administration civile. Malheureusement son gouvernement fut de courte durée : le 9 novembre 4644, il fut enlevé par une maladie causée par les fatigues de la guerre. Telle était l'ignorance de ce temps, que lorsqu'on l'embauma, celte opération fut regardée comme un sacrilège. Son corps , couvert de son armure damasquinée, fut porté, pendant la nuit, dans la chapelle de la cour et exposé sur un lit de parade; le 4 4, on le descendit dans un caveau derrière l'autel, à droite d'Isabelle. Ses obsèques eurent lieu à Sainte-Gudule, avec une grande magnificence, et, pendant six semaines, les cloches des églises et des couvents firent entendre leur glas funèbre. En 4643 , don Francisco de Mello obtint du cardinal Mazarin l'autorisation de transporter par terre en Espagne, les restes de l'infant ; mais jugeant que la marche de ce convoi, que devaient accompagner quatre-vingts domestiques avec leurs familles, serait trop lente , il demanda aux Provinces-Unies une sauvegarde pour un vaisseau, et elle lui fut accordée sous condition qu'on n'y chargerait ni armes ni marchandises *. Les ordres du roi , ouverts après la mort de Ferdinand, instituaient une junte provisoire du gouvernement, composée de don Francisco de Mello , capitaine général de l'armée d'Alsace , le marquis de Velada , le comte de Fontaine , l'archevêque de Malines, le président Roosc et don André Cantclmo. Peu de temps après , une ordonnance royale investit don Mello du gouvernement général des Pays-Bas, en attendant la nomination d'un prince du sang. Ce vieux capitaine obtint d'abord quelques avantages sur les Fran-
* Geschiedenissen van Brus$el, mss.
« Ibid. — Aytzcva, I. c, p. 897.
DE BRUXELLES. 65 çais; mais vaincu à Rocroi (1643) \ il Ait remplacé au eommcneement de l'année 1 644 dans le commandement de l'armée par Piccolomini, et le gouvernement fut remis à don Manuel de Moi ira Corte Réal , marquis de Castel Rodrigo , nommé lieutenant-général de don Juan d'Autriche, fils naturel de Philippe IV. Celui-ci, appelé en décembre 1642 à succéder au cardinal-infant, ne pouvait quitter l'Espagne.
Le rappel de don Mello fut, parait-il, l'œuvre des jésuites. Personne n'ignore que le jansénisme, connu d'abord sous le nom de baïanisme, de Baius un de ses chefs, prit naissance en Belgique, et y imprima de violentes secousses dont les effets ne sont pas encore détruits aujourd'hui. L'exemple du primat, l'archevêque Jacques Boonen, qui avait facilité l'impression du fameux Augustin de sou ami C. Jansénius, évéque d'Ypres, et qui bravait les foudres du Vatican lancées contre cette œuvre, avait entraîné le haut et le bas clergé, l'université, le gouvernement et le peuple. Les évêques les plus attachés au sainteiége paraissaient désapprouver, par leur silence, la bulle Unigenittis, dont Francisco de Mello et le conseil de Brabant avaient refusé d'ordonner la publication, et la plupart des curés de Bruxelles, indignés de la toute-puissance des jésuites, partageaient les mêmes sentiments. Mais la cour de Rome, ne se désistant pas de son système de temporisation, résolut de laisser passer cette effervescence et d'attendre que l'occasion fût favorable pour atteindre les récalcitrants. Les jésuites, ces ennemis acharnés du jansénisme, la secondèrent activement; toutrpuissants a la cour de Philippe IV, ils travaillèrent sans doute à renverser un homme qui ne secondait pas leurs vues, et en effet, dès l'arrivée de Castel Rodrigo, les choses changèrent de face. Innocent X, qui occupait alors le Irène pontifical, écrivit à l'université, aux prélats belges, au nouveau gouverneur général, les invitant à publier la bulle in Eminenti, et le roi, de son cèté, ordonna à ce dernier, le 30 janvier i 646, de se conformer à cette injonction. L'intcrnoncc fit afficher publiquement la bulle à Bruxelles ; mais l'université déclara ne pouvoir obéir sans condamner la doctrine de saint Augustin, et la résistance devint opiniâtre l.
* Les chroniques locales disent qu'en 1643 on tendit les chaînes qui fermaient les rues de la ville. Brustclsche AntiquUeyttn, mss.
* Registres aux résolutions du souverain conseil de Brabant. — C. Suit. — M. Gokthals, Lectures, etc., T. I, p. 127.
Cl HISTOIRE
Attaqué de toutes parts, ne pouvant remédier aux désordres qui régnaient dans les armées espagnoles, Piccolomini vit les Français et les Hollandais s'emparer d'une partie de l'Artois et de la Flandre. Dans ces extrémités, Bruxelles accorda au gouvernement 1 64,000 florins du Rhin, qui furent levés au moyen d'un dixième sur les maisons et les terres de la ville et de la cuve, impôt dont les ordres mendiants et les établissements de charité furent seuls exempts !. Les fortifications furent augmentées, et, par ordonnance royale du 7 octobre 1 64 b, tous les suppôts des conseils du gouvernement, descours de justice et généralement tous les privilégies furent obligés de travailler en personne ou par remplaçants, aux ouvrages delà ville, età monter la garde « pendant les circonstances du moment2. » Charles de Lorraine conduisit en Belgique et vendit au roi ses vieilles troupes; mais cette mesure, comme on l'a (ait observer avec raison, fut une double faute du gouvernement : d'abord en appelant ces auxiliaires trop tard, et ensuite en leur donnant de l'argent qui aurait pu servir à lever des troupes nationales dont on aurait tiré beaucoup plus de services que de ces mercenaires étrangers a.
En 1645, arriva à Bruxelles la reine de Pologne, qui fut reçue avec de grands honneurs; le magistrat, selon l'usage, lui fît présent d'un foudre de vin *.
Castcl Rodrigo et Piccolomini furent remplacés dans le gouvernement provisoire des Pays-Bas par l'archiduc d'Autriche Léopold-Guillaumc, frère de l'empereur Ferdinand II, qui arriva à Bruxelles le 1 I avril 1646. Tout avait été préparé pour lui faire une réception solennelle; mais, par un motif qu'on ne put comprendre, il changea subitement son itinéraire et entra en ville par la porte de Namur, pendant quo le magistrat et la bourgeoisie sous les armes l'attendaient à la porte de Louvain. Il gagna le palais, par une porte voisine des remparts, et après s'y être reposé quelques instants, il traversa le parc et se rendit a Sainte-Gudule où un Te Dewn fut chanté 5. 11 ne prit possession du pouvoir qu'en février 1647, et chercha aussitôt à ouvrir des négociations pour la paix avec les
* 2! octobre 1648. Archives de la Fille. 1 Registres aux résolutions du souverain conseil de Brahant. » Yaxdeiuwot, Considérations sur le gouvernement des Pays-Bas, nus. de la Bibl. de Bourgogne.
4 Résolutions du 7 décembre. Archives de la Ville, i Bruts, eertriumphen.
DE BRUXELLES. 65 Provinces-Unies et à étouffer le jansénisme. La ville fit don au nouveau gouverneur général d'une somme de 25,000 florins qu'elle se procura au moyen d'un impôt sur le bétail
Les nations ayant été convoquées au commencement de 1647 pour donner leur consentement à la levée d'un impôt de 50 sous sur chaque hrassinde bière, six d'entre elles : Saint-Géry, Saint-Laurent, SaintJean, Saint-Christophe, Saint-Jacques et Saint-Nicolas, refusèrent de le voter. Impatients de ce qu'on les avait assembles environ quarante fois et qu'on les forçait ainsi à négliger leurs occupations, les doyens restèrent enfin réunis à l'hôtel de ville, continuant à discuter, « sous la couronne, » les moyens de faire cesser cet état de choses, préjudiciable à leurs intérêts. Le magistrat n'osa pas les poursuivre, mais le conseil de Brabantenjoignit a l'amman d'informer sur cette affaire (23 février), et, sur son rapport, lui intima l'ordre de procéder contre les coupables. Cependant les métiers ayant adressé au prince une requête pour que cette contravention aux lois n'eût pas de suite, cette cour souveraine elle-même conseilla l'oubli. L'archiduc ordonna à l'amman de cesser toutes poursuites , mais il lui prescrivit de lire h l'avenir, lors du renouvellement des doyens, les articles des ordonnances qui concernaient les nations, afin que nul n'en pût prétexter ignorance a.
L'exécution des règlements imposés par le magistrat aux métiers rencontrait souvent chez elles une vive opposition ; la corporation des brasseurs, riche, puissante et nombreuse, se distinguait sous ce rapport et repoussait fréquemment les ordonnances fixant la jauge d'après laquelle la bière devait être brassée. Pour briser l'opposition qu'elle manifestait, le magistrat prit, le 1 9 janvier 1 647, un arrêté qui permettait* tout habitant de brasser, en se soumettant aux édita sur la matière, mais il n'eut pas le courage de donner suite à cette mesure. Sa condescendance eut des suites fâcheuses : a une nouvelle publication des ordonnances qui devaient prévenir leurs fraudes, les brasseurs répondirent encore par un refus d'exercer leur métier ; mais cette fois l'autorité communale agit plus vigoureusement* et d'énergiques mesures allaient être mises à exécution, lorsque les récalcitrants jugèrent prudent de se soumettre (Ier février 1653). Déjà l'on avait annoncé que leur industrie était facultative à tous, et leurs doyens
* Octroi du 20 juillet 1647. Archives de la Fille.
1 Consulte» du souverain conseil de Brabant, n° IV, f°» 34-36. — Registres du pensionnaire Tax, année 1663, Archives de la Fille.
avaient été exclus de l'assemblée des nations. De leur côté, non contents de réclamations légales, ils s'étaient livrés à des actes coupables : ils avaient arrêté les charrettes portant les grains aux moulins, maltraité le fermier des accises, et poussant l'audace jusqu'à menacer de mort Pamruan et les échevins , ils avaient chassé du canal, en leur jetant des pierres, ces magistrats qui avaient voulu arrêter leurs excès. Après le rétablissement de l'ordre, la ferme des impôts sur la bière fut continuée au métier moyennant 490,000 florins par an '.
Le 30 janvier 4 648 fat conclu le fameux traité de Munster qui finit enfin cette guerre sanglante, devenue aussi pesante pour les Provinces- Unies que pour l'Espagne. Quelque fatal que ce traité dût être à nos provinces, il y fut accueilli avec joie, et lorsque le premier roi d'armes, Adrien Colorant, vint a Bruxelles, le 4 4 juin, sur un théâtre qui avait été dressé devant l'hôtel de ville, proclamer la paix, on ne songea qu'aux bienfaits qu'elle amènerait avec elle et l'on ne s'occupa pas du prix auquel elle avait été achetée 2. Quant à la guerre contre la France, comme le champ des hostilités était plus éloigné, elle n'inspirait aucune inquiétude; cependant il fallait que le pays se soumit encore à de nouveaux sacrifices pour qu'elle fût poursuivie avec vigueur. L'arrivée de nombreux renforts avait donné à l'archiduc des forces imposantes avec lesquelles il obtint d'abord quelques avantages; mais la désastreuse bataille de Lens (20 août 4 648), en anéantissant son armée, mit les Pays-Bas espagnols dans le plus grand danger. Dans ces circonstances déplorables, Bruxelles donna au gouvernement une preuve de ce qu'elle aurait pu faire pour une cause nationale : en vingt-quatre heures elle fournit à l'archiduc 75,000 florins pour le tirer de la détresse où l'avait placé la perte de tous ses équipages 3. Le prince de Condé, ayant été rappelé en France, ne put poursuivre ses succès, et les généraux espagnols revinrent passer l'hiver à Bruxelles. Éloignée du théâtre delà guerre, cette ville n'en avait
1 Archives de la Fille.
* Gcschiedenissen van Brussel, mss., 1° 196. — Il y eut à cette occasion fête pendant trois jours, et une messe solennelle fût chantée, le 8, à l'église de Saint-Nicolas, devant l'autel de Notre-Dame de la Paix. Pendant la publication du traité , un orchestre, composé de douze trompettes, deux timbales et douze tambours, exécuta divers morceaux. Des prix furent distribués aux métiers qui firent les plus beaux feux de joie; les chausscliers remportèrent le premier prix, consistant en 2* pots de vin. Archives de la Ville.
» Copyc lioeck, 1054 M 1657, aux Archives de la Ville.
DE BRUXELLES. 67 pas éprouvé les fléaux, et, alors que la misère désolait toutes les autres cités, la présence de la cour, dont la détresse des peuples n'avait pas banni le luxe et les plaisirs, y avait entretenu l'industrie et l'abondance. Aussi tandis que ses anciennes rivales traînaient une chétive existence, avait-elle conservé toute sa force primitive, son énergie démocratique et ses richesses du moyen âge. Si quelques industries y avaient dépéri, elles avaient été remplacées par d'autres plus vivaces, et toute compensation faite, elle n'avait rien perdu en opulence. Les constructions y étaient toujours nombreuses. Cefut en 1649 'que parut à Bruxelles la première gazette ou journal, sous le titre de : le Courrier Véritable des Pays-Bus mt relations fidelles ; ce recueil, publié par Guillaume Scheybcls. changea de titre le 5 janvier 1651 et prit celui de Relations Véritables. La bibliothèque de la ville, cédée aujourd'hui au gouvernement, en possède un exemplaire presque complet. Plusieurs autres institutions, telles que le collège de médecine (1649) et la fondation Jacobs & l'université de Bologne (1650), datent de cette époque.
Bruxelles fut de tout temps le refuge des grandes infortunes, et offrit toujours un noble asile aux rois proscrits par la colère des peuples,aux démocrates, aux savants, aux poètes, à tous les malheureux poursuivis par la vengeance des rois. Au xvii* siècle, elle reçut tour à tour dans ses murs Marie de Médicis, Gaston d'Orléans, don Emmanuel de Portugal, le duc de Lorraine, les fils de Charles 1" d'Angleterre, le prince de Condé, les victimes de la restauration anglaise, les jansénistes et une foule d'autres. Le flls ainé de Charles V reçut à Bruxelles les honneurs souverains a, et ses deux frères, les ducs d'Yorck et de Gloccster, étant venus l'y rejoindre, ils y furent entretenus, aux frais du pays, jusqu'en 1660, époque du rétablissement des Sluarls sur le trône *. Quelques années après, en 1679, le duc d'Yorck, qui avait déjà soulevé contre lui la nation qu'il était appelé à gouverner, revint de nouveau k Bruxelles \
Les troubles qui éclatèrent en France permirent à Léopold de relever l'honneur de ses armes, et il reprit presque toutes les places dont l'ennemi
* Et non en 1651, comme l'ont dit Pomxs, Manu et beaucoup d'antres.
* Le magistrat lui fit don d'une pièce de vin do Rhin blanc, et d'une autre devin rouge. Résol. du 1er juillet 1649. Archives de la Ville.
5 Gcschicdenissen van Bruuel, tnss.
* Ma/ors, Histoire de la révolution d'Angleterre en 1688, T. I, p. 122.
s'était rendu maître dans les dernières années. Mais, pendant qu'il était à la téte de ses armées, la cour de Bruxelles était déchirée par des divisions de toute espèce. La lutte entre les jansénistes et les jésuites durait toujours et divisait les esprits. D'un autre côté, le duc de Lorraine excitait depuis longtemps la jalousie des généraux espagnols par son faste, et leur haine par le dédain qu'il leur témoignait. Laissant à ses lieutenants le soin de commander son armée, qu'ils menaient fréquemment malgré le traité de Munster piller les frontières de la Hollande 5, Charles, retiré dans son hôtel de la petite rue des Chevaliers, se livrait entièrement à son goût pour les plaisirs et à son humeur populaire. Ayant été invité par le serment des arquebusiers à tirer le perroquet, il abattit l'oiseau placé sur la tourdu Wi oUendries(\nmû 1 649). Proclamé roi du serment, il fut reconduiten triomphe, et, à cette occasion, il offrit un festin somptueux aux arquebusiers, leur fit à tous des présents, et donna aux tireurs un costume complet de soie jaune En outre, voulant procurer au peuple un divertissement qui éternisât la mémoire de ce fait, il résolut de faire représenter le triomphe de Godefroid de Bouillon, après la conquête de Jérusalem. Le 24 mai, vers les dix heures du soir, l'archiduc, suivi d'un cortège nombreux, traversa la grand'place autour de laquelle avaient été dressés des amphithéâtres pour la commodité des spectateurs. Dès qu'il fut assis au balcon de l'hôtel de ville, on vit paraître la magnifique compagnie des gardes du duc ; venait ensuite une autre compagnie vétuc à la hongroise : ceux qui la composaient tenaient chacun un flambeau d'une main et de l'autre des feux d'artifice dont les fusées étaient disposées en forme de sabres; suivaient une troupe de Mores, tenant d'une main un flambeau et de l'autre un arc bandé et armé d'une flèche d'où sortaient des gerbes de feu, une bande de sauvages avec des (lambeaux etdcs massues garnies de pétards et de fusées, et une compagnie d'Espagnols, avec des casaques rouges chargées de croix de Lorraine. Cette compagnie avait à sa téte un drapeau sur lequel était écrit en lettres d'or : Regnum nostrum quœrimusLoOiaringiœ. Immédiatement après venaient cent vingt arquebusiers conduisant un char magnifique attelé de six chevaux et sur lequel était une machine représentant le mont Parnasse, où l'on voyait les neuf Muses rangées autour d'Apollon accompagné des dieux et des déesses. Sur un
• Pièces intéressante» pour la ville de Bruxelles, mss. — Bruss. eertriumphen, bl. 72.
DE BRUXELLES. 69 autre char était posé un globe céleste orné des signes du zodiaque, et sur un troisième, tiré par six chevaux blancs de très-grand prix, on voyait le buste de l'empereur au-dessous duquel se tenait le duc Charles. Arrivé près de l'hôtel de ville, il se leva et prenant une coupe d'or remplie de vin, il salua l'archiduc Léopold, et but à sa santé, tandis que le peuple criait :Le roi boit! Il monta ensuite à cheval pour diriger les joutes. Deux compagnies de cavaliers se rangèrent en bataille et firent plusieurs décharges de pistolet. Elles cédèrent la place à deux autres qui exécutèrent les mêmes évolutions, et ensuite eurent lieu divers combats entre plusieurs quadrilles de cavaliers armés de lances et couverts de cuirasses. Après une double salve de mousqueterie exécutée par l'infanterie et les bourgeois, un feu d'artifice fut tiré devant l'hôtel de ville. « Par toutes les rues il y n avait des tables dressées pour tous allants et venants à qui Ton ne » refusait ni & boire ni à manger. 11 y eut aussi deux fontaines, l'une de » vin et l'autre de bière, qui coulaient devant l'hôtel de ville et où le petit n bourgeois se tourmentait a chanter les louanges de Charles. Au-dedans » de cette superbe maison , » on voyait quatre tables splendidement servies : la première était destinée à l'archiduc, au duc Charles et à quelques officiers généraux; aux trois autres étaient placés les magistrats de Bruxelles et les officiers espagnols. Pendant sept jours de suite on y servit « trois ou quatre tables chargées des viandes les plus exquises qui » se purent trouver dans le pays. Ainsi se termina cette magnifique » réjouissance l. »
Au milieu de ces fêtes, le ciel amoncelait ses nuages et l'orage commençait à gronder. Le gouvernement prit ombrage de la popularité que le prince lorrain acquérait à Bruxelles, et comme il avait soulevé de vives plaintes, en mettant rudement à contribution les pays qu'il occupait, sans distinction d'amis ou d'ennemis, ce fut de ces plaintes qu'on résolut de se servir pour le perdre. Lui-même, à toute occasion , témoignait sa mauvaise humeur contre les généraux espagnols , et cette mauvaise humeur n'avait fiait que s'accroître de la préférence accordée au prince de Condé qui, revêtu depuis 4652 du grade de généralissime des armées d'Espagne , gardait les places de la Lorraine dont le roi de France l'avait gratifié, et ne s'attribuait pas moins les conquêtes à faire sur le territoire
» Événements arrivés au duc Charles de Lorraine à Bruxelles, mss. de la Bibl. de Bourgogne.