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mais la plupart ne faisaient que changer de misère et de genre de mort : on ne voulait les recevoir en aucun lieu. Us ne trouvaient des consolations et des secours nulle part; on les pourchassait de village en village, souvent à coups de pierres; ils étaient traqués dans les bois , et beaucoup mouraient de la contagion ou d'inanition dans les fossés des chemins , au milieu des champs ou au fond des cavernes qui leur servaient de refuge , tant Fhorreur de la peste avait endurci les cœurs... Un prélat de grande qualité , qui avait passé par Lyon , fut persécuté dans son diocèse d'une façon si étrange, que les paysans l'empêchèrent d'entrer sur son propre territoire , après lui avoir refusé ce qui lui était nécessaire pour continuer son chemin. Un isolement absolu, impossible presque partout, était considéré comme le moyen le plus sûr d'échapper à l'épidémie ; mais comment s'abstenir de toutes communications pendant le cours d'une maladie contagieuse d'une si longue durée? On vit des Lyonnais se réfugier dans les petites îles de la Saône ou du Rhône, et d'autres n'avoir pour domicile que des barques qu'ils avaient chargées de pain.
Les terreurs les plus étranges saisissaient une population consternée : un jour on battit la générale à Saint-Nizier , sur la place des Terreaux et à Bellecour , et de toutes parts le bruit se répandit que les protestants en armes s'approchaient de la ville pour s'en emparer une seconde fois. Us étaient près, disait-on; des témoins prétendaient les avoir vus. Aussitôt tous ceux des habitants qui avaient encore la force de se tenir debout , tendirent les chaînes sur la rivière, dressèrent des barricades, placèrent des sentinelles aux points les plus en vue de l'ennemi , et organisèrent un service de rondes et de garde. Mais ces craintes si vives n'avaient pas le moindre fondement; l'unique résultat de cette agitation et de ces rassemblements fut de donner une activité nouvelle à la peste.
Un fléau si terrible annonçait la colère divine ; on chercha , dès le début de l'épidémie, à la fléchir : les échevins consternés firent un vœu à Notre-Dame du Puy. Deux religieux minimes, se chargeant de l'expiation générale, entreprirent courageusement un pèlerinage à Notre-Dame-de-Lorette ; mais ils rencontrèrent , dès leurs premiers pas , des obstacles qu'ils n'avaient
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pas prévus. Comme lés bons pères sortaient d'une ville pestiférée, on les repoussait , on les chassait de toutes parts, et bien souvent on leur défendait d'aller plus loin. Ils mirent beaucoup de temps pour accomplir leur pieux message ; enfin ils arrivèrent et déposèrent , dans la sainte église , une lampe d'argent sur la» quelle étaient gravés les noms des échevins. Si les sentiments moraux paraissaient éteints dans un grand nombre d'âmes, il n'en était pas de même de la foi , et jamais la religion n'eut plus d'empire sur les masses. On entendait partout les prédications des moines; des autels improvisés s'élevaient sur tous les points, dans les rues , sur les places publiques , dans de vastes cours , et on avait soin qu'ils fussent bien hauts, afin que le prêtre qui bénissait la ville mourante fût aperçu de plus loin. Quand un capucin ou un prêtre passait dans la rue , les gens du peuple s'agenouillaient et lui demandaient l'absolution. Il y eut plusieurs fois des processions expiatoires : vêtus d'un sac, ceints d'une corde autour des reins, souillés de cendres et portant à la main une torche allumée , les pénitents de Notre- Dame - de - Confalon se rendirent pieds nus à Notre-Dame-de- Fourvière , chantant des hymnes pieux que leurs pleurs et leurs gémissements interrompaient souvent. Tous les jours , à midi, la grosse cloche de Saint -Jean sonnait; dès que les graves tintements du bourdon se faisaient entendre, les Lyonnais, quel que fût le lieu , dans les boutiques , dans leurs maisons > dans la rue , se mettaient à genoux et récitaient dévotement cinq Pater et cinq Ave. Saisis d'une contrition profonde , des pestiférés révélaient leurs péchés à haute voix en présence des autres malades , malgré les efforts de leur confesseur pour l'empêcher : ils préféraient, disaient-ils, le contentement de leur âme à leur honneur.
La maladie qui les décimait se montrait avec ses symptômes ordinaires et caractéristiques ; sa marche cependant était plus rapide, et son énergie plus terrible. Elle commençait souvent par un malaise indéfinissable, suivi d'un violent mal de tète et d'un extrême abattement; puis venaient des vomissements répétés. Alors des tumeurs d'un rouge vif se formaient aux plis de l'aine ou aux aisselles ; de petites taches violacées marquetaient la pcaii ; d'autres fois on apercevait sur les membres, sur le visage ou sur
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la poitrine , un point rouge ou une petite ampoule d'une teinte violacée qu'entouraient des zones concentriques d'un pourpre foncé. La vésicule augmentait de volume, s'ouvrait , et présentait tous les signes de ce mal qu'on nomme charbon. Quelques pestiférés avaient les joues enflammées et les yeux injectés de sang : ceux-là étaient dans un délire continuel; mais le visage, chez le plus grand nombre , était pâle , livide , taché de plaques empourprées et d'un aspect cadavéreux : ceux-ci n'avaient plus de pouls , et cependant conservaient toute leur intelligence ; ils ne souffraient point , et protestaient qu'ils se trouvaient bien au moment où ils allaient rendre le dernier soupir *. Quelques ouvriers en soie , qui avaient positivement la peste , ne se mettaient cependant point au lit; Us continuaient à s'occuper de leurs affaires, ou s'asseyaient, immobiles, auprès de leur métier.
Il y eut moins de femmes que d'hommes malades ; elles résistaient mieux à la maladie et guérissaient en plus grand nombre , et moins difficilement. Presque tous les vieillards que la contagion atteignit succombèrent; il y eut, enfin, moins de cas de peste chez les enfants que chez les adultes.
Quand il n'y eut plus de doutes sur le véritable caractère de la contagion , le consulat s'occupa sans relâche de l'organisation des secours publics. Peu d'échevins étaient demeurés dans la ville , quelques-uns avaient cherché leur salut à la campagne , plusieurs étaient morts -. Bayle , un des membres du Conseil , demeura courageusement sur la brèche jusqu'au dernier mo-
1. — Un témoin oculaire s'exprime en ces termes : - J'ai vu des hommes forts comme des taureaux , qu'on fut obligé d'enchaîner dans les accès du délire ; j'en ai vu d'autres, jouissant de la meilleure santé , tomber morts en mettant le pied dans la rue ; d'autres enfin , atteints du coup mortel, en se déshabillant pour se mettre au lit, expirer avant d'avoir achevé. Mais que dire de cette populace imbécile qui, au mois de septembre, quand la mort moissonnait tant de monde , s'attroupait pour voir passer les charrettes remplies de morts , ou pour aller compter les maisons marquées du signe des pestiférés , et qui , s' infectant dans son oisiveté, payait de la vie sa folle imprudence, et servait de leçon aux inconsidérés? » (Archives du Rkâne , X , 168.)
2. — Le consulat était composé ainsi : François de Chaponay , prévôt des marchands ; Hugonin de Bourg , Charles Bayle, Benoit de Pomey et Jacques Prost.
Charles de Miron était archevêque ; il mourut le 6 août 1628 , et eut pour successeur l'archevêque d'Aix, Alphonse de Richelieu, frère du cardinal.