Û82 XIV* SIÈCLE. — MOEURS PUBLIQUES A LYON
infecté l'air par des opérations et par des conjurations magiques : on affirmait qu'ils avaient organisé dans l'ombre, avec les Maures et avec les lépreux , une conspiration pour faire périr tous les chrétiens. Peut-être ces malheureux étaient-ils encore plus haïs à Lyon qu'ailleurs ; toutes les accusations portées contre eux , quelque absurdes qu'elles fussent, étaient accueillies par les convictions de la multitude. Ce n'était plus le temps où de puissants protecteurs les défendaient contre les archevêques , et les mauvais jours étaient venus pour eux. En 1379, une ordonnance ecclésiastique les chassa de la rue qu'ils occupaient (la rue Dorée), et leur en assigna une autre. Déjà des lettres- patentes de Charles V les avaient assujettis à toutes les charges que supportaient les bourgeois : de grandes avanies les frappaient. Le peuple poursuivait les juifs de ses insultes; il joignait souvent des violences à ces mauvais traitements , assaillait les maisons des riches israélites, les pillait et y vivait à discrétion. Un impôt de vingt hvres tournois frappait tous les juifs qui entraient à Lyon. A St-Symphorien-d'Ozon,un juif à pied payait quatre deniers, un juif à cheval et une juive enceinte étaient taxés au double. A la fin de ce siècle, un arrêt défendit d'emprisonner les bourgeois de Lyon pour les dettes qu'ils auraient contractées envers la nation maudite : une ordonnance prescrivit aux juife de portei sur leurs vêtements des signes distinctifs quand ils iraient dans les rues de Lyon. Tant de persécutions furent suivies d'un arrêt de bannissement : les proscrits cherchèrent un asile dans quelques villes du voisinage; plusieurs s'établirent à. Trévoux et y apportèrent une industrie qui y a toujours prospéré, l'affinage et l'étirage de l'or. Jamais leur expulsion de Lyon ne fut complète , un certain nombre parvinrent à s'y maintenir en dépit de toutes les poursuites. Ils avaient une grande inteUigence des affaires commerciales; ces juifs négociants s'organisaient en communautés qu'ils nommaient eux-mêmes, dans leur secte , Sociétés des Chapons (Socielates Caponum) : on ignore la raison de ce titre bizarre.
Cette persécution des juifs ne rendait pas plus heureuse la condition des classes inférieures. Il y avait, à Lyon, beaucoup de pauvres au quatorzième siècle : on y vivait fort mal. Quelques étrangers, habiles dans le commerce, avaient su s'engraisser de
la misère publique ; mais la masse des bourgeois, et le peuple surtout, ne participaient pas à leur prospérité ^ Les ouvriers étaient mal logés, mal yètus , mal payés ; ils manquaient souvent d'ouvrage.
Les guerres continuelles qui eurent lieu en France pendant le quatorzième siècle avaient démoralisé toutes les classes , et surtout celle à laquelle le pillage profitait. Armagnacs , Bourguignons, Irlandais , Anglais , Flamands, Gascons, paysans insurgés procédaient de la même manière ; ils ravageaient les campagnes , incendiaient les villages sans défense, et assiégeaient les châteaux, bien moins pour servir un intérêt public quelconque que dans Tespoir du butin. Ces rudes hommes d'armes ne respectaient ni la faiblesse des vieiUards, ni l'honneur des filles et des femmes. Les crimes les plus odieux dans les temps ordinaires passaient alors inaperçus; ceux qui les avaient commis n'y prenaient pas garde, ou s'en vantaient : nombre de chevaliers et
1. — M. Monteil fait la description suivaDte , quelque peu superficielle , de l'aspect de Lyon au quatorzième siècle :
« Depuis long-temps je désirais voir Ljod , si renommé en tous lieux. Je m'attendais à « beaucoup , mon attente fut surpassée ; cette populeuse cité est surtout animée par des « étrangers riches. Aussi à chaque pas vous trouvez des rôtisseurs , des aubergistes , sur « la porte desquels on crie : Cy est Ion movion rôti ! Cy est bon poisson ! Cy est bon mer- « lan chaiid! Cy est bon vin de Màcon ! Cy est bon vin du Bhône! A Ljou , comme vous « voyez , on commence à retrouver la langue française ou la langue d'Oyl , car les provinces « du Midi préteodent parler aussi la langue française.
« Tout le peuple de Lyon est magnifiquement vêtu ; il est couvert de soie, de broderies, •• de fourrures. Il n*a pas à craindre les règlements de certaines municipalités , qui fiient • aux femmes le nombre de leurs perles , la dimension de leurs parements , qui mesurent « aux hommes la longueur de leurs souliers. Toutes les femmes se mettent comme bon leur « semble ; tous les hommes ont des chaussures de la longueur qu'ils veulent : tous marchent m sur UD fort grand pied.
« Cette ville est sous la juridiction spirituelle et temporelle de son église. Elle est admim nistrée par cinquante consuls qui tiennent du roi , 2i titre de fief , les clefs de la ville. Lyon « a été une ville impériale; il s'en souvient, il est fier.
• La femme chez qui je logeai- allait saigner en ville ; elle me fit toutes sortes d'honnéle- « tés et m'offrit , à plusieurs reprises , de me tirer du sang sans qu'il m'en coûtât rien.
« Mon séjour à Lyon fut assez long. Quand j'en partis , je ne voulus pas faire par eau » « je voulus faire à pied la lieue de VilleEranche à Anse, la plus belle lieue de Frauce. >» ( Histoire des Français de divers états , tome II , 416. )
Il y aurait beaucoup à dire sur cette description de Lyon au quatorzième siècle; j'ignore d'après quelles autorités M. Monteil affirme que les Lyonnais étaient alors splendidement vêtus de fourrures , de broderies et de soie : ce qu'il raconte des Lyonnaises n'est pas plus exact.
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de hauts barons se mettaient à la tête des Compagnies et s'associaient au pillage. Le pouvoir royal essaya quelquefois de réprimer les débordements des gentilshommes; il n'y réussit que bien rarement. Un grand seigneur, Edouard II, avait enlevé une jeune fiUe de Villefranche ; plainte fut portée au parlement de Paris, mais le ravisseur n'en fit que rire. Un huissier lui porta, au château de Ferreux, la citation du parlement; Edouard fit jeter cet homme par la fenêtre. Malheureusement pour lui, l'autorité royale avait quelque force au temps où il se permettait de tels procédés; des troupes marchèrent contre lui. Toute résistance était impossible; il se rendit prisonnier, et on le conduisit à Paris. Son procès s'instruisit aussitôt; le Parlement condamna à la peine de mort le seigneur convaincu de rapt et de meurtre. Cet arrêt sévère, mais juste, aurait été exécuté, si Edouard n'eût réclamé l'intervention de Louis de Bourbon, qui mit sa protection à prix. Edouard fit au prince la cession de ses terres du Beaujolais et de la Dombe, dans le cas où il viendrait à mourir sans postérité légitime , ce qui eut lieu peu de temps après. * Il y avait des châteaux fortifiés de diflférentes sortes : ceux des barons d'abord , et ceux qui appartenaient à l'archevêque ou au chapitre de l'Eglise de Lyon : les voyageurs et les bourgeois attardés ne passaient pas devant ceux des nobles sans des craintes trop souvent fondées. Appuyé sur la plus élevée de ses tourelles, le baron, dans ces temps malheureux, guettait sa proie sur les routes , et , lorsqu'il la voyait venir , il se précipitait sur elle du haut de son aire, et détroussait les passants sans le moindre scrupule. De tels accidents n'avaient point Ueu dans les châteaux des gens d'église ; ces forteresses étaient pour le pays un moyen de défense important. Quand l'ennemi avait été signalé, on approvisionnait dans le plus bref délai le château ecclésiastique en vin, blé, farine, fèves et comestibles de toutes sortes. Des hommes d'armes s'y rendaient sous le commandement d'un homme
I. — Au temps de Paradin , on chaotait encore dans le Beaujolais une chaoson populaire dont voici quelques fers :
Sire Toj , sire roy , ftitei-nons Justice
De ce larron Edouard qui noas prend nos 6Hes :
Edonard, Edouard, laisse-nous nos filles.