‹ Histoire de la ville de Lyon (volume 3)Chapitre 10 sur 229 · XVII6 SIÈCLE. — LYON SOUS HENRI IV · texte numérisé non relu

XVII6 SIÈCLE. — LYON SOUS HENRI IV

vent du midi, des glaces détachées de la Haute-Saône, et entraînées par les eaux grossies, s'étaient accumulées par masses énormes à Serin , au niveau de l'église de l'Observance qu'elles égalaient en hauteur. Rien de plus bizarre que l'aspect de ces blocs bleuâtres entassés les uns sur les autres : c'étaient, ici, des arêtes aiguës de cristal ; là , des colonnades d'une grande élévation; plus loin, des obélisques disposés comme si la main des hommes les avait érigés; ailleurs, des bancs compacts sillonnés de fissures au travers desquelles coulait la Saône limpide et claire. On vovait de larges plateaux de glace en équilibre sur la pointe de pyramides verdàtres; plusieurs barrières épaisses, étendues d'une rive à l'autre, arrêtaient le cours des eaux supérieures. Toute la population venait considérer cette mer de glace aux formes si accidentées, et de hardis enfants, s'engageant au travers de ces masses découpées de la façon la plus bizarre , ne craignaient pas d'en escalader les cimes les plus hautes. Mais ce spectacle pittoresque n'inspirait pas seulement une vive curiosité , il excitait aussi de grandes inquiétudes : quels dommages ne causerait pas cette prodigieuse montagne, quand elle s'abattrait tout-à-coup sur la ville ? quel pont pourrait résister au choc des blocs , et combien de maisons seraient entraînées par le débordement des eaux? Le prévôt des marchands, accompagné des échevins, le sénéchal et le surintendant de la police, suivis d'ingénieurs et d'ouvriers des ports , visitaient fréquemment cet immense amas de glaces, et cherchaient un moyen pour le briser et en faciliter la dispersion. On essaya de détacher quelques blocs et de rompre la première barrière; mais il était évident qu'un travail si considérable était au-dessus des forces humaines : cependant le danger croissait de moment en moment.

C'est alors que l'anxiété générale est au plus haut degré, qu'un jeune compagnon tailleur, simple d'esprit et de manières, se présente aux magistrats : il se dit possesseur d'un secret pour faire partir les glaces , et répond de tout pendant la débâcle ; on le repousse , il insiste. Benoît Besson fait ses conditions : s'il réussit , la ville lui fera compter cinq cents écus. Après s'être consultés , les conseillers acceptent : que risquent-ils , si cet homme est un fou? Besson prend un fagot, et le brûle sur le

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bord de la rivière , en prononçant des mots bizarres , opération qu'il répète pendant trois jours : aussitôt de violents craquements se font entendre ; la montagne de glace s'ébranle , se brise, et les blocs , prenant le fil de l'eau , passent sous le pont sans causer nulle part le moindre dommage. Besson a obtenu un succès complet : il accourt à l'Hôtel-de-Ville et réclame son salaire; mais on le traite de sorcier , et on le menace de la prison s'il n'accepte pas quatre-vingts écus qu'on ne lui doit pas. Ce pauvre homme va se confesser aux Jésuites pour démontrer qu'il n y a pas de magie dans son fait; il communique sa recelte , mais on ne veut pas l'écouter. Convaincu de son droit, il intente un procès à ta ville pour être payé, et se pourvoit par-devant la sénéchaussée qui persiste à voir l'œuvre du diable dans la miraculeuse débâcle, et renvoie l'affaire au parlement de Paris. Après douze années d'insistance , Besson reçoit cent francs et se désiste. Ni cet homme, ni ses juges n étaient sorciers évidemment : Besson avait demandé trois jours pour l'accomplissement de son œuvre mystérieuse ; pendant ce long espace de temps , les eaux toujours grossissantes de la Saône avaient brisé leur barrière de glace par des moyens fort naturels. ■

§ VI. Le consulat, dans cette circonstance, s'était montré fort économe des finances de la ville; c'est ce qu'il ne pouvait toujours faire dans les grandes occasions. Sa situation était très embarrassante, c'était toujours le même cercle vicieux dans lequel il fallait tourner : point de règle fixe pour la perception des deniers publics, point de lois, point de régularité dans l'assiette de l'impôt. Pressuré trop fréquemment par les mains de fer du fisc, Lyon ne savait comment satisfaire aux exigences royales: on lui demandait de l'argent sous tous les prétextes, tantôt pour la solde des gens de guerre, tantôt à titre de don gratuit , d'autres fois sous forme d'emprunt ; on lui faisait acheter à un prix fort élevé la concession d'une ferme ou la confirmation de ses privilèges. Cependant il fallait trouver de l'argent ; le gou-

1. — Actes consulaires, 1608. L'histoire de Beuott Besson y est longuement racontée; ainsi , le lait est officiel. — Grand Discours sur l'accident dçf glaces , advenu le dimanche ^ février 1608. — Histoire des inondations du Rhône et de la Saône, par Auguste Baron. Lyon, 1841tin-8°, p. 40.

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vernement vendait à la ville l'autorisation d'établir un subside dont il cherchait aussitôt à s'emparer. Il tenait peu de compte des franchises et des privilèges dont il avait vendu le maintien : plusieurs ministres des finances essayèrent de soumettre les corps de métiers aux droits de jurande et de maîtrise; ils cherchaient partout un prétexte pour établir des impôts nouveaux. Sous l'empire de telles circonstances, la dette de la ville devait nécessairement s'augmenter : il fallait que les échevins prissent des engagements dont les bourgeois de Lyon déclinaient la responsabilité; d'autres fois les marchands étrangers, domiciliés à Lyon , menaçaient de quitter la ville , si elle ne remplissait pas ses obligations. Des compagnies se formaient; elles offraient de prêter à la ville les capitaux exigibles, moyennant une part déterminée sur le produit de l'impôt des six deniers par livre, conditions que le consulat n'avait pas toujours la liberté de refuser. Lorsque la ville eut reconnu l'autorité royale, après l'occupation protestante de 1562, on afferma la douane et la perception de l'impôt des six deniers; un Italien, nommé Adjaceto, qu'appuyait Marie de Médicis, en devint plus lard adjudicataire. Cet homme abusait de l'exploitation financière de la ville, et se permettait des exactions intolérables. Pour s'affranchir de cette tyrannie , Lyon demanda comme une faveur d'être substitué à l'Italien pour le privilège de la douane et de l'octroi; il offrait même une somme plus considérable, mais sa proposition ne fut point agréée alors. En 1608, la ville eut beaucoup de peine à obtenir la ferme de l'impôt sur les vins que lui disputait un traitant; elle lui fut adjugée au prix de sept cent soixante mille livres. Abaissés de moitié depuis le commencement du siècle, les droits d'entrée avaient été relevés à quatre francs par pièce de vin du pays, et à six francs par pièce de vin venant de l'étranger; le droit était moindre de moitié pour les vins en transit : c'est avec le produit de l'octroi sur le vin et le tiers-surtaux de la douane que la ville parvint à liquider sa dette.

Le commerce de Lyon éprouva des fluctuations considérables depuis les guerres de religion jusqu'à la fin du règne de Henri IV.

$ VIL On a vu , dans l'étude des progrès de la civilisation à Lyon pendant la dernière moitié du seizième siècle, combien

la fabrique de soieries avait prospéré depuis les heureux efforts de Nariz et de Turquetti; non-seulement elle occupait un nombre considérable de métiers, mais encore ses produits, de genres très variés , égalaient en beauté ceux des nations étrangères. Lyon rivalisait avec les villes italiennes, et ses enfants industrieux s'étaient si bien initiés à la science du commerce , qu'ils avaient appris à faire leurs affaires eux-mêmes. Il n'était plus nécessaire que des négociants allemands ou italiens vinssent s'établir dans son enceinte pour l'exploitation de ses foires; beaucoup de fabriques étaient tenues par des Lyonnais. En 1469, trente-trois maisons de commerce florentines existaient dans la ville; seize travaillaient pour leur compte, et les autres pour celui des Médicis ; il y avait, en outre , un nombre au moins égal d'établissements formés par les Lucquois ' et par les Génois. On a vu quelle magnificence déployaient ces marchands étrangers; ils tinrent, pendant un siècle, le premier rang dans la cité. Mais quand l'industrie indigène eut pris son essor, l'importance et le chiffre des maisons de commerce italiennes diminuèrent insensiblement. Florence et Lucques n'avaient plus le même intérêt à en former de nouvelles; plusieurs cessèrent leurs opérations. Ce changement important dans la constitution du commerce lyonnais doit être signalé ; il eut les plus heureuses, conséquences.

Mais les guerres de religion, et surtout la prise de Lyon par les protestants , arrêtèrent cet essor de l'industrie lyonnaise ; les capitaux se cachèrent : presque tous les métiers furent privés de travail , et le commerce de transit lui-même prit une autre direction. Les marchandises de Flandre et d'Allemagne allèrent à Genève ; celles d'Italie évitèrent soigneusement la ville calviniste, et il y eut une réduction des deux tiers sur le produit de la douane. Chassés par l'intolérance protestante , les ouvriers

1. — Lorsque les Gibelins eurent pris la ville de Lucques en 1315 , les ouvriers en soie de cette ville s'expatrièrent et portèrent leur industrie dans plusieurs villes Je l'Allemagne , de l'Italie , de la France , des Pays-Bas et même de la Grande-Bretagne. (Grecoej , Rapport sur les causes locales qui nuisent à la fabrique de Ljon. Lyon , 1845 ). H ne faut cependant pas confondre l'arrivée , sans résultats durables À Ljon, de ces quelques ouvriers avec les maisons de commerce florentines , lucquoises et génoises qui faisaient eu grand , au quinzième siècle, dans cette ville , le commerce d'importation et d'exportation des tissus de soie et de bine.

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en soie 9e réfugièrent, soit à Gènes, soit à Avignon, tandis que les chapeliers allaient à Milan ou dans le Piémont. Quand la réaction catholique eut lieu, la plupart des ouvriers imprimeurs se retirèrent auprès de leurs co-religionnaires de Genève : cette ville prenait un grand développement; elle inquiétait les négociants de Lyon, qui ne cessaient de réclamer auprès du gouvernement la prohibition des produits exportés de la ville rivale.

L'art de la fabrication des étoffes de soie avait jeté dans le sol lyonnais des racines trop profondes pour y périr jamais d'une commotion politique ou religieuse; il pouvait souffrir et languir pendant un temps donné , mais son anéantissement n'était plus à redouter. Henri IV lui rendit quelque vie; de nombreuses plantations de mûriers furent faites par son ordre dans les généralités de Paris, de Tours, d'Orléans et de Lyon. On distribua abondamment des graines de ce précieux végétal, et de petits livrets qui enseignaient la manière de s'en servir. l

Assurées de la protection royale, les fabriques de soieries de Lyon redoublèrent d'ardeur pour conquérir quelques-uns des secrets de l'étranger; elles apprirent à confectionner de beaux velours lisses, des satins d'un éclat plus brillant que ceux de Florence, des draps de soie et des brocarts façonnés. Peu

* . — Laffemas , contrôleur général , s'exprima ainsi dans l'assemblée du commerce qui eut lieu en 1604: «Les établissements du plant des meuriers et art de faire la soie en France, « avec l'entreprinse de toutes sortes de manufactures d'icelles et des plus excellentes , que u les François estoient contraintz aller quérir hors du royaume , et de transporter plus de « srx millions à cet effect par chacun au , sans retour d'aucunes marchandise» , ni com- « modilez , que de musc et de senteurs , affiquets de luxe , et toutes sortes de poisons de « corps et d'esprit ; lequel establissement commence à florir et réussir au contentement d'une « infinité de gens de bien et d'honneur, dés l'an passé 1603 , es généralitez de Paris , Or- « léans, Tours et Lyon , et pour la présente année au gouvernement de Poitou, soubz la « faveur et sage permission de Monseigneur de Rosny , et dont les profils sont prêts h m recueillir dans p<u d'années par l'abondance des feuilles de meuriers qui ont esté et seront « plantez et semez en nombre infini , et qui doivent procéder et s'accroistre pour la nourri - « ture des vers , qui s'en fera par après sans aucune dépense , si ledit establissement n'est « interrompu par défaut de continuer , ou par la malveillance des envieux ennemis du « public. » (Jrchhos curieuses de l'Histoire de France , I« série, XIV, 221.)

Qu'il me soit permis d'indiquer, à ce sujet, une rectification : plusieurs écrivains ont dit et j'ai répété d'après eux ( p. 549 ) que le premier de ces arbres qui poussa ses racines sur le sol français , fut planté a Alais ; c'était Allan qu'il fallait dire. Cette ville est à quelques kilomètres de Moulélimart.

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éclairés sur l'intérêt véritable du commerce, leurs chefs, comme ceux du seizième siècle, tantôt demandaient des lois prohibitives de l'entrée en France des soies étrangères , tantôt l'échange et la circulation libres des produits manufacturés; mais ce qu'ils réclamaient le plus souvent , c'était l'établissement d'un droit protecteur au profit de l'industrie nationale : ils voulaient, d'une part, l'introduction franche ou à peu près des matières premières, les soies crues ou cuites; et, d'autre part, l'établissement de forts subsides sur ces mêmes soies , quand elles se présenteraient confectionnées en étoffes à. la frontière française. Le gouvernement maintint un droit de dix sous par livre sur les soies italiennes, et c'était beaucoup : les mouliniers du Lyonnais et du Dauphiné ne suffisaient point pour alimenter les fabriques; il fallait donc nécessairement faire venir une grande quantité de soie de l'étranger, dans l'intérêt même du commerce national.

Ce fut pendant les premières années du dix-septième siècle que l'industrie française essaya la fabrication des tissus de soie façonnés. On faisait venir à grands frais de l'Orient et de l'Italie les belles étoffes pour tentures et ameublements, ou les riches tissus à ramages pour robes : des ouvriers milanais , appelés à Paris , créèrent quelques ateliers de façonnés qui ne prospérèrent point. Henri IV ne se découragea pas : un ouvrier lyonnais fort habile , et nommé Claude Dagon , fit quelques essais, bien imparfaits d'abord , mais qui s'améliorèrent ; il présenta au consulat des étoffes façonnées d'une qualité assez remarquable. Elles ne valaient certainement pas celles de Gênes et de Milan, mais la voie était trouvée, et le succès, avec le temps, pouvait être regardé comme certain. Dagon monta de nouveaux ateliers sous la direction de bons ouvriers venus de l'Italie, et prit un brevet pour cinq ans. C'est de cette époque déjà ancienne que date l'introduction, à Lyon , des métiers dits à la tire dont le nombre se multiplia si fort. Dagon avait réussi, il eut bientôt des concurrents et des ennemis; mais ces rivalités servirent beaucoup l'industrie lyonnaise, elle fit complètement la conquête de la fabrication des étoffes de soie façonnées , genre de tissus qu'elle devait porter au plus haut degré de perfection. On aperçoit déjà , pendant les premières années du dix-septième siècle, la constitution de la fabrique : il y avait dès ce temps des compagnons à façon ou à

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