SEPTEMBRE 1792 AU 26 OCTOBRE
S I. Situation de la Convention; état des opinion* à Lyon; Use des subsistance*.— % î. Procéade Louia XVI; iaapreaaion qu'il produit aur lea Lyonnaia. — % S. Chalier; le maire Niviére-Chol ; lotte dea aeetlona at dea dubietea; le maire Bertrand. — % A. Journée du » mai; défaite dea jacobin* et de la municipalité de Lyon. — S 5. Suite* de L journée du 90 mai. — % 6. Proeéa et exécution de Chalier. Lyon fait aea préparatifo de défense contre l'année de la Convention.
$ I. La Convention, dès sa première séance, abolit la royauté et proclama la République française une et indivisible; c'est au 22 septembre qu'elle fit commencer le nouvel ordre politique : tout ce qui avait été fait avant elle était considéré comme non avenu. Elle s'appropria la révolution : Tannée s'ouvrit par le jour de la proclamation solennelle du régime républicain.
Deux partis, dans l'assemblée, continuaient à se disputer le \ pouvoir , et il y avait entre eux une scission profonde. Fatale- \ ment poussés à la république par l'imprudente politique de la j cour et par les tendances de quelques-uns d'entre eux , devenus j amis de l'ordre au spectacle des conséquences de l'anarchie , et j débordés de toutes parts par le flot révolutionnaire , les girondins éprouvaient un dégoût indicible pour les démagogues leurs adversaires , et la plus profonde horreur pour les assassins de septembre. Mais il n'y avait pas de temps d'arrêt possible sur
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la pente qu'ils descendaient si rapidement , et , malgré eux , le pouvoir passait à la classe inférieure, inspirée par la plus extrême démocratie. Leur immense talent oratoire et leur esprit d'humanité et de justice étaient de bien faibles avantages auprès des qualités qu'ils n'avaient pas; ils parlaient bien, mais manquaient de force et d'unité de volonté ; ils déclamaient avec énergie contre les bourreaux qui faisaient couler le sang innocent , et cependant ils furent entraînés à voter la mort d'un roi , dont personne mieux qu'eux-mêmes ne connaissait les vertus.
Au contraire , le parti montagnard^ possédait tout ce que n'avaient point les girondins ,T*énergie , l'audace, l'esprit de suite , la logique d'action ; il voulait le gouvernement républicain par le peuple et pour le peuple , et l'exercice direct du pouvoir par le plus grand nombre , c'est-à-dire par les classes inférieures. Ses auxiliaires , c'étaient la commune de Paris , les députés de Paris, les faubourgs de Paris; tandis que les girondins avaient de nombreux partisans dans les départements , et surtout dans le Midi de la France. Leur chef avoué, c'était Robespierre, esprit sombre et sanguinaire, mais qui avait beaucoup de suite et de ténacité dans les idées; homme privé de mœurs incorruptibles et simples , homme politique d'une capacité médiocre , mais non sans talent cependant , et qui n'avait guère qu'une seule passion , celle du pouvoir.
Que faire de Louis XVI ? la royauté n'existait plus , et la personne du roi était devenue un embarras et un danger. Un malheureux incident hâta la catastrophe : la dénonciation d'un ouvrier fit découvrir aux Tuileries la fameuse armoire de fer, dans laquelle se trouvèrent les* preuves écrites de la haine de la Cour pour la Révolution , et des tentatives contre-révolutionnaires qu'avaient faites Louis XVI et ses conseils. Frappé de v déchéance, Louis XVI ne pouvait être mis en jugement, mais son inviolabilité légale fut en vain alléguée et défendue. Ce que la Montagne voulait, c'était, non un débat judiciaire , mais une condamnation à mort prononcée au nom du peuple souverain. Les girondins auraient voulu sauver Louis XVI , mais ils redoutaient par-dessus tout l'accusation de royalisme dans un intérêt de parti. Un décret de la Convention annonça que Louis XVI serait jugé.
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Pendant que cette grande question agitait Paris , Lyon conti- \ nuait à être agité par les passions politiques : à la demande de \ Roland, trois membres de la Convention, Vitet, Legendre et | Boissy-d'Ànglas, reçurent la mission de se rendre dans cette I ville pour en examiner la situation. Quand ils arrivèrent , la di- / sette des subsistances et leur haut prix étaient devenus une cause incessante de désordres; une multitude de femmes et d'enfants ^ s'attroupant dans les rues , se plaignaient de la cherté des vivres. ! Un arrêté de la Commune taxa la valeur du pain, de la viande, du sucre, du beurre et des œufs à cinquante pour cent de rabais : c'était décréter la ruine des boulangers , des bouchers et des ! épiciers, qu'assiégeaient littéralement les femmes du peuple, jj Fortes de l'appui que leur prétait l'ordonnance municipale , elles se faisaient livrer les objets de consommation qui étaient à leur, convenance, et dévalisaient les boutiques. Cet arrêté insensé eut les suites qu'il devait avoir ; quand les gens de la campagne virent leurs denrées ainsi taxées, ils cessèrent de les envoyer à la ville : tous les marchés devinrent déserts ; on n'avait garde de les approvisionner. Soupçonné de fabriquer du pain d'une qualité inférieure , nn boulanger vit sa boutique saccagée ; on le conduisit en prison, et quelques jours après il fut mis à mort sans jugement. Animé du désir de diminuer la misère publique , le Conseil général de la Commune imposa un prêt de trois millions sur les citoyens aisés ; la répartition en était réglée sur celle de la contribution mobilière. Tout Lyonnais pour qui cet impôt ne s'élevait pas au chiffre de cinq cents francs n'était pas soumis à l'emprunt ; ceux qui payaient de cinq cents francs à mille francs étaient taxés aux trois centièmes de leurs revenus , et ainsi progressivement. On avait établi le remboursement sur le produit de la vente des blés. Cet emprunt fut décrété par la Convention. !
11 y avait partout des éléments de désordre : dans le courant d'octobre, des rixes sanglantes eurent lieu entre des gardes nationales et des bataillons de volontaires du Var ; plusieurs meurtres
1 . — Décret de la Contention nationale qui autorise la municipalité de la ville de Lyon à emprunter , par voie de souscription et sans intérêts , la somme de trois millions pour acheter du blé pour l'approvisionnement de la ville ; du 24 novembre 1792, l'an I" de la République française. Lyon, A.-V. Delarochg, 1792 , in-4°.
furent commis de part et d'autre. La population prit aaturellement parti pour la garde nationale, et un conflit sanglant était au moment d'éclater, lorsque l'intervention des commissaires de la Convention obtint le renvoi du bataillon du Var qui partit pour Besançon. Un décret de l'Assemblée avait ordonné le renouvellement de la municipalité; Nivière-Chol fut élu maire à une très grande majorité. C'était un administrateur d'une capacité médiocre et d'un caractère faible ; il ne prit pas une position bien décidée entre les partis qui se disputaient son influence ; cependant sa conduite fut très honorable , et il montra du courage et du dévouement dans des circonstances difficiles qui ne tardèrent pas à se présenter. Chalier devint président du tribunal du District , haut emploi qui augmenta beaucoup son crédit.
L'année 1793 avait commencé , et , déterminée au procès de Louis XVI , la Convention s'était empressée de solliciter l'adhésion des départements. On plaça dans les rues et sur les places publiques de Lyon des tables et des registres pour recueillir le vote spontané des citoyens; des tambours parcouraient la ville, et appelaient des signatures. Rien n'était épargné pour faire violence à la peur; cependant il y eut, au plus, deux cents noms inscrits le premier jour : on eut beaucoup de peine à obtenir le chiffre de quarante mille dans une ville de cent cinquante mille âmes , et encore ne faudrait-il pas scruter de trop près l'indépendance des votes. Assemblés extraordinairement le 13 janvier pour délibérer sur le projet d'une adresse à la Convention , les corps administratif et judiciaire adhérèrent au jugement du roi déchu, après avoir entendu les discours de quelques orateurs forcenés. C'était sur la place Saint-Nizier que se trouvait le plus grand nombre des tables à registres ; invités à signer , des passants prenaient la plume et la brisaient; quelques jeunes gens firent plus , ils renversèrent dans la boue registres et tables. Le jour du fatal jugement arriva : quinze députés représentaient le département de Rhône-et-Loire; sept votèrent la mort, et huit la réclusion ou le bannissement. Je ne nommerai ni les uns ni les autres; tous furent sans doute de bonne foi. !
1 . — Pétition des citoyens de Lyo'i , adressée à la Convention nationale pour le prompt jugement de Louis Capel. Lyon, P. Bernard , 1793, in -4°. — Procès- verbal des corps admi-
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§ II. La nouvelle de l'exécution de Louis XVI produisit à Lyon une sensation profonde. Elle fut reçue par Ghalier et par les hommes de son opinion avec des transports de joie : tous les clubs manifestèrent un grand enthousiasme , mais ce fut un sentiment de stupéfaction et de crainte qu'éprouva la majorité des citoyens; opprimée par l'audace d'un petit nombre de jacobins, elle cachait soigneusement ses impressions. Une journée comme celle du 21 janvier devait nécessairement donner beaucoup de force et de jactance à la faction extrême : le club central ne dissimula plus ses projets; il fit prononcer, le U février, le serment de l'extermination générale de tous les aristocrates devant un sarcophage élevé sur la place des Terreaux, en l'honneur de Lepelletier de Saint -Fargeau, tué par un ancien gardedu-corps, le lendemain du jugement de Louis XVI. Ce fut dans une adresse envoyée à cette époque à l'Assemblée que les jacobins de Lyon prirent pour la première fois la dénomination de sans-culottes '. Un des membres les plus actifs du club central était Laussel , procureur de la commune et rédacteur d'un journal connu par ses provocations continuelles à l'insurrection et au pillage. La municipalité avait fait arrêter l'ancien contrôleur général Lambert, caché depuis plusieurs mois chez un négociant nommé Berlier; on saisit les papiers de cet agent des princes, et on y trouva la preuve des relations de plusieurs familles lyonnaises avec les royalistes de l'intérieur et avec les émigrés audelà du Rhin. Cette découverte amena celle de faux passeports pour franchir la frontière et de faux certificats de résidence : elle exaspéra les clubs , qui organisèrent aussitôt des visites domiciliaires faites inopinément à la même heure sur tous les points de la ville : toutes les mesures pour cette opération furent concertées dans un profond secret. Au jour désigné, les avenues des
nistralif et judiciaire réunis dans la grande salle de l'Hôtel-Comroun , le 15 janvier 1793. Lyon , A. Leroy , 1793 , in-4° el in-fol. P. Bernard , in-8° , et J. Pélisson , in- 12.
( L'Adresse relative au prorapt jugement de Louis le traître était d'un patriote nommé Lambert). —Les membres du Comité de correspondance du Comité central des trente-une sections de la ville de Lyon , du 14 janvier 1793. In 4°. — Rapport de Courtois. Pwis, 4828, Il , 214.
I. — Adresse à la Convention nationale par les saus-culoltes de L)on. Lyon, impr. de Revol, 1795,in-4°.
rues , dans tous les quartiers , furent occupées par des gardes nationaux, et toutes les maisons fouillées avec le plus grand soin. En deux heures cette perquisition était terminée; on arrêta* trois cents suspects, dont la moitié furent mis en liberté après un premier interrogatoire. Constitué en tribunal permanent , le Conseil général de la Commune prononçait sur le sort des prévenus. Le maire Nivière-Chol n'avait point été d'avis de ces visites domiciliaires : il avait remplacé par des troupes de ligne les gardes nationales qui occupaient les postes de PHôtel-de-Ville, et fait placer dans la cour huit pièces de canon. Mais Chalier était plus puissant que lui ; il avait fait venir de Paris une guillotine neuve par laquelle il se proposait de faire abattre cinq cents têtes: on la mit en montre , d'abord sur la place de la Fédération , puis sur celle de la Liberté. Chalier avait envoyé prendre à Roanne, de son autorité privée, l'instrument de mort; il résista longtemps au tribunal criminel, qui voulait faire reporter l'échafaud dans le coin de la prison où on avait l'habitude de le cacher. C'était au club central que Chalier faisait ses motions sanguinaires : cette société populaire tenait ses séances dans la grande salle des Oratoriens , à l'angle nord du quai de Retz et de la rue Pas-Etroit. Indignés par les déclamations du farouche président du tribunal, les républicains modérés chassèrent un jour Chalier de son club dont ils fermèrent la salle ; mais bientôt après , plus forts que jamais, les jacobins et Chalier reprirent possession de la maison dont ils avaient été expulsés et résolurent de frapper un coup décisif.
$ III. La nuit du 5 au 6 février fut désignée pour arrêter l'exécution de ce plan : Chalier fit convoquer, au son d'une cloche promenée dans les rues , tous les membres du club central; ils vinrent en très grand nombre. Un serment solennel, imposé dès l'ouverture de la séance, dévouait à la mort quiconque révélerait les propositions et les discours des orateurs. Après avoir pris cette précaution contre les indiscrétions , Chalier fit à sa manière un tableau de la situation; il montra Lyon devenu le point de départ d'un mouvement contre -révolutionnaire, et le refuge paisible, soit des prêtres réfraclaires , soit des aristocrates ; peignit sous les couleurs les plus alarmantes la situation des patriotes , et déclara que la patrie était en danger plus que
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jamais, si Ton né prenait immédiatement des mesures énergiques pour réduire à l'impuissance les ennemis de la République. Ces mesures , l'orateur les proposa : elles consistaient dans la création d'un tribunal populaire pour juger révolutionnairement les suspects '. Jamais le langage de Chalier n'avait été plus énergique, et sa pantomime plus excentrique : tantôt il se rapetissait et disparaissait en quelque sorte derrière la tribune, tantôt il s'élançait sur la pointe des pieds , frappait la table de ses poings crispés, gesticulait d'un air menaçant, et apostrophait son auditoire de la manière la plus bizarre. Sa proposition fut sou-
1. — Des apologistes de Chalier ont nié ce fait ; ils ont qualifié de calomnie l'assertion que la création d'un tribunal extraordinaire a été demandée par lui , et l'ont attribuée au journaliste Pain. Leur opinion ne s'appuie sur aucun fait authentique ; mais, s'il y a eu des dénégations , les affirmations ont élé beaucoup plus nombreuses et plus explicites. Au mois d'avril 1793 , Badger , G«*net-Bronze et Pelzin présentèrent à la Convention nationale une pétition relative aux événements qui avaient eu lieu à Lyon depuis le 4 février ; ils insistèrent sur le projet de la formation du tribunal révolutionnaire. « La Convention déclara nulle et comme « non avenue toute création d'un tribunal extraordinaire qui aurait pu ou qui pourrait être « faite dans ladite ville et dans toute autre ville , sans son autorisation expresse , par un décret « émané d'elle. » C'était une preuve évidente que le projet avait été conçu ; on verra plus tard cette proposition de la création d'un tribunal extraordinaire devenir officiellement un des chefs d'accusation contre Chalier. Le parti montagnard voulait à Lyon tout ce qu'il voulait à Paris ; quand il fut le maître dans ces deux villes , après la défaite des girondins parisiens et lyonnais, il ne manqua pas de créer un tribunal extraordinaire et de faire couler par torrents le sang de ses adversaires. Au 6 février , Chalier méditait l'emploi des moyens révolutionnaires dont ses amis firent , quelques mois plus tard , un usage si affreux. Qu'il y ait eu des inexactitudes , quant aux détails , dans le récit que firent des témoins de ce qu'ils avaicut vu et entendu , qu'on ait ajouté à l'exagération de Chalier , c'est ce qui est possible , mais le fond de l'accusation et la vérité des faits dans leur ensemble n'en demeurent "pas moins incontestables.
Un grand nombre de jacobins exaltés assistèrent à cette séance du club central : dès le lendemain 6 février , toute la ville sut que Chalier avait fait la motion de la création d'un tribunal révolutionnaire ; on le répétait de toutes parts. Comment , si le fait n'avait pas été constant, n'eût-il pas été immédiatement et catégoriquement démenti par les amis politiques de Chalier et par Chalier lui-même ? Cette motion devint à l'instant même le signal d'une réaction violente contre les terroristes ; elle fut peudant plusieurs mois le principal chef d'accusation porté par les Lyonnais modérés contre leurs adversaires, et aucun des très nombreux assistants à la eéance du club ne s'est présenté pour dire : « Non , Chalier n'a point proposé la création d'un tribunal extraordinaire ! » Dans une autre séance du club central , Chalier se récria contre la relation qu'avait faite de la délibération du 5 février le journaliste Fain , mais sa dénégation est générale et vague ; il ne dit point : « Je n'ai pas demandé un tribunal révolutionnaire! » Sa réclamation porte, non sur le fait qui est en cause , mais sur l'inexactitude d'un article de journal dont il n'y a pas à s'occuper. Enfin , son défenseur Moulin ne nia point que Chalier eût voulu l'établissement du tribunal populaire : « Il est possible , dit-il, « que Chalier en ait parlé. »