PRÉFACE
En tête des sciences devenues véritablement populaires dans ces derniers temps, il convient surtout de placer les études historiques. Un seul fait pourrait suffire, ce nous semble, pour démontrer la vérité de cette assertion : c'est la foule d'histoires générales ou particulières que chaque jour voit éclore , la bienveillance et l'encouragement avec lesquels chacune d'elles est accueillie du public, quels que soient d'ailleurs sa portée et le talent de l'écrivain à qui elle est due.
Si la faveur qui s'attache en ce moment aux travaux historiques est honorable pour notre époque et peut être regardée comme un progrès réel et considérable de l'esprit public ; si l'on doit espérer d'en voir découler par la suite les résultats les plus avantageux , on peut aussi s'en rendre facilement compte et la considérer comme le signe certain du perfectionnement de la civilisation et du bien-être des masses.
En effet, les populations n'ont plus aujourd'hui à réunir leurs efforts pour sortir des ténèbres de l'ignorance et se dégager des langes de la superstition du moyen âge ; elles n'ont plus à défendre leurs croyances, comme du temps de Charles IX et de Henri III , ou à combattre les privilèges et le pouvoir absolu des règnes .suivants ; il ne leur faut plus conquérir la liberté civile et rehgieuse , comme en 1789; repousser l'Europe coalisée, comme du temps de l'empire ; veiller avec vigilance sur leurs libertés , comme après la restauration ; non : elles ont enfin conquis les garanties et les libertés qu'elles réclamaient ; et après ces longues époques d'agitations , de luttes ei d'orages, elles jouissent du calme si nécessaire au perfectionnement des institutions pohtiques et au développement du bien-être social.
Quoi donc d'étonnant que la génération actuelle reporte avec
VI Ï'REFACE.
empressement et sollicitude ses regards sur les hommes et les choses d'autrefois ? Elle sait comprendre qu'il existe dans l'étude du passé autre chose que la satisfaction d'une curiosité bien naturelle et bien légitime d'ailleurs, et qu'elle doit y trouver un intérêt direct et véritable.
Les temps anciens ne se relient-ils pas aux temps modernes par ime suite non interrompue de causes et d'effets ? L'étude des événements passés ne nous fait-elle pas connaître les passions des hommes et pénétrer le mobile de leurs actions? Ne devons-nous pas trouver dans la vie de ceux de nos ancêtres qui se sont illustrés d'une manière quelconque, le sujet d'une noble émulation? N'est-ce pas en lisant le récit des luttes soutenues par les générations qui nous ont précédés , des misères dont elles ont été accablées , que nous sentons davantage le prix du repos et de la liberté dont nous jouissons? En un mot, l'histoire sevde peut nous donner ces hauts enseignements qui , en nous faisant apercevoir et éviter les fautes où nos pères sont tombés , doivent diriger notre conduite au milieu des événements auxquels nous sommes nous-mêmes destinés à prendre part.
Les histoires locales sont surtout appelées , selon nous , à produire ces bons résultats : quand aux édifices , aux monuments que l'on a sans cesse sous les yeux, se rattachent de puissants souvenirs; quand on est à chaque instant conduit à prononcer des noms connus et rappelant des faits glorieux , non seulement ces faits , ces souvenirs se gravent plus profondément dans la mémoire , mais encore on est irrésistiblement entraîné à satisfaire un besoin de l'esprit et du cœur , celui de s'initier davantage à l'histoire des lieux où l'on est né , où l'on a sa famille , ses parents , ses amis.
Toutes les histoires locales n'offrent pas, sans doute, un égal degré d'intérêt et d'utilité : certaines villes , grâce à des causes diverses , ont joué un rôle brillant dans les événements du pays ; leur passé est plein de luttes et de combats, par conséquent de souvenirs ; d'autres, au contraire , toujours placées à l'écart , ont vécu dans un calme profond, semblables en cela à ces hommes paisibles dont l'existence s'écoule dans l'obscurilé, à l'abri, il est vrai, de l'agitation et des tourments que les passions traînent à leur suite , mais aussi sans laisser de traces durables de leur passage sur la terre.
La ville de Laon ne saurait être rangée au nombre de ces dernières, et , nous ne craignons pas de le dire , son histoire est certainement
PRÉFACE. vu
Tune des plus intéressantes et des plus instructives parmi celles des autres villes du royaume. Soit qu'elle nous dise les efforts courageux, mais impuissants, des derniers Carlovingiens pour conserver le trône, et riieureux avènement des Capétiens ; soit qu'elle mette sous nos yeux les luttes de la bourgeoisie contre la féodalité , les agitations et les troubles de la commune ; soit qu'elle nous raconte la vie étrange de Nicole de Vervins et les folies de la Ligue, elle présente constamment un intérêt soutenu et de grands enseignements.
Dès la plus haute antiquité , et bien avant même qu'il eût conquis le brillant titre de cité , Laon était célèbre à cause de la force inexpugnable de son assietie , contre laquelle s'était brisée la fureur de ces hordes fiuouches tant de fois vomies par les régions du nord sur les contrées où venaient de pénétrer la civilisation romaine et la religion du Christ. Il fut ensuite assez heureux pour donner le jour à un illustre saint , dont la reconnaissance le dota d'un grand établissement religieux, source de sa prospérité et de sa splendeur futures : à la fin du 5'"'' siècle , Rémi en fit le siège d'un nouvel évêché. Bientôt après, cette ville eut seule la gloire de résister, sans succomber, aux attaques incessantes des barbares qui renversèrent l'empire romain . Au 10"": siècle, elle devint la capitale du royaume , et nul ne sait les destinées qui lui étaient réservées , si les efforts de Lothaire , de Louis IV , de Charles de Lorraine , eussent été couronnés de succès ! Habitée déjà par un clergé aussi riche que nombreux , elle devint bientôt après le siège de tribunaux importants et le séjour d'une magistrature qui, par ses lumières, mérita d'être regardée comme la première de France. Ses coutumes étaient si sages , qu'elles furent copiées par beaucoup d'autres villes. Elle possédait en même temps une école dont la splendeur était telle, qu'on y venait puiser la science de toutes les parties de l'Europe, Au 12"ie siècle , ses habitants conquirent, des premiers , la liberté civile, au prix de leur sang et de leur fortune, et allumèrent au sommet de leur montagne le fanal qui devait appeler à l'affranchissement toutes les populations des contrées voisines. Dans ses murs se sont éteints , au 16^^ siècle , les derniers efforts de la Ligue expirante ; enfin, elle a été de tout temps habitée par des hommes illustres dans les sciences , la httérature et les arts , et elle a elle-même produit des hommes de mérite dans tous les genres , et dont le nombre seul suffirait à sa gloire.
Les historiens n'ont pas plus manqué à la ville de Laon que l'intérêt
Tiir PREFACE.
historique ; mais , par suite de circonstances particulières et souvent malheureuses, aucun, jusqu'à ces derniers temps, n'a pu Uvrer au public le résultat de ses longues recherches, et trouver dans la reconnaissance de ses concitoyens la récompense due à ses laborieux travaux. Le nom même de plusieurs est resté ignoré , et des étrangers ont pu, sans crainte, s'approprier le fruit de leurs labeurs et en jouir paisiblement. Nous allons en peu de mots faire connaître ces essais, chercher à en apprécier la valeur, et rendre à chacun ce qui lui appartient. Nous commencerons par les histoires générales et terminerons par les mémoires particuliers.
Dès le commencement du 17™^ siècle, Etienne Delalain , avocat au bailliage du Vermandois, entreprit une histoire de sa ville natale ; car il avait requ le jour àLaon. Cet ouvrage, qui n'a jamais été publié, était divisé en huit chapitres : 1. Antiquité de la ville de Laon ; 2. Ordre et succession viiihle des êvêques ; 3. Dignités , offices et fiefs dépendant de l'évèché, duché-pairie ; 4. Fondation des églises et monastères ; 5. Gouvernement de la ville ; 6. Coutumes anciennes, écrites et non écrites ; 7. Les deux anciens comtés de l'église ou diocèse; 8. Les choses les plus mémorables arrivées en ladite ville.
C'est là tout ce que nous en savons : quelles qu'aient été nos recherches , nous n'avons jamais pu en retrouver le manuscrit , et nous ignorons même s'il existe encore. M. Devisme en parle cependant de manièrr; à faire supposer qu'il en avait eu connaissance. Quoi qu'il en soit, nous n'avoBS à regretter de cet ouvrage que le chapitre relatif aux anciennes coutumes non écrites.
Un petit volume in-folio manuscrit , qui se voyait autrefois dans l'abbaye de Saint-Vincent sous ce titre : Recherches et antiquités de Téglise de Laon , de la vill'^ et de quelques endroits circonvoisins , était également attribué à Etienne Delalain. Nous ne possédons sur ce dernier ouvrage aucune espèce de renseignement.
Peu d'années après, Jérémie Laurent, aussi natif de Laon et avocat, se mettait à l'œuvre à son tour. Il rassembla un grand nombre de Chartres, et composa avec elles son ouvrage en deux volumes in-f" ; ils n'ont jamais vu le jour, et ils étaient déjà perdu.s il y a plus d'un .siècle. L'auteur en pubha seulement, en 1645, un court abrégé sous le titre à'Epitome de l'histoire de Laon, lequel était destiné à servir de prospectus.
Nos recherches nous ont fait découvrir un extrait de l'ouvrage de
PUEFACE. IX
J. Laurent seus le. titre de: Extraits de quelques chapitres du dessein de l Histoire de Laon. C'est un manuscrit grand in-4o de 141 pages, écriture assez lâche. Malheureusement il ne contient guère que l'intitulé des chapitres. On voit par lui que le travail de J. Laurent, moins méthodique que celui d'E. Delalain , se divisait en huit livres lesquels se subdivisaient à leur tour en un grand nombre de chapitres. Nous donnerons une idée du plan de l'auteur, en transcrivant ici le titre des chapitres de l'un des livres de son ouvrage.
Livre 4, chapitre 6. De la trahison de Laon par Adalger ; 7. De la prise de Charles de Lorrainne dans Laon ; 12. De saint Gérard, abbé de Saint-Vincent ; 21. De la fondation de ï abbaye de Nogent et de Ribemonl ; 22. Comme le rot/ Philippe fut couronné à Laon ; 23. Du miracle d'une femme jeltée dans un feu à Laon sans brusler ; 29. Comme le chastelam de Laon fit tué dans la cathédrale ; 36. Du massacre de l'évêque Valdric et de rincendie de l'église ; 42. Com.m,e r église de Laon fut rebastie et aumosnée ; 44. Comme Thomas de Marie prit Laon, 40. De la fondation de l^ abbaye de Cxdssy ; 49. Du docteur Anselme , d' Abaylard, maîtres et écoliers de l'escole de Laon ; 51 Comme les papes Calixte II et Innocent II vinrent à Lnon ; 52. De la fondation de l'abbaye de Prémontré, par saint Norbert ; 54. De la fondation de l abbaye de Foigny ; 58. De la fondation de l'abbaye de Saint- Martin ; 61. Comme les religieuses de Noire-Dame furent chassées ; 65. Du siège de Coucy ; 67. De saint Anselme , abbé de Saint -Vincent ; 68. De la fondation de l'abbaye de Thenailles ; 70, liet 72. De ta fondation des abbayes de Vauclerc, Clairf ont aine, Boheries et Montreuil.
Dans le même temps, un religieux de l'abbaye de Saint-Vincent . frère Emilien Delavigne , écrivait en latin l'histoire de cette maison dont il était prieur. Peu d'années après , un autre moine de la même abbaye, nommé Claude Vialart et non Wiard, reprit le travail d'Emilien Delavigne, le traduisit, l'augmenta considérablement et en fit un ouvrage nouveau.
Ce dernier manuscrit , le seul que nous connaissions, forme un gros volume in-folio. Sous le simple titre à' Histoire de Vabbaye de Saint-Vincent , l'auteur parle si souvent de Laon, il rapporte tant d'événements qui s'y sont passés que son histoire est plutôt celle de cette ville que celle de Saint- Vincent. Mais sous ce rapport , elle laisse beaucoup à désirer; elle est fort diffuse, et, à l'excniiile de.s