‹ Histoire de la ville de Lyon (volume 3)Chapitre 12 sur 229 · LYON SOUS LE RÈGNE DE LOUIS XIII · texte numérisé non relu

LYON SOUS LE RÈGNE DE LOUIS XIII

% 4. Situation de la France et de Lyon pendant la minorité de Louis XIII. — % î. Peste de \ % 5. Louis XIII à Ljon. — §4. Supplice de Cinq-Mars et de son ami de Tbou.

$ I. La mon de Henri causa dans Lyon une sensation douloureuse : peu de villes en France avaient pour lui une affection aussi vraie ; il n'en était aucune où ses grandes qualités fussent aussi bien appréciées. Henri aimait les Lyonnais, qui le lui rendaient bien : une catastrophe aussi imprévue que sa mort sanglante annonçait de prochains malheurs ; toutes les mesures que prescrivaient la prudence furent prises par le gouvernement , de concert avec le prévôt des marchands. Bientôt des lettres de la régente arrivèrent au consulat, qui se hâta d'envoyer une députation à Paris , selon l'usage à tous les changements de règne. C'était une situation critique: un roi de neuf ans, une reine italienne , un changement complet dans le système politique , des intrigues de cour, tous les grands desseins de Henri avortés , et le pouvoir aux mains d'un parvenu italien, cupide et sans considération. Cet orage formidable qui menaçait la maison d'Autriche s'était dissipé; ce que Marie et Goncini voulaient , c'étaient la paix et de l'argent, et non la guerre.

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On convoqua les états - généraux , quatre années après la mort de Henri , pour aviser aux moyens de rétablir Tordre dans les finances et l'unité dans le gouvernement. Toutes les provinces envoyèrent à Paris leur députation; voici quelle fat celle du gouvernement du Lyonnais : l'archevêque M. de Marquemont, et Antoine de Gibertes, comte de Lyon, pour le clergé; Claude de Crémeaux, seigneur de Chamousset , pour la noblesse; Pierre Austrein , prévôt des marchands , Charles Grollier , procureur général de la ville, Jean Goujon, avocat, pour le tiers-état; et pour la campagne, Philippe Tixier, châtelain de Dargoire. Une commission désignée par le consulat rédigea le cahier des remontrances de la ville. Rien d'utile ne sortit des délibérations de l'assemblée générale; on proposa des projets de réforme dont personne ne désirait l'exécution; on parla d'abus sans en réformer aucun. Il y avait parmi les députés du clergé un jeune homme qui se nommait Armand Duplessis de Richelieu, et auquel on ne prit pas garde : son heure n'était point venue encore. Jamais l'orgueil de la noblesse ne s'était montré plus à nu ; elle professa pour le tiers-état le dédain le plus profond ; ces états-généraux ne rendirent aucun service au pays; ils laissèrent la France comme ils l'avaient trouvée.

Un gouvernement dirigé par une régente que dominaient Concini et sa femme ne pouvait se faire craindre ; aussi était-il sans cesse attaqué par les seigneurs mécontents. Rien n'égalait l'arrogance et l'esprit de domination du prince de Condé, chef de l'opposition; il parlait et menaçait d'agir en maître. Un coup d'état hardi fut résolu dans le conseil : on décida que Condé serait arrêté et conduit à la Bastille, ce qui fut exécuté. Concini n'avait plus de rival; il disposait de places fortes en Normandie, et nommait à tous les hauts emplois : présomptueux , avide , rempli de jactance , se vantant de toutes les qualités dont il avait les défauts , il s'était fait détester à un égal degré de la noblesse et du peuple. Louis XIII avait seize ans ; il n'était qu'un enfant encore : un de ses camarades de plaisirs, le jeune Albert de Luynes, l'excita vivement à secouer le joug de sa mère et du favori. Ses paroles forent écoutées : incapable d'application, sans instruction , sans connaissance des hommes et des affaires, dissimulé , d'un esprit faible et taciturne , sans la moindre affec-

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lion pour sa mère, le jeune roi donna tous les ordres qu'on lui suggéra. Concini fut assassiné par Vitry, capitaine des gardes, qui hérita d'une partie de ses dépouilles , et la reine perdit son autorité. Cette révolution de palais transmit le pouvoir d'un favori à un autre; après Concini et la Galigaï vint Albert de Luynes; il n'y avait qu'un nom de changé. Des germes de discordes civiles apparaissaient de toutes parts : une guerre qui devait durer trente ans commençait en Allemagne ; inquiet et remuant, le parti protestant tendait à se constituer en république, et Élisait sa place d'armes de la Rochelle, que les troupes royales assiégèrent sans pouvoir la prendre. Il fallait le génie d'un Richelieu pour sauver l'Etat et rendre à la France déchue l'ascendant et la considération qu'elle avait perdus.

U y eut peu d'événements remarquables à Lyon sous la régence de Marie de Médicis et pendant les premières années du règne de Louis XIII. En 1616, une crue soudaine et considérable du Rhône causa beaucoup de ravages dans les plaines du Dauphiné , aux environs de Lyon : elle y jeta du sable et des graviers en si grande quantité , qu'il fallut longtemps pour en faire disparaître les traces. Plusieurs maisons tombèrent dans la Guillotière submergée ; on craignit pour le pont ; il y eut aux digues du fleuve d'énormes avaries : leur réparation coûta de grosses sommes , mais il y avait urgence. Quelques travaux publics vraiment utiles furent entrepris à cette époque : on désirait depuis longtemps une voie de communication de la côte des Carmélites à la Grand'Côte , vers la partie supérieure du plateau; elle fat établie sur un emplacement cédé par un riche négociant en soierie , nommé Neyret : cette rue , très fréquentée , facilita beaucoup les relations entre les habitants des différentes parties de la colline. Le consulat fît reconstruire la porte du Rhône , et terminer la façade du Collège : on restaura les murailles délabrées de l'église Saint-Martin et Saint-Loup à l'Ue-Barbe , et l'on termina enfin les fortifications du côté d'Ainay et celles qui liaient la Saône au Rhône.

La population était fort tranquille ; cependant de loin à loin quelques symptômes d'agitation s'y montraient : ainsi, il y eut une petite émeute le 29 septembre 1622 ; elle duta trois jours, et n'eut aucune suite fâcheuse. Une cause bien légère avait produit

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ce tapage : des enfants catholiques injurièrent des enfants protestants en les appelant parpaillots. Quelques rixes suivirent ces provocations ; une multitude de valets , d'enfants et de vagabonds se rassembla sur la place des Gordeliers , devant la maison d'un calviniste , et se mit bientôt à parcourir les rues en insultant les huguenots. Ce fut en vain que le gouverneur, aidé par les soldats du guet et par la milice bourgeoise , s'efforça de rétablir l'ordre ; dispersés sur un point , les attroupements se reformaient autre part. Une foule d'ouvriers et de gens sans aveu courut sur la place des Terreaux, attaqua et pilla plusieurs maisons protestantes, et, rassemblant devant les portes les meubles qu'elle y trouva, en fit un énorme feu. Ces excès en présageaient d'autres , et il n'y avait pas un moment à perdre : une intervention plus énergique de la force publique parvint enfin à les réprimer. On arrêta quelques hommes de l'émeute; on désarma catholiques et protestants, et on défendit aux deux partis, sous des peines sévères, de s'adresser désormais des qualifications injurieuses.

Lyon avait pour gouverneur , depuis la mort de La Guiche , en 1608, Charles de Neuville , seigneur de Villeroy , connu dans l'histoire de ce temps sous le nom de marquis d'Haljncourt , qu'il porta jusqu'à la mort de son père. Vrai courtisan, flexible et souple avec la cour et avec ceux qu'il craignait, orgueilleux et dur avec ses subordonnés , vain de sa noblesse et de son pouvoir, toujours disposé à empiéter sur les privilèges de la ville dans l'intérêt de son autorité, d'Halincourt ne prêchait pas d'exemple quand il recommandait aux bourgeois de Lyon de vivre en paix. Sa longue querelle avec son lieutenant Miollans de Chevrières, sieur de Saint-Chamond, troubla l'ordre plus d'une fois. Deux partis divisaient la ville , ils s'injuriaient et s'attaquaient dans toutes les occasions ; leurs intrigues incessantes compromettaient sans cesse le bon ordre, et donnaient beaucoup d'embarras au gouvernement du roi. On se plaignait surtout de l'extrême arrogance de Saint-Chamond et de ses gentilshommes : un échevin, Jean Goujon, député à Paris par le consulat , sortait un jour de l'hôtel du ministre Pontchartrain ; un noble de la suite de Saint-Chamond le rencontra, et le frappa au visage; cette insulte fil grand bruit. La cour envoya à Lyon le

maréchal de Thémines, qui se fît rendre compte des griefs de chacun des deux partis, et parvint enfin à éteindre leurs querelles.

La ville jouissait d'un profond repos lorsque Louis XIII s'y rendit, le M décembre 1622, accompagné de la reine Anne d'Autriche ; son entrée fut un événement, dont le consulat fit imprimer avec un grand luxe typographique une relation officielle. L'ordonnateur des fêtes de la ville avait fait élever un nombre considérable de portiques , de pyramides , de colonnes et de temples qui avaient tous une expression symbolique. Son but avait été de représenter le roi Louis XIII parcourant les villes de son royaume , de même que le roi des planètes visite les signes du zodiaque, et s'arrête enfin au signe du lion. Un premier portique montrait le roi entouré de sa cour, sous l'allégorie du soleil distribuant la lumière aux planètes et aux astres ; un second tableau représentait le roi sortant du Louvre : c'était le soleil qui vivifie la terre et l'eau par la chaleur de ses rayons. Un autre portique, érigé à l'entrée de la rue Bourgchanin, avait trente-six pieds de haut et vingt-quatre de large; il était formé de deux ordres d'architecture superposés, dont douze colonnes corinthiennes composaient le premier rang : on lisait sur le fronton le mot Héliopolis, ville du soleil. On remarquait, dans la rue de l'Hôpital , une fontaine sous les traits d'une nymphe busquée et en vertugadin , pressant de ses mains deux muffles de lion; une colonne, symbole de la force et de la vaillance du roi, au Puits -Pelu; la pyramide de la rue Grenette; le temple d'Apollon, au milieu de la Saône, emblème de la piété de Louis ; les portiques de l'extrémité du pont de la Saône et de la place du Change ; et enfin, à l'entrée de la place Saint-Nizjer, un autre portique qui représentait les divers attributs du soleil, dont les vertus royales étaient l'expression humaine. Louis XIII et Anne d'Autriche prirent grand plaisir au compte qu'on leur rendit de cette allégorie compliquée; la ville leur fit de très beaux présents : c'étaient deux lions en or massif, dont les larges pattes s'appuyaient sur des écussons emblématiques. Quand leurs Majestés visitèrent le collège , elles furent reçues magnifiquement par les Jésuites sur un théâtre orné de riches tentures en soie bleu céleste à fleurs d'or. On leur donna la représentation d'un

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drame: Philippe- Auguste , vainqueur à la bataille de Bouvines; et celle d'une chasse, suivie par un ballet '. Il y eut, à l'occasion du séjour du roi et de la reine à Lyon , une dépense prodigieuse en devises, anagrammes, vers de toutes sortes et harangues, sans autre mérite que celui de la circonstance. Le peuple se divertit fort aux fêtes que le consulat donna ; on remarqua beaucoup Pexcellente tenue et la richesse du costume des corps de métiers.

C'est pendant cette année de l'entrée solennelle du roi à Lyon, le 28 décembre , que François de Sales mourut dans le couvent des dames de la Visitation de Sainte-Marie-d'Ainay. Le saint évoque avait eu des rapports fréquents avec la ville de Lyon , qu'il affectionnait beaucoup. Son corps fut transporté à Annecy, mais son cœur demeura dans la possession des Visitandines. François de Sales composa à Lyon son admirable Introduction à la vie dévole et la plupart de ses ouvrages.

L'année suivante , la douane qui avait été établie à Valence après la suppression de celle de Vienne , fut l'occasion de quelques troubles. Ses fermiers voulurent établir des bureaux à Lyon, et rencontrèrent beaucoup de résistance ; ils étaient odieux au peuple : cette douane d'ailleurs fatiguait le consulat, qui demanda sa suppression avec instance. La cour fit droit à cette requête , mais en stipulant qu'il lui serait accordé un nouvel impôt de cinq sous par minot de sel : quand elle eut obtenu ce subside , elle rétablit la douane ; telle était la légalité du temps. Jamais, au reste, le pouvoir royal n'avait eu meilleur marché des résistances du corps municipal que divisaient les cabales; jamais il n'était intervenu plus directement dans la nomination des échevins ; il ne se fit aucun scrupule de violer un des vieux privilèges de la ville , en ordonnant, par représailles , l'arrestation de tous les banquiers et de tous les marchands génois qui étaient domiciliés à Lyon. *

I. — Le Soleil au signe du lion... Lyon, Jean Julliéron, 1625, iii-fol. , fi g.

3. — L'entrée à Lyon , le 38 avril 1625 , du cardinal Uarberiui , neveu et légat du pape Urbain VIII , est un fait de peu d'intérêt ; cependant un renseignement curieux s'y rattache. Un ancien usage donnait en toute propriété, au premier qui pouvait s'en emparer, la roule de l'ambassadeur du Saint-Siège , et le dais sous lequel il marchait. Pour en ôire fatigué le moins possible v Barherini se rendit dans l'église Saiiit-Je.in , en passant, monté sur sa haquenée, au travers des églises Saint-Etienne il Sainte-Croix.

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Mais Richelieu gouvernait taudis que Louis XIII régnait; la main puissante qui s'appesantissait sur tant de grands seigneurs écartait comme de vains obstacles les franchises d'une ville de province , quand elles se trouvaient en opposition avec les intérêts de la couronne. Ambitieux , non pour lui , mais pour son pays, possédé de la passion du pouvoir, maître de la situation malgré d'incessantes cabales de cour, par l'ascendant de son génie , par la force de sa volonté et par sa science profonde des hommes et des choses , Richelieu poursuivait d'un pas ferme l'accomplissement de ses projets : abaisser et contenir la haute noblesse , affaiblir la maison d'Autriche, et désarmer pour toujours le parti protestant. Il fallait prendre la Rochelle; Richelieu s'en rendit maître malgré les Anglais, malgré la mer, malgré Louis XIII , peut-être ; il se fit ingénieur , administrateur , général , veillant à tout , présent, partout , et toujours au fait des plus petits détails.

L'année de la prise de la Rochelle vit Lyon succombant sous un fléau qui l'avait atteint souvent , mais jamais avec une si grande violence : nulle peste n'a été aussi terrible que celle de l'année 1628.

$ II. Lorsqu'on lit les relations de quelques épidémies mémorables qui ont ravagé l'Europe moderne , on est étonné de l'analogie des faits et de l'identité de la parole des historiens : on croirait qu'ils se sont copiés les uns les autres , au lieu d'observer avec fidélité les tableaux dont ils étaient les témoins. Boccace e*. M anzoni ont peint avec énergie la peste d'Italie ; les tableaux qu'ils en ont tracés sont des modèles de narration et de style : ce sont les mêmes scènes dans toute leur horreur, qu'on retrouve dans l'histoire de la peste en 1 628. Il y a toutefois une différence; quelque animé que soit le récit des deux écrivains italiens 9 il n'égale cependant pas, sous ce rapport , l'histoire de l'épidémie de Lyon; acteurs dans ce drame saisissant , un jésuite et de pauvres capucins ont fait une relation effrayante et fidèle" des scènes qui se passaient chaque jour sous leurs yeux. La peste n'apparaît pas, à beaucoup près, aussi terrible dans les traités spéciaux de médecine qui la décrivent ; on dirait des épisodes hideux inventés et combinés par une imagination en délire. Cette identité des faits et même du langage , dans les

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historiens de la peste , ne doit pourtant pas étonner ; elle est la conséquence nécessaire de l'analogie de situation. En effet , quelle que soit la diversité des temps et des lieux , les grandes épidémies se ressemblent, et les populations, partout identiques, se comportent toujours d'une manière analogue, sous l'influence des mêmes préjugés, des mêmes passions et des mêmes terreurs. l

La peste de 1628 à Lyon fut tellement exceptionnelle, elle produisit de si énormes ravages, qu'elle doit être considérée comme un des épisodes principaux de l'histoire de cette ville au dix-septième siècle : c'est à des relations contemporaines , et d'une grande simplicité de style , que j'emprunterai l'histoire complète de cette épidémie.

Eile ne prit point naissance sur le sol lyonnais; déjà répandue et fort meurtrière en Italie , au mois d'avril la peste marcha vers le Nord avec une sorte de régularité , et d'étape en étape , pour ainsi dire. Quelques soldats revenant du Milanais la rapportèrent, dit-on, d'au-delà des Alpes; elle parut tout-à-coup, vers le milieu de juillet , dans le village de Vaux , aux portes mêmes de Lyon. On prit quelques précautions pour retenir sur ce point la maladie contagieuse , mais elles furent inutiles, et bientôt des cas de peste évidents apparurent au mois d'août sur des points divers de la Guillotière. Il était facile d'interrompre toute communication entre la ville et le faubourg infecté , et on n'y manqua pas : cette mesure fut inutile. On raconte que quelques hardes de pestiférés, introduites en fraude et vendues auprès de l'église de Saint-Nizier , importèrent la contagion au cœur de Lyon frappé de terreur. On était aux derniers jours du mois de septembre ; des ouvriers tombèrent comme frappés de la foudre dans les quartiers populeux de Saint-Nizier, de Saint-Jean et de

1. — La peste , on l'a vu dans celle Histoire (Jp. 279 , 431 , 606) s'est montrée très fréquemment à Lyon ; on n'y prenait garde que lorsque l'épidémie éluit plus meurtrière qu'à l'ordinaire. Etait-ce bien la peste , telle qu'elle est décrite et caractérisée dans les livres de médecine., et n'a-t-on pas confondu, sous celte dénomination générique , des maladies d'une nature toute différente ? c'est ce qui me parait très vraisemblable. On ne peut méconnaître la véritable peste dans la description des épidémies de 1348 et de 1648; il y eut des maladies contagieuses en 1638 et en 1642 , mais rien n'autorise à leur donner un nom dont on a beaucoup abusé : elles n'eurent pas d'ailleurs de suites très fâcheuses. La seule de ces pestes qui soit bien authentique et bien décrite , est celle de 1648.

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Saint-George : toute dénégation sur le véritable caractère de la maladie était impossible ; c'était bien la peste , et une peste terrible.

Et cependant le temps était magnifique; jamais soleil plus beau n'avait animé un ciel plus serein; jamais l'air n'avait été si doux et si pur; jamais végétation plus luxuriante n'avait paré les admirables paysages du Lyonnais: point de variations subites dans la température, point de chaleurs extrêmes, poinf d'orages; aucune de ces intempéries atmosphériques auxquelles on attribue tant d'influence sur l'apparition des maladies contagieuses. Tandis que la corruption et la mort frappaient à toutes les portes des maisons de Lyon consterné, jamais la nature n'avait été si radieuse.

Etrange dans sa marche comme le sont la plupart des maladies épidémiques , la peste épargnait certaines rues et frappait toutes les maisons du voisinage. Elle respectait quelquefois un des côtés de la rue tout entier, et ravageait l'autre ; ce n'étaient point toujours les quartiers les plus infects et les plus encombrés de la vieille ville qu'elle couvrait le plus de deuil , on la vit pendant plusieurs mois attaquer de préférence les places de Bellecour et des Terreaux, ainsi que les quais, c'est-à-dire les quartiers les plus beaux et les plus accessibles à l'air et à la lumière f. Toute la partie inférieure de la Grand'Côte fut dévastée par le fléau; il s'arrêta vers la rue Neyret , au niveau d'une petite maison sur la façade de laquelle on vit longtemps une petite statue avec cette inscription : Ejus prœsidio non ultra pestis, .1628. On assure qu'il n'y eut pas de pestiférés dans le faubourg de la Croix-Rousse. 2

t.— « Les lieux infects , les maisons pleines d'immondices, dil Papon , étaient, pour ainsi dire , des lieux de sûreté ; les rues étroites , les logements resserres, les quartiers étouffés , ces lieux si propres à recevoir les impressions de la peste , en préservaient : au lieu que les collines, les lieux aérés , les jardins agréables y étaient plus exposés... Tel homme qui s'était conservé en santé dans l'air impur de la ville, trouvait la mort dans la maison de campagne où autrefois il allait rétablir sa sauté. »

t. — On lit , à l'angle d'une terrasse , à Fonlaniéres , colline située près de Lyon , sur le chemin de Sainte- Foy, celte inscription: « A la gloire de Dieu. Dame Fslieunelle Nalot a - fa ici enlever cette croix , honorant la mémoire de sieur Jehan Prudomme , son mary , « duquel les os reposent soubs icelle , qui deceda en ce lieu de la maladie contagieuse , le « 7« octobre 1628-16Î9. *

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Consterné et furieux, le peuple de Lyon crut que cette peste était une maladie apportée et entretenue à dessein dans la ville par des malfaiteurs. De sinistres rumeurs circulaient et étaient accueillies avec avidité par la crédulité publique : on citait des faits , des témoins ; on disait que des misérables , inspirés par une malice satanique , avaient composé un poison extrêmement subtil dont ils enduisaient les serrures, l'extrémité des sonnettes? les portes, les bénitiers dans les églises, tous les objets enfin qu'on touche habituellement ; on affirmait qu'une femme était tombée morte dans l'église Saint-Nizier peu d'instants après avoir effleuré, en entrant, le goupillon d'un homme qui lui présentait l'eau bénite. Devenus odieux, les médecins étaient (disait-on) dans le secret de la formule d'un onguent pestilentiel; on attribuait à une malveillance calculée l'impuissance de leur art, et, quand ils paraissaient, ils étaient assaillis d'injures et de menaces par une multitude égarée. Ces bruits, tout invraisemblables qu'ils étaient , prirent de plus en plus de la consistance; malheur à l'étranger ou à l'homme suspect qui paraissait dans les rues ! malheur au passant inconnu qui approchait sa main par mégarde d'une porte ou d'une sonnette ! il était bientôt poursuivi par ce cri sinistre : Au Rhône l'empoisonneur! Des bandes exaspérées parcouraient les faubourgs et les places publiques , et commettaient impunément les plus graves excès. Des misérables , de la lie du peuple , volaient dans les maisons des riches et dans les magasins des Lyonnais qui s'étaient réfugiés à la campagne : on les appelait les engraisseurs. La plupart périrent , frappés par la peste , pendant qu'ils se livraient à leurs rapines; d'autres furent assommés sur place, surpris en flagrant délit de vol , par le peuple dont la colère fut quelquefois fatale à des innocents. Ainsi un malheureux qui portait à la main une chandelle allumée, dont le suif coulait sur ses vêtements, fut tué par une populace furieuse. Un médecin voulait faire prendre une potion à un de ses malades du faubourg de la Guillotière ; soupçonné de donner du poison au lieu d'un médicament salutaire , il dut boire sur-le-champ le remède pour éviter la mort. On affirmait toujours que les chirurgiens fabriquaient cette pommade qui donnait la peste ; le P. Grillot parle comme un témoin oculaire de cet imaginaire onguent : « C'est , dit-il , vers le milieu de

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septembre que Ton commença à en graisser les portes. Le sacristain de l'église des Jésuites trouva derrière un banc une masse de cette graisse; il la fit brûler, mais la fumée était tellement fétide qu'on se hâta d'enterrer ce qui restait du poison. Un voleur pris sur le fait, à Saint-Nizier , fut assommé par le peuple, comme empoisonneur; accablé de coups, le malheureux s'écriait qu'il était à la vérité voleur , mais non engraisseur. » Le peuple est partout le même dans tous les lieux; malgré les progrès de la civilisation , on a été témoin des mêmes horreurs dans les rues de Londres et de Paris , au temps si récent du choléra. ■

L'aspect de la ville était effrayant : plus de bruit d'ateliers en activité, plus de chants d'ouvriers au travail, plus de cris, dans les rues, des marchandes et des hommes aux métiers ambulants; partout les boutiques et les portes d'allées fermées ; partout les fabriques abandonnées , le commerce suspendu; partout les rues les plus fréquentées désertes , l'immobilité et un silence de mort , interrompu quelquefois cependant et rendu plus lugubre par le passage , soit de groupes de vagabonds ou d'artisans * furieux , soit de longues files de tombereaux chargés de cadavres \ On s'évitait les uns les autres, et tous les liens de la famille

1. — « Vespillones , dit le P. Raynaud , magno licel numéro , pinguibusque stipendiis ad « corpora efferenda allecti , inipares erant cadaveram multitudini ; quas proinde lemcre « pa»$iun strata per vicos et compila , lucluossissimo speclaculo , urbis fnciem incesiabanl. « Pferaque nonnisi mullos posl dies efferebantur , temere acervalimque condeiida : ul ea « corportim tumultuaria elatio , aegris plerisque , acerbior morte ipsa accideret. » (Opéra , XVIII , 4S8.)

3. — On voyait les femmes, devenues tout-à-coup taciturnes, Pair abattu et un chapelet a la main , faire retentir l'air de hurlements affreux. Il y en eut qui , au bruit de la sonnette attachée au tomberean pour avertir les passants de s'éloigner , tombèrent sans vie ; ou eu ▼il aussi d'une fortune et d'une condition au-dessus du commun, qui , ayant entendu sonner la prière pour demander à Dieu la cessation du fléau , furent saisies d'une telle frayeur , qu'elles tombèrent malades en rentrant chez elles et moururent. » ( Papok , archives du Rhône, X , 169.)

3. — Le P. Grillot assure qu'il a traversé toute la rue Mercière sans rencontrer personne autre que les hospitaliers et les morts , tant la désolation était grande : on trouvait à chaque, pas des corps au-devant des maisons ou au milieu des rues , couverts d'un linge ou de leurs vêtements ; cinq ou six tombereaux et deux ou «rois bateaux marchaient sans cesse , et il n'était pns facile de les avoir a temps (p. 36).

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et de l'amitié étaient brisés : un père n'osait approcher du lit de ses enfants malades ; une femme abandonnait son mari. La plupart des habitants de Lyon demeuraient enfermés dans leurs chambres, et regardaient de leurs fenêtres ou au travers des fentes des boutiques ceux qui passaient. U y avait une telle perturbation des sentiments moraux , en présence d'une mort imminente , que les jeunes filles et les femmes les plus chastes n'avaient aucun souci de la pudeur, soit en prenant, soit en quittant leurs vêtements devant des hommes. La voix de la nature était éteinte chez beaucoup de gens : une malheureuse disait froidement qu'elle avait cousu de ses mains, dans leur linceul , ses enfants, son père , sa mère et son mari; une autre changea six fois d'époux en quelques mois. Ceux des habitants de Lyon qu'une nécessité impérieuse avait contraints à sortir marchaient à grands pas, tenant sous leur nez un flacon de vinaigre; les passants se fuyaient, ou se bornaient à échanger, en se rencontrant, quelques paroles prononcées à voix basse. Quand la nécessité amenait à Lyon des bourgeois retirés à la campagne , ils y venaient à cheval , allant au galop et enveloppés d'un manteau qui ne laissait paraître que leurs yeux. Lorsque la peste eut étendu ses ravages, la physionomie de la ville devint plus terrible encore. Chassés de leurs demeures par la faim , par la misère et par la maladie , grand nombre de femmes, d'enfants, d'ouvriers et de vieillards parcouraient les rues au hasard , ou se rassemblaient dans les églises. On construisit des cabanes en planches dans les prairies d'Ainay pour les malheureux sans asile ou sans pain ; leur nombre devint bientôt très considérable.

Les Lyonnais de toutes les conditions qui pouvaient fuir la ville empestée n'y manquaient pas; ils sortaient par toutes les portes depuis les premières heures du matin jusqu'à la nuit ■ ,

1. — «La pesle n'épargnait cependant point les campagnes -voisines de Lyon, quelle que fût leur exposition au nord ou au midi , que le sol fût bas ou élevé : on la -vit à Chaponost , à Sainte-Foy , à Saint-Genis , dans les villages des pays de montagnes , comme dans ceux des plaines du Dauphiné. Une femme de condition et fort riche s'était enfermée avec ses enfants dans une maison de campagne spacieuse , bien aérée et fort commode , qu'elle avait garnie de provisions pour plusieurs mois ; elle n'en mourut pas moins , en peu de jours , avec toute sa famille. » (archives du Rhône , X , 170.)

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