‹ Histoire de la ville de Lyon (volume 3)Chapitre 44 sur 229 · XVIIIe SIÈCLE. CONVENTION NATIONALE · texte numérisé non relu

XVIIIe SIÈCLE. CONVENTION NATIONALE

tenue avec chaleur par Laussel: «Je vote, dit-il, pour la guillo- « fine; il n'y a qu'une ficelle à tirer, et la machine va toute seule. » Il fut dit qu'on placerait l'instrument de mort sur le pont Morand, sous la protection de canons chargés à mitraille , et qu'on se débarrasserait des cadavres en les jetant dans le fleuve. Cette séance du club central s'était beaucoup prolongée : Chalier avait évidemment la majorité ; mais quelques protestations courageuses se firent cependant entendre. Plusieurs membres parvinrent à s'évader de la salle, et coururent avertir le maire Nivière^ Chol de ce qui se passait ; d'autres se réunirent aux gardes nationaux modérés, et résolurent de s'opposer à l'exécution des projets sanguinaires de Chalier. A minuit on leva la séance; aucune décision définitive n'avait été prise.

Mais les hommes modérés et le maire Nivière-Chol devaient se tenir pour bien avertis , et dès ce moment une lutte mortelle se trouvait engagée. Voici quelle était la position : d'une part, le président du tribunal du District, Chalier; le procureur de la commune, Laussel, le club central appuyé bientôt par un comité patriotique de sûreté générale institué au profit de la démagogie, la majorité du Directoire du département, le concours puissant des montagnards de la Convention , celui des classes inférieures qu'on ne cessait de pousser aux actes les plus violents, et comme moyen avoué, la création immédiate d'un tribunal de justice populaire , chargé de mettre à mort révolutionnairement les prêtres réfractaires , les nobles, les aristocrates, les riches, les accapareurs , en un mot, tous les citoyens qui ne pensaient point comme Chalier : d'autre part , Nivière-Chol et le Conseil général de la Commune , la majorité des sections, c'est-à-dire des Lyonnais de la classe moyenne , les négociants , grand nombre de jeunes gens, les hommes éclairés, les esprits modérés, beaucoup de gardes nationaux et , comme symbole et point d'appui , les girondins de la Convention. Ce parti voulait franchement la constitution, ainsi que la République une et indivisible; il craignait et méprisait à un égal degré Chalier, Laussel, Ryard , les démagogues sanguinaires , soit de Lyon, soit de la Convention, et était disposé à fout accepter plutôt que de se soumettre au joug des montagnards. Il n'y avait pas de transaction possible entre lui et son ennemi; un conflit sanglant était imminent.

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Pour le prévenir, le Directoire du département demanda à la Convention l'envoi de commissaires qui viendraient remplir à Lyon l'office de modérateurs; ils vinrent en eftct, et essayèrent de gouverner la ville au moyen d'un système de bascule : tandis que d'un côté ils s'efforçaient de contenir les jacobins, de l'autre ils soutenaient de tout leur pouvoir le club central et l'affiliaient à la Société de Paris. Les commissaires se rendirent odieux aux deux partis , et augmentèrent par leur maladroite intervention l'exaspération générale.

Nivière-Chol ne pouvait plus administrer, son autorité était méconnue : il donna sa démission le 9 février. Dénoncé comme déserteur de son poste au moment du danger , l'ex - maire se justifia, par une lettre adressée à ses concitoyens, des accusations qui avaient été portées contre lui '. Signalé comme l'auteur de motions sanguinaires , Ghalier ne se démentit point, et se fit un titre de gloire de sa proposition. Il disait au club central f : « Le « folliculaire Fain m'accuse d'avoir voulu créer un tribunal de « sang... : oui, je l'ai voulu de sang, pour punir les monstres qui « en boivent.... Misérable imposteur, tu ne crains pas qu'on « verse le tien , car tu n'as que de la boue et du virus dans les « veines.... Les modérés ont du jus de pavot, les accapareurs un « or fluide , les perturbateurs de l'écume , les réfractaires un « extrait de ciguë. Or il y a du sang à Londres , en Autriche , « chez les Talpaches et les Pandours de la Forêt-Noire , mais « ce sang est loin de nous; il ne peut pas rougir notre tribunal, « et notre tribunal ne peut être que de sang. »

Les assemblées primaires avaient été convoquées pour le 18 février; il n'y avait qu'un candidat sérieux , c'était le maire démissionnaire dont le parti modéré demandait instamment la réintégration. On travailla vivement, des deux parts, les hommes de qui l'élection dépendait. Enfin le jour de la nomination arriva : il y

i. — Nivière-Chol , ci-devant maire de Lyon, met sons les yeui de ses concitoyens la lettre adressée le 9 février 1793 à un des membres de la Convention nationale. Lyon , A. Leroy} 1793, iu-4°. Cette brochure contient deux lettres de Nivière , annonçant sa démission au Conseil général de la Commune et au Directoire du département.

î. — Séance du 15 février. Offrande à Clialier, l'an 1er de la liberté ; in-8°, p. 13. Chassaignon , auquel ou attribue cet ouvrage , donne de longs extraits des discours de Chalier au club central; il les reproduit textuellement.

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avait 10,746 votants; 8,097 voix se prononcèrent pour Nivière- Chol. A cette nouvelle, la ville de Lyon montra un enthousiasme extraordinaire et se crut sauvée ; on ferma les boutiques comme on fait aux jours de fête ; les citoyens s'embrassaient et se félicitaient ; on criait de toutes parts : « Vive Nivière ! à bas Cbalier ! » Des groupes nombreux se portèrent à la maison de Nivière-Chol pour le féliciter; d'autres se précipitèrent sur la salle du club central , maltraitèrent quelques jacobins qu'ils y rencontrèrent , brisèrent la tribune, et brûlèrent les archives çt le mobilier. Quelques jeunes gens emportèrent le buste de J.-J. Rousseau, ainsi qu'une statuette de la Liberté , et les clouèrent contre l'arbre patriotique de la place des Terreaux , auquel ils essayèrent, dit-on, de mettre le feu.

Cependant les clubistes ne se déconcertèrent point : ils coururent aux armes et marchèrent sur l'Hôtel-de- Ville , dont ils s'emparèrent; le procureur général de la commune, Laussel, et Julliard, commandant en chef de la garde nationale, s'y installèrent et en firent leur quartier général , défendu par huit pièces de canon chargées à mitraille. Une députation de la Commune signifia aux sections l'ordre de se dissoudre ; elles venaient de s'emparer de la poudrière et de l'arsenal. Bien loin d'obéir à la municipalité , les citoyens sectionnaires marchèrent sur l'Hôtelde-Ville, ^'emparèrent des canons et chassèrent les jacobins aux cris énergiquement répétés de : « A bas Chalier , à bas Laussel , « à bas la municipalité ! » Ces graves désordres eurent lieu le 18 février; ils s'étaient terminés par le triomphe complet du parti modéré. Le lendemain 19, le Directoire du département intervint et se fit livrer les postes que les sections avaient occupés la veille. Chalier , furieux , écrivit à la Convention une lettre dans laquelle il représenta Lyon comme une ville abandonnée au mouvement contre-révolutionnaire , et insista de nouveau sur le danger de la patrie. Tallien rendit compte aux représentants des événements qui venaient d'avoir lieu dans la seconde ville de la République , et, sur son rapport , la Convention décréta ' l'envoi

1. — Rapport de Tallien à la Convention nationale , séance du lundi 25 février 1793 {Moniteur universel, 1793 , p. 268). — Même rapport et projet de décret sur les troubles arrivés à Lvon , présentés a la Convention naliooale au nom du Comité de sûreté générale. PaHê, impr. nationale, in -8°. — Décret de la Convention nationale du 25 fevrrier 1793 , Tan II de la République française. Lyon , .4. Delaroche , 1793 , in-4°.

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immédiat à Lyon de trois de ses membres , Legendre , Bazire et Rovère , qu'elle chargea de rétablir Tordre , après avoir mis des forces suffisantes à leur disposition. Une réaction au profit des jacobins commença aussitôt , et fut servie par le résultat prévu des élections-municipales.

Nivière-Chol s'était refuâé à l'ovation qu'on voulait lui faire, et avait* obstinément persisté dans son refus de rentrer à la mairie; ainsi, de nouvelles chances se présentaient pour le parti montagnard. Il eut , cette fois , assez de sens pour ne point présenter, comme sen candidat, un homme trop compromis par la violence de ses opinion» : il fit choix d'un négociant nommé Bertrand , associé de Chalier, homme exalté dans ses idées politiques, mais sans énergie et sans caractère. Un tel maire laisserait nécessairement tout faire , et n'exciterait aucune répulsion qui lui serait personnelle. De son côté , le parti modéré mit sur les rangs un médecin , Jean-Emmanuel Gilibert , honorablement connu nonseulement comme savant botaniste, mais encore comme un républicain éclairé , qui voulait la liherté , avec la légalité et la justice. Dévoué à la cause de l'ordre , Gilibert détestait la démagogie et les anarchistes ; c'était un homme de tète et de cœur.

Pour écarter ce redoutable concurrent , les clubistes s'avisèrent d'un moyen fort simple : ils accusèrent Gilibert d'avoir pris une part active aux derniers troubles, et le firent jeter en prison. Sollicité , pendant sa captivité , de se désister de sa candidature et de passer sous le drapeau de Chalier, le courageux médecin refusa avec une inébranlable fermeté '. Le jour des élections arriva; il y eut onze mille six cent quatre-vingt-six votants: cinq mille huit cent quatre-vingt-dix-huit voix portèrent Gilibert à la mairie; mais, toujours sous les verroux, il ne pouvait accepter. Il fallut convoquer de nouveau les assemblées primaires ; Bertrand l'emporta enfin : il obtint six mille quatre cent quatre-vingt-un suffrages , sur environ dix mille votants. C'était

1. — Jean-Emmanuel Gilibert à se* concitoyens (public pondant sou arrestation), in- 4°; et Lyon , imprimerie de Faucheux , 1793 , in - 8°. Ce dernier écrit est une profession de foi républicaine. Gilibert fut pendant deux mois retenu dans la prison de Saint- Joseph» et passa quinze jours au cachot.

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un immense avantage qu'obtenait le parti Ghalier; le nouveau maire était à la disposition des jacobins.

Maintenir la tranquillité publique dans une ville ainsi occupée par deux camps ennemis , ce n'était point une tâche facile ; aussi les commissaires de la Convention ne réussirent-ils point à l'accomplir. Bertrand avait fait emprisonner le rédacteur du Journal de Lyon : Laussel, procureur général de la Commune , fut suspendu de ses fonctions et privé de sa liberté. Un bataillon de Marseillais , à Lyon depuis le 27 février , professait les opinions des girondins et criait : « A bas Chalier ! » les commissaires commandèrent et obtinrent son renvoi. Us réorganisèrent le club central, et inclinèrent sensiblement du côté du parti jacobin; ils marchèrent bientôt avec lui. De nouvelles perquisitions domiciliaires commencèrent , et tout citoyen dut être pourvu d'une carte de civisme. '

C'est à cette époque (avril 1793) qu'eut lieu l'arrivée fortuite à Lyon du duc de Chartres : Louis-Philippe ne vit personne ; retiré à l'hôtel de Milan , il ne se mit point en relation avec les partis; et cependant, malgré la réserve de sa conduite, on parla vaguement , il est vrai , d'un mouvement contre-révolutionnaire dans l'intérêt du duc d'Orléans. Une vive préoccupation agitait les clubistes ; ils voyaient partout des conspirateurs. Un d'eux crut avoir découvert enfin un complot formidable ; une escouade d'hommes armés entoura tout-à-coup un café suspect , tenu , sur le quai du Rhône, par un nommé Gerbert : quatre-vingt-treize jeunes gens s'y trouvaient. On les interrogea, mais aucun grief plausible ne pouvait être allégué contre eux; il fallut bien les mettre en liberté , et cette ridicule affaire n'eut aucune suite. Egalement haïs par les jacobins et par les hommes du parti modéré , les commissaires de la Convention repartirent pour Paris , accusés par le parti extrême d'avoir fréquenté les gens riches et courtisé l'aristocratie : ils avaient organisé, pendant leur séjour à Lyon , un Comité de salut public.

Maîtresse, ou à peu près, du champ de bataille, la Commune de Lyon revint à ses projets contre les nombreuses catégories de

i . — Le Conseil général de la Commune à «es concitoyens, du 15 avril! 793 , in II ; arrêté relatif à la délivrance des cartes de civisme. Lyon , Pélisson , 1793 , in -4°.

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Lyonnais qu'elle considérait comme ses adversaires f. Huit cents citoyens réunis dans le jardin des Augustins signèrent, le 9 mars, une adresse à la Convention), dans laquelle ils dénonçaient les abus de pouvoir de la municipalité. Cette opposition causa peu de souci aux jacobins, toujours ardents à poursuivre les emblèmes de la royauté ; ils renversèrent l'obélisque qui avait été érigé, en 1609, sur la place Confort, en l'honneur de Henri IV, et complétèrent la dévastation de la place Bellecour en faisant disparaître les fontaines , les bassins et les allées gazonnées -. Us pouvaient cependant alléguer un prétexte plausible pour ce dernier acte de vandalisme : ainsi nivelée , la place de la Fédération devenait propre aux inspections des régiments et aux manœuvres militaires. Le parti jacobin pensait plus que jamais à rétablissement de son tribunal révolutionnaire, et se croyait sûr du succès. Son club central avait été transformé, par les représentants Rovère , Bazire et Legendre, en Comité de salut public , investi de pouvoirs absolus; chaque section avait en outre son club particulier : tous concouraient à dresser des listes de suspects. De son côté , le parti modéré ne sommeillait point; ses chefs se réunissaient en grand secret dans une salle de l'hôtel de Gadagne, et concertaient toutes leurs mesures. Il y avait parmi eux un très jeune homme, à qui une précoce maturité de jugement, un sens droit , des idées élevées et une parole facile avaient obtenu l'estime d'hommes considérables , tels que M onnier et Lally- Tolendal. Camille Jordan (tel était son nom) avait assisté , au château de Vizille > à la première et mémorable séance des Etats du Dauphiné ; modéré par caractère , sincèrement attaché aux doctrines d'ordre et de conservation , et ennemi déclaré des

1. —Serment des trois cents républicains ; 1793 , in -fol. — Avis aux sans-culottes, copie sincère et véridique de la pétition contre -révolutionnaire faite, le 9 mars 1793 , par un rassemblement de divers particuliers dans la cour des Augustins. Lyon , P, Bernard , in-fol.

Le serment finissait ainsi : • Aristocrates , feuillanlins , rolandins , égoïstes , modérés , - égarés , tremblez : à la première atteinte portée à la liberté , les ondes ensanglantées du « Rhône et de la Saône charrieront vos cadavres aux mers épouvantées » Ce serment fut écrit par Chalier.

î. — Arrêté du Conseil général du département de Rhône-et-Loire , concernant la place de la Fédération ( Bellecour ) , du 27 avril 1793 . l'an II. Lyon, A.-V. Dehroche , 1793, in-4°.

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anarchistes, il donna de sages et énergiques conseils, et contri bua plus que tout autre à faire avorter le nouveau plan de Chalier. Un grand nombre de ses amis politiques vinrent prendre place à un banquet patriotique le 9 mai , et paralysèrent entièrement, par leur présence , le plan de campagne des clubistes.

De nouveaux commissaires de la Convention , Dubois-Crancé , Albitte, Gauthier et Nioche , étaient arrivés à Lyon; ils parlèrent de l'organisation d'une armée civique de cinq mille hommes. Une partie , qu'on aurait formée des hommes de l'opinion la plus avaucée , devait garder la ville ; composée des modérés et des suspects de toutes les nuances , l'autre, disait-on, eût été envoyée combattre les Vendéens '. Pour faire face à la dépense , les commissaires levaient, sur les citoyens riches, un impôt de six millions, dont ils confiaient la répartition aux membres du Comité lyonnais de salut public. Ce Comité avait un pouvoir discrétionnaire absolu ; il réglait le contingent de chacun, non-seulement d'après sa fortune , mais encore et surtout d'après l'opinion politique. Les citoyens suspects étaient taxés à une somme élevée; ils recevaient l'ordre de payer, dans le délai de vingt-quatre heures , trente mille , quarante mille , soixante mille et même cent mille francs. Ce n'était point tout : les porteurs des mandats impératifs se permettaient contre les malheureux contribuables les procédés les plus vexatoires, et ajoutaient à ces avanies la brutalité de leurs actes et de leurs paroles. Lyon était plongé dans une consternation profonde, et ne voyait plus de terme à ses misères.

On avait remis en délibération l'institution du tribunal révolutionnaire, et proposé de jeter en prison quipze cents personnes ; c'était une violation flagrante de la loi. Il ne s'agissait

1 . — Proclamation des corps administratifs réunis dans la ville de Lyon , a tous leurs concitoyens du département de Rhône-el -Loire , du 3 mai 1793. Lyon , A.-V. Delaroche , 1793 , in-4°. — Seconde proclamation par les mêmes... réunis, le 14 mai 1793 , pour délibérer sur les dangers de la patrie... Lyon , P Bernard , 1795 , in-4°.

Composée de cinq mille hommes enrôlés par la voie de l'inscription volontaire , l'armée révolutionnaire devait être divisée en huit bataillons , chacun de sept cent cinquante hommes. — Extrait du registre des arrêtés du Conseil général du déparlement de Rhône-el-Loire , rendus le 7 mai 1793 , an II. Le Conseil général approuve la création de l'armée révolutionnaire. — Le Comité de salut public du département de Rhône- et- Loire a ses concitoyens . du 18 mai 1793, an II. Lyon, A.-V. Delaroche , 1793 , in-fol. Le Comité démentit le bruit que les premiers bataillons de l'armée révolutionnaire devaient partir pour la Vendée.

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plus que d'obtenir l'autorisation de la Convention; elle ne l'accorda pas , et rendit un décret en conséquence, sur la motion de Chassey amendée par Collot-d'Herbois.

§ IV. L'inimitié entre les deux partis demeurait la même ; Chalier et lès siens tenaient toujours suspendue sur la tête de leurs adversaires la menace du tribunal révolutionnaire , et ne pouvaient manquer de la réaliser tôt ou tard. Il y avait au fond de tous ces projets, fort peu déguisés, l'extermination immédiate de plusieurs centaines de citoyens. Chalier était maître de l'Hôtelde- Ville, que défendaient huit pièces de canon chargées à mitraille; il avait à sa disposition le Conseil général de la Commune , la troupe de ligne et grand nombre de gens du peuple. •Placé dans une position centrale fort avantageuse , l'Hôtel-de- Ville était le quartier général des jacobins ; on parlait plus que jamais de la création immédiate de l'armée révolutionnaire et de nouveaux mandats impératifs qui devaient être lancés sur les riches , jusqu'à concurrence d'une somme énorme. Appelés avec instance à Lyon, les représentants Gauthier et Nioche s'y étaient rendus de Chambéry , amenant avec eux plusieurs bataillons et deux escadrons ; ils s'étaient déclarés pour le parti de Chalier.

Dans cette situation des esprits , un prétexte quelconque suffisait à l'un et à l'autre parti pour commencer les hostilités : d'un côté , le maire Bertrand et la municipalité , Chalier , Ryard, le commandant de la garde nationale Julliard, Achard, et pour commandant militaire l'adjudant général Ledoyen, venu récemment de l'armée des Alpes ; d'autre part , les sections , le Conseil général du département , tous les républicains modérés , tous les amis de la Gironde , et parmi eux des royalistes , des émissaires des princes, et des étrangers venus pour fomenter la guerre civile et hâter la ruine de la riche cité.

Un arrêté du Directoire du département avait enjoint à la municipalité de convoquer les assemblées primaires; elles le furent pour le 19 mai : il était question de l'établissement, dans chacune, d'un comité de surveillance composé de douze citoyens. Après avoir élu leurs commissaires , les sections décidèrent, les unes qu'elles resteraient en permanence , les autres qu'elles se réuniraient dans un bref délai. Il y eut de grandes discussions, dans les clubs, au sujet de la permanence; ceux qui la voulaient

furent dénoncés comme royalistes et contre -révolutionnaires. On proposa de marcher sur les sections, et de les dissoudre par la force des armes. Un club , celui des jacobins , demanda que chaque patriote eut, dans son domicile, une demi-livre de poudre, et sur lui une carte de civisme délivrée par les comités révolutionnaires. Le 23 , le Conseil général de la Commune , réuni au Comité de salut public , prit un arrêté qui défendit aux sections de rester en perrnauence sous quelque prétexte que ce fut , et rendit responsables leurs présidents et secrétaires. Cet arrêté fut cassé, deux jours après , par le département : malgré la décision de l'autorité supérieure , le Conseil général de la Commune maintint sa décision; ainsi le conflit était flagrant. Ce fut la municipalité qui attaqua ; elle fit mettre en prison le président , . le secrétaire et les scrutateurs des sections de Saint -George et du Port-du-Temple. Des violences furent commises : un citoyen tomba grièvement blessé d'un coup de sabre à la tête ; il n'y avait plus un moment à perdre : on était au 29 mai. Sommées de se dissoudre et attaquées , les sections déclarèrent qu'elles résisteraient à l'oppression de la Commune, que la municipalité avait perdu leur confiance , et qu'elles demandaient la destitution et la mise en jugement de Chalier. Elles s'emparèrent aussitôt de l'Arsenal , qui devint leur place de guerre. Réunis aux membres du Directoire du département , leurs députés formèrent un Conseil général , présidé par Fréminville , et chargé de diriger les opérations militaires. Pendant ce temps de nombreux bataillons de gardes nationaux scclionnaires se rangeaient en armes sur la place Bellecour, et attendaient l'ordre de marcher. Invités par les sections à renvoyer les troupes qu'ils avaient amenées avec eux, les représentants Nioche et Gauthier s'y étaient refusés. Leur partialité était évidente. Ils se rendirent à Bellecour, et engagèrent les citoyens à se retirer paisiblement dans leurs quartiers respectifs; les sections accueillirent les commissaires aux cris de : « Vive la Convention! à bas Chalier! à bas la municipalité! vive la République ! » et persévérèrent dans leur projet de résistance ou plutôt d'attaque. Nioche se fit conduire au Conseil général en permanence à l'Arsenal , et n'y fut pas plus heureux. 11 était midi.

D'énergiques moyens de défense avaient été disposés avec

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intelligence par la Commune ; son commandant militaire , l'adjudant Ledoyen, était détenu a F Arsenal; on le remplaça par l'ordonnateur des guerres , Duchambon. Trois pièces de canon et une partie des bataillons des gardes nationales du Mont-Blanc défendaient la tête du pont Morand; de forts détachements de troupe de ligne occupaient les avenues des rues Puits-Gaillot , Lafont, Basseville et du Garet; une batterie de canons enfilait la rue Saint-Pierre dans toute sa longueur , une autre la rue de la Cage , une autre encore la place de la Boucherie-des-Terreaux, tandis que six canons chargés à mitraille étaient rangés devant le perron de l'Hôtel-de-Ville. Il y avait sur la place de la Feuillée un poste considérable de troupe de ligne et de jacobins déterminés ; plusieurs bataillons formant la réserve se tenaient prêts à marcher sur tous les points où le danger appellerait leur présence.

Voici quel était le plan d'attaque de l'armée des sections : investir l'Hôtel-de- Ville par trois points principaux, le quai du Rhône et la place de la Comédie , la rue Saint-Pierre et la place des Carmes ; marcher en deux colonnes serrées par les larges voies de communication que présentaient les quais de la Saône et du Rhône , et partager en deux divisions la colonne de gauche , lorsqu'elle serait arrivée à la hauteur du Pont-de-Pierre. Un bataillon de cette armée avait des canons, et recevait abondamment des munitions du quartier général de l'Arsenal.

Le premier coup de canon qui fut tiré partit de l'une des batteries de l'Hôtel -de -Ville. Un bataillon de la section de la Pêcherie se rendait sur la place de la Fédération; conduit par la perfidie de son commandant à portée du feu de la Commune, il fut sommé de se déclarer pour la municipalité : comme il n'en voulut rien faire, une décharge à mitraille porta la mort dans ses rangs; quinze hommes périrent d'un seul coup. Au même instant un fort détachement conduit par Bertrand et par Ryard tomba sur le bataillon, déconcerté par cette attaque imprévue, et le mit en fuite en criant : « Vivent les sans-culottes ! à bas les muscadins! » Cette fâcheuse nouvelle fut portée aussitôt au Conseil général des sectionnaires , qui prononça la déchéance de la municipalité.

Il était cinq heures du soir, et le moment de l'attaque générale

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était venu : tous les bataillons des sections s'ébranlèrent sous le commandement supérieur de Papprèteur de draps Madinier, bomme ferme et capable , que secondaient de braves officiers. Leur bonne fortune voulut que les hussards , les dragons et les gendarmes à pied amenés par l'adjudant Ledoyen , ne prissent aucune part au combat: ces troupes régulières déclarèrent qu'elles resteraient neutres. Madhaier se mit à la tète de la colonne de gauche , qui marcha sur l'Hôtcl-cJe- Ville par le quai de Saône ; la colonne de droite s'avança par le quai du Rhône : elle était aux ordres d'hommes braves et dévoués, Badger, Lenoir et Gingenne , commandant en chef.

Cette colonne, qui ne rencontra pas d'ennemi sur les quais de l'Hôpital et de Retz, allait au pas accéléré dans un ordre parfait, et présentait un large front. Elle fut accueillie par une décharge terrible, lorsqu'elle eut dépassé la place du Concert; Gingenne eut son cheval tué sous lui , et beaucoup d'hommes tombèrent. Arrêté un moment , le bataillon riposta à coups de fusil, faute de canon , et marcha résolument sur la batterie du pont Morand. Mais de nouvelles volées de mitraille et de boulets lui opposent un obstacle insurmontable ; la colonne est brisée en tronçons : une partie de ses hommes retourne à la place Bellecour , l'autre s'engage dans les rues latérales et va rejoindre la colonne de <*auche. A peine le quai du Rhône est-il évacué qu'une troupe de femmes et de misérables jacobins sortent des rues du quartier de la Basscville, et vont achever les blessés à coups de couteau: quelques mourants sont jetés dans le Rhône.

La colonne de gauche remonta la Saône par les quais Saint- Antoine et Villeroi dans un profond silence, et non sans anxiété, depuis qu'elle avait appris la déroule de la colonne droite. Arrivée à la tète du Pont-de-Pierre , elle se partagea en deux divisions ; celle de droite, selon l'itinéraire convenu, s'engagea sur la place de l'Herberie , franchit le tournant de Saint-Côme et aborda la place Saint-Pierre. C'est là qu'elle reçut, presque à bout portant, une fusillade meurtrière , partie de gens embusqués derrière les portes d'allées, sur les toits ou derrière les soupiraux des caves. Le bataillon fit encore quelques pas , mais à une grêle de balles se joignirent les décharges répétées de la batterie placée à l'extrémité-nord de la rue ; il n'avait pas de canons pour riposter:

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ce bataillon s'arrêta en désordre , et, ne pouvant continuer son attaque, alla rejoindre, par les rues latérales, la seconde division.

Celle-ci , conduite par Madinier, parcourut la rue de la Pêcherie dans toute sa longueur sans tirer un coup de fusil , tourna sur la place de la Feuillée , puis, quelques pas plus loin , se trouva en face de l'ennemi et commença aussitôt le feu. La défense fut vigoureuse , mais l'attaque l'était bien davantage : en moins d'une demi-heure les sectionnaires , au nombre d'environ deux mille , culbutèrent les volontaires du Mont-Blanc et les refoulèrent, ainsi que les troupes municipales , sur les postes avancés de l'Hôtel-de-Ville. Madinier ne donna pas à ses adversaires un moment pour respirer ; il continua à marcher au pas de charge et s'empara de la batterie des Terreaux : c'était un très grand avantage. Chemin faisant, une pièce de canon, traînée par la section du Port-du-Temple , éclata et blessa quelques hommes par ses débris. Madinier était maître de la place des Terreaux ; il fit pointer quelques pièces de canon contre des cafés encombrés de jacobins armés, et en mit d'autres en batterie contre la façade de l'Hôtel-de- Ville. Un boulet de canon brisa le portail , enfila le vestibule et s'arrêta sur une pierre dont il mutila l'inscription ; un autre entama la corniche d'une des fenêtres de la salle dans laquelle le Comité de salut public s'était renfermé. Ainsi l'attaque était victorieuse , et la défense impossible ; à sept heures et demie du soir , la municipalité fit arborer le drapeau blanc au balcon de l'Hôtel-de-Ville et demanda à capituler. Les sections exigèrent la déchéance de la municipalité et le désarmement immédiat , soit des jacobins , soit de la troupe de ligne : après quelque hésitation , ces conditions dures furent accordées par la Commune et sanctionnées par les représentants du peuple. Cependant l'Hôtel-de-Ville n'ouvrit pas encore ses portes ; mais il était évident qu'il ne pouvait plus tenir : la nuit vint , on illumina beaucoup de maisons et on fit bonne garde. Grand nombre de gardes nationaux arrivèrent dans la ville au secours des sections , et manifestèrent un vif regret d'être venues trop tard. On entoura les blessés de tous les soins que leur état réclamait , et des bataillons occupèrent les places des Carmes et des Terreaux.

Le lendemain 30 mai , à quatre heures du matin , Madinier

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attaqua THôtel-de-Ville avec deux colonnes parties l'une de la rue de la Cage, l'autre de la place des Terreaux; il ne rencontra aucune résistance : de nombreuses arrestations furent faites aussitôt. On mit en prison le maire Bertrand et plusieurs officiers municipaux. Chalier s'était retiré dans sa maison de campagne de la Croix-Rousse; c'est là c[u il fut trouvé par les gardes qui avaient été envoyés à sa poursuite : il ne fit aucune résistance. Le Conseil général des sections nomma une municipalité provisoire , et invita, par une proclamation, les citoyens à la concorde et à l'oubli du passé. De nombreux détachements de gardes nationales des campagnes arrivaient toujours, et déjà douze mille hommes de cette milice se trouvaient dans les murs de Lyon. Une proclamation des représentants du peuple vint au secours des vainqueurs: les sections avaient eu beaucoup à se plaindre de leur partialité ; elles les considéraient avec raison comme les alliés de leurs ennemis. Il importait de faire connaître les faits à la Convention exactement tels qu'ils s'étaient passés : tel fut l'objet d'une relation que signèrent les membres courageux de la nouvelle municipalité, Péricaud, Coindre , Valleton- Gravillon, Arles, Furcy Grognier , etc. Lyon protestait , par leur organe , de son dévouement à la République et de son obéissance à la Convention ; il déclarait qu'il s'était borné à repousser l'oppression de la Commune. Les citoyens , rassemblés sur la place des Terreaux , prononcèrent avec joie le serment civique de mourir pour la République une et indivisible et de respecter les lois , les personnes et les propriétés. On ferma les clubs et on rouvrit les églises ; mais aucun encouragement , aucun témoignage de sympathie ne fut donné aux prêtres réfractaires. '

1 . — Proclamation des représentants du peuple envoyés près l'armée des Alpes , réunis aux trois corps administratifs de la Tille de Lyon, relative à l'événement du 29 mai 1793, an IL Lyon , A.-V. Delaroche , 1793 , in-fol. — Proclamation des administrateurs du département de Rhône-el-Loire , réunit à une partie des membres des districts de la ville et de la campagne (au sujet de leur translation à l'Arsenal ). Lyon, A,-V. Delaroche , 1793, in-4°. — Proclamation des commissaires civils de l'Assemblée conventionnelle et des corps administratifs réunis aux citoyens de la ville de Lyon et du département de Rhône-et-Loire. Lyon . jé.-K Delaroche , 1793 f in-4°. — Proclamation des représentants du peuple envoyés à l'armée des Alpes , aux citoyens de Lyon, du 30 mai 1793. Lyon , A. -F. Delaroche , 1793 , in-fol. — Proclamation des corps administratifs du département de Rhône-et-Loire , du dis-

AN II DE LA RÉPUBLIQUE (1793). XVIIIe SIÈCLE. 947

Deux cents morts attendaient les prières de l'Eglise (il y avait eu plus de six cents blessés) ; des services furent ordonnés : une multitude immense de Lyonnais s'y porta ; le deuil était dans tous les cœurs. Rozier, curé constitutionnel de Saint-Polycarpe, prononça un discours inspiré par un esprit de charité et de concorde : « Citoyens , dit-il , votre propre intérêt vous démontre « l'impérieuse nécessité de sauver la patrie ; demandez des lois , « obéissez aux lois, faites respecter les lois, et la patrie sera « sauvée. N'est-ce pas ce que vous crient du fond de leur tom- « beau les âmes des frères que nous pleurons ? Que signifient les « chants de tristesse dont cette église retentit , ce lugubre appa- « reil qui couvre les murs de son sanctuaire? Si on avait respecté « les lois , on n'aurait aujourd'hui que des actions de grâces à « rendre à l'Eternel, et depuis longtemps l'alarme et la terreur « n'auraient pas flétri l'âme des habitants de cette ville1. » De son côté , l'évêque constitutionnel Lamourette prononçait dans l'église de Saint- Jean l'oraison funèbre des citoyens morts, le 29 mai , pour la défense de l'ordre et de la liberté. *

trict de la Tille de Lyon , de celui de la campagne de Lyon et des sections de la même Tille , réunis par leurs commissaires, du 30 mai 1793. Lyon , A. -F. Delaroche , 1793, in-fol. — Proclamation du Comité de police, de surveillance et de sûreté de la municipalité provisoire, le 30 mai 1793. Lyon , A.-V. Delaroche , 1793, in-fol. — Le commandant général de la garde nationale de Lyon (Julliard) a ses concitoyens ; iu-fol.

Rapport (ait à la Convention nationale par P.-C Nioche , l'un des représentants du peuple envoyés près l'armée des Alpes , sur les malheureux événements arrivés à Lyon le 29 mai 1793. Parti , impr. nationale , in-8. — Précis des événements arrivés a Lyon le 29 mai 1 793, pour servir de première réponse à la dénonciation portée contre les citoyens Gauthier et Nioche , représentants du peuple. Grenoble , /.-If. Cachet , in-4<>.

Procès-verbaux des Conseils généraux du département de Rhône- et-Loire , des districts de la ville de Lyon et de la campagne , relatifs à l'événement du 29 mai 1793. Lyon, A.-r. Delaroche, 1793, in-fol. — Procès-verbal des commissaires des sections de la ville de Lyon, réunies en comité les 29 et 30 mai 1793. Lyon , A. -F. Delaroche , 1793 , in-fol. — Procèsverbal des événements passés à Lyon les 29 et 30 mai 1793, apporté par des députés extraordinaires de Lyon... (Fréminville et Napoli); in-8°. Procès-verbal du Conseil du district de Lyon , en permanence a l'Hôtel-Commun , les 29 et 30 mai 1793. Lyon , A. -F. Delaroche , 1793, in-4°.

1 . — Le discours de Rozier a été publié en entier dans les Tablettes chronologiques de M. Péricaud ; juin 1793 , XL1I.

t. — Après la journée du 29 mai , une municipalité provisoire fut organisée ; elle se composa d'un maire ( Jean- Jacques Coindre) et de vingt-cinq officiers municipaux répartis en comités. Cette municipalité était en communication régulière avec les irente-deux sections;

948 XVIIIe SIÈCLE. CONVENTION NATIONALE.

Deux jours après là lutte sanglante qui avait eu lieu à Lyon , entre les opinions de la Montagne et celles de la Gironde , un combat s'engageait, à Paris, entre les deux partis, dans des proportions plus grandioses et avec un résultat bien différent. A Lyon la Gironde avait vaincu , et une victoire complète , après un conflit acharné, était demeurée aux républicains modérés; à Paris , tout l'avantage , et il fut immense , appartint aux montagnards. Avant le 31 mai , la Gironde avait décrété Marat d'accusation ; elle échoua. Une commission de douze membres avait été nommée pour faire une enquête sur la conduite de la municipalité, mais les girondins jouirent de ce succès pendant bien peu de temps. Soulevés par les montagnards, les faubourgs s'insurgèrent et assiégèrent la Convention dans la salle de ses séances. Il n'y eut plus de liberté pour la représentation nationale; opprimée et menacée , l'assemblée céda: elle cassa la commission des douze dans la fatale journée du 31 mai. Ce n'était point assez pour l'insurrection : le 2 juin le tocsin sonna , et un rassemblement considérable d'hommes armés de piques et de fusils , conduits par Henriot d'après l'ordre de la Commune , se porta de nouveau sur la Convention, et, énergiquement soutenu par les montagnards , contraignit l'assemblée à proscrire les plus illustres de ses membres. L'indépendance et la dignité de la représentation nationale n'existaient plus.

Ainsi , la Gironde triomphait dans le midi de la France précisément au temps de la victoire de la Montagne à Paris : il était dès-lors évident que la lutte s'engagerait bientôt entre les départements girondins et la capitale. Lyon ne pouvait accepter le règne, au sein de la Convention, de ces mêmes principes sanguinaires dont il venait de s'affranchir au prix de tant de sang et de dangers : de leur côté , les montagnards de la Convention

celles-ci assistaient par des dépatations aux délibérations municipales. Ces députés réunis des sections constituèrent la Commission populaire , républicaine et de salut public du département de Rhône-et-Loire (30 juin). Installée d'abord a l'Hôtel-de-Ville, cette Commission s'élablil, le 15 juillet, dans l'église du Grand-Collège. On la verra , le 31 juillet, appeler dans son sein les diverses administrations de la ville et du département , dont les actes portèrent dès-lors co titre : « Les corps administratifs séant à Lyon , et les délégués de la section du peuple français dans le département de Rhône-et-Loire, formant le Comité de sûreté générale et de salut public. » (Lyon en 1793 , p* 43.)

AN 11 DE LA RÉPUBLIQUE (1793). XVIIIe SIÈCLE. 949

devaient nécessairement venir au secours de leurs frères vaincus, et les yenger, s'ils ne pouvaient les sauver. Il était certain qu'ils établiraient ce tribunal révolutionnaire réclamé si ardemment par le parti jacobin, qu'ils relèveraient les clubs renversés, et qu'ils demanderaient compte aux Lyonnais de leur victoire du 29 mai. Après avoir vaincu ses montagnards, Lyon allait se trouver en présence de ceux de Paris, bien autrement terribles que les siens , et d'ailleurs enorgueillis de leur triomphe. Dèslors les griefs et les récriminations des Lyonnais changèrent d'objet : on ne parla plus du droit qu'on avait eu de résister à l'oppression de la Commune ; mais on déclara que Lyon , sincèrement dévoué à la cause de la République une et indivisible , et soumis aux décrets de la représentation nationale libre , ne pouvait accepter le joug de la Convention mutilée et opprimée. Lyon protesta à la face du pays contre la proscription des girondins ; on verra bientôt sur quelle pente il était inévitablement conduit par les nécessités de sa position.

$ V. On ne connaissait point encore, dans cette grande ville, le résultat de la journée du 31 mai à Paris , lorsque la municipalité chargea une députation de douze notables d'aller rendre un compte fidèle à la Convention des événements du 29 mai. Ces députés partirent ; quand ils arrivèrent dans la capitale , la Gironde venait d'être écrasée. Comment auraient-ils osé remplir leur mission auprès des montagnards victorieux ? ils ne l'essayèrent même pas, et reprirent la route de leurs foyers. Ce fut alors que les administrateurs du département adressèrent à la Convention une lettre dans laquelle ils justifiaient les Lyonnais , et rejetaient sur la Commune la responsabilité du passé. Les représentants du peuple auprès de l'armée des Alpes écrivirent aussi , mais dans un autre sens ; ils traitèrent de contre-révolutionnaire le mouvement de Lyon , et ne dissimulèrent point leurs sympathies pour la municipalité déchue : leur opinion était celle de Robespierre et deMarat. Avant de se prononcer, la Convention crut devoir envoyer à Lyon un de ses membres, Robert Lindet, pour examiner les faits et prendre les mesures que les circonstances pouvaient réclamer. Il était question de faire marcher sur Lyon l'armée des Alpes, mais Robert Lindet s'y opposa. Une adresse de l'Assemblée départementale aux Français posa de

950 XVIIIe SIÈCLE. SUITES DE LA JOURNÉE DU 29 MAI.

nouveau la question: Lyon n'avait pas voulu d'exécutions en masse , il avait repoussé le tribunal révolutionnaire et les motions sanguinaires de Chalier , sans prétendre cependant décliner l'autorité de la Convention , mais de la Convention indépendante. La résistance à l'oppression était un droit acquis aux Français ; mutilée par l'illégale proscription de trente de ses membres , la Convention n'était plus l'expression de la volonté nationale. Une seconde proclamation , adressée aux districts et aux communes du département de Rhône-et-Loire , énonça la même profession de foi : le département déclarait qu'il adoptait les décrets de la Convention, mais il entendait Pobéissance à sa manière. !

Robert Lindet ne fut pas trop défavorable à l'administration du département, dans son rapport à la Convention; il proposa de mettre sous la sauvegarde de la loi et des autorités constituées

1. — Les administrateurs du département de Rhône-et-Loire , du district de la ville et de la campagne de Lyon , réunis, à leurs concitoyens ; du 31 mai 1793 , in-fol.

Ils déclarent qu'ils ne sont point contre-révolutionnaires , que les habitants de Lyon ont des intentions pacifiques et veuleut le règne de la tranquillité et des lois , ainsi que la République une et indivisible. — Les bataillons de Lyon aux bataillons de l'armée des Alpes. Lyon , A. Leroy , 1793, in-8°. —Môme réclamation : « Nous avons juré sur les cadavres « sanglants de nos frères de maintenir la liberté , l'égalité , la République une et indivisible, m la sûreté des personnes et des propriétés... Voilà, braves frères d'armes, voila les hom- « mes contre lesquels on vous appelle. » — Proclamation de In municipalité provisoire , du 2 juin 1793, in-fol. (Défense de proférer des cris séditieux contre le gouvernement républicain, d'arborer aucun sigoe contre-révolutionnaire , etc.)

Les citoyens de Lyon à leurs frères de l'armée des Alpes, du 12 juin 1793. Lyon, A, Leroy , 1791 , in-fol. — Adresse du peuple de Lyon à la République française (approuvée par les trente-deux sections de la ville), le 14 juin 1793. Lyon, Faucheux , 1793, in-8°... « La ville « de Lyon (est-il dit dans cette adresse) proclame qu'elle est en état de résistance à l'op- « pression ; elle appelle les assemblées primaires à délibérer sur le salut de la République. »

Plusieurs autres proclamations et adresses furent rédigées dans le même sens.

Extrait des registres des délibérations de la Commission populaire , républicaine et de salut public du département de Rhône-et-Loire , du 3 juillet 1793. Lyon , A.-V. Delaroche , 1793 , in-4°. (Séance du 4 juillet.)

Les représentants Biroteau et Vcnance (de l'opinion vaincue au 31 mai) étaient présents à la séance. Voici les résolutions qui furent prises : « Le peuple de Rhône-ct-Loire déclare m qu'il mourra pour le maintien d'une représentation nationale républicaine, libre et entière ; « déclare que la représentation nationale actuelle n'est ni entière ni libre ; déclare qu'il « demande la réuni ou, dans le plus bref délai, d'une représentation nationale libre et entière; « déclare que , jusqu'au rétablissement de son intégralité et de sa liberté , les décrets rendus •< depuis le 31 mai sont considérés comme non avenus , et qu'il va prendre des mesures « pour la sûreté générale. »

A minuit la Commission départementale se déclara permanente.

AN 11 DE LA RÉPUBLIQUE (1793). — XVIIIe SIÈCLE. 951

les prisonniers du 29 mai : «Il sera sursis, dit le décret, à toute poursuite judiciaire commencée contre eux , et les fonctionnaires publics seront responsables de toute attaque contre les prisonniers, et surtout contre Ghalier f. » Mais l'administration du département refusa formellement d'obtempérer à cet ordre ; appuyé du concours d'un des girondins vaincus à Paris au 31 mai , Gilibert déclara que les poursuites judiciaires seraient continuées selon les formes légales , et que les décrets de la Convention mutilée n'étaient plus obligatoires pour les départe^ ments.

Un des prisonniers du 29 mai , traduit devant les tribunaux , avait été renvoyé absous ; son acquittement parut un acte de faiblesse et de partialité de la part de ses juges. Ce malheureux , qui se croyait en sûreté parfaite , fut assailli dans un café , renversé , tué et mutilé de la manière la plus barbare le 27 juin. Ce crime, commis en plein jour, de sang-froid, et sans prétexte comme sans la moindre nécessité , fait connaître le degré d'effervescence auquel les passions politiques s'étaient élevées. Ce fut le dimanche 1er juillet qu'on installa solennellement à l'Hôtelde-Ville le Conseil général, sous le titre de Commission populaire et républicaine de salut public.

11 était décidé qu'on résisterait à main armée : ce fut Lyon qui déclara la guerre à la Convention2; la ville prit l'initiative du

f. — Décret de la Convention nationale, du 7 juin 1793 , relatif aux mesures à preodre pour rétablir le calme et la tranquillité dans la ville de Lyon. Paris , impr. nationale , in-4°. — Décret de la Convention nationale , du 21 juin 1793, relatif aux citoyens incarcérés à Lyon à la suite des mouvements du 29 mai derniar. Paris , impr. des lois , in-4°. Le décret avait été rendu sur la proposition de Lindet. Voici quel était l'article l«r : « La Convention « nationale met sous la sauvegarde de la loi et des autorités constituées les citoyens arrêtés à « Lyon dans les derniers troubles qui y ont eu lieu. » — Décret de la Convention nationale , du 3 juillet 1793 , portant que les dépositaires actuels de l'autorité publique daus la ville de Lyon répondent individuellement , sur leurs têtes , des atteintes qui pourraient être portées aux citoyens arrêtés , détenus ou relaxés par suite des événements qui ont eu lieu dans cette ville le 29 mai dernier. Paris, impr. nationale, 1793, an 11 , in-4°.

2. — Proclamation du Comité de sûreté générale de la Commission populaire , républicaine et de salut public de Rliône-el-Loire , réuni au Comité militaire , du 14 juillet 1793 , an II de la République. Lyon, A.-V. Delaroche , 1793 , in-4\

Le Comité invitait tous les citoyens du département à se ranger sous les drapeaux des phalanges lyonnaises , ainsi qu'à réunir leurs efforts pour la cause de la liberté et de l'égalité et pour le triomphe de la République une et indivisible.

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combat , et commit un acte flagrant d'hostilité en refusant de reconnaître la représentation nationale. Lyon affirmait que k Convention n'était pas libre , et qu'il agissait en vertu du droit acquis à chacun de repousser l'oppression ; mais Lyon décidait dans sa propre cause. Déterminée à n'accepter ni le tribunal révolutionnaire ni le joug d'hommes sanguinaires qu'elle méprisait et redoutait , cette ville croyait qu'il y avait moins de danger pour elle à se défendre qu'à se soumettre.

A la fin de juin on commença les premiers travaux de fortifications, sous la direction d'un ancien officier fort capable , le commandant de Ghenelette ; une grande partie de la population s'y portait avec un vif empressement. On avait partagé en escouades les ouvriers volontaires mêlés aux gens du métier : tout marchait avec ordre et célérité, soit dans la campagne, aux points désignés pour des retranchements , soit aux têtes des ponts et dans l'intérieur de la ville. Ou répara les vieilles fortifications du mieux qu'on le put; elles n'entraient qu'indirectement dans le système de défense : l'art de la guerre avait changé. Beaucoup de travailleurs venaient des départements voisins , qui fournissaient non-seulement des hommes , mais encore de l'argent, des armes et des eflets d'équipement. Des émissaires lyonnais parcouraient les campagnes du Forez , de l'Ain , de l'Isère et de Saône-et-Lôire , nouant partout d'utiles relations1 . On organisa un comité des finances composé de six membres , et chargé de recevoir les dons volontaires et les contributions destinées à la caisse générale.

C'était surtout l'armée qu'il importait de créer et d'aguerrir ; la garde nationale demeura ce qu elle était , également propre à occuper les postes de l'intérieur et à combattre les troupes de la Convention. Un grand nombre de Jeunes gens s'enré-

1. — Quoique le parti montagnard eût d'assez nombreux partisans dans le Forez, il y était cependant en minorité : soutenue par les Lyonnais , l'opinion modérée avait pris l'ascendant. Elle faillit pourtant échouer dans l'importante ville de Saint -Etienne; le maire Praire-Royet , au momeut d'être renversé , demanda du secours aux Lyonnais , qui lui envoyèrent une colonne de douze cents hommes et quatre pièces de canon. Cette petite armée partit le 1 1 juillet; le girondin proscrit, Biroleau , marchait dans ses rangs. Elle arriva, le 13, à sa destination , sans avoir reocontré de résistance sérieuse. Le maire de Saint-Etienne Gt aussitôt fermer le club des jacobins ; le lendemain Biroleau alla occuper Montbrison avec un détachement considérable. Le Fores fut d'un très utile secours aux Lyonnais.

AN II DE LA RÉPUBLIQUE (1793). XVIIIe SIÈCLE. 953

gimentèrent et formèrent des bataillons; ils s'exerçaient chaque jour au tir et aux manoeuvres militaires : beaucoup devinrent d'excellents tirailleurs, et rendirent de grands services. Le Conseil général, présidé par Gilibert, fixa à neuf mille six cents hommes la force numérique de l'armée lyonnaise; sept mille deux cents devaient être fournis par la ville , et deux mille quatre cents par .les districts. C'était au Comité de salut public et au Comité militaire qu'appartenait la nomination des officiers supérieurs ; les autres officiers , jusqu'au grade de capitaine inclusivement , étaient élus par les bataillons et par les compagnies. On régla l'uniforme ; la cocarde et le bouton étaient républicains. On créa un corps de cavalerie et une compagnie de canonniers; dix-huit cents hommes furent casernes. Un comité militaire composé de vingt membres , dont six appartenaient à la Commission militaire, eut la direction générale de la défense. Mais quel chef donnerait-on à l'armée lyonnaise ?

Un officier supérieur du régiment de Picardie avait séjourné quelque temps à Lyon , en 1787 , avec son régiment , et y avait laissé de bons souvenirs : c'était Louis-François Perrin, comte de Précy. Entré officier à l'âge de seize ans, en 1758, dans le régiment de Picardie dont son oncle était colonel, il avait fait avec distinction la guerre de sept ans et une campagne en Corse , sans cependant parvenir à un grade élevé. Quand la révolution éclata , il devint lieutenant-colonel de la garde constitutionnelle de Louis XVI, et se dévoua de cœur à l'infortuné monarque. Ce fut lui qui rallia les royalistes au 10 août; il avait sollicité avec les plus vives instances l'autorisation de combattre dans les rangs des Suisses. Louis XVI , au moment de se rendre à l'Assemblée législative , aperçut à ses côtés son loyal serviteur , et ne put retenir ce cri : « Ah! fidèle Précy! » Après le 21 janvier , Précy se retira dans une petite propriété qu'il possédait à Semur : c'est là qu'il reçut la députation des Lyonnais, chargée de lui offrir le commandement de l'armée ; il accepta sans hésitation. On l'avait choisi, quoique royaliste, en considération de 6a carrière militaire et de la noble fermeté de son caractère. Attaché de cœur à la cause de la monarchie déchue , et inébranlable dans ses opinions, Précy prit cependant sans aucune difficulté la cocarde tricolore , tint dans toutes les occasions qui le denian-

954 XVIIIe SIÈCLE. — CONVENTION NATIONALE.

daient un langage républicain , et se mit volontiers au service d'une ville qui ne partageait nullement ses sympathies politiques. Avait-il l'arrière- pensée que Lyon entrerait, par la force des choses, dans le mouvement contre -révolutionnaire, et que sa défense, si elle était heureuse, serait un grand pas vers la restauration de l'ancien gouvernement monarchique ? Si tels étaient ses sentiments , il eut soin de les cacher , et combattit loyalement sous le drapeau qu'on lui avait confié. Il avait beaucoup de bravoure, une grande activité, une santé robuste, et un sang-froid imperturbable dans le danger. Militaire fort expérimenté, Précy ne montra pas cependant une capacité supérieure dans ses fonctions de général; il n'était nullement, du reste, un homme politique, et n'eut jamais beaucoup d'influence sur les comités. Dans de telles conjonctures la lutte ne pouvait tarder à s'engager , et ce n'était pas de trop de longanimité qu'on devait accuser la représentation nationale. Gouthon rendit compte , le 12 juillet, à la Convention, de la situation de Lyon; il dénonça la formation, dans cette ville, d'un congrès départemental en révolte ouverte non-seulement contre l'assemblée , mais encore contre la souveraineté du peuple. Ses conclusions furent adoptées: la Convention proclama les habitants de la ville de Lyon en état de rébellion contre l'autorité légitime , déclara traîtres à la patrie le représentant du peuple Biroteau , ainsi que tous les administrateurs ou fonctionnaires qui avaient favorisé l'organisation du congrès fédératif , décréta la confiscation de leurs biens , et ordonna aux habitants de la ville de la quitter sous trois jours s'ils ne voulaient être traités comme des rebelles '. Au commencement de la séance, Barrère avait communiqué à la Convention une lettre du maitre de poste de Lyon , qui annonçait la saisie dans ses bureaux, par l'ordre des autorités lyonnaises , de tous les imprimés qu'avait envoyés la Convention nationale. Le ik

1. —Gazette nationale, ou le Moniteur universel; 1793, n° 194, p. 838-, et n° 196, p. 845. — Décret relatif à la conspiration qui a éclaté dans la ville de Lyon , et qui condamne Biroteau , ci-devant membre de la Convention nationale , les administrateurs , officiers municipaux , fonctionnaires publics et officiers civils et militaires qui ont convoqué le congrès départemental , traîtres à la patrie , et met Biroteau hors la loi. FilUfranche , imprimerie de Pinot, 179%, in-4°.

JUG. DE CHALIER; AN II DE LA RÉP. (1793). — XVIIIe SIÈCLE. 955

juillet, cette Assemblée rendit un décret qui autorisait les représentants du peuple auprès de Farinée des Alpes à requérir une force armée pour faire régner Tordre dans la ville de Lyon. Ce jour-là même, une brillante fête civique était célébrée sur la place de la Fédération : tous les corps constitués se placèrent sur un amphithéâtre orné de devises républicaines ; les soldats de l'armée lyonnaise prêtèrent serment d'obéissance aux arrêtés de la Commission de salut public au bruit répété de salves d'artillerie , et Perrin-Précy fut proclamé général de la force départementale, aux cris de « vive la République ! » accompagnés d'un roulement de tambours. Des danses eurent lieu toute la journée autour des arbres de la liberté *. Gilibert , président de l'Assemblée départementale , prononça , dans cette solennité , un discours dont l'énergie fut remarquée. *

S VI. Pendant que la résistance s'organisait , le jugement de Chalier n'était point perdu de vue ; quand l'instruction de ce procès célèbre fut terminée , les débats s'ouvrirent , et l'accusé fut amené le i 5 juillet devant le tribunal criminel.

Chalier était convaincu qu'on n'oserait jamais le mettre en jugement, et que, dans tous les cas, il était sous la protection du décret formel de la Convention en sa faveur. Cependant la prolongation de sa captivité et des cris de mort qui parvinrent jusqu'à son oreille lui donnèrent quelque inquiétude ; il reçut sans émotion l'ordre de comparaître devant ses juges. Sa défense présentait beaucoup de difficultés; tous les avocats, tous les procureurs refusèrent de s'en charger. Un ami de Chalier , Bernascon , détermina l'avorté Moulin à l'accepter. Le tribunal était composé ainsi: Jean-Bernard-François Cozon, président; J.-B.-Pierre Régnier , François-Marie Maret , Barthélemi-Antoine Pourret , juges; l'accusateur public, et les jurés. Une immense multitude

1. —Relation de la fêle civique qui a eu lieu à Lyon le 14 juillet 1793 , Tan II de la République française. Lyon , À, -V, Delaroche , 1793, in-4°. (Réimprimée en 1847 par P. -M. Gonon dans Lyon en 1793, p. 17.)

2. — Discours prononcé par le citoyen Gilibert le jour de la fête civique du 1 4 juillet 1793. Lyon , A.-V. Delaroche , 1793 , in-4<>. — Lettre de Lamourette, évéque du département de Rhone-et-Loire , du 14 juillet 1793. Lyon, A.-V. Delaroche, 1793, iu-4°.

956 XVIIIe SIÈCLE. — CONVENTION NATIONALE.

encombrait la salle du tribunal et toutes ses avenues : elle manifestait des dispositions hostiles à l'accusé. Chalier parut; son visage était pâle , sa contenance calme, son maintien convenable. On entendit soixante témoins à charge , et un seul à décharge. 1 Le ministère public prit la parole; voici quelle fut la substance de son accusation , résumée en douze chefs : on avait formé le complot d'égorger un grand nombre de citoyens ; il avait été discuté et adopté dans une assemblée secrète tenue le 6 février. La guillotine devait être placée sur le pont Morand , sous la protection de pièces de canon placées aux deux extrémités du pont. Chalier était convaincu d'avoir été un des chefs de ce complot , d'avoir cherché à le foire revivre sous le titre de tribunal révolutionnaire , d'avoir poussé au meurtre de ceux qu'il désignait sous les noms d'aristocrates , de feuillantins , de modérés , d'égoïstes , d'agioteurs, d'usuriers et d'accapareurs ; d'avoir dit, dans l'assemblée du club des jacobins du 29 mai , qu'il fallait faire un faisceau des présidents et des secrétaires des sections , leur trancher la tète et se laver les mains dans leur sang ; d'avoir ajouté qu'il fallait aussi guillotiner les administrateurs du département; Chalier enfin avait été un des instigateurs de la journée du 29 mai, funeste à un si grand nombre de citoyens. Ce discours excita une sensation profonde dans l'auditoire, dont les sentiments d'horreur et d'indignation se décelèrent par un long frémissement. Le défenseur Moulin, ému, mais non intimidé , par les manifestations de l'assemblée, prit la parole. Discutant d'abord sur le premier chef d'accusation , ce qui s'était passé dans la séance du club central

1 . — Pendant l'instruction du procès , parut l'ouvrage suivant ( attribué à Chassaignon ) : - Offrande à Chalier , ou Idées vraies et philosophiques , tracées à la bâte et offertes a son défenseur officieux par un homme libre et un ami des hommes , » avec cette épigraphe :

Dans Chalier magistrat , je tîs a ne panthère; J'appelai sur aon front les flèches du tonnerre ,

Et des lois le glaire vengeur.

Chalier, chargé de fers , est devenu mon frère. Non , eiel ! en exécrant son àme sanguinaire , 4e ne puis lui fermer mon cœur.

( Sans nom de ville) 1793 , du 29 mai au U juillet ; in-8° (réirapr. à la suite des Mémoires de l'abbé Aimé Guillon).

Cet ouvrage est écrit en style d'illuminé ; il est précédé par une coude iulroduction, intitulée le Génie Intel aire de la pairie à l'Homme libre , et signée : le prophète Elie.

AN II DE LA RÉPUBLIQUE (1793). XVIIIe SIÈCLE. 957

tenue le 6 février, il ne nia pas que le secret eût été demandé et imposé sous peine de mort: «On proposa quelques mesures , « dit-il; Chalier n'entendit autre chose, si ce n'est qu'on parla « de nommer des. citoyens dans chaque section pour composer « un tribunal populaire. Pour procéder à la composition de ce « tribunal , l'assemblée ordonna que dans l'intervalle personne « n'entrerait. La porte fut fermée , et la clef portée au président ;

a Chalier se tint à la seconde porte extérieure Il n'a pas

« dissimulé, dans ses réponses, qu'il avait entendu qu'on voulait « composer un tribunal populaire , mais il affirme qu'il n'a pas « ouï les propositions affreusement sanguinaires dont tout Lyon « s'est entretenu; il est possible cependant qu'elles aient été « faites. A l'égard de l'établissement du tribunal populaire , si « c'est un crime, c'est celui de l'assemblée de toutes les sections « représentées par leurs commissaires, mais ce n'est pas le crime « de Chalier. » Onuphre Moulin expliqua et ne nia pas ces paroles de Chalier : « Jurons de purger la terre de tous ceux qui « n'ont encore donné aucune marque de civisme...; » et l'atroce serment des trois cents républicains. « Cette affiche, dit-il, fut « mise pour faire trembler les malveillants, les ennemis de Pince térieur , les vrais agitateurs. Elle produisit le plus heureux « effet. » Chalier n'avait point dressé des listes de suspects ; il s'était borné à les transcrire. Après avoir tenté de prouver que l'accusé n'avait pris aucune part personnelle et directe à la journée du 29 mai , le défenseur terminait ainsi : « Je vous le dis hautece ment, citoyens, Chalier ne mérite point la mort, il ne l'a ce donnée à personne; il n'a point trempé ses mains dans le sang; ce il n'est pas coupable d'attroupement , ni d'avoir provoqué au <e meurtre; il est constant qu'il n'a point paru ni contribué à la ce journée du 29 mai. Les deux témoins qui ont déposé avoir cru ce l'avoir aperçu dans l'Hôtel - Commun ne sont pas des preuves ce entières, et il en faut; ces deux témoins sont démentis par ce quatre autres, qui ont affirmé avoir vu Chalier toute l'aprèsee midi chez lui. Chalier s'est montré l'ami de la Révolution ; ce depuis trente -deux ans il habite parmi vous, et vous lui ce avez toujours connu des vertus , et vous lui avez donné en ce vingt occasions un éclatant témoignage de votre vive satisfacce tion , en le nommant à presque toutes les places de la seconde

958 XVIIIe SIÈCLE. — EXÉCUTION DE C HA LIER.

ce ville de l'empire K » Chalier prit la parole à son tour : il dit qu'il s'en référait aux moyens que venait de développer son défenseur; qu'il insistait sur les récusations demandées, parce que les hommes qu'elles concernaient , ayant lu leurs noms sur les listes de proscription qu'on lui attribuait, devaient nécessairement le traiter en ennemi ; qu'enfin , il était couvert par le décret de la Convention. Interrompu à plusieurs reprises par des huées et par des cris d'indignation , Chalier conserva son sang-froid et sa présence d'esprit : « Je parle , dit-il , devant des juges, ou dece vant des bourreaux. Si je suis devant des juges incapables de « céder à des ressentiments particuliers , à des préventions « locales, à des sentiments de haine ou de vengeance, ainsi « qu'à l'esprit de parti qui se manifeste si ouvertement contre « moi , je me jette dans leurs bras en réclamant justice et proie tection. » Le tribunal n'accepta ni les récusations, ni les moyens d'incompétence, et passa outre pour juger au fond. Cozon résuma l'accusation en douze chefs, sur lesquels les jurés forent appelés à statuer. On conduisit Chalier dans une pièce voisine ; il était accablé de fatigue , et s'endormit d'un sommeil profond. Après huit heures de délibération, les jurés déclarèrent l'accusé coupable sur tous les chefe. Cette séance avait duré vingt heures.

On alla réveiller Chalier pour qu'il entendît sa sentence ; elle fut prononcée le 16 juillet, à quatre heures du matin. Le condamné prit aussitôt la parole , et parla avec véhémence contre ses juges qu'il traita de bourreaux. 11 dit qu'il ne craignait pas la mort, qu'il serait vengé, et demanda à voir sa gouvernante , un ami et un confesseur. Ramené dans son cachot , il écrivit une note par laquelle il invitait son défenseur Moulin à faire imprimer, avec son plaidoyer, le discours improvisé par lui Chalier, et à publier, en même temps, les noms des juges et des jurés. Le tribunal avait accordé à Chalier ce qu'il désirait : le condamné vit sa gouvernante , ainsi que son défenseur Moulin; Pun et l'autre étaient en pleurs : Chalier les consolait, et les invitait à la résignation et au courage. Quand il aperçut son confesseur ( c'était un prêtre constitutionnel , vicaire de l'église métropolitaine ,

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