CHAPITRE XIV
Règne de Charles IL — 1666-1700.
Épuisée par ses longues luttes contre In France et les Provinces- Unies; rongée au cœur par la plus déplorable administration, triste résultat du despotisme de Charles-Quint et de son fils; veuve de ses vieilles bandes, qui étaient restées dans les plaines de Rocroy et de Lcns, l'Espagne marchait rapidement vers sa décadence ; tombée entre les mains d'un enfant maladif qui ne devait être qu'un prince imbécile \ gouvernée par une femme ou par des prêtres, elle allait voir commencer cette terrible agonie dont deux siècles n'ont pu la faire sortir, et dont notre malheureuse patrie ressentit les premières souffrances.
Bien que Charles II fût encore mineur, on procéda immédiatement h son inauguration. Le 24 février i 666, les États, qui s'étaient réunis à l'hôtel d'Orange, se rendirent en cortège à l'église de Saintc-Gudule : un escadron de gardes ouvrait la marche ; on voyait ensuite les valets, le pensionnaire, les receveurs et le trésorier général des États, le seigneur d'Asschc, portant l'étendard noir au lion d'or, les magistrats des trois chcfe-villes du Brabant, le greffier des États, les nobles et les prélats ; trois rois d'armes à cheval, tenant des écussons aux armes de Brabant. de Li m bourg et du marquisat du saint-empire. Deux hérauts ayant, l'un un écusson aux armes d'Espagne, l'autre un écu aux armes de Bourgogne, marchaient aux côtes du fils du seigneur de Grobbcndonck et de Wesemacl, maréchal héréditaire, qui portait IVjhîc de Charles-Quint. Venait enfin le marquis de Castcl Rodrigo accompagné
1 « Charles-Quint avait été général et roi, Philippe II n'avait été que roi (et quel roi!), Philippe III, Philippe IV n'avaient pas môme été rois, Charles II ne Tut pas même un homme. » M. Micnlt, Introduction au recueil de document* inédit» sur la succession d'Espagne. Paris, in-4°, T. I, p. 32.
TOUS il. V2
de toute sa cour et suivi d'un second escadron de gardes. Après que l'archevêque de Malincs eut célébré l'office, le marquis prêta, au nom de son maître, le serment de maintenir les privilèges ecclésiastiques. Le cortège se rendit ensuite à l'hôtel de ville, et de là dans les bailles de la cour où, monté sur un théâtre qui était adossé à l'église de Coudcnberg, Castcl Rodrigo jura la Joyeuse Entrée pendant que les maîtres de la cour des comptes jetaient de l'argent au peuple. Le soir il y eut à la cour un grand dîner auquel furent invités les membres des Étals ; les fêles et les réjouissances durèrent trois jours
Depuis longtemps on sentait la nécessité de fortifier Bruxelles d'après le système moderne; ses fortifications, élevées à une époque où l'art des sièges était encore dans l'enfance, ne pouvaient plus que la garantir d'un coup de main ; si pendant cinq ans elles avaient arrêté les vieilles bandes d'Alexandre Farnèsc, elles n'auraient plus résisté a une attaque sérieuse ; aussi , dès que la paix fut faite, s'occupa-t-on sérieusement de cet objet qu'avaient jusqu'alors rendu impossible et la pénurie du trésor et les sacrifices exigés de la commune pour soutenir la guerre. En 1666, on construisit à la porte d'Obbrussel un ravelin, dont la première pierre fut posée par le marquis de Castel Rodrigo le 25 juillet, le magistrat ayant demandé que cette cérémonie eût lieu le jour de saint Jacques, en l'honneur du patron de l'Espagne 2. On travailla ensuite a reconstruire et à transformer en bastions les demi-lunes situées près de la grosse tour; l'une, celle du côté de la porte de liai, devint le bastion de Saint-Michel ; l'autre , vers la |>orte de Namur, prit le nom de bastion du Roi; on reconstruisit aussi la batterie de Notre-Dame, qui défendait la chaussée hors de la porte de .Namur. Ces travaux , dont le baron de Dongelberg eut la direction , ne furent achevés qu'en 1668 3.
En 1067, Louis XIV, qui réclamait, du chef de sa femme, fillc.de Philippe IV, quelques provinces belges et entre autres le Hrabant , envahit brusquement nos provinces à la tête de forces considérables. Un
1 Relation des cérémonie» et tolennité» de» serment» fait» par le marquis de Castel Rodrigo et par le roi Charles II. Brux , 1066, in-4°. — Le théâtre dressé dans les bailles coûta au Brabant, pour sa part, 18,000 florins. Registre» Tua;, ad ann. 1667, T 10.
» Registres Tax, ad. ann. 1606 P 78. On y voit le dessin de cette pierre. 3 Registre intitulé Forth icatien, aux Archives de la Ville.
DE BRUXELLES. 87 manifeste du marquis de Castel Rodrigo signala cette conduite déloyale (29 mai), et les Ktats firent paraître une protestation contre des prétentions sans fondement. Le gouverneur général qui ne pouvait compter sur les secours de l'Espagne , fit un appel au dévouement des Belges et en obtint des dons volontaires avec lesquels il put, pendant quelque temps, entretenir les misérables troupes qu'il devait opposer aux armées les plus belles et les mieux dirigées de cette époque. Bruxelles, entre autres, s'imposa une contribution extraordinaire de 58,154 (1. 8 sous f>our la levée et l'entretien d'un corps d'infanterie, pendant quatre mois, et elle renouvela plus d'une fois ce sacrifice Pour suppléer à l'insuffisance des subsides, le gouvernement établit le droit du petit scel ou timbre 2 ; mais qu'étaient-cc que ces ressources? La Flandre gallicane et le Hainaut ayant été conquis sans résistance, la consternation se répandit dans Bruxelles. Dans la prévision d'un siège , le gouvernement ordonna au magistrat d'acbeter des farines et fit rentrer tous les fourrages des environs, déclarant que ceux qui ne seraient pas apportés dans la ville seraient brûlés. Les moulins à vent de la porte d'Anderlecht furent employés à la fabrication de poudres que l'on emmagasina dans les portes de Laeken, de Hal et dans la tour Bleue. Deux mille fantassins espagnols furent appelés pour travailler aux fortifications, et de nombreuses coupes dans la forêt de Soignes fournirent du bois pour les («lissadcs. Les ponts sur le canal furent rompus, et tous les bourgeois furent appelés à monter la garde. 11 fut enjoint aux Français qui habitaient Bruxelles d'en sortir immédiatement, et les autres étrangers furent soumis à une sévère surveillance. Le maître de camp, comte de Marchin, eut mission de lever un corps de volontaires à pied et à cheval, et le commandement de la ville, où entrèrent trois compagnies de la garde espagnole et les régiments de don Antonio Furtado cl de Monlcrey, fut confié au comte de Rcnncbourg, « chef de longue expérience et grand soldat 3. » Les succès rapides des Français étaient bien faits pour justifier ces mesures de défense. Au mois de septembre, après la prise d'Alost, un de leurs corps s'avança jusqu'à Dilbcck. Us n'osèrent toutefois rien tenter sur Bruxelles, que couvrait le prince de Ligne posté derrière le canal avec un corps de 4,000 hommes *.
» tteg. Tax. — * De Bleve. — Plac. tk Brabunt, T. IV, p. 34 1 . s Registres Tax, ad ann. 1667. — * Avtzema, T. VI, p. 257.
Dans le même temps, un autre fléau vint fondre sur nos provinces déjà cruellement ravagées par tous les désastres de la guerre. Depuis 1664 une épidémie désolait l'Angleterre et les Provinecs-Onics, et, à mainte reprise, il avait été interdit d'admettre dans les villes des Pays-Jîas des nawres, ou des marchandises, ou même des personne venant de ces contrées '. Mais la maladie déjoua toutes les mesures, et, le 20 octobre, clic se déclara à Bruxelles dans deux maisons de la rue dite Copslraetken (ruelle de la Tête). Les receveurs ordonnèrent aussitôt a Philippe Virago, maître de peste (pest ineester) 2, de faire évacuer ces maisons par toutes les personnes saines et d'y envoyer deux réeollets pour porter les secours spirituels aux pestiférés 3. La terreur se répandit aussitôt dans la ville et de nouveaux cas apparurent. Dans ces tristes circonstances, le magistrat déploya un zèle vraiment admirable; tandis que le marquis de Castel Rodrigo et la cour se réfugiaient à Malines, il prenait toutes les mesures propres h secourir les malheureux atteinte de la peste cl à soutenir la confiance des citoyens. A l'exemple des municipalités de Saint- Omer. Lille, Yalencienncs, Douai, Anvers, Courtrai, Audcnacrdc , Armenlièrcs, Cambrai, etc., il se fit inscrire dans la confrérie miraculeuse de Saint-Éloy, et décida qu'une lampe en argent d'une valeur de 600 florins, serait offerte au sacrement de miracle et resterait perpétuellement allumée 4; il appela à l'aide de la cité les médecins et les religieux des villes et des contrées voisines3, fit marquer cl fermer les maisons où il
* Dépêche du gouverneur général au magistrat, 23 juillet 1601; — Ordon. du magistrat du 9 septembre 1665. Registres Tax.
» Virago fut le dernier maître de peste; à sa mort, arrivée en 1696, cet emploi fut supprimé. Copye Boeck.
1 Resolulie Boeck der Tresorye raeckende de contagie, begonst den 20 oclobris 1667 geeyndicht den 22 septembris 1668 ; aux Archives de la Fille.
* Registres Tax.
» Le 26 août, les receveurs acceptèrent les services du père Francisco de la Cruz, religieux du l'ordre de saint Jean de Diox, qui s'était offert pour visiter cl soigner les pauvres; ils lui payèrent immédiatement 200 palacons et s'engagèrent a le récompenser suivant ses mérites après la disparition du fléau. Le magistral fit venir le licencié médecin Laurent Arbillon de Besançon, à qui il paya 200 florins par mois, outre la même somme qui lui fut « donnée sur la main » à son arrivée, et 200 florins à recevoir après la Un de la maladie; le prix de ses visites pour les riches fut (axe ù 30 sous pour la première, et 13 sous pour les autres; il devait visiter gratuitement les pauvres. Ces dernières conditions furent également faites à Simon Broamé, chirurgien catalan ; mais il n'eut que 100 florins par mois, etc., etc. Contagie ziekte Boeck aux Archives de la Fille.
DE BRUXELLES. 80 y avait des pestiférés, et traita avec un nommé Étiennc Cornus de Saint- Orner pour les faire nettoyer, purifier et parfumer. Le fléau néanmoins continua & sévir avec fureur, surtout pendant le mois d'octobre 1668 Sur la proposition des médecins, le magistrat demanda et obtint de I'archcvéque un bref autorisant les habitants à manger de la viande les dimanches, lundis, mardis et jeudis des trois dernières semaines du carême de 1669"; mais, disent les annalistes, telle était la dévotion générale que peu de personnes enfreignirent les ordonnances de l'Église et que la boucherie fut très-peu fréquentée 3. Enfin, après avoir fait de grands ravages, surtout dans les ruelles qui aboutissent a la rue Haute et à la rue de Flandre; après avoir enlevé. 4046 personnes, depuis le 20 octobre .1667 jusqu'au 28 novembre 1669, le fléau s'arrêta, et cette heureuse circonstance fut célébrée, le 29 décembre, par le son du beffroi et par un Te Deum chanté à Sainte-Gudule. L'entretien des malades pauvres avait coûté à la ville 68,829 florins. Les récollcts, les alexiens, les prêtres de la peste (pestpastooren), religieux choisis qui séjournaient, en cas de contagion, dans une maison que la ville possédait dans la rue de Six- Jetons, rivalisèrent de zèle et de courage avec les médecins. Parmi ceux qui se distinguèrent les rapports citent le maître de peste Virago, Michel Campenhout et Simon Uraempl , qui lui avaient été adjoints , les médecins André Cuypcrboom et L. Arbillon, ,1c chirurgien André Bruynant, l'apothicaire Jacques De Mol *. Les récollets perdirent seize de leurs pères, et, pour les récompenser de leur belle conduite, la ville rebâtit à ses frais le frontispice de leur église et le décora d'une statue en pierre de saint Michel 5. Celle épidémie désastreuse fut la dernière qui désola Bruxelles.
L'hiver avait interrompu les hostilités au moment où les Français menaçaient Bruxelles ; nmis le printemps de 1668 les vit revenir, et toute Ja vallée de la Senne, vers le sud, fut ravugée par leurs coureurs, qui levèrent d'énormes contributions et forcèrent un grand nombre de
> Le nombre des maisons infectées fut. pendant le mois d'août 1668, à partir du 6, de 253; pendant le mois de septembre, de 279 ; d'octobre, de 339; de novembre, de 196; de décembre, de 92, etc. Réguler ofle wyekboeck van de geconta- (jkrde huyxen. aux Archive* de la Fille.
9 30 mars 1669. Contagie ziekte Boeck.
» Gcschiedenùten van Krufset, mss., f 217.
* Contagie ziekte Bocck. — » Sanuemm, Chror. Brab., T. III, p. 98.
villageois à se réfugier en ville avec leurs familles et leurs troupeaux. Au mois de mai, une forte division parut à un mille de la porte de liai et occasionna une grande alarme; le 26 et le 27, une aulre division se porta vers le pont brûlé pour s'emparer du passage du canal; mais une partie de la garnison sortit afin de s'opposer à ce projet et força l'ennemi à la retraite. Néanmoins Bruxelles était sur le point d'être investie, lorsque J'Europc, alarmée des progrès du roi de France, le força a signer le traité d'Aix-la-Chapelle. Le 28 mai, arrivèrent n Bruxelles, les délégués de l'Angleterre et des Provinces-Unies, Trcvor et Benningsen échevin d'Amsterdam , qui engagèrent le marquis de Castcl Rodrigo à publier la paix afin d'arrêter les hostilités. 11 s'y refusa d'abord, disant qu'elle n'avait pas été ratifiée par Louis XIV ; mais les Espagnols, dans une sortie faite la nuit, ayant été repoussés jusqu'aux portes de la ville, il fut assiégé de nouvelles sollicitations et finit par céder. La paix fut proclamée à l'hôtel de ville, le 50, et, deux jours après, les Français commencèrent leur mouvement rétrograde \
Le cabinet de Madrid fit de ces revers un crime au marquis de Castel Rodrigo, dont il avait dédaigné les sages avis et qu'il avait laissé sans argent et sans troupes 2. Le 7 juillet 1 6C8, la régente écrivit au conseil d'état à Bruxelles pour lui annoncer qu'ayant ordonné à don Juan de se rendre aux Pays-Bas en sa qualité de gouverneur général, avec un secours de troupes, il s'y était refusé après beaucoup de tergiversations, et qu'en conséquence elle s'était vue forcée de l'exiler à vingt lieues de la cour3. Toutefois il conserva son litre, et le marquis fut remplacé dans le gouvernement ad intérim par don lnigo de Vclasco, connétable de Castillc, qui fit son entrée à Bruxelles Je 12 janvier 1669. 11 fallait réellement que les ministres espagnols fussent pris de vertige pour faire un pareil choix. D'une nullité absolue, le connétable était en outre atteint d'aliénation mentale ; lorsqu'on lui parlait d'affaires, il criait qu'on voulait le tuer, et passait son temps à toucher du clavecin, dédaignant toute autre société que celle de ses mignons et de ses nains *. Aussi le
* Aytzeha, I. c, bl. 82t. — Registre» Tax.
» V. la lettre qu'il écrivit de Bruxelles à la régente, le 16 mars 1667, dans l'introduction a V Histoire politique de l'Espagne moderne, par M. de Maruahi, T. 1, p. 62, édition Wouters, Raspoel et comp.
* Archives de V Audience.
* De Né»y. Mémoires sur tétai politique des Pays-Bas autrichiens, T. I, p. 119.
DE BRUXELLES. 91 plus effroyable désordre régna-t-il bientôt partout. Accablés par tous les maux, craignant d'empirer leur état en cherchant à s'y soustraire, les Belges indignés se vengeaient de leurs oppresseurs par des satires \ souvent même, par des meurtres : il n'y avait presque pas de nuit qu'on ne trouvât dans les rues des Espagnols assassinés 3. Les campagnes étaient dévastées par des bandes de brigands, et l'autorité impuissante laissait les villageois se défendre et se faire justice eux-mêmes. Un de ces brigands ayant été pris à Laeken, fut lié à un arbre où il périt de froid. Il tomba tant de neige pendant cet hiver, que des artistes s'en servirent pour élever, dans les places de Bruxelles, des statues dignes, disent les contemporains, de l'admiration des amateurs 3.
Il arriva, en 1669, que le gouvernement, soit qu'il eût été induit en erreur, soit qu'il voulût augmenter ses ressources, fit lever les droits de tonlicux, dont les Bruxellois étaient exempts en vertu du privilège du 13 septembre 1627. Aussitôt une grande rumeur s'éleva dans la bourgeoisie ; la populace s'ameuta , pilla , saccagea les bureaux des fermiers des tonlieux, et les nations assemblées & l'hôtel de ville refusèrent de donner leur consentement à la levée des subsides ordinaires. Le conseil de Brabant ordonna à l'amman de poursuivre les fauteurs de l'émeute; cependant, consultée sur la requête que le magistrat avait présentée au gouverneur général pour lui demander qu'il fit publier de nouveau l'ordonnance et le règlement de 1627, cette cour souveraine déclara qu'il était urgent de satisfaire à cette demande, et le connétable se rangea prudemment à cet avis *.
Les excès des soldats étaient alors portés à un tel point, qu'en 1668 le large conseil refusa les subsides demandés pour l'armée; les Ktats joignirent leurs remontrances aux siennes, et ce ne fut qu'après avoir ordonné plusieurs exécutions qu'on parvint à calmer le mécontentement.
1 Noos axons trouvé entre autres ce couplet, empreint d'une grande énergie.
Door oorlogh souder »tryd, Gcbrck sonder diercn lyd, Opgeghetcn sonder tanden Worden deze Nederlanden.
* Van de welke men aile nachten eeuige op de straeten vermoord vond leggen. Vcrvotg van Aytzema, T. I, p. 29. — » IbUl.
* Registres aux résolutions du souverain conseil de Brabant, P* 40, v°, 35.
Ce n'était pns à la rigueur des châtiments qu'on devait recourir contre Farinée : il eût fallu commencer avant tout par lui payer exactement sa solde ; mais l'argent qu'on arrachnit au pays avait une autre destination. Les brigandages n'avaient pas tardé à recommencer et les nations avaient déjà signalé leur indignation, quand arriva à Bruxelles le régiment de Monterey, dont Findisciplinc donna lieu h de graves désordres; ayant été appelés à voter une contribution mensuelle de 4,500 florins, pour loger ces nouvelles troupes , les doyens rejetèrent la proposition en s'étayant de l'accord conclu en 1614 avec les archiducs et d'une promesse donnée par le marquis de Castel Rodrigo lors d'un vote de 60,000 florins; ils se plaignirent en outre de ce qu'on accablait la banlieue de logements militaires au méprisde ces mêmes engagements. Sans tenir compte de leurs réclamations, le gouvernement déclara accepter comme suffisant le consentement des deux premiers membres. Cet acte causa dans la ville une irritation d'autant plus vive que la conduite des soldats était devenue intolérable : on les vit piller une grange, près de la porte de Coudcnberg. blesser et même tuer des bourgeois qui leur réclamaient le payement des objets qu'ils leur avaient fournis, et voler dans beaucoup de maisons les fruits, les légumes, les tentures des murailles et jusqu'au plomb des gouttières. A l'instante prière du magistrat, le connétable arrêta diverses mesures pour réprimer ces excès (8 juillet 1669), et, afin d'accélérer le vote des impôts demandés aux nations, il promit de débarrasser la ville de sa garnison (18 septembre); mais celles-ci ayant exigé avant tout le départ des troupes, Velasco , qui avait besoin d'argent, ordonna au consoil de Brabant de poursuivre les doyens du chef de leur refus. Ils ne se laissèrent nullement intimider par cette mesure, et leur persévérance força enfin le gouvernement à céder. Le 21 juillet 1 670, l'ordre fut donné aux troii|>es d'évacuer les quartiers de Bruxelles, de Louvoin et de Malines, et les subsides ayant été votés, le successeur du conuétoble fit suspendre l'instruction commencée par le conseil de Brabant '.
L'incapacité du connétable était trop flagrante pour que le cabinet de Madrid, tout aveuglé qu'il fût, pût le conserver plus longtemps en fonctions; il lui donna pour successeur don Juan Domingo de Zuniga y Fonseca, comte de Monterey, qui devait conserver l'intérim jusqu'à
« 18 octobre 11570. Registres Ta.r.
DE BRUXELLES. 93 l'arrivée de don Juan d'Autriche , , gouverneur propriétaire , pour nous f servir de l'expression de Nény. Le 8 juillet 4 670, Velasco sortit de Bruxelles par la porte d'Anderlecht, et, le 4 7, le comte de Monterey y entra par celle de Louvain. Le magistrat lui offrit « le vin d'Allemagne » et un donatif de 20,000 florins l. Agé seulement de 28 ans, le nouveau gouverneur, homme de cœur et de talent, déploya, dès son arrivée, beaucoup de zèle et de capacité; mais les fautes commises par ses prédécesseurs, l'incurie et la fausse politique opiniâtrément suivie par le cabinet de Madrid rendirent ses efforts inutiles.
Voulant donner une grande solennité au jubilé de trois cents ans du sacrement de miracle, le clergé déclara qu'il allait s'assurer si les hosties subsistaient encore dans leur entier. A cet effet, Amé Coriache, archidiacre de Mali nés et vicaire général pendant la vacance de l'archevêché, vint les visiter, le 13 juillet 4 669, en présence de Mathias Middegals, doyen et archiprétre de Bruxelles, et de quelques autres prêtres et chanoines; cette visite fut renouvelée, le 4 7 mai et le 4" juillet 4 670, en présence d'un plus grand nombre de prêtres tant de la collégiale de Bruxelles que de la métropole, et au dernier examen on appela des docteurs de l'université de Louvain. Il en résulta une déclaration ambiguë d'Alphonse de Bcrghes qui venait d'être nommé à l'archevêché de Malines. Dans cet acte, daté du 4 2 juillet, le prélat dit avoir visité les hosties avec une scrupuleuse attention, mais il ne se prononce pas sur la question de savoir si les espèces sacramentelles subsistent encore, et se borne à ordonner, « vu l'importance de cette affaire et pour aller au- » devant de tout doute, qu'une nouvelle hostie consacrée soit placée » derrière lesdites hosties *. » Ce jubilé fut célébré avec un luxe de décorations extraordinaire; toutes les autorités accompagnèrent la procession , dont les écoliers des jésuites, qui avaient organisé une brillante cavalcade, ouvraient et fermaient la marche, et que suivait une foule immense d'habitants et d'étrangers. Partout s'élevaient des chapelles, partout on voyait des emblèmes, on lisait des chronogrammes et des légendes. Le verset 4 5 du psaume lxxvii : tU es DeUs qUI faCIs MIrablLla, rappelle la date de ec jubilé dont J. Stroobant nous a laissé
* Registre» Tax.
» S«et, Histoire de la religion catholique en Brabant, traduction de l'abbé Tîrow, p. Î50.
une description ornée de planches représentant les arcs de triomphe qui furent élevés à celte occasion '.
Peu de temps après (août), l'indiscipline de la soldatesque, que Monterey n'avait pas encore domptée, fît éclater une émeute, et elle menaça d'avoir les suites les plus graves. Un paysan entrant en ville par la porte de Schaerbcek, s'aperçut que les soldats espagnols qui y étaient de garde, avaient volé des légumes de sa charrette ; comme il se récriait contre ce vol, ils se jetèrent sur lui et le tuèrent. A la nouvelle de ce crime, les jardiniers de la ville et de la banlieue accoururent sur le lieu de l'événement : les Espagnols sont attaqués, mis en fuite ou massacrés, et le corps de garde brûlé. De là les vainqueurs courent à la porte de Louvain, emportent le corps de garde et le détruisent également ; l'amman et le premier bourgmestre cherchent en vain à les calmer. Le meurtrier ayant pris la fuite et la fermentation devenant grande parmi le peuple, le magistrat convoqua les serments et les gardes bourgeoises et leur fit prendre position sur les principales places , avec ordre d'interrompre la circulation. Le comte de Monterey, accompagné des généraux comte de Marcin et Estcvan de Gamarra , s'était rendu sur la grand'placc pour apaiser le tumulte, lorsqu'il apprit que les jardiniers, au nombre d'environ trois cents, s'étaient dirigés sur la porte de Coudenberg et se disposaient à attaquer les soldats de garde. Il s'y rendit aussitôt avec quelques compagnies des serments et, haranguant les assaillants, il parvint, par des paroles conciliantes et au moyen de quelques pièces d'or qu'il leur jeu pour aller boire à sa santé, à arrêter leurs vengeances. Conformément à ses promesses, un soldat, accusé de complicité avec l'assassin, fut conduit à la Steenportc, et il devait être pendu le samedi, lorsque ce dernier fut découvert en ville. Le prisonnier fut relâché et le vrai coupable pendu à deux heures de l'après-dlner. Aucune autre suite ne fut donnée à cette émeute , qui aurait pu compliquer les embarras dans lesquels se trouvait le gouvernement, dans ce moment surtout où Tcrmonde, Gand, Mons, étaient le théâtre de scènes semblables 2. Si l'Angleterre, la Hollande et la Suède avaient arrêté les conquêtes
* J. Stroohaxt, Bruss. eertriumphen. L'imprimeur de cet ouvrage, Pierre de Dobbeleer, l'ayant offert au magistrat, le 2 août 1670, il reçut en récompense 100 patacons. Résolution du 18 octobre. Archives de la Ville.
» Fcrvolg van Aylzema. — Registres Tax. — Registres aux résolutions du souverain conseil de Brabant.
DE BRUXELLES. 98 de Louis XIV, on savait bien qu'il n'avait qu'ajourné ses projets ambitieux. Aussi immédiatement après la paix d'Aix-la-Chapelle, s'occupa-t-on des moyens de reprendre les travaux des fortifications. En 4G71, Monterey fit détruire le château de Genappe et toutes les positions qui, dans un rayon de huit lieues, pouvaient être tournées contre Bruxelles. Il demanda à la ville une aide de 300,000 florins pour faire commencer les travaux ; mais le large conseil et les nations, irrités des excès de la soldatesque, la refusèrent positivement, et ce ne fut que l'imminence du danger qui les engagea enfin à accorder, au mois d'octobre, un subside de 200,000 florins Les travaux alors furent poussés avec vigueur; le métierdes marchands de légumes et les habitants de la cuve entreprirent volontairement la construction d'un ravelin entre la porte de Namur et le bastion Saint-Jean a. Le premier subside ayant été bientôt reconnu insuffisant, une nouvelle demande de 300,000 florins fut adressée aux trois membres ; comme celte proposition rencontrait une vive opposition, Monterey envoya a l'hôtel de ville le prince de Bournonville et le chancelier de Brabant, pour déclarer au magistrat qu'il lui serait loisible de lever cette somme comme il le jugerait convenable, et que, si elle ne suffisait pas, la caisse royale y pourvoirait 3. Après de nombreuses observations, les trois membres consentirent à ce nouveau sacrifice, sous la condition « que la propriété, usage et profit des héritages » achetés et à acheter pour les fortifications, demeurerait privativement » à la ville 4. >• In nouvel impôt fut établi sur les vins rouges et sur l'abatage, et, à la demande des trois membres, le gouverneur général arrêta que ni les vivandiers, ni les cantonniers militaires ne pourraient vendre vins ou bières sans avoir payé les accises et mal tôles5. Rien alors ne les arrêtant plus , les travaux , dont la surveillance fut confiée à Philippe-Eugène Martiny et la direction aux ingénieurs Mcrcx et Blom, avancèrent rapidement. Par dépêche du 25 juin 1073, Monterey invita les membres du conseil de Brabant à suivre l'exemple donné par les seigneurs et par les dames de la cour, en envoyant, une fois par semaine, deux chevaux et un conducteur, pour aider aux travaux des fortifications 6. Suivant le compte arrêté le i 3 avril 1 G 7 è>, le total des
* Registre* Tax. — * Dépêche de Moatcrey du 13 novembre 1671. lbid. » 30 mars 1672. lbid. — * 8, 0 et U avril 1672. Cart. intitulé Fortificatien. « 1 1 juin. Registres Tax. — Gesthicdcnissen van Brusscl. « Registres aux résolutions du souverain conseil de. brabant.
sommes levées par la ville pour les fortifications monta à 51 5,1 98 fl., et le total des dépenses à 528,695 fl. Ce fut alors qu'on compléta les ouvrages qui entouraient l'enceinte, surtout du côté de l'est : les ravelins (appelés aussi demi-lunes dans les actes de ce temps) qui défendaient les portes de Coudcnberg, de Louvain et de Scbaerbcek, furent convertis en bastions et l'on construisit des ponts en bois qui conduisaient de ces ouvrages au dehors ; la porte de Schaerbeek, un des points les plus vulnérables, fut protégée par un ouvrage à cornes, que couvrait à leur tour, au nord, une demi-lune placée du côté du village de Schaerbeek, et à l'ouest un ravelin, appelé depuis de Pachéco. Pour défendre les abords de la porte de liai et commander en partie le 'cours de la Senne, le gouvernement éleva, à ses frais, le fort Montercy, qui occupait la hauteur au sud de l'église de Saint-Gilles; un nouveau bastion dit de Monterey ou de la Justice, le ravelin de Sainte -Claire, qui fut entièrement reconstruit et augmenté d'un bastion, et le bastion Caslel-Rodrigo, devaient défendre les flancs de la même porte. On construisit encore le bastion de Saint-Jean, entre la porte de Namur et le ravelin d'Adam ; le bastion de Saint-Charles, entre celui-ci et le ravelin des Bourgeois ; le bastion de Saint-Philippe, entre celui-ci et la porte de Louvain ; le bastion de la Reine-Régente, entre la porte de Scbaerbeek et la Senne. Enfin on ajouta au cordon de ravelins, qui couvraient la ville basse, des retranchements qui dépassaient la Sennette, protégeant la porte de Flandre et l'écluse du Chien, près de la porte du Rivage. La contrescarpe, dans tout le pourtour de la ville, fut refaite ou améliorée.
Les préparatifs menaçants de la France étaient de nature, en effet, h inspirer des craintes ; aussi Monterey ne voulant pas se laisser prendre au dépourvu travailla-t-il à se faire une armée et à relever le moral des troupes qu'il avait trouvées dispersées, déguenillées et affamées. Il parvint à réunir 26 à 27,000 hommes d'infanterie et 164 cornettes de cavalerie Les appréhensions de l'Europe n'étaient que trop fondées : outré d'avoir vu les Provinces-Unies entraver l'exécution de ses projets, Louis XIV en méditait la conquête. Violant notre territoire, il le fit traverser par les corps d'armée destines à l'invasion (1673), et l'on apprit bientôt que le roi en personne se diri-
« Fervolg van Aytzema, T. I, bl. 419.
DE BRUXELLES. 97 geait vers Bruxelles. Ayant tout a craindre d'un ennemi que l'ambition aveuglait sur les principes de lajloyauté, Monterey invita le magistrat à lever, à l'exemple de Gand, un régiment d'infanterie de 1 2 à i 500 hommes, pour le terme de deux mois ; mais celui-ci répondit « qu'il lui étoit aui» tant loisible de faire cette levée que d'atteindre d'icy au ciel, vu l'im- » puissance où se trouvoit la ville dépourvue d'argent, moyens et cré- » dit » Tout ce qu'il put faire, ce fut de mettre à la disposition du gouvernement 104 charpentiers, avec leurs 200 valets, 43 maréchaux, 74 valets, et 26 maîtres maçons 2.
Monterey alla se mettre a la tête de l'armée, laissant le gouvernement de Bruxelles au prince de Rebecq, sergent-général de bataille. Le 51 mai, pendant que ses divisions passaient la Dcndre et s'avançaient entre Liedekerke et Bruxelles, Louis XIV, escorté de 300 chevaux, poussa en avant et vint reconnaître la ville. Ses troupes ravagèrent tout le pays qu'elles traversaient, pillant, incendiant les villages, agissant en un mot comme l'eût fait l'ennemi le plus acharne. Un grand nombre de villageois se réfugièrent à Bruxelles où l'on prit toutes les mesures nécessaires pour repousser uuc agression qu'on regardait comme imminente. Le 1" juin, à 9 heures du malin, l'avant-garde parut en vue de la ville, et, vers les 4 0 heures, le gros de l'armée prit position sur les hauteurs derrière Anderlecht. Le duc de Roanez vint se poster sur le grand chemin de Bruxelles à Gand, près du lieu nommé I/oudt de Lanterne, pendant qu'un corps de cavalerie s'avançait par Scmpst et coupait la route de Louvain. Bruxelles fut ainsi presque complètement investie, n'ayant plus de communications libres que par la porte de Namur. Des cavaliers du marquis de Rochcfort arrivant à Saverithem au moment où l'on y célébrait la messe, pénétrèrent dans l'église, la pillèrent, enlevèrent le saint ciboire, jetèrent les hosties et outragèrent les femmes et les filles. Leur conduite causa beaucoup d'indignation à Bruxelles ; la comtesse de Monterey écrivit au roi pour s'en plaindre et lui députa dou Emmanuel de Lyra, accompagné du baron de Dongclbcrg, député des États, et d'un membre du magistrat, afin de connaître ses intentions. Louis prétendit ignorer les excès de ses troupes ; il répondit d'une manière vague qu'il n'avait pas encore de dessein arrêté et qu'il ne savait pas quand il continuerait sa marche. Toutefois il reçut les députés avec beaucoup de
• Registres Tax, ad ann. 1673, f> 73. — « IKd.
politesse et donna à don Emmanuel une boite avec son portrait enrichi de diamants.
Cependant les sentinelles françaises étaient placées à portée de mousquet des ouvrages avancés, et, le 2 juin, on apprit que quatre ponts avaient été jetés sur la Senne, près de Forêt, et que des canons et des munitions arrivaient d'Audenaerde et d'Ath à Lceuw-Saint-Pierre. En même temps, on vit la cavalerie du marquis de Rochefort se déployer sur les hauteurs entre Dicghcm et Schaerbcek, et, comme on ne pouvait plus guère douter des projets hostiles du roi, la bourgeoisie fut appelée aux armes. L'indignation et la colère étaient dans tous les cœurs; aussi l'élan fut-il unanime. On eut beaucoup de peine à empêcher la populace de se jeter sur les pourvoyeurs du roi qui avaient obtenu la permission de venir acheter des vivres en ville. La journée du 3 se passa dans la même incertitude ; les Français achevaient leurs ponts et Louis vint reconnaître la ville du côté du cloître de Bootendacl; mais enûn, dans la nuit, on apprit qu'ils se retiraient. En effet, leur mouvement commença à deux heures du matin et tous leurs corps se dirigèrent vers Macstricht dont ils allaient former le siège !.
Ces événements avaient pour un instant fait taire le mécontentement général qui se manifestait à Bruxelles par une vive agitation. Les habitants refusaient de payer leur part dans le subside de 4,200,000 florins, voté par la province en et le magistrat n'omit faire poursuivre les récalcitrants. Après avoir vainement attendu pendant huit jours, les receveurs des États firent sommer les imposés de s'acquitter sous peine d'exécution ; mais ceux-ci refusèrent de payer et contributions et sommations, et les huissiers n'étant pas soldés, refusèrent de porter de nouvelles contraintes. Le gouvernement mit alors à la disposition des États les huissiers et les alguazils de la cour, en recommandant toutefois les plus grands ménagements dans l'exécution des retardataires; Montcrey écrivit au magistrat, lui disant «qu'il reconnaissoit qu'il yavoit » des griefs, » mais qu'il convenait de les oublier en présence du danger, et le priant d'engager les habitants à faire preuve de boune volonté, llpro-
' Advis fidèle aux véritables Hollandais touchant ce qui s'est posté dans les villages de Bodegrave et Swamtmrdam, et les cruautés inouïes que les Français y ont exercées, avec un mémoire de la dernière marelle de l'armée du roy de France en liraient et en Flandre, 1073. — Campagne de l'armée française, en 1673, autour de Bruxelles, inss. de la Bibl. de Bourgogne.
mit d'annuler la procédure que les fiscaux du conseil de Brabant avaient entamée contre les récalcitrants, et, «lorsque la paix seroit faite, ou plutôt » si c'étoit possible, de donner et procurer le rétablissement absolu de tout » ce qui se pourroit avoir été enfreint et contrevenu des privilèges » Tout annonçait alors la guerre, et le gouvernement qui allait la déclarer à la France avait beaucoup de ménagements h garder. Il réprima les exactions de Henri Bertrand, fermier du grand tonlicu par terre, celles des fermiers des tonlieux à Willebrocck, et satisfit du moins en partie aux réclamations de la commune au sujet du droit du petit scel 2.
Au mois de septembre, la garnison fut renforcée de 700 hommes de cavalerie qui furent logés dans les portes de la ville, et Montercy ayant, au nom de Charles II, déclaré la guerre h Louis XIV (16 octobre 1675), le voisinage de l'ennemi nécessita de nouvelles mesures de précaution. Tous les ponts sur le canal furent rompus ; on plaça des gens dans les églises voisines de Bruxelles avec ordre de sonner le tocsin dès qu'ils apercevraient des troupes françaises et, comme on redoutait toujours des troubles dans la ville, il fut défendu d'aller dans les rues, sans lumière, après six heures du soir 3. Montercy demanda à la bourgeoisie de loger des troupes ; elle s'y refusa fen se basant sur la convention de i 61 4, et il engagea alors le magistrat ù faire construire des baroques pour 2,000 fantassins et i ,000 chevaux, outre les logements qu'il avait disposés pour la nombreuse garnison dont les circonstances exigeaient la présence à Bruxelles. Il l'autorisa à déduire la moitié des frais qui en résulteraient, en trois ou quatre années, sur la part de la ville dans les aides, et à lever l'autre moitié comme il l'entendrait . Les barons de Dongelbcrg et de Parcq furent chargés de la direction des affaires politiques à Bruxelles en cas de siège ; des troupes furent concentrées dans les environs, et quelques régiments entrèrent encore en ville. Montercy ordonna la destruction de plusieurs bâtiments dans les faubourgs ; les propriétaires ayant voulu s'y opposer, il leur répondit que s'ils persistaient il ferait abattre leurs maisons et abandonnerait les matériaux à ceux qui se chargeraient de cette opération, attendu que leur existence était dangereuse à la défense de la place \ Mais les craintes qu'on avait
1 Dép. des 29 mai, 24 juin et 26 novembre 1673. Registres Tax. — « Ibid. 1 Ordonn. des 25 et 27 octobre 1673. Ibid. * Dépêche du 8 janvier 1674./6irf.
s On abattit six maisons dans le faubourg de Louvain, cinq dans celui de Na-
f 00 HISTOIRE
conçues ne se réalisèrent pas; Louis XIV, abandonné par l'Angleterre, se retira derrière la ligne formée par la Meuse, la Sambre et l'Escaut, et commandée par les places fortes qu'il avait conquises.
En 1 674, un incident bizarre vint se mêler aux événements sérieux qui préoccupaient alors tous les esprits; le 29 septembre, jour de saint Michel, l'archevêque de Malines ordonna de ne porter à la procession que le saint sacrement ou la statue de l'archange. Dès qu'ils furent informés de celte disposition, les magistrats et les métiers se retirèrent, laissant le clergé accomplir seul la cérémonie, et, par un décret du 7 octobre suivant, le conseil de Brabant approuva leur conduite
Le cabinet de Madrid, qui parait avoir toujours craint de laisser des hommes de quelque mérite à la téte du gouvernement des Pays-Bas, rappela Montcrey et lui donna pour successeur don Carlos de Gurrea, Aragon et Borgia, duc de Villa Ilermosa, comte de Luna, gentilhomme de la chambre du roi. Il fit son entrée à Bruxelles, le 22 février i 673, et Montcrey partit le 8 mars suivant ; il fut accompagné par le duc et la cour jusqu'à une certaine distance hors la porte d'Anderlecht ; là l'hôte des Trois-Rois offrit un verre de bière au comte qui le passa au duc et donna quatre pisloles au cabareticr. Montercy remit ensuite à Villa Ilermosa le bâton de commandement et prit congé de lui ; le duc revint en ville au bruit des cloches et de l'artillerie 2.
Villa Hermosa avait à peine pris en mains les rênes de l'administration, qu'il eut des preuves non équivoques du mécontentement des peuples qu'il venait gouverner. Le fermier Henri liertrand n'avait pas longtemps tenu compte des recommandations qui lui avaient été faites, et les nouvelles plaintes que le magistrat avait adressées contre lui au gouvernement n'avaient encore produit aucun résultat, lorsque les nations furent appelées, à la fin de février, à donner leur consentement à la levée du gigot sur la bière, levée qu'avaient consentie le magistrat et le large conseil. Quatre nations avant donné un vote afiirmatif, le magistrat, aux termes des règlements, considéra le consentement comme complet, et remercia le deuxième et le troisième membre en la forme accoutumée.
muret une dans celui de Hal. La ville paya aux propriétaires des indemnités do m le total s'éleva à 16,020 florins. Registres Taz. « Geschiedenissen van Brut sel, mss.
« Ibid. — Les trois membres votèrent au duc 20,000 florins. 19 et Î0 février, 5 mars 1673. Àrchives de la Hlle.
Mais les cinq nations opposantes s'élevèrent vivement contre cette conclusion ; revenant sur la prétention, que nous les avons vues soulever en 4 662, elles soutinrent qu'en cette circonstance le consentement du troisième membre était incomplet alors que cinq nations sur neuf n'y avaient pas concouru. Envisageant, par suite de ce principe, l'acte d'acceptation du magistrat comme une violation de leurs principes, elles le condamnèrent a une amende.
Les doyens avaient bien choisi leur temps pour rentrer dans quelquesuns de leurs droits que le gouvernement, dès qu'il se sentait fort, ne manquait jamais de restreindre : les Français, au cœur du pays, occultaient Audenaerde, Alh, Charleroy, et l'on ne pouvait disposer contre l'émeute des forces que l'ennemi tenait toutes en échec. Le bourgmestre vint remontrer aux nations que leur prétention était contraire à toutes les ordonnances sur la matière, et leur rappela l'arrêt que le souverain conseil de Brabant avait rendu en \ 662. Pour les engager à céder, il leur promit qu'il serait fait droit aux plaintes intentées contre le fermier Henri Bertrand, tout fut inutile ; les opposants refusèrent de se séparer avant qu'on eût constitué en droit la prétention qu'ils élevaient de fait , et ils continuèrent leur séance pendant la nuit du 2 au 3 mars. Dans l'impuissance où 11 était d'agir avec vigueur, le gouvernement usa, mais vainement, de tous les moyens de conciliation. Le fermier Henri Bertrand, première cause du mécontentement, fut cité à comparaître devant le conseil de Brabant, à l'effet de se purger des faits qui lui étaient imputés, et un décret du gouverneur général lui enjoignit de restituer tout ce qu'il avait perçu indûment. Un autre décret le suspendit ensuite de sa ferme, et déclara que les habitants de Bruxelles jouiraient de l'exemption des tonlieux qu'ils avaient acquise en 1627. Ces légères concessions ne pouvaient suffire a des gens qui se sentaient les plus forts. Ce dernier décret, publié le 3 mars, à six heures du soir, à la bretèque de la maison de ville, fut accueilli par les huées de la foule assemblée sur la grand'place. Pour mettre fin aux plaintes sur les tonlieux, plaintes qu'accompagnaient les menaces, le duc de Villa Hermosa statua, le 3 mars, qu'il ne serait levé aucune redevance sur les grains, les œufs, le beurre, les pigeons, les fruits, les veaux et toutes autre denrées que les paysans du Brabant, du Hainaut et de la Flandre amène raientau marché de Bruxelles. Quant aux nations, elles persistèrent à rester réunies, exigeant toujours que l'on fit droit à leurs autres réclamations.
TOKE II. Il
Comme lo magistrat ne paraissait pas disposé à prendre leur demande en considération, elles recoururent aux moyens violents pour parvenir à leur but. La populace, ameutée par leurs émissaires, attaqua les portes de l'hôtel de ville cl en brisa les fenêtres. Elle se serait portée a de plus grands excès encore si le magistrat n'avait pris le parti, non-seulement de délivrer aux nations une déclaration confirmant leur prétention, mais encore de promettre de payer l'amende à laquelle elles n'avaient pas craint de le condamner. Le gouvernement n'osa casser ni faire casser un acte arraché par la force et radicalement nul; il remit sa vengeance à des temps meilleurs '.
Au commencement de 4 677, Bruxelles se crut encore une fois menacée d'un siège; le 22 janvier4, les Français vinrent camper à Lceuw, et, le 24, ils entrèrent à Hal qu'ils mirant a contribution, et dont ils firent sauter les portes. Le 25 février, une de leurs divisions, forte de 4 à 5,000 hommes, se présenta devant lefort des Trois-Trous et essaya de s'emparer de la barque pour passer le canal; le patron coupa à temps la corde qui la tenait attachée et la barque dériva à l'autre bord. Après avoir canonné le fort depuis sept heures du matin jusqu'à onze, ils tentèrent l'assaut; mais la garnison, forte seulement de 200 hommes, les repoussa avec perle 2. Au mois de septembre, le duc de Luxembourg renouvela l'attaque avec 8 à 1 0,000 hommes. 11 n'y avait dans le fort que 260 fantassins, commandés par un gentilhomme anglais nommé Carpenter. Le 1 0, les Français dressèrent une batterie contre la place, jetèrent des ponts sur le canal et firent passer sur sa rive orientale 6 à 700 grenadiers. Après trois sommations restées sans réponse, le duc ordonna l'assaut ; il fut long et terrible, et les Français se retirèrent laissant 3 à 400 morts devant les remparts 3.
La mésintelligence qui s'était glissée entre les coalisés, avait singulièrement favorisé les progrès des Français; ils avaient enlevé Valenciennes, Cambrai, Saint-Omer, battu le prince d'Orange à Cassel, et lui avaient fait plus tard lever le siège de Charleroy. En 1 678, Louis XIV, entrant lui-même en campagne, prit Gand et Yprcs, et sa cavalerie, pénétrant dans le Brabant, poussa ses coureurs jusqu'en vue de Bruxelles. Ces rapides conquêtes firent sentir à toutes les puissances la nécessité
* Registres Tax. — Relation manuscrite du comte Coswin de Wynants aux Archives du Royaume. — M. Gachahd, Introduction aux documents inédits concernant Us troubles de 1717 et i 71 8, p. 46 et suiv.
• Geschùderuiscn van Brunei. — Vervolg wm Jytzema. — » Ibid.
de s'unir contre ce prince ambitieux, et les préparatifs hostiles de l'Angleterre , de l'Allemagne et du Danemarck le forcèrent à négocier avec l'Espagne et les Provinces-Unies. Cette nouvelle produisit dans nos provinces une grande joie; à Bruxelles on célébra, le 51 juillet, une messe solennelle, et l'on fit une octave pour supplier le ciel de mettre un terme à la misère publique et aux horreurs de la guerre . Peu de temps après, le non-payement des logements militaires fit éclater une émeute dans laquelle le peuple menaça d'enfoncer les portes de l'hôtel de ville. « Pour donner satisfaction aux bourgeois et autres qui logeaient » des gens de guerre, » Villa Hermosa autorisa le magistrat à lever 3,000 florins dont les intérêts seraient payés par le trésor royal, et, pour l'assurance de celte somme , il accorda à la ville rédemption du petit scel et de la part qui revenait au gouvernement dans les droits de bourgeoisie, jusqu'à remboursement du capital et des intérêts Enfin, la paix de Nimègue (17 septembre) fit momentanément cesser les angoisses du pays; elle fut célébrée a Bruxelles par des fêtes, des illuminations et des feux d'artifice.
Le 23 avril 1 679, le roi ayant donné l'ordre de la Toison à quelques seigneurs belges, il y eut fête au palais et, après le service divin, les chevaliers suivis d'un grand nombre de nobles parcoururent la ville, dont les rues, sur leur passage, étaient décorées avec soin ; pour terminer la journée, ils allèrent dîner chea leur doyen d'âge, le prince de Masmmes 3
Aussi longtemps que les Français avaient occupé le pays, les Belges, placés entre deux maux, avaient choisi le moindre, et ils avaient secondé le gouvernement contre un ennemi dont le passage était marqué par tous les genres de dévastation ; mais, après la paix, ils reportèrent leurs regards vers les plaies intérieures qui les rongeaient. L'ineptie de la plupart des gouverneurs généraux que le cabinet de Madrid envoyait dans les Pays-Bas, était ilagrante; les honteuses spoliations auxquelles ils se livraient laissaient les caisses vides alors quelepaysétaitaccablé décharges; les campagnes étaient désolées par des bandes de soldats que la misère poussait au brigandage, des officiers même étaient réduits à mendier \ et eepen-
1 Ge$chicdenis$en van Druttel, tuss.
* 31 août 1678. Regutrct Tax.
3 Gtschicdenxsten van Brussel. mss.. î° 234
« Fervolg van Aytzema. — Quelle conduite que celle du duc de Monlalto,
dant les provinces fournissaient annuellement des . millions pour leur entretien. Aussi le mécontentement régnait-il dant toutes les classes : la noblesse, blessée par la morgue espagnole, s'était retirée des affaires, et la cour de Bruxelles retentissait encore des différends de Castel Rodrigo et du prince de Ligne l; le clergé belge se voyait préférer des moines espagnols ou italiens que ne distinguaient ni le mérite, ni les vertus chrétiennes ; le peuple s'indignait de voir sans cesse sacrifier ses intérêts les plus chers, et, depuis longtemps, le gouvernement avait perdu tout prestige. La plupart des auteurs ont attribué à l'esprit de turbulence les troubles dont nous aurons mainte fois à parler, accusation de mauvaise foi dont nous devons justifier la bourgeoisie bruxelloise. L'esprit de turbulence n'existe pas chez les peuples; c'est la mauvaise administration des gouvernants qui l'engendre : où il n'y a pas de griefs, il n'y a pas de révolte. Remarquons en outre que dans tous les événements du dix-septième et du dix-huitième siècle, ce ne furent point les masses faciles à émouvoir qui s'agitèrent, mais les corps constitués, les délégués de la bourgeoisie; ce ne furent point des émeutes occasionnées par des causes fortuites et aussi promptement éteintes qu'allumées, ce furent des insurrections bien motivées, nous pourrions même dire bien légitimes.
En 1680, le gouvernement se trouvant, comme d'habitude, dans la pénurie, voulut faire lever sur le plat-pays le vingtième denier du subside qui n'avait encore été consenti que par les deux premiers ordres, et, a sa demande, les États expédièrent les placards nécessaires. Cette conduite, qui ne tendait à rien moins qu'à la suppression du tiers état, était de nature à faire éclater lo mécontentement longtemps comprimé. Les nations assemblées, le i 4 septembre, pour le vote du gigot, déclarèrent qu'elles ne donneraient leur consentement que lorsqu'on aurait révoqué les dispositions prises pour l'exécution de cette mesure illégale, et rendu l'argent qui aurait déjà été levé. La voie des réclamations étant ouverte, elles ne s'arrêtèrent pas là ; elles demandèrent que tous les étrangers établis dans le Borgendael et y exerçant un commerce quelconque au préjudice de la ville, en fussent immédiatement délogés,
qui quitta Bruxelles en y laissant 300,000 florins de dettes (février 1678)! Gtsehied. van Brussel, mss., !• 232.
«Relation de Jean-Michel Ttaonet à l'empereur, mss.— Honnîtes Archives historiques de M. ne Reiffenbem.
et que l'on replaçât sans délai aux portes de la ville les plaques de cuivre indiquant les droits de chausséagey qui y avaient longtemps été attachées et qui avaient été enlevées depuis peu. Eludant une réponse directe, le magistrat les invita a se retirer; la plupart restèrent assises, et cette détermination ne fut pas plus tôt connue en ville, qu'elle y causa une grande fermentation. Bientôt rémeute fut imminente. Villa Hermosa craignit l'étincelle qui pouvait enflammer les poudres et, le soir même, il écrivit au magistrat qu'il n'entendait nullement qu'on perçût au plat-pays un subside que le tiers-ordre n'avait pas voté, et que lu perception commencée serait sur-le-champ suspendue. Cette dépêche ayant été lue aux nations, elles firent observer que la levée du vingtième ayant été ordonnée par les États et faite en leur nom, eux seuls pouvaient en arrêter la perception, et elles restèrent en séance toute la nuit. Le lendemain, dans la matinée, les États leur expédièrent un acte révoquant les ordres donnés pour la levée de l'impôt, mais comme il ne portait que la signature du greffier, elles le refusèrent, bien que le magistrat leur en garantit l'exécution. Formées depuis longtemps à la défiance, elles rejetèrent également un autre décret qui leur fut présenté le i 6, et qui n'était signé que par quelques membres du clergé et de la noblesse. Un arrêt du conseil de Brabant défendit expressément aux États de (aire lever aucune taxe, sans consentement préalable du tiers état, eteommina une amende de 1,000 fiorins contre les maïeurs et les officiers qui continueraient à percevoir le vingtième denier. Mais les doyens, qui étaient en permanence depuis trois jours, voulaient des actes plus positifs. Vers le soir, des troupes d'hommes et d'enfants se réunirent sur la grand' place d'où ils se portèrent sur la maison du bourgmestre de Visscher , l'homme de la cour ; une grêle de pierres en brisa les vitres, et. les esprits s'échauffant, elle fut bientôt livrée au pillage ; mais de Visscher, qui se savait l'ohjct de l'animadversion publique, en avait fait enlever tous les meubles. Pendant ce temps, d'autres groupes plus menaçants se dirigeaient vers le Borgcndacl, annonçant hautement l'intention d'en expulser les étrangers qui s'y trouvaient, et menant même avec eux un chariot pour les enlever. Heureusement pour ceux-ci des gardes bourgeoises avaient été concentrées sur ce point ; les assaillants trouvèrent les issues fermées et se disséminèrent dans les rues. Redoutant des événements plus graves, le magistral se rendit, le 17, dans la chambre des nations et les invita à dresser elles-mêmes un acte tel
qu'elles le désiraient, s'engageant a le faire ratiQer par les États. Elles acceptèrent cette proposition et le doyen Moriau, marchand de vin, fut chargé de la rédaction de cet acte qui fut approuvé par ses collègues et remis au magistrat. Le même jour, il fut signé par tous les membres présents des deux premiers ordres, et chacune des nations en reçut uno copie authentique \ Lecture en fut faite à la bretèque de l'hôtel de ville et, deux jours après, on restitua aux habitants du plat-pays l'argent qu'ils avaient payé; il leur fut même donné une indemnité pour le dommage qu'ils avaient éprouvé.
Il avait été convenu que la proposition du gigot serait ajournée de quelques jours, afin que le baron de Marselaer et le comte de Vertaing, qui étaient absents, pussent préalablement signer, comme leurs collègues, l'acte de désistement. Il faut qu'un gouvernement soit tombé bien bas dans l'opinion publique pour inspirer de telles défiances! Comme il se sentait faible, et qu'il lui fallait év iter à tout prix une collision, le duc fit publier, le i 8, un édit enjoignant à tous les Français qui demeuraient dans le Borgendael, d'en sortir au plus tôt, et cet arrêté fut immédiatement mis à exécution. Le magistrat de son côté renouvela, le 20, une proclamation du 20 mai 1669, qui avait promis 400 pataconsà quiconque découvrirait ou ferait découvrir les auteurs de l'enlèvement des plaques de cuivre, et la récompense qu'il porta à 300 florins, fut doublée par un arrêté du 3 octobre suivant 2. Croyant alors les nations pleinement satisfaites, le magistrat les convoqua, le 30; dès que la séance fut ouverte , elles renouvelèrent leurs réclamations relativement aux plaques de cuivre, et il fallut les congédier sans avoir rien pu résoudre. Rappelées le lendemain, elles reçurent communication de deux prétendues copies des indications contenues sur ces plaques; elles y trouvèrent de si notables différences qu'elles les rejetèrent toutes deux comme infidèles. Le lendemain, nouvelle convocation, nouveau refus, et la nation de Saint-Jean déclare qu'elle restera assise aussi longtemps qu'il n'aura pas été fait droit à leurs réclamations. Dans l'après-diner, à la demande du magistrat, des commissaires choisis dans chaque nation se rendirent dans la belle chambre, où le bourgmestre leur communiqua tous les livres des privilèges, qu'il avait, disait-il, vainement compulsés
« Cel acte était signé par l'archevêque de Malines, le duc d'Aerscbot, Charles de lorraine, l'abbé de Dilighem. le comte d'Ursel et J.-B. de Vissche. • Archives de ta Ville.
DE BRUXELLES. 107 pour trouver les inscriptions des plaques, et il leur proposa de prendre une résolution à l'égard des droits de chaussée. Cette proposition était trop spécieuse pour qu'ils s'y laissassent prendre ; ils répondirent qu'ils ne voulaient rien innover, mais seulement maintenir ce qui existait, et, le soir, toutes les nations , à l'exception de Saint-Géry, vinrent se réunir à Saint-Jean. Ces tergiversations du magistrat justifiaient les défiances des doyens et les aigrissaient davantage. Leur indignation était passée dans le peuple, et de dangereux symptômes de troubles se manifestaient dans la ville. Pour les prévenir , le magistrat fit tendre les chaînes aux environs de la graml'place, et convoqua les serments et les sections qui firent des patrouilles pendant toute la nuit. Le 5 octobre cependant, soit qu'elles redoutassent elles-mêmes les suites d'une émeute qui pouvait aggraver leur position, soit que la nuit eut été mise à profil pour les travailler, sept d'entre elles donnèrent leur consentement à la levée du gigot ; mais Saint-Jean et une autre persistèrent dans leur refus, et, lorsque le magistrat, qui avait fait dresser acte du consentement, les invita à se retirer, elles répondirent qu'elles ne se lèveraient pas avant qu'on ne les eût satisfaites. En même temps on apprit que la populace s'ameutait et menaçait plusieurs maisons de pillage. Des groupes, en effet, se formaient dans tous les quartiers de la ville basse, et bientôt ils se portèrent vers la maison de l'amman , Jacques Druncau. On avait eu le temps de se prémunir contre cette attaque, et les assaillants furent reçus à coups de fusil parles gens de l'amman. placés dans l'intérieur de la maison, tandis que d'autres, montés sur le toit, leur lançaient des pierres et des moellons. Plusieurs hommes furent blessés ; mais la foule, rendue furieuse, se rua sur la maison criant qu'il fallait la démolir, et elle allait y pénétrer quand jwirut la section du Wacrmocsbroeck. Son arrivée n'ayant pas fait cesser l'attaque, et se voyant elle-même menacée, elle fit feu : un homme fut tué, un autre blessé, et leurs compagnons prirent la fuite.
Le magistrat persistant à soutenir qu'on ne trouvait pas le tarif qui était inscrit sur les plaques, les nations envoyèrent, le 4, des commissaires au duc de Villa Hcrmosa pour se plaindre de cette conduite. Le duc les reçut avec bienveillance et leur donna sa parole de gentilhomme que les plaques seraient rétablies sous peu de jours. II les assura que le roi lui avait écrit à plusieurs reprises qu'il voulait que les bourgeois de Bruxelles jouissent paisiblement de leurs privilèges, et que, loin de les
restreindre, il était plutôt disposé à les augmenter; il ajouta que s'ils désiraient quelque faveur, il en écrirait à ce prince, bien qu'il fût sur le point de quitter les Pays-Bas, et qu'en attendant l'arrivée de son successeur, il avait chargé le duc d'Aerschot de veiller à leurs affaires. Les députés se retirèrent charmés de la réception, et, le lendemain, comme ils s'étaient rendus à l'hôtel de ville, dans la chambre du collège, pour rechercher les ordonnances relatives au droit de chaussée, le bourgmestre leur apporta un registre dans lequel se trouvait le contenu des plaques, registre, dit-il, qu'on avait retrouvé dans une armoire à laquelle on n'avait jamais fait attention. Toute cause de dissentiment était dès lors détruite ; le 1 6 novembre, la première plaque fut replacée à la porte d'Anderlecht et, peu de temps après, on en mit à toutes les autres portes. Si le calme était revenu , le mécontentement subsistait toujours; lorsque les nations furent convoquées, le 51 décembre, pour voter de nouveau la perception du gigot , non-seulement elles le refusèrent, mais huit d'entre elles déclarèrent qu'elles ne quitteraient pas leur chambre avant que les bureaux de recette fussent fermés, et il fallut se résoudre à céder '.
Le prince de Parme étant arrivé à Ostende (octobre), le duc de Villa Hermosa alla le recevoir à Gand, et peu après il partit pour l'Espagne. Le prince, que les fatigues du voyage avaient indisposé, ne put immédiatement prendre les rênes de l'administration s, et cependant il devenait indispensable qu'elles fussent tenues par une main ferme et dirigées par une tète habile. Les nations ayant été assemblées, le 30 janvier 1681, pour voter les subsides ordinaires déjà consentis par les deux premiers membres, elles demandèrent que les exemptions accordées aux privilégiés cessassent, et que l'impôt ne prit cours qu'à dater du jour où elles l'auraient voté. Ne pouvant, de son autorité privée, décider ces questions, le magistrat prorogea l'assemblée au lendemain matin, 8 heures, et il leur remit alors un acte portant que l'impôt ne serait levé qu'à dater du 1" février. Cet acte ne répondant qu'à une de leurs demandes, les doyens déclarèrent qu'ils ne voteraient pas l'impôt
• Registres Tax. — Geschiedenissen van Brussel. — M. Levas, Quelques épisodes de l'Histoire des nations de Bruxelles. Revue de Bruxelles, 1848, T. II.
• Les trois membres lui votèrent un don de 25,000 florins, en mémoire des services que son aïeul avait rendus au pays. Résolutions des 24, 31 octobre et 9 novembre 1680. Archives de la fï/te.
avant qu'on eût satisfait à leurs réclamations, ne voulant pas, dirent-ils, perpétuer un abus qui chargeait les habitants non privilégiés. La nation de Saint-Jean resta assise et fut rejointe, à deux heures de l'après-dîncr, par celle de Saint-Pierre. Le i" février, une nouvelle assemblée eut lieu, et ee ne fut qu'à onze heures de la nuit, après que le magistrat leur eut promis entière satisfaction , que Saint-Jean et Saint-Pierre consentirent à se retirer. En effet, le 3, il leur fut remis un acte soumettant tous les habitants à l'impôt, qui ne prendrait cours qu'à dater du jour où il aurait été voté. Après avoir été autorisées à communiquer cet acte aux métiers, huit nations apportèrent, le lendemain, leur consentement.
A peine cette difficulté était-elle levée, qu'il en surgit une autre dont les suites pouvaient être des plus graves. Appelées, au mois de mars, à voter une aide de 800,000 florins qu'elles avaient déjà refusée l'année précédente, les nations la refusèrent de nouveau, et ce refus mit dans un grand embarras le gouvernement qui avait déjà hypothéqué en grande partie ces fonds. La persuasion n'ayant pas réussi , Alexandre Farnèse menaça de se retirer dans une autre ville, et d'y transporter les conseils du gouvernement et le conseil de Brabant. Le 28, U écrivit au chancelier de prévenir les membres de cette cour qu'ils eussent à se rendre à Louvain, en attendant une nouvelle disposition ; il leur accordait jusqu'à la fin du mois pour se préparer au départ. Cette décision répandit k consternation et un vif mécontentement dans Bruxelles; tandis que les commerçants et les notables envoyaient des députalions au prince pour le supplier de changer de résolution , des pamphlets et des caricatures la tournaient en ridicule : ainsi on écrivit, sur la porte du conseil de Brabant : Trou d'ânes à louer (Ezels kot te hueren) , et sur celle du président De Paepe :
Paepc, die Paepen mainieneren,
Zullen den Coninck en zyn gemeynte ruineren.
Le magistral représenta à Farnèse que l'exécution d'un pareil projet entraînerait la ruine de Bruxelles, que profitant de l'éloignement du chef du gouvernement « les brouillons et les perturbateurs du repos » public accableroient les bons et fidèles sujets du roi et porteraient la » désolation et le trouble dans tout le pays. » Le duc répondit qu'il fallait que les nations votassent le subside, et le magistrat, certain tom u. n
HO
de leur refus, voulut tourner la difficulté. Il modifia, ainsi que le large conseil, son premier consentement, en proposant de remplacer le subside par la levée d'un demi-vingtième et d'un quarantième sur toutes les propriétés bâties de la ville et de la banlieue, et huit nations l'adoptèrent ; mais comme il ne pouvait produire une somme suffisante pour couvrir les dépenses, le prince rejeta cet impôt et demanda, en outre, que la ville prit à sa charge la solde de 2,000 fantassins et de 500 cavaliers. A leur tour les doyens repoussèrent cette proposition et le duc réitéra ses ordres de départ. Pour prévenir une mesure aussi funeste à la ville, les deux premiers membres résolurent de porter leur proposition à un vingtième et demi et à un quarantième. Cette résolution rencontra une vive opposition chez le troisième membre ; le magistrat le convoqua deux fois vainement, le mercredi de la semaine sainte, et il n'y eut qu'une seule nation , Saint-Laurent , qui , le jeudi , donna un vote affirmatif. Quatre nouvelles convocations, qui eurent lieu les deux jours suivants, n'amenèrent aucun résultat. Enfin, le samedi soir, Saint- Nicolas et Saint-Géry se joignirent aux deux premiers membres ; mais, d'un autre coté, Saint-Jean, Notre-Dame et Saiut-Pierre restèrent assises exigeant le retrait de la proposition. Les deux dernières pourtant finirent par se retirer ; alors eut lieu une scène de violence au milieu de laquelle SainUJean fut expulsée de l'hôtel de ville dont le magistrat fit fermer les portes. Plusieurs doyens de cette nation allèrent à la chambre des brasseurs réclamer le concours de la nation de Saint-Jacques pour forcer l'hôtel de ville, et, s'ils avaient été appuyés, nul doute qu'il en serait résulté de sanglants désordres. Le lundi de Pâques, Saint-Christophe ayant voté le subside, le magistrat déclara le consentement complet, tandis que les doyens opposants soutinrent que dans cette affaire, toute d'intérêt local, il fallait le consentement de cinq nations, et Saint-Jean, Saint- Jacques, Notre-Dame et Saint-Pierre ne voulurent pas quitter leur chambre où Saint-Gilles les rejoignit dans l'après-midi. Informé de cette circonstance, Farnèse envoya à l'hôtel de ville le comte de Clcrmont qui communiqua à leurs syndics une lettre du prince pour les convaincre que la proposition était faite par le gouvernement et non par le magistrat ; mais ils répondirent qu'on voulait les tromper, attendu que les États, aussi bien que les deux premiers membres, n'avaient adopté qu'une proposition communale, et ils persistèrent à rester assis. Tant d'opiniâtreté irrita le gouverneur général, et il résolut d'user de rigueur. Le lendemain, les
nations forent prévenues qu'elles ne seraient plus convoquées pour cet objet, et, quelques jours après, deux régiments de cavalerie, forts de 800 hommes, vinrent renforcer la garnison. Le 23 avril, ils furent suivis par 1,800 fantassins, dont une grande partie fut chargée de la garde du palais, et, le même jour, Farnèse ordonna aux fiscaux de prendre des informations tant « sur les excès commis à la maison de ville » que sur les événements de 1680. Le 28, Philippe Van den Hoeven, du métier des jardiniers, fut enlevé de sa maison à Saint-Josseten-Noode, par dix cavaliers et vingt fantassins, et conduit au château de Vilvorde.
La nouvelle de cette arrestation produisit un grand effet à Bruxelles. Le 29, la nation de Notre-Dame, dont les jardiniers faisaient partie, invita les autres nations h délibérer sur les moyens de rendre Van den Hoeven à la liberté. Saint-Jacques, Saint-Jean, Saint-Pierre et Saint- Laurent furent d'avis qu'il ne fallait pas entraver le cours de la justice, mais que Ton devait s'enquérir des faits imputés au prisonnier. Cet avis prévalut et deux députés partirent immédiatement h cheval pour Vilvorde, où le conseiller fiscal et le procureur général s'étaient rendus pour interroger Van den Hoeven. Ils ne purent lui parler, mais ces magistrats assurèrent aux députés qu'on leur ferait connaître le lendemain divers faits à sa charge ; cette promesse n'ayant pas été tenue et le bruit courant que l'instruction contenait 4 96 chefs d'accusation, Notre-Dame chargea l'avocat Kaymaekerset le procureur de Fraye d'assister le prisonnier de leurs conseils. La plus vive agitation régnait dans la ville, et les métiers faisaient entendre de sourdes rumeurs, présages certains d'une émeute. Le gouvernement, qui n'avait eu recours à l'intimidation que pour presser un vote indispensable à ses besoins, redoutait sans doute lui-même les suites d'une commotion populaire ; aussi , le magistrat ayant supplié le prince d'accorder une amnistie générale, alléguant - que les bourgeois n'avoient pas tant péché par malice que par igno- » rance, eu égard à la longue tolérance des anciens abus, » Farnèse aecorda-t-il aussitôt cette amnistie (3 juin), et, à la demande de la nation de Notre-Dame, il ordonna l'élargissement du prisonnier. Le 4 juin, Van den Hoeven fut ramené en carrosse de Vilvorde, et reconduit chez lui au milieu d'une foule immense, au son de la cloche de la chapelle de Saint-Josse-ten-Noode, et au bruit des coups de fusil tirés par les habitants qui, le soir, illuminèrent leurs maisons.
Avec quelques ménagements le gouvernement serait parvenu, sans doute, à obteuir alors le vote qu'il attendait avec la plus vive impatience ; mais, appuyé qu'il était par des forces imposantes, et croyant la démocratie abattue, il voulut frapper un grand coup. Le \ 8 juin, Farnèse Ot publier un règlement additionnel pour le régime politique de la ville, par lequel il annulait tout ce qui pouvait avoir modifié ou abrogé les dispositions des ordonnances de 1 545, i 586 et 1 61 9, par rapport au nombre de membres requis pour former le consentement complet de la commune. Défense était faite aux nations de s'assembler en leurs chambres ou ailleurs sans la permission du magistrat. La présence de l'a roman ou de son lieutenant était de nouveau rendue obligatoire dans toutes leurs assemblées. Chaque corps de métier devait recevoir un exemplaire des trois règlements précités, ainsi que de la nouvelle ordonnance, pour que les doyens en jurassent l'observation. L'information des contraventions à ces règlements était attribuée au conseil de Brabant aussi bien qu'au magistrat1. Ce règlement venait d'être promulgué lorsque les doyens furent renouvelés. Appelés à en jurer l'observation, ils s'y refusèrent énergiquement, disant qu'il ne tendait qu'à la ruine des nations, de la ville et du duché. En vain essaya-t-on de les fatiguer par des convocations réitérées, en vain Farnèse leur fit-il représenter que cette ordonnance rappelait seulement les dispositions des règlements antérieurs, dont «l'inobservation avoit causé les exeès depuis quelques années >* attentés contre le repos publicq, » menaces, subterfuges, tout fut inutile , et le règlement additionnel dut être annulé. En prenant cette mesure qui décelait sa faiblesse , le gouvernement espérait faciliter le vote des 800,000 florins; mais il se trompa étrangement. Le magistrat, qui mérita par sa conduite, en ces circonstances, les lettres de satisfaction que Farnèse lui adressa plus tard, employa tous les moyens afin d'obtenir ce vote; il chercha à masquer la demande par une autre forme d'impôt; il promit, de la part du gouverneur général, toutes les facilités et tout le temps nécessaire pour le payer, les doyens indignés encore des atteintes qu'on avait voulu porter à leurs libertés, persistèrent dans un refus opiniâtre. Les nations ayant été convoquées, le 1 6 septembre,
1 C'est à tort que M. Gachard, et d'après lui M. Levae, ont dit que ce règlement n'a pas été reproduit dans les Plae. de Brabant; il s'y trouTe inséré dans le tome VI, à la page 78, et porte la date du 18 juin et non celle du 18 mai comme le prétend M. Levao.
pour renouveler l'impôt du gigot, il y en eut quatre qui le volèrent, et le bourgmestre Van Homme déclara le consentement complet; mais les autres restèrent assises et elles ne se séparèrent, le 18, qu'après avoir arraché au magistrat une déclaration du contraire. Enfin, ce ne fut qu'après que le gouvernement se fut résigné à acquitter la ville du vingtième et demi dont elle était encore redevable, que le subside fut voté le 27 septembre.
Le calme avait reparu, lorsque Philippe Van den Hoeven fut sommé de payer les frais qu'avait occasionnes son emprisonnement ; cette réclamation faillit renouveler toutes les difficultés. Assemblées, au mois de décembre, pour voter le gigot , les nations le refusèrent, et le magistrat fut contraint, non-seulement de leur promettre remise de ces frais, mais encore d'en demeurer caution ; le 7 janvier 1682, ces frais, «'élevant ensemble à 4 257 florins 4 6 sous, furent portés à la charge du conseil de Brabant *. Après cette concession, tout rentra dans Tordre et la tranquillité; mais la vague inquiétude qui se manifestait partout faisait prévoir que ni le gouvernement ni la démocratie, n'avaient renoncé à leurs prétentions.
Dans le courant de cette année, qui fut pleine d'agitations, il se passa à Bruxelles un événement dans lequel se peignit l'esprit de cette époque encore ignorante et bigote. Le 4 6 juin , arriva d'Enghien un capucin nommé Marc d'Aniano, qui passait pour saint; il se rendit à Sainte- Gudule où il bénit la foule accourue sur ses pas, et, comme les églises étaient trop petites pour contenir tous ceux qui voulaient jouir de la même faveur, il fut, le 1 9, conduità la bretèque de l'hôtel de ville, et là il donna sa bénédiction à des milliers de malades « éliques, aveugles, sourds, muets, bossus et caduques, » venus de tous côtés dans l'espoir d'une miraculeuse guérison. La chronique d'où nous tirons ce fait, ajoute que dès que le saint eut étendu ses mains sur les estropiés, ils jetèrent au loin leurs béquilles et leurs bâtons, qui furent depuis conservés à l'hôtel de ville. Après avoir visité Anvers et Malincs, Marc d'Aniano revint à Bruxelles, le 25, et la grand'place vit répéter la même scène de miracles 2.
Le 4 7 octobre, la chambre des comptes de Flandre , déjà réduite
* Registres aux résolutions du souverain conseil de Brabant. — Getekiedenissen van Brunei, mss. — M. Gachahd, 1. c. — M. Lsvae, 1. c.
* Geschiedcnissen van Brusscl mss
après sa translation de Lille à Bruges, fut réunie k celle du Brabant et transférée a Bruxelles. Cette mesure causa une grande joie k Bruges où cette chambre s'était rendue impopulaire par les difficultés qu'elle avait suscitées au commerce, difficultés qui l'avaient entièrement anéanti, par les impôts qu'elle avait exigés, par ses incessantes tracasseries dans les affaires de succession où elle exigeait les plus grandes preuves de parenté et réclamait à tort les biens des bâtards au profit du souverain *.
Répétons-le, ceux qui ont attribué les troubles incessants dont Bruxelles fut le théâtre & cette époque, k la turbulence de ses habitants, ont été de bien mauvaise foi , ou bien aveuglés sur la conduite du gouvernement; jamais on n'avait vu plus d'incurie régner dans les affaires, jamais de plus honteuses spoliations n'avaient dilapidé la fortune publique. L'armée, dont le contingent avait été fixé à 50,000 hommes, n'avait pas le tiers de ce chiffre, et encore officiers et soldats n'étaient pas payés. L'argent destiné à son entretien était publiquement embarqué à Anvers, et une grande partie des 2,000,000 de florins que Charles II avait envoyés k son lieutenant, recevait la même destination. Plein d'un sot mépris pour les nationaux et même pour les Espagnols, le duc de Parme n'admettait dans ses conseils que quelques favoris italiens, tels que le comte d'Archinto, Prado, son secrétaire intime, et le comte Vioglini3. Assiégé de réclamations, le cabinet de Madrid comprit lui-même la nécessité de le rappeler; mais, le terme de trois ans fixé pour la durée du gouvernement du duc n'étant pas expiré, il voulut éviter l'éclat d'une destitution et lui donna un coadjuteur qui , sous le titre de gouverneur des armées, aurait toute l'autorité. Comme si l'Espagne dégénérée avait manqué d'hommes, il demanda k l'empereur de pouvoir charger de cette mission son envoyé à Madrid, Henri Othon, marquis de Grana. Le marquis arriva k Bruxelles, le 30 mars 1682, à six heures du soir, et descendit à l'hôtel de Vaudemont; après avoir été complimenté par les grands, il alla saluer le duc qu'il traite d'Excellence et non d'Altesse, et qui lui envoya son fils pour le complimenter. Ne voyant pas, le lendemain, Grana venir lui rendre ce qu'on appelait la contre-visite, et ayant appris qu'il avait écrit au surintendant de l'armée, au trésorier général et aux chefs des chambres des comptes pour s'enquérir de la situation de l'ar-
« De Blete. — Chron. van Vlaendercn, T. IV, p. 790. • Vcroolg van J'jtzema, T. II, p. 210.
DE BRUXELLES. 115 mec et du pays, Farnèse comprit le rôle qu'on voulait lui laisser et partit pour l'Italie avec son fils et le comte de Vioglini !. Les nombreux créanciers qu'il laissait à Bruxelles s'adressèrent collectivement & Grana, qui leur promit de les Caire payer; mais ils n'obtinrent que le produit d'une partie de son mobilier, qui fut vendu le 2 avril. Le 9 du même mois, son secrétaire Prado et le sous-secrétaire Van Afferden, qui s'étaient réfugiés au couvent des carmes, en furent arrachés par ordre du marquis et conduits, le premier à Vilvorde, le second au fort Monterey; ils furent transférés ensuite, celui-ci à Vilvorde et celui-là a Anvers. Dans le couvent, qui avait été cerné, on trouva caches 200,000 patacons, qui furent encore employés à payer les dettes du due.
Le 5 avril, le marquis, après avoir entendu chanter le Te Deum à Sainte-Gudule, alla, au son des cloches, prendre possession du palais. Le lendemain, le magistrat vint lui offrir un foudre de vin du Rhin orne des armes de la ville et porté sur un chariot à quatre chevaux montés et conduits par des enfants. Au lieu d'envoyer, selon l'usage, ce vin aux pauvres couvents de la ville, Grana le fit mettre en cave et en distribua la valeur aux soldats de la garnison. Les dragons reçurent i 03 patacons et les fantassins 95, avec lesquels ils achetèrent du tabac, du pain blanc et de la bière qu'ils burent à sa santé2. La ville lui fit don de 25,000 florins s.
Le 8 février 1683, la populace se porta à la maison du portier de la porte de Schaerbeek, qui était tondeur de draps et avait inventé un métier à l'aide duquel un apprenti pouvait faire l'ouvrage de trois ou quatre ouvriers. Ce métier fut enlevé et brûlé sur le marché aux Grains, devant la maison dite les Trois-Chandeliers *. Les nations ayant été convoquées, le 5 mai, pour la proposition du gigot, refusèrent de l'approuver, disant que contrairement aux promesses qui leur avaient été faites, on laissait encore des étrangers habiter le Borgcndael. Ne voulant pas se créer des difficultés dans les commencements de son administration, le marquis donna deux fois vingt-quatre heures à ces derniers pour déloger, et l'impôt fut aussitôt voté.
« Vervolg van Aytzema, T. II, p. 210.
* Brussclsche antiquittyten, kuldingen, enz. M&s. do la Blbl. de Bourgogne, s Résolutions des 6, 8 et 14 avril 1682. Archivât de la Ville.
* Geschiedeniisen van Brussel mss
Cependant Louis XIV, qui avait, après le traité de Nimègue, institué ses fameuses chambres de réunion, venait, sous le prétexte qu'il n'avait pas été fait droit à ses réclamations, d'ordonner à ses troupes d'envahir le pays (septembre 1683). Cette inique invasion ne rencontra pas d'obstacle et les Français vinrent lever des contributions jusqu'aux portes de Bruxelles. Redoutant une entreprise sur cette ville, le gouvernement ordonna d'en réparer les fortifications et y fit entrer des troupes. Le 7 octobre , les nations votèrent un quarantième denier du revenu des maisons, héritages et rentes héréditaires, et un quatre-vingtième denier des rentes viagères, le tout sans exception de personnes ; en outre, le magistrat, en attendant le vole des subsides demandés parle gouvernement, leva à intérêt i 5,000 florins pour les plus urgentes réparations des fortifications et la solde des troupes, en stipulant toutefois que cette somme serait déduite de sa quote-part dans l'aide ordinaire Après avoir vainement protesté contre la conduite déloyale du grand roi , le marquis de Grana lui déclara la guerre le 1 7 décembre. Les hostilités prirent alors un degré de fureur épouvantable, et les Français, suivant les ordres qu'ils avaient reçus, livrèrent aux flammes Assche, Humbeke, les deux Willebroeck, llaesdonck, Lippeloo, Callefort et un grand nombre d'autres villages du Brabant et de la Flandre. Boufllers, à la téte de 4,000 hommes, s'avança jusqu'à Cockelberg où il brûla 30 maisons, tandis qu'un autre parti en incendiait 4 à Ixellcs (janvier 1684). N'ayant pas assez de forces pour s'opposer & ces ravages, Grana appela à lui le comte de Vaudemont ; mais celui-ci n'osa se compromettre et les Français continuèrent à tenir la campagne. Comme ils interceptaient les communications sur le canal, le fermier de la barque , Hubert de Waerseggers, s'engagea à leur payer, à dater du 1er janvier, 3,600 fl. par mois, afin d'obtenir la liberté de naviguer; mais le marquis et le magistrat lui firent signifier défense de remplir cet engagement, et des troupes furent chargées de protéger la navigation. L'arrivée de plusieurs divisions hollandaises dégagea Bruxelles, et, quelques mois après, le 7 octobre, on y publia , au son des cloches, au bruit de l'artillerie, des timballes et des trompettes, la trêve de vingt ans conclue avec la France *.
« GetcMed. van Brusi., mus.— Archives de la Ville. — Vcrvolg van Aytzema. • Vervolg van Aytzema. — Gcschiedcnisscn van Brunei.
Tels étaient alors l'abaissement de l'Espagne et la détresse de nos provinces, que quelque onéreux que fût le prix auquel elle avait été - achetée, cette trêve fut accueillie avec joie ; mais à peine le pays commençait-il à respirer que le mécontentement général éclata de nouveau en murmures et en émeutes. Louvain fut le théâtre de troubles sérieux qui se répétèrent bientôt à Bruxelles ; les nations rejetèrent, le 1 2 décembre, la proposition du gigot et réclamèrent la fermeture du comptoir des impôts jusqu'à ce que la ville d'Anvers eût consenti les aides demandées au duché; elles exigèrent en outre que les droits de tonlieu, qui venaient d'être augmentés, fussent ramenés à leur ancien taux, et que le gouvernement s'occupât de rendre sûrs et libres les chemins infestés par des bandes de soldats qui, dénués de tout, recouraient au vol pour se procurer la subsistance. Convoquées de nouveau, le i 5, elles déclarèrent qu'elles ne quitteraient pas l'hôtel de ville avant qu'il eût été fait droit à leurs réclamations et, malgré les instances du magistrat et les démarches de la cour, elles restèrent assises le 1 G et le 4 7. La nouvelle de l'acceptation de l'impôt par les Anversois (16) ne les fit pas se désister de leurs autres demandes; le marquis ordonna alors a ses gardes et à la cavalerie de la garnison de faire des patrouilles pendant la nuit, et les symptômes d'émeute devinrent si violents que l'ordre de prendre les armes fut donné à toutes les troupes. Loin de calmer l'effervescence, cet appareil militaire lui donna plus d'élan ; pendant que le magistrat défendait à toutes les églises de sonner les cloches, et que les receveurs se faisaient apporter les clefs du beffroi où le lieutenant du gouverneur militaire, Stercx, plaçait un détachement de soldats pourvu de vivres et de grenades, les serments et les gardes bourgeoises allaient occuper toutes les portes pour les fermer aux troupes qu'on disait en marche sur Bruxelles. Le dimanche 47, dans la soirée, des attroupements se formèrent sur la grand'placc, proférant des injures et des menaces contre le magistrat, et bientôt ils en vinrent aux voies de fait. L'hôtel de ville fut envahi, et quelques hommes du peuple ayant pénétré dans lu salle où le bourgmestre De Blick et les échevins étaient assemblés, ces magistrats effrayés firent demander des secours au baron du Fay, gouverneur de la ville. Celui-ci accourut accompagné de 200 dragons, disent les Geschiedenissen van Brussel, de 20 soldats des gardes et de 25 dragons, dit M. Gachard ; mais lorsqu'il parut sur le marché en débouchant par la rue au Beurre, il fut accueilli par des clameurs furieuses, et la foule, ii. 16
se resserrant au lieu de se dissiper, fit entendre des cris de mort. Il n'y avait alors que quatre ou cinq confrères des serments à l'hôtel de ville, les autres ayant été envoyés en patrouilles, par ruse du sergent-major, ajoute l'auteur du manuscrit précité, qui fait supposer ainsi que l'autorité avait des projets sur ce poste important. Voulant faire une démonstration de vigueur, du Fay ordonna à son escorte de tirer quelques coups de fusil; se croyant attaqués, les confrères des serments fermèrent la barre de fer qui défendait l'approche du poste et firent feu sur les soldats. D'autres compagnies accourent, des bourgeois armes paraissent aux fenêtres et une vive fusillade s'engage entre les troupes et la bourgeoisie. De part et d'autre il y a des morts et des blessés ; accablés par le nombre, les dragons se retirent précipitamment par la rue de la Colline ; mais arrivés au marché aux Herbes, ils sont accueillis par une décharge meurtrière : le gouverneur a son cheval tué sous lui et se sauve a pied ; son domestique tombe frappé d'un coup mortel, et les soldats, rompant leurs rangs, fuient en désordre poursuivis par les balles des bourgeois qui coupent toutes les communications avec les rues avoisinantes. Trois bourgeois et deux confrères des serments avaient été atteinte de coups de feu ; les dragons avaient perdu beaucoup de monde ; mais l'autorité s'empressa de faire enlever les cadavres. Pendant ce temps une troupe d'hommos du peuple avait sommé les sonneurs de la ville de sonner le tocsin à Saint-Nicolas, et, comme ceux-ci n'avaient pas les clefs, ils enlevèrent une charrette de brasseur pour enfoncer les portes. Les Espagnols postés dans l'église et dans la tour accueillirent les assaillants à coups de fusil et par une pluie de grenades ; plusieurs tombèrent, mais, sans se rebuter, leurs compagnons attaquèrent la porte à coups de hache et l'enfoncèrent. Une autre porte qui avait été barricadée , leur opposa plus de résistance et, d'une lucarne placée au-dessus , les soldats jetèrent une grande quantité de grenades. Quelques-uns proposèrent alors de mettre le feu à l'église, projet terrible qui fut écarté dans la crainte d'incendier les maisons voisines, et, après de nouveaux efforts infructueux, l'attaque fut abandonnée.
On craignait beaucoup pour la nuit, mais elle se passa tranquillement. Les chaînes avaient été tendues aux abords de la grnnd'place; les serments, ainsi que les sections, avaient pris les armes sans attendre d'ordre ; ils avaient renforcé tous les postes , et se tenaient prêts à agir. De son coté, le gouverneur s'était retiré sur la place de la Monnaie où
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il n'avait pas été inquiété, et il y avait été rejoint par les soldats placés à Saint-Nicolas qui, pendant la nuit, s'étaient échappés de ce poste l'un après l'autre et dans le plus grand silence. Le curé de Saint-Nicolas, dont l'église était fermée, ayant été appelé à donner les derniers sacrements à un grand nombre de blessés, dut aller chercher le viatique et les huiles chez les dominicains. Dans la matinée du lendemain, 4 8, les dragons furent renvoyés dans leurs quartiers et les autres troupes allèrent prendre position aux bailles et au parc. Un ordre du magistrat appela aux armes les serments et les gardes bourgeoises ; la Gazette ik Paris rapporte qu'en peu d'heures on vit plus de 1 0,000 bourgeois armés. Un détachemént envoyé pour prendre la tour de Saint-Nicolas, l'ayant trouvée évacuée, en rapporta comme trophées du combat de la veille, des pots, des verres, une cruche et un fusil que les soldats y avaient laissés. Pendant ce temps les habitants des faubourgs prenaient une attitude menaçante, les boutiques étaient fermées, les travaux suspendus et tout faisait prévoir une de ces luttes qui enfantent de grands et de terribles événements. Mais un torrent ne roule jamais des eaux pures de limon ; aussi la bourgeoisie vit-elle avec regret des gens avides de désordres et de pillage, prendre part à ce mouvement. A la nouvelle que des troupes d'hommes et d'enfants en haillons parcouraient les rues, vociférant contre les autorités, insultant tous ceux qui appartenaient au magistrat ou au gouvernement, que le pillage était imminent, les nations demandèrent au magistrat de permettre aux gardes bourgeoises d'occuper leurs postes habituels afin d'empêcher que de viles passions ne se mêlassent à une cause toute politique. Cette offre fut favorablement accueillie, et le marquis déclara que la garnison concourrait avec la bourgeoisie & la répression des désordres. Cette manifestation était en effet devenue indispensable ; la garde du palais avait été insultée par une troupe de jeunes garçons, et, vers une heure de l'après-midi, un incendie qui éclata dans une cheminée de l'hôtel de ville, ayant fait sonner la cloche d'alarme, il en résulta un tumulte épouvantable qu'on eut beaucoup de peine à apaiser.
Si les nations avaient voulu prévenir le pillage et la dévastation, elles n'avaient nullement renoncé à leurs prétentions. Constituées en permanence à l'hotel de ville, elles faisaient entendre ouvertement que les bourgeois ne déposeraient les armes qu'après qu'on aurait satisfait a leurs réclamations. Quelques-uns des officiers généraux, réunis en conseil
extraordinaire, voulaient faire venir des troupes des garnisons voisines; mais certains qu'avant leur arrivée le soulèvement serait devenu général, Grana se décida à céder. De leur côté, les membres des États, qui < se trouvaient à Bruxelles, lui députèrent l'archevêque de Matines, le prince de Vaudemont et le duc d'Aerscbot pour le supplier d'éviter les malheurs auxquels toute résistance aux volontés des doyens exposerait la ville. Le marquis les autorisa à se rendre à la chambre des nations pour leur donner l'assurance qu'il diminuerait les droits d'entrée et de sortie dès que la demande lui en aurait été faite d'une manière régulière par le magistrat. Cette promesse calma leur irritation, et, à trois heures de l'après-midi, le bourgmestre, accompagné de quelques échevins et d'un délégué de chaque nation, se rendit au palais. Pendant ce temps, à la demande des doyens, tous les bourgeois sans exception furent appelés aux armes et reçurent l'ordre d'occuper les principales places. Introduite immédiatement auprès du gouverneur général qui était entouré d'un grand nombre d'officiers et de nobles, la députation lui présenta sa requête. Il répondit que les besoins urgents de l'état l'avaient seuls porté à augmenter les droits, et que, bien que ces besoins existassent toujours, ainsi que chacun le savait, il consentait k la réduction demandée pour satisfaire aux vœux du peuple. Les commissaires des nations ayant demandé acte de ces paroles : « Ce que ma bouche vous » dit, répliqua-t-il fièrement, ma plume le signera ; portez ma réponse » à vos collègues. » En effet, peu de temps après, le pensionnaire apporta à l'hôtel de ville le décret qui révoquait les dernières ordonnances sur les tonlieux; la foule qui encombrait la place, poussa de vives acclamations et les serments firent une décharge générale de mousqueterie. Comme le peuple commençait à se retirer, le bruit se répandit tout à coup que les' soldats enlevaient les chaînes de la rue de Chair-cl-Pnin ; il se crut trompé, et, sans songer a s'assurer delà réalité du fait, chacun courut aux armes ; le tambour battit l'alarme, le tocsin sonna, les serments revinrent précipitamment sur la grand'place, et le tumulte était au comble, quand on s'aperçut enfin que c'était une fausse alerte. Pendant ce temps, on avait remis à chaque nation une copie authentique du décret ; quelques doyens ayant fait remarquer qu'il n'indiquait pas la date à laquelle cesserait la perception des droits, le magistrat leur donna l'assurance que dès le lendemain ils seraient levés d'après l'ancien taux, et sur-le-champ il le fit publier aux flam-
DE BRUXELLES. 131 beaux. De grands houras accueillirent cette lecture ; le peuple fit entendre les cris de : Vivent les bonnes gens des neuf nations! auxquels les doyens répondirent par ceux de : Vivent Us frères des serments ! Vivent les frères de Bruxelles! Une double décharge de mousqueterie succéda à ces cris et la foule s'écoula paisiblement ; le lendemain, \ 9, on apprit que les droits n'étaient plus perçus qu'à l'ancien taux ; le gigot fut aussitôt voté et la ville reprit son aspect ordinaire, tant est grand l'empire des justes concessions sur l'esprit des peuples libres.
Ces événements cependant parurent tellement graves au cabinet de Madrid qu'à défout d'autre moyen de punition, il résolut de transférer à Gand le siège du gouvernement. Pour se conformer aux ordres qu'il avait reçus à cet effet, le marquis partit de Bruxelles, vers la fin de mai \ 685, et se rendit au château de Marimont pour régler de là les divers points qui se rattachaient à une mesure de cette importance ; mais la mort l'y surprit, le \ 9 juin, et l'on abandonna ce projet qui eût porté à Bruxelles le coup le plus sensible et le plus douloureux *.
Le 14 juillet i 685, fut célébré avec grande pompe le jubilé de cent ans du rétablissement des hosties dans l'église de Sainte-Gudulc ; les habitants firent de grands frais pour l'ornement de la ville, et les élèves des jésuites formèrent une brillante cavalcade avec laquelle ils escortèrent la procession qui sortit le 2 9 2.
Ce ne fut que six mois après la mort du marquis de Grana que son successeur fut désigné, par lettres du 30 décembre. Le nouveau gouverneur général, le marquis de Castanaga , fit son entrée à Bruxelles le 2 janvier 1686 *. Des troupes et la noblesse allèrent le recevoir au pont de Laeken. Le magistrat qui l'attendait à la porte de Laekcn, lui présenta les clefs ; Castanaga les rendit aussitôt au premier bourgmestre en lui disant de bien les garder. Dix compagnies de gardes bourgeoises étaient rangées en bataille à la Monnaie; les serments se trouvaient sur la grand'place qui était magnifiquement ornée; ils allèrent ensuite prendre position sur le chemin du palais où le marquis
1 Genhiedenù$en van Bnusel. — M. Gachard, 1. c. — M. Levae, I. c. ■ Bruit. Àntiq., mss.
* Une chambre de tapisserie de la râleur de 10,000 florins fut votée au nouveau gouverneur par les trois membres (20, 23 et 28 juillet 1685), et plus tard il fut décidé qu'on lui offrirait encore 15,000 florins, pour compléter les 25,000 donnés d'ordinaire. 25 et 50 janvier 1686. Archiva de la Fille.
niSTOIRE
ne se rendit qu'après avoir entendu le Te Deum à Saintc-Gudulc l.
La nouvelle de la prise de Budc sur les Turcs étant parvenue à Bruxelles , le 1 1 septembre, ce triomphe de la chrétienté y fut célébré par de grandes réjouissances et des feux de joie ; on vit, entre autres, les bourgeois faire dresser leurs tables dans les rues et y diner en commun. Il y eut ensuite des danses et des jeux pour lesquels le gouvernement et le magistrat donnèrent des prix \
Les charges qui résultaient pour la commune du payement de ses nombreuses rentes, avaient fait sentir depuis lougtemps Ja nécessité de les réduire à un taux fixe, en laissant aux rentiers la faculté de se faire rembourser leurs capitaux. Le 24 mars 1088, les nations consentirent à ce qu'elles fussent toutes réduites de 8 à 4 pour cent, et cette opération fut aussitôt exécutée. A cette ressource, qui allait procurer une économie de 40,000 florins, on en joignit une autre qui devait servir h payer l'intérêt d'un nouvel emprunt de 84,000 florins. Les trois membres décidèrent, le 26, que les emplois dépendants de la commune ne seraient plus conférés qu'à des bourgeois, et que ceux qui en seraient investis dorénavant, payeraient au profit de la ville une medianate dont le taux fut fixé d'après l'importance des fonctions et l'élévation des appointements L'année suivante, les receveurs eux-mêmes furent assujettis à verser à leur entrée en fonctions, ceux de la ville 1 5,000, et ceux du canal 1 0,000 florins, remboursables par leurs successeurs (octroi du 2 novembre 1689).
1 Getckiedcnitscn van Brus tel. — • Foppe».
* Gcsc/ùedenittcn van Bnuscl. — L'octroi royal approuvant ces mesures est daté du 21 avril. Archives de la Fille.
LISTE DES MEMAIUTES :
Le pensionnaire fl> 8000
Les trois greniers de la ville et celui de la trésorerie, ou ceux qui seraient
nommés secrétaires sans avoir été greffiers 3000
Le greffier de la gilde de la draperie 1000
Le greffier des chefs-tuteurs 2500
Le greffier de la suprême charité. 600
Le premier commis du comptoir ou bureau du vin 2400
Le second commis de ce bureau 2000
Le troisième 1300
Le collecteur de l'impôt d'un sou sur chaque pot de vin. . . . . . 2400
Les deux commis du comptoir de la bière et des consignations. . . 2000
En 1688, pour célébrer l'anniversaire de la victoire de Wocringcn,
on donna à l'ommegang une pompe extraordinaire. On y vit un grand
Le commis des nouveaux moyens fl. 1200
Les deux commis jurés du comptoir de la bière 4000
Le collecteur des six sous sur chaque se lier de drèche 2400
Les deux commis jurés du comptoir du vin 2000
Le commis du comptoir des consignations i 000
Les trois offices occupés par Tristram 2400
Le contrôleur des comptes des hôpitaux 1200
I^s deux mesureurs jurés 300
Le premier syndic. . 1200
Les commis de la chambre d'Cccle 1000
Le maître de la chapelle. . . 1200
Les deux vériûcateurs des mesures 1 300
Les deux commis de la halle aux soieries et aux draps 1500
Les deux experts de cette halle 800
Le commis de la mingue. 1000
Le contrôleur de la mingue 2400
Le crieur de la mingue 2000
Le concierge de l'hôtel de ville 1000
Le hallier ou concierge de la Halle 1 300
L'huissier de la suprême charité 500
Le surveillant (ttetkhverder) des moulins banaux 1401)
Celui du moulin de Saint-Michel 1300
Celui du Nieuvnnolen 1000
Les trois surveillants des moulins à vent 300
Los jaugeurs des vins. 1200
Vopnemer (?) des vins 900
Le contrôleur de la ville 1300
Le syndic et le mesureur du foin 1 000
Le maître ouvrier 300
Les quatre marqueurs (kervers) de la drèche 1000
Les huit huissiers de la ville 300
L'huissier de la trésorerie 1800
L'huissier des chefs-tuteurs 300
Les trois messagers (ou porteurs de lettres) vers Gand 000
Le messager vers Louvain 000
Le messager vers Halines 900
Les doute messagers vers Anvers 800
Le messager vers Bruges 200
Les deux mesureurs du sel 1000
Les dix porteurs de sac 200
Les quatre mesureurs des grains arrivant par bateaux. ..... 000
Les doute débardeurs 200
Les six enfants (ou ouvriers) de la grue 200
iU HISTOIRE
nombre de chars et de personnages allégoriques figurant les vertus et
les qualités de Jean t". Us étaient suivis par quinze jeunes gens à che-
Les dix capitaines des gardes bourgeoises fl. 300
Le médecin de la ville 600
Le portier de l'hôtel de ville 200
Les dix portiers des portes de la ville 100
Le maître des fontaines 300
Le maître de l'artillerie 800
Les trois partageurs jures 200
Le maire de la boue, fonctionnaire chargé de veiller à la propreté de
la voie publique 240
Les procureurs agréés par le magistrat 600
Le contrôleur des cuirs 300
Les quatre marchands de crème (iaenvercooper$) 50
Les deux inspecteurs de la Rame aux draps 200
Le chirurgien de la ville 200
Le chirurgien des enfants-trouvés 300
Le chirurgien de la maison des fous 100
Le valet des enfants-trouvés 600
Le maître horloger 300
Le grenier du conseil de guerre 480
Les huit conducteurs de beurre 200
Ltt batelier du bateau à la drèche 300
Le collecteur du sou sur chaque setier de drèche arrivant par bateau. . 600
Le collecteur du demi-droit de cuiller 600
Les emballeurs jurés de harengs 50
Le vérificateur des tonnes a savon 300
Les vérificateurs des tonnes de bière 100
Les deux mesureurs de toile 100
Les conducteurs de vin 50
Les deux sonneurs 100
Le syndic des pierres 50
Le collecteur et le contrôleur du poids de la ville 600
emplois DÉra.iDA5TS de l'admhistration dd canal. — Les deux commis. 1800
Le contrôleur de la barque à Bruxelles 2000
Le contrôleur à Anvers 600
Ses deux assistants 300
L'huissier du bureau du canal 1 000
Le maître des quais 600
Les trois bateliers des heu 600
I^s dix bateliers des barques 500
L'éclusier au Rupel 300
Les quatre autres éclusiers 50
L'éclusier au Chien 300
{Archives de la Ville. — Geschiedeniuen van Brustel, mss.)
DE BRUXELLES. 123 ▼•1, représentant les descendants ou successeurs du Victorieux et accompagnés chacun de deux rois d'armes, l'un portant l'ecusson et l'autre la devise l. Ce fut pour la dernière fois que cette ancienne cérémonie fut célébrée avec solennité ; la sombre indifférence qui gagnait les esprits, les guerres qui désolèrent nos provinces, d'autres idées, d'autres mœurs, firent tomber daos un complet oubli les fêles de nos aïeux. Le 7 mai 1690, de grandes fêtes eurent lieu à l'occasion du raoringe de Charles II avec Marie-Anne de Neubourg; un magnifique arc de triomphe fut élevé dans les bailles de la cour, et dans le parc on tira un feu d'artifice que le marquis de Castenaga alluma en lançant une fusée d'une fenêtre du palais ; malheureusement cette fête fut troublée par des accidents déplorables : sept ou huit hommes furent brûlés vifs par des pièces d'artifice, et, peu de temps après, pendant que le palais retentissait de la musique d'un bal brillant, le feu éclata dans les cuisines et jeta la terreur parmi les nombreux invités ; mais les serments et les bourgeois accourus aussitôt sur les lieux se rendirent promptement maîtres de l'incendie. Pour récompenser les serments de leur zèle, le marquis fit délivrer a chacune de ces compagnies une aime de vin 2.
La guerre contre la France avait recommencé. Apres la perte de la bataille de Fleuras ({"juillet 4 090), l'armée des Provinces-Unies se replia sur Bruxelles, et plusieurs divisions vinrent camper à Dieghem, Haercn et Hacren heydeveld; le marquis de Castanaga de son côté établit son quartier général à Schaerbeek, et les habitante de la cuve écrasés par le logement de ces gens de guerre firent entendre des plaintes si vives qu'on craignit de les voir se soulever. Les excès de la soldatesque étaient pousses au point qu'on ne crut plus Noire-Dame de Laeken en sûreté dans son église, et elle fut transportée à Bruxelles; elle fut placée momentanément a l'hôtel du chancelier et portée ensuite en grande procession à Sainte-Gudule où elle resta jusqu'au 3 1 octobre. Les troupes qui étaient campées dans la banlieue, ayant reçu une autre direction, elle fut conduite alors par le chapitre jusqu'à la porte de la ville et ramenée en voiture à Laeken 3.
L'électeur de Bavière, Maximilien-Emmanuel, ayant été appelé au gouvernement général des Pays-Bas, par lettres patentes du 26 décem-
* Bruitelteken ommegangh of dtêtelft vreughden feett van dm jaere 1688 ztdeghelyek ende boertigh afgemaekt, in-4"; Bruss., 1688. « Geschiedenitten van Brvucl, mss. — « Ibid.
toni n. 17
bre 1 691 , le marquis de Castanaga quitta le palais, au mois de janvier suivant, et se retira à la maison de l'Empereur (Kcysers-hof).Le 26 mars, entre 8 et 9 heures du soir, l'électeur arriva à Bruxelles où son entrée eut lieu sans pompe; après avoir reçu la bénédiction du sacrement de miracle, il se rendit directement au palais. Le marquis partit le 1 0 avril suivant et ses meubles furent vendus à la maison du Roi pour payer ses dettes '. La ville offrit a l'électeur un présent de bienvenue de 50,000 florins 3.
Le 1 0 juillet, à la suite de fortes pluies, tout le bas de la ville fut inondé par la Senne ; les eaux ne commencèrent a baisser que le 1 2 a. Le 1 8 septembre suivant, vers deux heures et un quart de l'après-midi, on éprouva une secousse de tremblement de terre qui dura près d'une minute ; mais on n'eut aucun malheur à déplorer 4.
Quelques poursuites furent dirigées, en 1692, contre les nations de Saint-Géry, de Saint-Gilles cl de Saint-Pierre, qui étaient restées à l'hôtel de ville; leur mécontentement, parait-il, provenait de l'extradition d'un nommé Balthazar Lievens, accordée par les états de lkabant, sur la demande du magistrat d'Amsterdam, qui accusait ce malheureux de plusieurs faux. Le bourgmestre Pipenpoy, cité comme témoin, refusa de comparaître, ne voulant point, disait-il, déposer contre la bourgeoisie. En vain lui objecta-t-on que mainte et mainte fois des cas semblables s'étaient présentés; que son prédécesseur, entre autres, le bourgmestre de Visscher, avait dû déposer contre les nations sous le gouvernement du duc de Parme; en vain, le conseil, après avoir comminé et décrété des amendes à sa charge, ordonna-t-il aux huissiers de les mettre à exécution, ce magistrat « en fit des railleries après avoir » brusqué l'huissier auprès d'une vingtaine de personnes. >• L'électeur écrivit, le 7 janvier 1695, au conseil de Brabant pour qu'il levât la surséance accordée au bourgmestre, mais il lui ordonna d'un autre côté
1 Geschiedenistcn van Brunei, mss. — 'De Blxïe, niss. — 5 Ibid.
* Die 18 septembres lempore vesperarum quando in ebora canlabalur psalmus Niti Dominus œdificaverit domum, fuit terne motus et duravit ab inilio dicti psalmi usque ad flnem ejusdem. Aliqui de clero fugerunt de eboro, alii surrexeruntpne timoré et horrore ; absolatâ antiphonà jam biems transiil et silebat chorus, sed unus statim resumebat et oflicium totura fuit peractum. Collecta ex directoriis Rev. J. De Mayere deeani eccl. DD. Michaelis et Gudulœ qui ea propria manu annotavU. Mss. de la Bibl. de Bourgogne. — Geschiedenù$en van Brussel. — FoPfKXS. — Masx Ce dernier donne la date du 13 septembre.
« de ne point passer à sa charge qu'en cas que sans sa déposition il ne » pût procéder aux provisions demandées. » Par consulte du Si du même mois, le conseil représenta au gouverneur général le mauvais effet qu'avait produit l'exemple du bourgmestre sur l'esprit des receveurs de la ville et des autres membres du magistrat qui usaient des mêmes prétextes pour refuser de déposer ; il pria le prince, dans l'intérêt de l'autorité royale, de ne pas « laisser glisser une pareille affaire. » Mais Maxiniilicn-Emmanuel avait déjà assez d'embarras sans chercher à s'en créer de nouveaux ; l'affaire fut assoupie, c'est du moins ce quenous devons supposer puisque nous n'en trouvons plus de traces l. à, Une contestation s'étant élevée entre les religieuses et les mambours ■ de l'église Saint-Jean, on vit, le 30 juin 4 693, la multitude s'ameuter, enfoncer les portes de l'hôpital et y commettre de graves excès 3. Le désordre et la sédition sont toujours contagieux et trouvent partout des partisans ; aussi, le 3 juillet, la populace assaillit-elle, à coups de pierres, le lieutenant amman et les sergents qui conduisaient hors de la ville un individu, appartenant aux dernières classes de la société, qui avait été condamné, par sentence du magistrat, à l'exposition publique sur le grand marche et au bannissement. Le prisonnier fut arraché des mains des sergents qui l'emmenaient, et ses libérateurs allèrent piller la maison d'un bourgeois accusé de l'avoir dénoncé. Le conseil de Brabant, auquel l'électeur avait remis le soin de poursuivre cette affaire, représenta au prince que le magistrat ayant déjà commencé les poursuites, il croyait devoir les lui laisser achever, avec d'autant plus de raison que, quoique « les cas d'émotion et rébellion » fussent de la compétence du conseil, celle-ci avait eu lieu à la suite d'une sentence du magistrat. Trois des plus coupables furent condamnés à l'exposition et au bannissement 3.
L'électeur de Bavière n'était pas heureux dans ses opérations militaires ; il n'avait pu empêcher la prise du château de Namur, et avait été battu , avec Guillaume III , à Steinkcrquc et à Neerwinden. Le
4 D - -■ * - M K^a^ * - a * | II- - * |, n fr. — . ' I Ty 14 A Lmm ê é Il > • I SI » . 7 M
1 ncgistres aux resoiutintis au souverain conseil ac israoanc. — strcntves a c l Audience .
1 L'abbé Mann, d'après Foppens, attribue ce désordre qu'il place eu 169 1, au refus qu'avaient fait les religieuses de recevoir une pauvre femme malade.
3 Registre* aux résolutions du souverain conseil de Brabant. — M. Gachard» Introduction aux Documents, etc.
30 juin 1693, il y eut à Bruxelles une procession du sacrement de miracle à laquelle assistèrent tous les ordres religieux, pour prier le ciel de mettre un terme à la misère du pays qui n'était (tas moins ravagé par ses défenseurs que par ses ennemis. Les brigandages des soldats firent de nouveau reporter en ville, le 1 4 août, la statue de Notre-Dame de Laeken ; les religieuses de Jérico allèrent la chercher et la placèrent dans l'église du Béguinage où elle resta jusqu'au 8 novembre Une partie de l'année alliée campa à Dieghem et Guillaume III, qui avait établi son quartier général à Breda, vint souvent a Bruxelles conférer avec Maximilien. Au printemps suivant, les alliés qui avaient fait de nouveaux efforts, réunirent leur armée principale aux environs de Bruxelles, et Guillaume vint camper à Perck; Vilvorde fut fortifiée; mais celte campagne ne répondit pas aux préparatifs immenses que les deux partis avaient faits, et tout se borna, dans les Pays-Bas, à des marches et des contre- marches.
Le 11 janvier 1695, rélectrice arriva à Bruxelles, où, suivant le désir qu'elle avait exprimé, elle fut reçue sans aucun cérémonial ; le 1 3, le magistrat lui offrit le vin d'honneur, qui était placé sur un char escorté par une cavalcade d'étudiants à cheval *. Quelques mois après, Bruxelles fut victime d'un de ces actes qui souillent les lauriers de la guerre et attachent une honte ineffaçable aux noms de leurs auteurs. Déjà depuis vingt années cette ville était menacée d'un bombardement ; Antoinette Bourignon, célèbre aventurière, morte en 1680, avait prédit que la capitale des Pays-Bas espagnols périrait par le feu ; elle avait sans doute eu connaissance des projets secrets de Louis XIV, qui, en 1691, envoya au maréchal de Luxembourg l'ordre formel de se porter à Andcrlecht pour diriger de là sur la ville le feu de son artillerie, dans le but de faire diversion au siège de Dinant. Si cet ordre ne fut pas exécuté, c'est grâce à des circonstances indépendantes de la volonté de celui que ses contemporains ont appelé le grand roi, mais dont la mémoire sera toujours en horreur à ceux qui se rappelleront le bombardement de Gènes, l'incendie du PaJatinat, la révocation de l'édit de Nantes, les dragonnades des Cévcnncs, la persécution des jansénistes, la dévastation régulière des provinces belges et tant de guerres inutiles. N'ayant pu faire lever le siège de Namur qui s'était rendu, le 4 août,
» Getchiedcniitcn van Bruuel. — « Ibid.
et dont Guillaume III et l'électeur assiégeaient le château, le maréchal de Villeroi fit une diversion sur Bruxelles à la téte d'une armée d'environ 70,000 hommes. Le 6 août, on apprit qu'il avait fiait charger a Mous une grande quantité de bombes et préparer tout l'attirail d'un bombardement ; on sut bientôt après qu'il était venu camper à Enghien, et l'on ne douta plus que ses préparatifs ne menaçassent Bruxelles. Partis d'Knghien, le 40 août, les Français arrivèrent le 4 1, vers quatre heures de l'après-midi, au-dessus d'Anderlecht. Le lendemain, ils prirent position, s'adossant aux villages d'itterbeck et de Dîlbeck; leur droite, faisant faee à Andcrlecht et à Vee-Wcyde, s'appuyait à la Senne ; la gauche s'étendait vers Zellick. Le quartier général fut établi au couvent des minimes à Anderlecht. A l'approche des ennemis la bourgeoisie prit les armes, et les métiers reçurent l'ordre de fournir des hommes pour servir l'artillerie mais de quelque énergie qu'ils fussent encore animés, ils ne pouvaient que se résigner au sort terrible qui leur était destiné. Le prince de Vaudemont était venu camper à Dicghetn, le 7 août, avec 4 4 à 4 5,000 hommes. Une partie de son infanterie occupa les hauteurs de Vleurgat ; quelques bataillons furent chargés de protéger les abords des portes du Rivage, de Flandre et d'Anderlecht, tandis que la cavalerie côtoyait le canal pour en défendre le passage. Les avenues entre les portes de Hal et de Namur avaient été fortifiées et le front de la ville inondé. On avait construit un grand retranchement à portée de pistolet des batteries, avec un talus couvert d'un grand chemin creux servant de fossé, et l'on avait fortifié trois moulins à eau pour défendre les abords de la place; mais toutes ces mesures de défense* qui, du reste, étaient maladroitement prises, ne purent arrêter l'ennemi, et Vaudemont resta impassible spectateur du bombardement, vengeance inutile que Louis XIV prenait sur le roi d'Espagne de ses villes incendiées par les Anglais2.
Après avoir chassé devant eux les faibles détachements qui couvraient les abords de la place et défendaient le grand retranchement, les Français passèrent la nuit du 4 4 au 42 à tirer leurs ligues qui s'étendirent depuis la hauteur d'Anderlecht jusqu'aux inondations de la Senne. Le lendemain, ils achevèrent ces travaux sans rencontrer le moindre obs-
1 Carton intitnlé Belegemsg*. aux Archives de la Fille. • Voltaire, Siècle de Louis XIV.
tacle, et commencèrent a élever leurs batteries à 50 toises de la contrescarpe sous le canon de la place. La plus inconcevable incurie fut apportée dans la défense des abords de la ville ; c'est en vain qu'on allègue que les habitants refusèrent au prince de Vaudcmont les secours qu'il demandait1, qu'ils ne s'occupèrent que trop tard des précautions nécessaires, ne pouvant croire aux menaces d'un bombardement 3, il est certain que Vaudcmont, connaissant, depuis le 6, les projets de l'ennemi, aurait dû préparer la défense de la place, et pour cela, fortifier le village de La'cken et y établir une tétc de pont, former sur les hauteurs d'Anderlecht et de Scheut un camp retranché, couvert d'un côté par la Senne, et de l'autre par le ruisseau et les étangs d'Osscghem et Molenbeek. De récents exemples étaient la pour lui montrer l'efficacité de ce mode de défense : c'est ainsi que le maréchal de Luxembourg avait sauvé Ounkcrquc d'un bombardement, et que Guillaume 111 avait préservé Liège d'une ruine complète. Vaudemont eût pu de suite placer dans ce camp 30,000 hommes et les renforcer, le lendemain, par les 36 escadrons amenés du camp de Namur par le général Dupuy et par les cent escadrons de dragons du général d'Althone ; ce qu'on peut encore mieux lui reprocher, c'est de n'avoir fait aucune tentative pour inquiéter l'ennemi dans ses tranchées et retarder ses progrès. Il était en communication directe avec l'armée principale qui était campée sur la Méhaigne, et Villeroi n'avait pas assez de monde pour investir la place et se porter entre elle et l'armée occupée au siège de Namur. Par contre, quels que fussent les résultats de la défense, le prince de Vaudemont avait tout intérêt à prolonger le séjour du maréchal sur la rive gauche de la Senne ; la conduite du général espagnol fut donc pusillanime, et devant elle on est tenté de rapetisser son mérite, comme le fait le marquis de Fcuquières, et d'attribuer ses succès dans les Flandres, non pas à son génie, mais à l'ineptie de Villeroi, qui, toujours en position de l'écraser, ne sut pas une seule fois l'attaquer à temps et lui permit toujours de sortir des mauvais pas où il se jetait comme a plaisir.
Le 13, dans la matinée, les Français armèrent leurs batteries de iS pièces de gros calibre et 25 mortiers furent braqués derrière la censé de Ransfort, appartenant à l'hôpital Saint-Jean, et située entre les
* M. Lo'ae, le Bombardement de Bruxelles. (Trésor national, T. I.) îvcrcurc rusioi trjur.
portes d'Anderlecht et de Flandre. Le même jour, le maréchal envoya au prince de BcrghesRache, qui avait remplacé le baron du Fay, mort peu de temps auparavant, un parlementaire pour l'informer des ordres qu'il avait reçus. « Le roi très-chrétien lui avoit ordonné, disait-il, de » bombarder Bruxelles, en représailles du traitement que les flottes m anglaises et hollandaises avoient fait aux villes maritimes de France; » que ces sortes d'hostilités répugnant a la bonté de son maître, il » avoit ordre de déclarer que si les alliés vouloient à l'avenir s'abstenir » de cette manière de faire la guerre, on en useroit de même avec eux; » qu'en ce cas il se retirèrent, à condition que dans six heures on lui » rendroit une réponse précise, et si bien autorisée qu'il pût y défé- » rer. » Il l'invitait aussi a indiquer le lieu de la ville où se tenait la duchesse afin de le ménager. Le prince demanda un plus long délai afin que l'électeur, qui venait d'arriver, pût répondre lui-même. En même temps, une députation du magistrat alla trouver Villeroi pour lui représenter que le bombardement des places maritimes ne pouvait motiver celui de Bruxelles, attendu qu'il fallait l'imputer au roi d'Angleterre et non à de pauvres bourgeois innocents de tous ces faits. Le général français avait des ordres trop positifs pour avoir égard à cette réclamation, et il se borna a accorder un sursis d'une heure et demie afin d'obtenir une réponse de l'électeur. Cette réponse n'étant pas arrivée à l'heure dite, il fit lancer quelques bombes, dont l'une tomba vis-à-vis de la chapelle de l'hôtel Nassau, montagne de la Cour, et y tua un homme. L'électeur alors envoya au camp ennemi un parlementaire porteur d'une lettre par laquelle il demandait un délai de 24 heures pour informer le roi Guillaume de la proposition qui lui était faite et pour obtenu* sa décision. Pour toute réponse, Villeroi commanda le feu et une décharge générale de son artillerie couvrit la ville de bombes et de boulets rouges.
Pendant les heures qui venaient de s'écouler les habitants et les communautés laïques et religieuses s'étaient empressés de mettre autant que possible leurs meubles et leurs papiers a l'abri de l'incendie. Plusieurs congrégations avaient cherché un asile plus sûr que leur résidence ordinaire ; les pauvres claires s'étaient réfugiées à l'hôtel Vaudcmont, d'où elles se rendirent ensuite chez les carmélites ; les riches claires demandèrent l'hospitalité aux annonciades 11 était sept heures du soir quand
» Saiwerus, Chorograptiia Sacra Brabant., T. III, p. 100.
le bombardement commença : en un instant on vit l'incendie éclater en divers endroits, et la ville fut livrée à la plus épouvantable confusion. Le feu continua avec une égale vivacité pendant toute la nuit; il ne se ralentit que vers sept heures du matin, soit que l'ennemi dût renouveler ses munitions, soit que Villeroi, comme on Ta prétendu, voulût l'arrêter. Le duc du Maine, ajoutc-t-on, s'opposa à cette résolution : il avait pris la tour de Saint-Michel pour point de mire et s'obstinait à vouloir l'abattre. Le bruit se répandit alors que l'artillerie française allait tonner sur les quartiers encore épargnés; la terreur était si grande qu'on ne se croyait nulle part en sûreté : les annonciades abandonnèrent leur cloître à leurs hôtes et les riches claires s'enfuirent à la Cambre *. Le bombardement recommença vers les neuf heures et ne cessa qu'après quatre heures de l'après-midi. Poussé par un fort vent d'ouest l'incendie se propagea avec une terrible rapidité, surtout dans le centre de la ville qui offrit le spectacle d'un immense brasier. Trois mille huit cent trente maisons furent brûlées et quatre cent soixante fortement endommagées ; un grand nombre de monuments et de magnifiques demeures, l'hôtel de ville, la maison du Roi, la boucherie, le poids de la ville, l'hôtel d'Arenberg (dans la rue de ce nom), les hôtels du duc de Uolstein et du comte de Bergcyck ( près des dominicains), rhôtel d'Aerschot (dans la rue de la Montagne), les églises de la Chapelle et de Saint-Nicolas, la tour de ce dernier édifice servant de beffroi communal , et son précieux carillon , les couvents des dominicains , des récollcls, des carmes, des bogards, ceux de Béthanie, des riches claires, des sœurs noires et des brigitlines, l'hôpital Saint-Jean, les chapelles de Notre-Dame de Bon-Secours, de Saintc-Marie-Madclcinc , de Sainte-Anne, de Saint-Éloi et du Rosaire, furent détruits en tout ou en partie 3. La vétusté des bâtiments, le grand nombre des constructions en bois, l'encaissement des maisons dans des rues étroites, leur mauvais état expliquent suffisamment l'étendue de ce désastre. Les gravures représentant la grand'place et d'autres quartiers de la ville avant le bombardement, nous montrent les habitations des principaux bour-
1 SANonros, I. c.
» On a désigné par un pointillé tout le terrain sur lequel l'incendie étendit ses ravages, dans le beau plan en deux feuilles, publié peu après et dédié à l'électeur, par J. Laboureur et J. Vanderbarren. Ce plan a été gravé à Peau-forte par J. Harrewyn. Voyez aussi : Perspective en ruines de la ville de Bruxelles, par A. Coppens et Vah Oattr. Petit in-folio oblong, composé de douze vues. Rare.
DE BRUXELLES. 153 gcois, M tics en charpente, ayant des cordons en pierre aux côtes, des fenêtres étroites, basses et traversées de gros meneaux, des cheminées peu nombreuses, mais fort élevées; pour tout ornement, ces maisons ont généralement au rez-de-chaussée de petits perrons, et les portes sont surmontées de figures diverses servant d'enseigne et tenant lien de nos numéros.
Faute de munitions la garnison n'avait répondu que faiblement au feu des ennemis; manquant de boulets pour charger ses canons, la bourgeoisie prit des pavés et les Français, qui s'étaient fort avancés, perdirent lieaucoup de monde et entre autres plusieurs officiers dcv distinction; ils furent enterrés à Dilighcm et à Scheut. A cheval jour et nuit, l'électeur fît preuve de courage et de sang-froid; il visita tous les quartiers de la ville, ranimant les bourgeois abattus et donnant des ordres pour arrêter la marche des flammes. Le \ 5, au matin, forcé de faire la part au feu afin d'en devenir maître, il ordonna d'abattre plusieurs maisons, entre autres l'hôtel de Chimny, dans la rue de l'Hôpital, et les Quatre Seaux, dans la rue de la Montagne. Comme l'intérêt particulier se révolte toujours contre tout sacrifice fait à l'intérêt général, cet ordre souleva de grandes récriminations, et un bourgeois, dont on détruisait ainsi la propriété, blessa d'un coup de feu le général comte de Valsassinnc, qui présidait h cette mesure devenue indispensable.
Après avoir accompli leur œuvre de destruction, les Français se retirèrent avec tant de précipitation qu'ils abandonnèrent un de leurs canons qui fut amené, le 15, à Bruxelles. Ils avaient lancé, dans la ville, suivant les rapports les plus exacts, 3,000 bombes et 1200 boulets rouges. Ce ne fut qu'après leur rclraite qu'on put juger de l'énormité du désastre. D'après les conseils du magistrat, .« qui ne con- » naissoit pas la force des bombes. » les habitants des quartiers voisins des portes de Flandre et d'Anderlccht, qu'on croyait les plus exposés au feu de l'ennemi, sciaient retirés, mec ce qu'ils possédaient de plus précieux, dans le centre de la ville où ils devinrent victimes de la catastrophe qu'ils avaient voulu fuir, t ne grande quantité de richesses cl de papiers de rnmillc, que des particuliers avaient déposés dans le couvent des dominicains, jugé par son éloigneraient à l'abri de tout danger, disparurent sous ses ruines qui écrasèrent deux frères lais. Nonobstant les soins qu'on s'était empressé de prendre pour retirer les malades de
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l'hôpital Saint-Jean, quatre de ces infortunés périrent dans les flammes. Le parc était encombré d'une multitude de malheureux de tout âge et de tout sexe qui remplissaient l'air de cris et de gémissements. Grand nombre de bourgeois, auparavant dans l'aisance, furent réduits à la mendicité ; beaucoup ne possédaient plus que les vêtements qu'ils portaient sur le corps, cl n'avaient plus « ni lit, ni chaise pour se reposer.» Le dommage causé par ce bombardement fut évalué à 22 ou 2 5 millions de florins. Ce fut le commerce français qui s'en ressentit le plus vivement et qui exhala les plus grandes plaintes ; Bruxelles en effet était déjà alors comme aujourd'hui uu bazar de ces mille petits objets de fantaisie qui ne se fabriquent qu'à Paris, et les marchands parisiens prétendaient avec raison que si l'on avait voulu faire diversion au siège de Namur, il aurait fallu attaquer A th ou quelque autre place, et non pas bombarder cette importante cité C'était un spectacle affreux, disent les contemporains, de voir les ruines fumantes de rues entières. Cet étal de confusion fut favorable au crime : des vols nombreux furent commis ; beaucoup de haines furent satisfaites et l'incendie cacha plus d'un assassinat 2.
Immédiatement après le départ de l'ennemi, le magistrat prit des mesures pour rétablir l'ordre et pour parer aux inconvénients sans nombre résultant de cette grande calamité ; il écrivit à toutes las villes voisines pour les prier d'envoyer autant de pain que possible, et l'on vit aussitôt arriver de nombreux convois, surtout de Louvain, de Malines et d'Anvers3. L'archevêque llumbcrt-Guillaume de Précipiano fit transporter à Bruxelles plusieurs charrettes chargées de vivres, et cet exemple trouva de nombreux imitateurs dans le clergé et dans la noblesse. Maximilicn- Emmanuel, de son côte, mit à contribution ses états de lîavière pour venir au secours de cette ville infortunée, et autorisa des coupes dans la forêt de Soignes pour lui fournir du bois *. La Hollande envoya aussi
1 Vervolg van Aytxema.
t Relation abrégée du bombardement de la ville de Bruxelles par let Français, l'an 1695, écrite par un bourgeois qui en a été spectateur, m&s. — Beschryvinghe der franschen moct-wyl, geschiet in het bombarderen en verbranden der prinech/cke stadt Brussclen. — Foppess. — Relation de la campagne de Flandre, en l'année 1095, La Haye, in-i', 1696.— Histoire de la vie et du règne de Louis XII , par M. de i.\ Horde. — M. Levae, I. c, elc, etc.
s Cart. intitulé Bei.egebwge, aux Archives de la Ville.
* Archives de la Chambre des comptes.
DB BRUXELLES. ISS
beaucoup de bois de charpente ; mais tandis que l'étranger même compatissait à leur infortune, les victimes de ce desastre se virent rançonnées par leurs propres concitoyens , dont quelques-uns exigèrent des prix exorbitants pour louer des maisons, des chambres, des caves même, tant il est vrai que l'infàmc cupidité profite de tout, même des malheurs publics. Pour mettre fin à ces honteuses spéculations, le gouvernement, à la demande du magistrat, publia, le 24 septembre, un édit défendant aux propriétaires d'exiger des loyers plus élevés que ceux qui avaient été perçus pendant les trois années précédentes '. Une ordonnance du 22 septembre, publiée le 23, permit à tous les ouvriers étrangers à la ville d'y venir travailler librement pendant deux ans. Les maîtres se plaignant de l'insolence de leurs ouvriers qui. se sentant nécessaires, voulaient imposer la loi et les menaçaient sans cesse d'aller chercher de l'ouvrage ailleurs, le magistrat défendit, le 2 G octobre, aux ouvriers de quitter leurs maîtres sans l'assentiment de ceux-ci, et aux maîtres de recevoir des ouvriers qui ne seraient pas porteurs de ce consentement écrit, sous peine d'une amende de cinquante florins \ Le 7 du même mois, l'électeur accorda, pour un terme de trois ans, franchise des charges et impositions levées tant à l'entrée du pays qu'à celle de la ville, sur les matériaux destinés à reconstruire les bâtiments brûlés. Afin de prévenir d'indignes spéculations, il autorisa aussi le magistrat à fixer le maximum du prix du bois et des autres matériaux *. Plusieurs malheurs étant arrivés par suite de chutes de frontispices ou de murailles, il lui ordonna de nommer des experts pour faire visiter les maisons incendiées et faire abattre celles qui menaçaient ruine (G octobre). Enfui, h la demande de la commune, il décida, le 4 9 octobre, que les bourgeois, dont les maisons avaient été détruites, pourraient, pendant un terme de deux ans, tenir leurs boutiques dans les lieux et maisons du district de la cour, occupés par des étrangers, et il fut enjoint à ceux-ci d'en sortir dans les quinze jours .
Pendant ce temps, on travaillait avec ardeur à débarrasser Bruxelles
1 Plac. de Brahant, T. VI, p. 84.
* Carton intitulé Ambachtex, aux Archive» de la ViUe.
s Ce maximum fut fixé à douze et treize sous la mesure de chaux, à 0 florins le mille de briques de Bruxelles, à 6 11. 10 s. les cent pieds de bois de charpente, etc. tbid.
* Carton intitulé Belecerisck.. aux Archives dt In Ville.
des décombres amoncelés duns les rues. Des juifs proposèrent de se charger de ce déblai pour le prix de 300,000 florins ; le magistrat leur en offrit I î>0,000, mais ils refusèrent cette offre. Alors la ville chargea de cet ouvrage le receveur Pierre Van der Haeghcn, boucher d'agneaux, qui parvint à l'effectuer moyennant 91,547 florins \ Pardépéches du conseil d'état des 25 août et \ 9 septembre, le conseil de Brabant fut invité à enjoindre à tous les suppôts ayant des chevaux de carrosse, de les envoyer pour travailler à enlever les ruines du bombardement, et à ceux qui n'en avaient pas, d'y envoyer leurs valets 2. Afin d'éviter l'encombrement des charrettes, deux chemins furent tracés, l'un pour l'aller, l'autre pour le retour 3, et le magistrat indiqua aux conducteurs les endroits où les décombres devaient être transportés. En attendant que les rues voisines du marché fussent déblayées, on tint le poids de la ville et la boucherie, à la Monnaie ; le marché aux Veaux, près les Auguslins; les marchés aux Tripes et au Ileurre, rue des Boiteux ; le marché au Bois, près les Capucines ; on ordonna aux bouchers étrangers de stationner près du jardin des arquebusiers (rue des Chartreux). La plupart des comptoirs ou bureaux de recette de la commune furent placés dans des maisons particulières, et comme l'hôtel de ville était eu partie détruit et partout endommagé, le magistrat alla occuper, pendant quelque temps, l'hôtel d'I rscl. Les archives communales et particulièrement les registres dans lesquels on inscrivait les actes d'adhéritances, lescontrals, les engagères et hypothèques de biens avaient été en partie brûlés; un décret du "2"2 octobre ordonna h tous ceux qui seraient porteurs d'actes de cette nature, de les produire à la trésorerie de la ville, pour qu'ils y fussent vérifiés et enregistrés de nouveau, à peine de nullité, et ce, endéans six semaines pour les habitants, et endéans trois ou six mois pour les personnes étrangères à la ville *.
Par dépêche du 5 octobre, l'électeur annonça au magistrat que le roi l'avait chargédelui exprimer tout le contentement qu'il avait éprouvé de la conduite des habitants pendant le bombardement, et de leur en témoigner sa vive satisfaction5. Grâces aux mesures prises par le gou-
« (icsehicdenissen van Brtusel, wss.
4 Registres aux résolutions du souverain conseil de Brabant. * Foppens. — * Plue, de Brabant, T. VI, p. 83. » Ibid.
DE BRUXELLES. 137 \ ornement et par le magistrat, ainsi qu'au concoure généreux des autres villes et des provinces, quatre ans suflirent pour effacer ce grand désastre et Bruxelles se releva plus belle et plus régulière. Les rues étroites et tortueuses qui avaient été détruites, furent remplacées par d'autres plus larges et mieux alignées. Le 8 octobre, le conseil des finances autorisa le receveur des domaines au quartier de Bruxelles, à lever sur son crédit une somme de 20,243 florins pour être employée au payement de fonds à acheter par le roi pour l'élargissement des rues de cette ville \ et le gouvernement délivra un octroi pour le rehaussement des rues et des égouts 2. Le 2 1 octobre, le conseil de Brabant donna un règlement pour l'embellissement de la ville et des maisons, pour l'élargissement des rues et pour la commodité du public. Dans toutes les nouvelles constructions, il ne put plus y avoir de saillies au-dessus de la voie publique ; les eaux pluviales durent être conduites jusqu'au sol au moyen d'égouts, et les caves avançant dans les rues fermées par des portes plates, etc. I n second décret, du 5 avril 4 696, rendit ces stipulations plus générales et enjoignit d'abattre, endéans l'année, toutes les saillies existantes et de changer, endéans les deux ans, les gouttières établies (ontraircment au nouveau règlement. Dans ces deux actes, le conseil déclara expressément que la propriété des rues et des places publiques appartenait privalivement au roi comme régal et non à la ville, déclaration qui souleva de nombreuses réclamations de la part du magistrat 3.
Mais Bruxelles dut se résigner à bien des sacrifices. Dans une relation de ce terrible événement, on fait observer que le magistrat, qui, uu mois de septembre I 6 ti 5 , devait, suivant la coutume, donner des livres pour prix aux écoliers des jésuites, leur distribua seulement des images de papier4. 11 vendit, en 1606, les maisons occupant le haut de lu grand'plaee et plusieurs autres propriétés 5. Tes premières dépenses s'élevèrent à la somme de 155,115 florins
1 Archiva de la trésorerie de la chambre des comptes .
» Lettres do la chambre des comptes des 17 et 23 aoal 1 090. Archives du Hoyaume.
» Ptac. de Brabant, T. V I, p. 86 et 200.
* Foitems. — Bombardement de Bruxelles, îoss. de la Bibliothèque de Bourgogne.
•% Carton intitulé Bei egerisge aux Archives de la Fille.
5 | sous plus tard des sommes considérables furent affectées ù In reconstruction de l'aile postérieure de l'hôtel de ville, de la tour de Saint- Nicolas, du poids de la ville. Les pertes des Bruxellois tournèrent au profit des marchands anversois qui leur avancèrent des sommes considérables pour reconstruire leurs maisons ruinées ou pour rétablir leur commerce ; aussi ceux-ci disaient-ils que la moitié de Bruxelles leur était hypothéquée.
Les fortifications de Bruxelles furent aussi réparées et l'on y ajouta de nouveaux ouvrages. « Comme nous n'avons rien de plus à cœur que » de procurer, par tous les moyens possibles, la conservation de la ville . de Bruxelles et de la mettre à couvert de toutes sortes d'insultes, >• écrivit au magistrat l'électeur de Bavière, et ayant jugé que Ton ne » peut pas la mettre en sécurité sans occuper les principales avenues et
« Comptes des frais occasionnés par le bombardement.