‹ Histoire de la ville de Châlons-sur-Marne et de ses institutionsChapitre 25 sur 56 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

XVIIe siècle. — Henry iv vient deux fois à Châlons. — Nouveaux témoignages de son affection pour cette ville. — Sa mort. — Démêlés entre l’Évêque et le Conseil de ville. — Troubles dans le royaume. — Châlons résiste au duc de Nevers. — Etats tenus à Châlons. — Crainte de guerre. — Refus des habitants de recevoir une garnison Fronde.

— Intrigues de M. de Montai , gouverneur de Sainte-Ménehould. — Traité conclu entre la ville et le prince de Condé. — Venue du roi.

— Insurrection des drappiers et sergiers. — Réformes municipales.

— Mariage du duc d’Orléans. — Mariage du Dauphin. • — Venue de Louis xiv.

Henry iv revint h Châlons en 1601 et fit son entrée le 1er juillet au malin, accompagné des ducs de Montpensier, d’ Aiguillon et de Rohan , des comtes de Somme- Bionne , de Termes, de Sainte-Marie, de la Varanne , de Montelas ; le gouverneur, M. de Thomassin , et les principaux notables avaient été à sa rencontre , à cheval jusqu’à une demi-lieue de la Porte-Marne , et là les clefs de la ville lui furent présentées par les sieurs de Florent , du Molinetet Ma thé de Malmy, mais le roi les repoussant doucement de la main , leur répondit que « les clefs de la ville » qu’il demandoit estoientles cœurs des habitants s* (1). Il repartit le soir même et s’embarqua sur la Marne pour continuer son voyage. Le 7 de ce mois , vint aussi Madame ,

(1) Registre des conclusions du Conseil de ville, l*r juillet 1601.

sœur du roi , qui futrcçue avec les mêmes cérémonies. Châlons eut encore l’honneur de voir dans ses murs Henry iv , le 3 mars 1603, et accompagné cette fois delà reine , des ducs de Montpensier , de Nevers , de Vendôme , d’ Aiguillon , de Nemours , de Guise , de Montmorency, de Montbazon , des comtes de Laval, de Saint-Pol, etc. ; chaque fois le roi laissait quelque témoignage de sa singulière estime pour notre ville et celte bonne volonté subsista jusqu’au dernier moment : des lettres-patentes du mois de janvier 1609 concèdent la franchise des foires de Châlons et déclarent « qu’elles furent octroyées pour reconnoistre la fidélité des » habitants dudit Ghaalons entre toutes les autres villes de » la Champagne dans le plus fort des troubles , laquelle , » quoiqu’environnée de toutes parts par des villes contrai- » res h son service, s’est toujours conservée dans une invio- » labié fidélité» (1). Enfin quelques jours avant sa môrt , Henry iv accordait de nouvelles lettres pour défendre à ses officiers d’approcher avec des troupes à plus de trois lieues de Châlons et de ne rien prendre sans payer « désirant faire » connoistrc aux habitants de ladicle ville combien leur fidèle » affection au bien de son service , le convioit à embrasser » leur soulagement et conservation , et , comme par leur » continuel debvoir, ils se sont de plus rendus dignes de sa » bienveillance» [29 avril 1610] (2). Trois semaines après, le poignard d’un fanatique avait mis lin à l’existence d’un des plus habiles et, à coup sûr , du plus populaire de nos rois ; de celui , qui , obligé de reconquérir pas à pas son royaume, avait eu à lutter contre une formidable opposition, et non seulement en avait triomphé avec le plus éclatant bonheur, mais avait réorganisé l’administration intérieure , rétabli les finances et donné h la France quinze années d’un calme et d’une prospérité inconnus depuis longtemps. Durant cette heureuse période , le Conseil de ville de Châlons n’ayant plus de ces alarmes continuelles qui le préoccupaient en lui

(1) Archives de l’hôtel de ville.

(2) — Ibid. —

imposant d’importans devoirs à remplir , s’émut des prétentions de l’évêque a reconquérir une partie de l’autorité que ses prédécesseurs avaient abandonné de bon gré ou de force. Le prélat les formula nettement en réclamant pour son bailli le droit de présider l’assemblée en son absence. Le Conseil répondit par une conclusion qui déclarait que « ledit bailli ne serait pas reçu à la présidence de céans » (18 décembre 1603), et en refusant quelque temps après de reconnaître le prévôt et le mesureur des grains institués par l’évêque (1er février 1604). Cosme Clausse présenta immédiatement l’affaire au parlement (1) : au mois de novembre, lors de la tenue de l’assemblée de la Saint-Martin où on élisait les officiers municipaux, ce différent se compliqua : le Conseil décida que l’assemblée se ferait dans la salle basse de l’Hôtel du Saint-Esprit, sous le nom et autorité du roi ; que l’on obtiendrait du conseil privé une commission pour informer des défenses faites par l’évêque d’y participer aux trompettes, sergents et tabellion du bailliage et de l’échevinage ; et que l’on choisirait des notaires royaux pour recevoir l’acte d’assemblée et passer la procuration accoutumée, « le tout sous le bon plaisir de sa majesté et jusqu’à ce qu’il » lui ait plu d’en ordonner » (10 novembre). L’évêque sentant qu’il avait été trop loin convoqua de suite le Conseil à l’évêché «nonobstant ses défenses et sans préjudice à ses » droits » , mais dans une assemblée du même jour, la conclusion ci-dessus fut maintenue et mise à exécution le lendemain: cent quatre-vingt-sept bourgeois y assistaient : le procureur de l'évêque donna lecture de la protestation et se retira quand il vit que l’on passait outre. L’année suivante l’assemblée se tint à l’évêché sur les mêmes restrictions que celles proposées pour la précédente, et, en juin 1606, Cosme Clausse , s’appuyant sur le vieux registre des causes du bailliage, connu sous le nom de Peau de Veau et

(i) Il y a à ce sujet de très curieuses pièces à la bibliothèque impériale , département des manuscrits, cartons de Châlons-sur-Marne.

quelques autres pièces, demanda au parlement la suppression de l’échevinage, qui, disait-il, n’était qu’un démembrement de sa juridiction , concédé anciennement et toujours révocable. Les gens du Conseil chargèrent aussitôt leur syndic, M. Beaugicr, qui suivait le procès devant la cour , et le sieur de Brctaignc avocat de la ville h Paris , de s’ins crire en faux contre les documents produits.

L’évêque voyant que l’affaire traînait en longueur et que le parlement semblait médiocrement disposé en sa faveur , proposa une transaction au mois d’avril 1608 et elle fut signée le 16 août 1609 ; il fut décidé par cet accord provisoire que quand l’évêque ou son bailli et les autres seigneurs temporels assisteraient aux assemblées ils présideraient selon leur rang, — sauf le cas des réunions convoquées par ordre du roi ou de son lieutenant-général, — et après eux le lieutenant de ville; cjue pour celte fois seulement l’évêque établirait le prévôt en garde, mais qu’il devraiten donner la charge à l’un des échevins; que les arts et métiers, jurandes et corporations seraient sous sa juridiction conformément h l’arrêt rendu en cette matière le 12 août 1606 ; qu’il conserverait ses droits de minage, forage et autres, comme par le passé. Cefutla fin de ce long démêlé et aussi la dernière des contestations élevéesentre l’évêque et le Conseil : désormais la lutte existera entre le roi, qui voudra diminuer l’indépendance souvent fâcheuse des municipalités, et ces corps qui feront tous leurs efforts pour maintenir des privilèges importants et dont ils se montreront les ardents défenseurs.

La mort de Henry iv vint de nouveau jeter l’alarme dans le pays ; ce prince expirait au moment où, soit dans le dessein d’abaisser la maison d’Autriche, soit, comme quelques * historiens l’affirment, dans un but purement romanesque, il allait entreprendre une guerre générale. Avec la régence qui donnait le trône à un enfant et le pouvoir à une femme, il fallut renoncer à ces projets, et la noblesse mécontente de l’inaction où on la réduisait, et excitée par le prince de Coudé, s’assembla en armes et provoqua la déclaration de

la majorité du roi à quatorze ans et la convocation des Etatsgénéraux auxquéls Châlons envoya ses députés [161/i] (1).

Condé n’ayant pu obtenir de satisfaction suffisante pour l’indemniser de la position secondaire où il se trouvait en présence de la laveur inouïe du maréchal d’ Ancre , suscita de nouveaux troubles et finit par se faire mettre à la Bastille, ce qui porta au comble l’irritation des seigneurs (1615) et amena peu après l’assassinat de Goncini. Mais la ligue n’en subsista pas moins, et M. le Prince, délivré parle duc de Luynes , nouveau favori du roi , qui voulait l’opposer à la reine mère expulsée de la cour, reprit vivement la direction des affaires, se prononça en faveur de Marie de Médicis : la cour de cette princesse établie à Angers devint bientôt plus nombreuse que celle du Louvre : Mayenne , Longueville , Vendôme, d’Epernon, s’y rendirent; la plupart des gouverneurs des provinces s’unirent h ce mouvement : Rohan , Bouillon et la Trémouille soulevèrent les Protestants : tout l’ouest du royaume depuis la Seine jusqu’à l’Adour, se mit en armes (1618-1620). Ghâlons se voyait assez exposée à cause du voisinage des frontières et surtout du duché de Bouillon, principal foyer des menées et des intrigues qui dirigeaient alors cette insurrection. Les bourgeois durent à leur tour reprendre le service militaire et veiller à la sûreté de leur ville pour la conserver sous l’autorité du roi auquel ils donnèrent encore une remarquable preuve de fidélité : le duc de Nevers, un des chefs de la Ligue des grands et gouverneur de la province, ayant voulu augmenter les impôts à Ghâlons pour se procurer des ressources et entretenir plus vigoureusement les hostilités, le Conseil lui répondit « qu’à une telle demande il fallait l’attache du roy» , puis fit fermer les portes et défendit l’entrée au duc, qui, n’ayant

(1) Une assemblée des trois ordres se réunit à Châlons le 18 juillet, poür envoyer des députés à l’assemblée préparatoire réunie à Laon , pour la province de Champagne. Les députés de Châlons furent MM. Claude de l’Hospital, seigneur de la Chapelle, pour la noblesse ; Hugues Dommengin, archidiacre, pour le clergé ; et jle Morillon^ lieutenant-général au bailliage, pour le tiers-état.

L’assemblée se tint à Laon, le 1er août.

pas de forces suffisantes pour se venger de cette injure, dut se retirer [1619] (1).

Le théâtre des hostilités s’éloigna à cette époque, et, la lutte devenant purement religieuse, fut transportée dans le midi où elle dura jusqu’à ce que Richelieu prenant les rênes du gouvernement d’une main vigoureuse, eut par tous les moyens rétabli la paix dans le pays et absorbé l’attention par la guerre de trente ans qui devait amener la réalisation du projet de Henry iv , l’abaissement définitif de la maison d’Autriche.

Pendant ce temps les annales de Châlons ne renferment aucun autre fait intéressant qu’une réunion de députés de Champagne h Châlons pour délibérer sur les affaires du moment et qui ne conclut rien (2) [1625]. Mais h peine le roi eut-il déclaré la guerre à l’Empereur que la garde recommença aux portes et sur les remparts de notre ville (octobre 1635), et que la milice fut réorganisée (3). Le roi de

(1) Lettre de M. de Vaudémont à M. de Choiseul-Praslin , lieutenant-général en Champagne. — Arch. delà préfecture, liasse : Emigré Pons-Praslin.

Et cependant quelques mois auparavant, quand le duc ne s’était pas encore déclaré contre le roi, les Chàlonnais lui avaient fait une splendide réception à sa venue dans leur ville ; un dais en velours cramoisi l’attendait à la porte Saint-Jean ; on lui offrit un grand plat d’argent à ses armes ; deux membres du Conseil , les sieurs Le Duc et Clément , allèrent à sa rencontre à Vitry , et les clefs lui furent présentées comme au souverain (9 septembre 1618).

(2) Le roi s’annonça à Châlons en décembre 1631 et le 18 août 1633 sans effectuer sa promesse. Voici le tableau des préparatifs faits par ordre du Conseil de ville ( conclusion du 10 décembre 1631 ) : — On fera un dais de velours cramoisi à crépines d’or, aux armes de France et de Navarre , lequel devait être porté par les sieurs Talon, Pérard, Le Moyne et Le Gorlier ainé, conseillers. — On présentera les clefs comme à l’ordinaire , M. Le Duc haranguera le roi, la reine et le cardinal de Richelieu ; on ornera de chapeaux de triomphe les portes de Marne et de la Trinité ; on tirera le canon , on achètera huit pièces de vin clairet et quatre de blanc , plus douze flambeaux pour conduire les conseillers qui rendront visite aux seigneurs de la cour ; plus un millier de poires de bon chrétien , 30 livres de confiture pour la reine et ses dames. Les conseillers divisés en quatre bandes , sous la direction des sieurs de Jonchery, de Bar, de Plagny et Legorlier, feront les visites ; quatre cents hommes « des mieux habillés » sous les ordres du grenetier de Bar , feront la haie.

(3) La garde se faisait si sérieusement qu’il fallut une conclusion du Conseil pour permettre de sonner un coup à la messe de minuit, de Noël.

son côté ne négligeait rien pour entretenir les bonnes intentions de nos bourgeois et leur écrivait pour leur défendre d’écouter le comte de Soissons, alors brouillé avec la cour, « quoique nous ne voullions prendre aucune mauvaise » impression des intentions de nostre dit très-cher et très- » aimé cousin, comme il ne peut estre informé de nostre vo- » lonté , estant hors du royaume.» (20 décembre 1636.) Seulement la ville faisait une vive opposition pour refuser de participer aux levées de troupes qui lui étaient demandées, en alléguant qu’elle avait assez de charges à supporter (1) , et en s’obstinant h ne point vouloir recevoir de garnison: le régiment du comte de Vaubecourt avait été désigné pour occuper Ghâlons et pendant six mois le Conseil lui en refusa l’entrée ; à la fin le roi lui écrivit de l’admettre sans délai et invita le maréchal de Châtilion à faire connaître aux Châlonnais «tout son desplaisir pour la mauvaise façon » dont ils avoient esté. » (26 décembre 1636.) Il faut dire aussi qu’à cette époque encore les troupes étaient de sérieux objets de crainte pour la province: ainsi il fut rapporté au Conseil du 1 h décembre 16A5, que les officiers du régiment d’Enghien (cavalerie), alors en garnison, avaient fait «grand » bruit et scandalle la veille, battu et frappé plusieurs hon- » nêtes bourgeois et habitants, proféré plusieurs blasphèmes » et usé de menaces de faire sauter la ville, de tuer tous les » habitants qui voudroient sortir; disant qu’ils s'assemble- » roient pour ce le lendemain , etc. » : il fallut en référer non seulement à l’Intendant qui depuis quelques années avait la direction de l’administration, mais encore au roi, et en attendant mettre sur pied quatre compagnies de la milice pour prévenir les suites de ces menaces. De plus ces gar nisons étaient une très lourde charge pour les villes qui devaient nourrir et loger les soldats, et ne pouvaient par conséquent, comme aujourd’hui, y voir une source de prospérité (2). Le traité de Westphalie qui mettait fin à la guerre

(1) Conclusion du 15 mai 1657.

(2) Le 14 décembre 1645, on dut établir une taxe dite des Aises, pour faire face aux dépenses occasionnées par la garnison.

de trente ans et accomplissait l’œuvre de Richelieu après sa mort, allait être une cause de désordre en .France en enlevant à une noblesse, toujours impatiente de se signaler, l’occasion de montrer sa bravoure. À ce moment la magistrature voulait une révolution populaire : longtemps docile instrument de la royauté contre la noblesse féodale elle avait vu depuis un demi-siècle son crédit et son influence grandir démésurement; elle avait donné deux fois la régence et essayé de reconstituer les Etats -généraux en I6IZ1 ; elle voyait ses membres dans les Conseils du roi, dans les Ambassades, à la tête des milices urbaines ; puissante par ses richesses, ses lumières, la nombreuse clientèle qu’elle rassemblait autour d’elle, la magistrature croyait représenter lanation, et forte de l’appui de la populace de Paris, elle tendit la main à l’aristocratie pour saisir le pouvoir. Celle-ci mécontente de la paix , encore plus mécontente du gouvernement de Mazarin, que son avarice et son titre d’étranger rendaient odieux à tous, saisit avec joie une occasion de le renverser, quitte h se tourner après contre ses alliés des parlements : la Fronde fut constituée (juillet-août 16/18).

Châlons demeura assez indifférente au milieu de ces événements; seulement quand le roi eut écrit pour faire prendre des précautions contre les tentatives que pourrait faire le prince de Conti , un des chefs de la nouvelle Ligue, on envoya à la cour le syndic du Molinet, an nom du Conseil, Pierre Baugier et Jacquelot au nom des notables des paroisses pour assurer Louis xiv de la fidélité de la ville (9 février 16/|9). La seule agitation qui se révéla alors fut provoquée par la prétention du corps des marchands qui demanda a s’assembler au Présidial pour participer à la réunion qui devait avoir lieu afin de choisir les députés a envoyer aux Etats Provinciaux, mais le Conseil « les remercia de leur » bonne volonté » , en défendant expressément que les portes leur fussent ouvertes [7 août 1651] (1). L’année suivante les députés de Reims , Vitry , Sainte-Ménehould et Saint-

Ci) Les députés élus furent MM. True et du Molinet.

Dizicr se réunirent à Châlons pour aviser aux moyens de réprimer les désordres causés dans les campagnes par les bandes de soldats (26 avril 4652) ; on se contenta d’en référer au roi, d’augmenter la garde de la ville et de faire mettre le canon sur les remparts à cause des armements de la Lorraine et du progrès du parti des Frondeurs dans les environs et principalement du côté de Sainte-Ménehould, où commandait M. de Montai pour le prince de Gondé. M. de Montai, peu après son arrivée, chercha à gagner les Châlonnais et leur envoya par un tambour une lettre pour leur proposer un traité de paix au nom de M. le Prince (1653) ; le Conseil de ville accepta avec empressement cette ouverture qui, moyennant quelqu’argent , lui assurait le bénéfice de la neutralité, mais il voulut néanmoins prendre l’avis des habitants et les convoqua le 31 janvier en assemblée générale (1). 11 fut convenu de consulter h ce sujet M. de Vaubccourt, gouverneur de la ville, et le roi, et en attendant de redoubler de précautions, d’autant plus qu’au mois de mars suivant on surprit un messager porteur d’une dépêche chiffrée qui annonçait l intention de Gondé d’assiéger prochainement Châlons (2); on se remit avec ardeur à travailler aux fortifications, on se procura des munitions : un emprunt de dix mille livres fut ordonné pour faire face aux dépenses. L’approche de l’armée royale mit fin à ces alarmes et le Conseil de ville n’eut plus à songer qu’â recevoir dignement Louis xiv qui allait faire ses premières armes devant Sainte-Ménehould. Le roi arriva ici le 20 octobre 5 quatre heures du soir avec la reine, le duc d’Anjou et le cardinal de Mazarin, et fut harangué par M. Horguelin, lieutenant de la ville près de la Porte Marne; quand on lui présenta les clefs, il les repoussa en disant: « gardez-les, elles » sont entre bonnes mains » (3), puis il alla entendre un

(1) Conseils de ville des 27, 30 et 31 janvier 1633.

(2) Ibid. , 3 mars 1633.

(3) Ibid. , 20 octobre 1633 ; au Conseil du 25 octobre on donne 10,000 livres au roi pour le siège de Sainte-Ménehould.

Te Deum à la cathédrale, coucha au palais épiscopal et partit le lendemain pour Sainte-Ménehould avec M. de Vau* becourt, laissant la reine ici: elle y séjourna jusqu’au b décembre, époque où le roi revint à Paris.

Les ennemis demeurèrent en force dans les Ardennes et ne cessèrent d’inquiéter Châlons, venant quelquefois ravager la campagne , jusqu’en vue des remparts. Les troupes cantonnées dans la province étaient peu nombreuses et un renfort de quatre cents hommes sous les ordres du comte de Grandpré fut insuffisant pour assurer la tranquillité du pays (septembre 1656). Le prince deGondé fit alors de nouveau proposer aux habitants de Châlons de se racheter à prix d’argent et leur fit écrire par son secrétaire , Gaillet : « Je ne » veux pas vous faire de demande qui vous effarouche et » qui puisse vous faire perdre la résolution de vous accomo- » der : il faudra que vous donniez six cents pistoles pour es-

tre en sûreté des trouppes des places tant de son Altesse » Sérénissime, que de celle des Espagnols » (1). Les gens du Conseil de ville consultèrent à ce sujet le comte de Vaubecourt pour le prier de bien parler en cour de ce projet de transaction, et, comme sa réponse se faisait attendre, ils reçurent de Caillet une nouvelle lettre leur déclarant qu’ils eussent à se décider pour le 20 du mois (12 septembre). M. de Vaubecourt approuva vivement cet accommodement, qui en réalité ne causait aucun préjudice au roi et épargnait tous les maux de la guerre à notre cité; il disait: « il vaut bien » mieux se redimer du feu et des ruines par argent que d’en- » courir le dommage que vous me mandez qui a esté fait à » Verzy et Verzenay : l’on ne peut estre blâmé dans la pré- » tention des maux d’en choisir les moindres pour en quitter » des plus grands » (2). Le Conseil se décida donc sans plus tarder et reçut une sauve garde « pour la ville de Chaalons , les fauxbourgs et dépendances » du prince de Condé , et

(1) Arch. de l’hôtel de ville. — Ecrite de Roucy, S septembre 1656,

(2) Ibid. — Lettre autographe, de Paris 8 septembre 1656,

une de Don Juan d Autriche , renouvelées, chacune, tous les six mois , jusqu’en 1658 (1).

Le traité des Pyrénées, mettant fin h la guerre , rendit inutiles ces conventions en ramenant encore une fois la paix en Champagne.

Mais tandis que la ville se mettait 5 l’abri des suites de la guerre, il s’accomplissait dans ses murs une émeute sanglante dont la véritable cause était le profond mécontentement du peuple quand le gouvernement voulait augmenter les impôts, voie dans laquelle Mazarin avait dû malheureusement s’engager pour couvrir ses dépenses énormes. Déjà en 1636, quand le roi fit taxer les cuirs , les poissons , etc., les corporations des arts et métiers s’émurent , et il fallut toute l’énergie du Conseil pour les décider à rester en paix : encore celle des bouchers fit-elle une tentative de résistance et il fallut appeler la milice : mais quand, en 1658, le roi exigea que Châlons payât quarante-huit mille livres au lieu de trente mille pour les octrois , il fallut songer à les augmenter. Une Assemblée générale du Conseil et des habitants fut convoquée et décida entre autres nouveaux droits que chaque pièce de serge sortant de Châlons serait taxée de dix sols (septembre 1657). Celte mesure exaspéra les drappiers et les sergers, qui depuis longtemps cherchaient une occasion de se soulever. Les maîtres de la corporation se réunirent dans un cabaret, résolurent de se mettre en grève et forcèrent les fileurs , cardeurs et peigneurs à s’armer et à s’insurger dans le but avoué de piller la ville (2). lisse transportèrent le jeudi 13 septembre au matin chez M. de Clozier, l’un des échcvins, et leforcèrent à acheter une quantité considérable de pièces de serges , sous prétexte qu’ils

(1) La dernière sauve-garde de M. le Prince est de Bruxelles, le 1er mars 1G58, pour compter à dater du 1er janvier précédent; la quittance de Cîaillet, du 18 mars, constate le paiement de 1,980 livres pour six mois de contribution. Ce paiement se faisait toujours à l’avance.

(2) Tous ces détails sont extraits de l’arrêt du Conseil privé, copié dans le registre des conclusions de ville , septembre 1Go7.

ne pouvaient trouver à les vendre et qu’il leur fallait de l’argent. Puis ils se rendirent au nombre de sept ou huit cents devant l’hôtel de ville et accablèrent de coups le lieutenant de ville Auberlin et le gouverneur Lorrain qui cherchaient à les calmer. Alors s’armant de bâtons ferrés et de haches* ils allèrent piller de fond en comble les maisons de M. Lorrain, du receveur Caillet, qu’ils blessèrent grièvement , et celle où ce malheureux s’était réfugié , ils traitèrent de meme l’hôtel de M. de Glozier qu’ils tuèrent dans sa cour , les maisons des conseillers Talon, de Saint-Valéry, du Molinet, Prévost, Beaugier, de Laval , etc., annonçant ensuite qu’ils allaient mettre le feu à la ville. Sur ces entrefaites , le comte de Vaubecourt, ayant réuni quelques bourgeois et les archers delà prévôté, chargea les insurgés , en saisit quelques uns et mit les autres en fuite. L’afFairc fut immédiatement évoquée parle présidial et un arrêt du Conseil privé du 21 septembre, nomma M. l’intendant de Voysin juge en dernier ressort en cas de contestation. Tous les membres de la corporation des drappiers et sergers , les fileurs peigneurs, cardeurs et manou vriers furent désarmés; ceux d’entre eux qui n’étaientpas originaires de Châlons , durent s’en éloigner dans les vingt-quatre heures : leurs privilèges furent considérablement réduits et la nomination des maîtres donnée au Conseil. L’année suivante , une conclusion décida qu’à l’avenir on célébrerait le 13 septembre une messe du Saint-Esprit dans l’église Saint-Germain pour remercier Dieu d’avoir préservé la ville (7 septembre 1658}.

La seconde moitié du siècle fut peu fertile en événements locaux : à mesure que le roi fortifiait son autorité en augmentant les attributions des intendants des provinces et en centralisant les affaires, les municipalités perdaient de leur importance, voyaient diminuer leurs prérogatives et s’affaiblir leur pouvoir d’initiative qui avait antérieurement constitué leur indépendance. Aussi la fin du xvne siècle et le siècle suivant sont-ils remplis par des tentatives de résistance du Conseil de Châlons contre le gouvernement qui

changeait son organisation , restreignait le nombre de ses membres, rendait ses charges vénales , tentatives où la municipalité avait toujours ou presque toujours le dessous. Les seuls faits à enregistrer dans nos annales sont les mariages du duc d’Orléans avec la Princesse Palatine et du grand Dauphin avec Marie-Antoinette de Bavière , tous deux célébrés à la Cathédrale, le premier au mois d’octobre 1671 , et le second le 8 mars 1680 , en présence de Louis xiv , qui venait de conclure la paix de Nimègue , et se trouvait alors h l’apogée de sa gloire (1). Le roi passa encore en mars 1681 à Châlons et donna cent louis d’or pour l’autel de la Cathédrale.

(1) On envoya des députés à Épernay, au-devant du duc d’Orléans , et à Sainte- Ménehould, au-devant de la princesse. Les premiers furent MM. de S. Valéry, Deu, Gargam et Le Duc ; les seconds , MM. Lorrain, Beaugier, Viennot et Jourdain. La cavalerie fut mise sous les ordres de M. Lallemant de Lestrée, et l’infanterie sous ceux du conseiller Deu de Vieux-Dampierre. Un feu d’artifice de 300 livres fut commandé , ainsi qu’une brillante collation.

Les cérémonies du mariage du grand Dauphin furent encore plus pompeuses , h cause de la présence du roi ; mais le détail n’en est pas conservé. Voici deux inscriptions placées aux portes de. la cathédrale et du chœur à cette occasion et composées par le poëte Santeuil :

De cœlo subitus, quam fortè absconderat lgnis ,

Illam, magne , tuis reparatam sumptibus œdem ,

Ingredere, ô Princeps, al te domus ilia tonantis,

Quam flamma meliore ardet ! cum lapsus olympo ,

Pro fausto augurio , pro regificis hymenæis Divus amor, toedis socialibus intulit ignés.

Quem subversæ arces, quem diruta mœnia, nuper Terribilem Lodoicum armis , spoliisque superbum ,

Excepere : sacras hic supplex intrat in ædes.

Pacificus Victor (manibus date lilia plenis ) ,

Æternam firmat dotal! hoc foedere pacem.

Santalius Victorinus.

QUATRIÈME PÉRIODE

XVIIIe SIÈCLE.

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