‹ Histoire de la ville de Châlons-sur-Marne et de ses institutionsChapitre 1 sur 56 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

Personne jusqu’à présent n’a songé sérieusement à faire l’histoire de Châlons : les Mémoires de Beaugier ne renferment que quelques pages relatives à notre ville : Buirette de Verrière s’est arrêté au xme siècle après une assez bonne étude des Institutions locales : seul, en 1785, M. Bruzard de Mauvelain , de Troyes , eut le projet de publier une Histoire ancienne et moderne de Châlons 5 il lança des prospectus , mais ce projet n’eut aucune suite. Et cependant , c’est une ville qui a joué un rôle important dans nos annales ; c’est par elle que le Christianisme a pénétré dans la Gaule Belgique , c’est près de ses murs que s’est livrée la grande bataille d’Attila. Pendant les luttes qui se succédèrent en Champagne, à la chute des Carlowin-

giens , lors^ de l’invasion anglaise , au temps de la Réforme et de la Ligue , même pendant la Fronde , les Châlonnais montrèrent un dévouement constant au roi et à la nationalité française. Mais Reims semble avoir absorbé toute l’attention des écrivains ; sa vieille municipalité , la puissance de ses archevêques , ont attiré tous les regards , en laissant Châlons dans un oubli presqu’absohu

Châlons , situé au centre de la Champagne dont elle devint, en 1589, la capitale, n’a jamais pu frapper les yeux des voyageurs par sa position topographique. Jetée au milieu des plaines immenses que l’on nommait jadis les Champs catalauniens , elle ne présente rien au point de vue du pittoresque , si l’on n’en excepte les rives de la Marne qui la cotoie à l’ouest et vers laquelle elle semble vouloir se développer : ses rues sont irrégulièrement bâties , bien que cependant elles cherchent à se redresser et à s’embellir, si l’on veut prendre ce mot dans son sens officiel ; à mon avis ce système d’embellissement , — je parle bien entendu au point artistique , — n’a pour résultat que de rendre toutes les villes semblables et de leur enlever leur cachet d’originalité : les vieilles maisons disparaissent , c’est à peine si l’on rencontre encore quelques unes de ces curieuses constructions à pignons saillants , à poutres sculptées extérieurement et à fenêtres garnies de petits carreaux enchâssés dans le plomb. Les édifices remarquables de Châlons sont ses cinq églises , véritables trésors pour l’archéologue, la préfecture, ancien hôtel de l’intendance,

vu

le quartier de cavalerie bâti récemment à la place de l’abbaye de Saint-Pierre-aux-Monts ; l’école des arls et métiers , ancien séminaire et évêché -, le grand séminaire actuel ; le collège , dont la chapelle est un des bons spécimens de l’architecture du siècle dernier ; et l’hôtel de ville , où M. Victor Hugo n’a remarqué que : « quatre énormes toutous en pierre accroupis » Formidablement devant la façade, v J’avoue que je les juge avec moins d’ironie.

Comme industrie, Châlons est tout à fait déchue de l’importance dont elle jouissait quand ses draps étaient célèbres dans toute l’Europe ; ici encore , Reims semble avoir voulu absorber sa rivale et la dépouiller entièrement : à part la fabrication du vin de Champagne et les tanneries , on ne peut citer aucune branche de commerce exercée avec un développement sérieux dans notre ville : aussi la population reste stationnaire , et est bien loin de suivre la marche ascensionnelle que l’on remarque dans les villes manufacturières. (En 1852, 14,000 habitants).

Si cette population est moins active , moins laborieuse que dans de plus grands centres , elle est plus calme et ne tend pas , comme celle des villes de fabrique, à une démoralisation de plus en plus complète. C’est là en effet un mal de notre siècle , il a décuplé les forces industrielles du pays , accru dans les plus larges proportions ses produits et ses richesses, mais aussi il a augmenté d’une manière effrayante la corruption morale, et présente peu de ressources pour remédier à cette tendance vers le matérialisme ,

qui doit tôt ou tard corrompre les esprits. Mais si la population Châlonnaise n’est pas active dans le sens du commerce et de l’industrie, il n’en faut pas conclure pour cela à une indifférence générale qui n’existe pas. Le danger ne l’a jamais effrayé, et non seulement dans les temps anciens , mais à des jours bien trop rapprochés de nous pour trouver place dans cette histoire , on l’a toujours vu prête à prendre les armes et à défendre le sol français. Telle est la ville dont je vais écrire les annales -, il y a toujours , à mon sens , quelque chose de curieux et d’instructif dans l’histoire d’une cité pour ses habitants : il est utile de suivre son mouvement social , ses accroissements et encore ses revers ; de voir les conséquences de ses rapports avec l’État 5 mais il y a aussi une source féconde de réflexions dans l’étude sérieuse des institutions communales depuis les temps de la féodalité jusqu’à la grande révolution de 1789 ; époque mémorable , sans conteste , qui a sans doute apporté des changements nécessaires en présence des progrès des idées , mais qui a ouvert la carrière à tous ces bouleversements qui nous agitent depuis soixante ans. Triste siècle que le nôtre où les débris s’entassent les uns sur les autres et où l’on détruit sans songer à reconstruire d’une manière vraiment durable. J’ai divisé l’histoire de Châlons en trois parties : la première traite exclusivement des institutions municipales , religieuses, judiciaires et militaires, et à ce sujet je ferai remarquer que le premier de tous, grâce aux bienveillantes communications de M. Augustin

Thierry, j'ai pu parler de la commune de Ghâlons, dont l’existence était niée jusqu’ici par les historiens.

La seconde partie est consacrée à T histoire proprement dite de la ville, à son rôle au milieu de l’histoire générale de la France : elle est subdivisée en quatre périodes : la première qui se poursuit, jusqu’au xive siècle , est l’époque essentiellement féodale, pendant laquelle les évêques exercèrent une suprématie presque souveraine et qui ne subit d’échecs que lors de l’établissement de la commune, vers 4140. — La seconde est la période des guerres des xive et xve siècles , pendant laquelle l’autorité royale tend à se substituer à celle des évêques. — Durant la troisième, la société se reconstitue, c’est le seizième siècle, temps de réforme et de progrès, mais agité cependant par les guerres religieuses d’abord, puis par la Ligue. — Enfin, la quatrième s’ouvre avec la Fronde , mais est bientôt dégagée de ce reflet guerrier des siècles précédents pour nous montrer la royauté toute puissante et glorieuse: elle aboutit néanmoins au sanglant drame de la Révolution , qui est le résultat du travail des temps joint à la corruption et au scepticisme de la société. — La troisième partie est composée des pièces justificatives.

Il me reste à parler des documents que j’ai employés.

Je dois tout d’abord déclarer que l’honnenrde cet ouvrage,— si honneur il y a, — ne me revient pas en entier, mais bien aussi à un savant bénédictin, Dom François , qui , à la fin du siècle dernier , a réuni une immense quantité de pièces dont il voulait composer une histoire du diocèse de Châlons; sa rédaction était

même ébauchée , mais le temps lui a manqué pour la terminer ; son travail s’occupe spécialement des laits religieux en laissant trop de côté l’étude de la bourgeoisie et de la municipalité. Les archives de l’hôtel de ville m’ont fourni les documents les plus nombreux et les plus complets *, le dépôt de la préfecture renferme quelques registres des anciennes corporations, les archives de l’évêché et du chapitredela Cathédrale-, enfin j’ai pu trouver encore à la bibliothèque Impériale , section des manuscrits, de curieux renseignements. Quant aux documents imprimés ils sont trop rares et trop incomplets pour que je veuille m’arrêter à les citer.

Appuyé par des autorités aussi sérieuses , j’espère avoir commis peu d’erreurs, bien que je ne me dissimule pas les difficultés de mon travail. Dans tous les cas, je ne regretterai jamais le temps que j’ai consacré à cette histoire , et j’aime à croire que la ville de Châlons voudra bien me savoir quelque gré , sinon pour le mérite de l’œuvre, au moins pour l’ intention de l’auteur.

2 mai i S54-.

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