‹ Histoire de la ville de Lyon (volume 3)Chapitre 58 sur 229 · UNE ET INDIVISIBLE · texte numérisé non relu

UNE ET INDIVISIBLE

« Art. 6. Les représentants du peuple nommeront sur-lechamp des commissaires pour faire le tableau de toutes les propriétés qui ont appartenu aux riches et aux contre-révolutionnaires de Lyon , pour être statué incessamment par la Convention sur les moyens d'exécution du décret du , qui a

affecté ces biens à l'indemnité des patriotes. »

Ce décret fut voté à l'unanimité, et sans aucune discussion. Chargés de le mettre à exécution , les représentants en mission à Ville-Affranchie étudièrent l'esprit public , et le peignirent sous les plus noires couleurs dans une lettre qu'ils adressèrent au club des jacobins de Paris : ils lui demandèrent le concours de quarante patriotes , pour les aider à régénérer l'opinion publique.

Le jour de la vengeance était enfin arrivé; des visites domiciliaires , faites avec la plus grande rigueur , annoncèrent qu'il serait terrible. Un arrêté des représentants , rendu le i 2 octobre , créa une commission de justice populaire divisée en deux seo-

nationale : « Citoyens collègue!, la lecture do décret de la Convention nationale et de « votre lettre du 41 du premier mois nous a pénétrés d'admiration. Oui, il faut que la ville « de Lyon perde son nom , qui ne peut être qu'en exécration aui amis de la liberté. Il m faut que cette ville soit détruite et qu'elle serve d'un grand exemple à toutes les cités qui , « comme elle , oseraient tenter de se révolter, contre la patrie. De toutes les mesures grandes « et vigoureuses que la Convention nationale vient de prendre , une seule nous avait échappé, « c'est celle de la destruction totale* Mais déjà nous avions frappé l«»s murs , les remparts , « les places de défense intérieure et extérieure , et tous les monuments qui pouvaient rappe- « 1er le despotisme et favoriser les rebelles. Déjà nous avions établi une commission militaire m qui , tous les jours , depuis le surlendemain de notre entrée dans Lyon , a fait tomber des « tètes coupables... Citoyens collègues , rassurez la Convention nationale; ses principes sont « les nôtres ; sa vigueur est dans nos Ames ; son décret sera exécuté à la lettre... • Couthon tint parole.

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dons siégeant, Tune à Lyon et l'autre à Feurs ' ; un autre institua une commission militaire pour juger les Lyonnais pris les armes à la main, et celle-ci fut bientôt autorisée à juger « tous les traîtres; » enfin, le 16, la ville de Lyon fat déclarée en état de guerre. Avant de suivre les deux tribunaux dans leurs terribles fonctions, je raconterai quelques épisodes qui caractérisent cette triste époque.

§ IL Lyon était condamné à une destruction immédiate , et , selon l'expression atroce de Barrèrc , la charrue devait passer sur ses ruines ; telle était aussi l'opinion de Couthon : « On démolira « immédiatement , dit lé farouche proconsul , les maisons de la « place Bellecour; ce sont celles qui annoncent le plus de faste, « et qui offensent le plus la sévérité des moeurs républicaines. « La municipalité donnera les ordres les plus précis pour que , « dans la journée de demain (26 octobre), toutes les maisons « qui forment un des côtés de cette place soient évacuées par « leurs habitants Elle réunira dans ce lieu , à huit heures du « matin , au moins six cents ouvriers munis de pioches , mar- « teaux , haches et autres instruments de démolition : au besoin,

1. — Les représentants du peuple envoyés par la Convention près l'armée des Alpes , du 12 octobre 1793, premier mois de la délivrance du peuple de Lyon. Signé : G. Couthon, Maignel , Séb. Delaporte, ChAteauneuf-Randon. Fi\U- Affranchie, A. Leroy, in-fol.

«■ Considérant que les rebelles du département de Rhône-et-Loire se divisent, en plusieurs classes ; que les uns ont été pris les armes à la main , et doivent être jugés militairement ; que d'autres , après avoir porté les armes , ont eu la précaution de les quitter au moment de leur défaite ; que d'autres enfin ont pris part à la révolte sans porter les armes , et ont tout (ait pour favoriser la contre-révolu tiou qui se préparait dans la ville de Lyon , en remplissant près l'armée des rebelles des fonctions civiles et administratives; que ces derniers doivent être jugés d'une manière différente , et par d'autres tribunaux ;

« Considérant que les outrages faits à la majesté nationale , les attentats commis contre la souveraineté du peuple , les égards que Ton doit à l'opinion publique , demandent une prompte vengeance ;

« Considérant que dans un moment où les citoyens qui composaient les tribunaux de cette ville , ayant pris part à la rébellion , sont ou en fuite ou détenus dans les maisons d'arrêt ; que , dès-lors , il devient indispensable de créer un nouveau tribunal ;

m Voulant assurer la prompte punition des coupables , et rendre sans délai la liberté à ceux qui seraient reconnus innocents , arrêtent : Il sera formé une commission de justice populaire divisée en deux sections , l'une à Lyon et l'autre à Feurs , chargée de juger tous les individus prévenus d'avoir pris part a la contre -révolution qui s'est manifestée dans la ville de Lyon , autres que ceux qui ont été pris les armes à la main ; elle entrera en fonctions quatre jours après le présent arrêté , et dans huit jours à Feurs. »

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« elle les mettra en réquisition et les fera venir des départe- « ments voisins. Les représentants du peuple se rendront à huit « heures du matin sur la place Beliecour , et porteront, au nom « de la République , les premiers coups à ces demeures orgueilce leuses, Un pareil nombre d'ouvriers sera employé à la démo- « lition des murs et remparts qui sont autour de la ville, et « notamment du château de Pierre-Scise. » Une contribution de six millions , imposée sur les riches , devait pourvoir aux frais.

En effet , le £6 octobre , les représentants du peuple s'étaient réunis à huit heures du matin sur la place Beliecour , où déjà grand nombre d'ouvriers rassemblés attendaient le signal. Paralysé des membres inférieurs, Gouthon s'était fait porter par un jacobin nommé Letellier; frappant d'un marteau qu'il tenait à sa main la maison de M. de Gibeins , à l'angle de la rue des Deux-Maisons : « Au nom de la souveraineté du peuple outragée « dans cette ville , dit-il à haute voix, en exécution du décret « de la Convention nationale et de nos arrêtés , nous frappons « de mort ces habitations du crime dont la royale magnificence « insultait à la misère du peuple et à la simplicité des moeurs « républicaines. » Puis Gouthon s'écria trois fois : « Vive la République! » paroles que répéta bruyamment la foule, toujours avide de tels spectacles. De Beliecour les représentants se rendirent au château de Pierre-Scise , dont la démolition commença à l'instant. '

Excités par Gouthon , et d'ailleurs très portés à faire preuve de zèle , Bertrand et les officiers municipaux donnèrent une grande activité à l'œuvre de destruction. Il n'y avait pas assez de maçons et.de pionqiers dans la ville ; on en mit plusieurs centaines

1 . — La ville de Lyon détruite. Procès-verbal det premières démolitions qui ont eu lieu dans ViUe-Aiïranchie, ci-devant Lyon , en exécution du décret de la Convention nationale , du 21* jpufdu 1«r mois, et' des .arrêtés des représentants du peuple G. Couthon, Maignet, Châleauoeuf-Randon 2 Séb. Delà porte , en date du 13 octobre (vieux style), et 5« jour de la 1re décade d|u 2* mois de l'an II de la République française , une et indivisible. Pillé- affranchie, A. Leroy, iu-4°. — Les représentants du peuple , etc.; instruction aux citoyens commissaires nommés pour la démolition de Lyon... Ville- affranchie , in-4°. -= Proclamation des représentants du peuple , etc. Ville- affranchie , A, Leroy , in -fol. (Relative aux dilapidations commises pendant les démolitions).

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en réquisition : chacune des trente-deux sections fournissait cent hommes , et la garnison elle-même envoyait un contingent de quatre cents soldats. Beaucoup de paysans des campagnes voisines et une multitude de femmes et d'enfants aidaient aux travailleurs. Le salaire était proportionné à l'âge et au sexe : un ouvrier valide recevait trois francs, un sexagénaire trente-cinq sous, une femme trente sous, un enfant de quinze ans vingt sous. Comme il y avait peu de commerce, les ouvriers en soie venaient en foule prendre la pioche et le marteau : ils gagnaient bien davantage à ce nouveau métier. Tous les travaux de constructions avaient été suspendus ; maçons , charpentiers , menuisiers étaient requis chaque jour pour les démolitions, et n'étaient jamais en nombre suffisant. Tous ces ouvriers étaient embrigadés en trois divisions , une pour Pierre-Scise , une autre pour les remparts , la troisième pour l'intérieur de la ville. Des chefs expérimentés dirigeaient la main-d'œuvre et réglaient l'emploi des journées : tous les matériaux qui provenaient des démolitions avaient été déclarés propriété publique , et affectés aux besoins de l'Etat. Cependant ce travail , auquel prenaient part tant de gens , ne marchait pas encore assez rapidement au gré des représentants du peuple : « Les démolitions sont trop lentes, « écrivait l'un d'eux (Fouché) à la Convention nationale; il faut «des moyens plus rapides à l'impatience républicaine. L'ex- « plosion de la mine et l'activité dévorante de la flamme peuvent « seules exprimer la toute -puissante volonté du peuple : sa « volonté ne peut être arrêtée comme celle des tyrans ; elle doit « avoir les effets du tonnerre1* » On ajouta, en effet, aux moyens ordinaires le pic, la poudre et la mine : c'était la mairie qui fournissait les pioches , pelles , marteaux , paniers , tombereaux et charrettes ; il y eut jusqu'à quinze millç ouvriers employés à la fois. La dépense s'éleva à quatrç cent mille francs par décade. On évalue à plus de seize cents le nombre des maisons qui tombèrent sous la main des démolisseurs ; les forti-

1. — Les représentants du peuple, etc. ; du 4« jour de la Ire décade du î« mois de Pan II. Fille- affranchie, À. Leroy^ in-fol. Cet arrêté portait l'article suivant : • Sur Remplacement des maisons qui forment actuellement la place dite de Bellecour , sera élevée la colonne désignée par l'article 5 du décret du£1« jour du 1" mois. »

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fications furent rasées, et il ne resta du château de Pierre-Scise que quelques pans de murailles. On chercha et on trouva , dans les matériaux, du salpêtre dont la France manquait : des ingénieurs et des chimistes fouillèrent les caves ainsi que les vieux murs ; ils établirent de* ateliers de fabrication qui travaillèrent avec une gratide activité. Un arrêté des représentants portait que tout le salpêtre existant dans Ville- Affranchie serait immédiatement extrait , cristallisé et envoyé aux raffineries et magasins à poudre de la République. Il y avait trois grandes salpétrières , à Ainay , à la Guillotière et à Serin; on organisa huit autres ateliers dans les églises de la Charité , de Saint-Pierre, des ci-devant Missionnaires , de Saint- Vincent , des Cordeliers de l'Observance , de Saint-Paul et de Sainte-Croix,

La démolition de tout un côté du faubourg de Bourgneuf , depuis Vaise jusqu'à la place du Change , ne lut poitit exigée par la vengeance nationale; elle était demandée par un motif de salubrité et d'utilité publique '. On pourrait y applaudir, si les propriétaires avaient été préalablement indemnisés. Celle des façades de Bellecour fut un acte de vandalisme ; elle détruisit un des plus beaux ouvrages de l'architecte Robert Decotte*: mais la fureur des révolutionnaires ne pouvait être apaisée par la ruine de ces belles habitations; elle voulait surtout du sang.

§ III. Il coula bientôt à grands flots : deux commissions, je ne dirai pas deux tribunaux , le versèrent à Fenvi ; une sorte d'émulation les animait. Un des premiers soins dont elles s'occu-

i. — Cette démolition ne fut ordonnée que plusieurs mois après celle des façades de Bellecour ; l'arrêté des représentants porte la date des 6 pluviôse et 6 ventôse an H de ta' République ; il est conçu dans ces termes : « Toutes les maisons , depuis le Pont-de-Pierre jusqu'à la porte de Vaise , du côté de la Saône , seront renversées (sauf à indemniser les patriotes) pour donner la largeur convenable à une grande route , ainsi que toutes les maisons qui gênent la libre circulation des convois militaires et autres , dans les routes , rues , places et quais , seront démolies d'après les plans arrêtés par les corps administratifs et soumis à l'approbation des représentants du peuple. »

t. — Elève et beau-frère de Jules-Hardouin Mansard , Robert Decotte fut un des plus célèbres architectes do siècle de Louis XIV; les façades étaient un de ses plus beaux ouvrages. Elles se composaient , de l'un et de l'autre côté , de cinq grands corps de l>atiments bien symétriques , percés , sur trois étages , de trente-cinq fenêtres avec balcons , et de cinq grandes portes cochères.

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pèrent , ce fut la vengeance du meurtre de Chalier, signal d'une réaction en faveur du vaincu du 29 mai : elle était inévitable. Ce fut le club des jacobins de Paris qui prit l'initiative : dans la séance du 5J5 du premier mois un membre prit la parole , et fit l'observation qu'aucun patriote n'avait autant fait pour la liberté que Chalier ; il le montra criant à deux reprises « Vive la République ! » sous le couteau qui le mutilait, et demanda pour le martyr patriote les honneurs que décerne la liberté. Le club ordonna qu'un obélisque fût élevé, sur une des places publiques de Lyon , en l'honneur de Chalier et du compagnon de sa mort glorieuse.

Quelques jours après , le président de la Commission de justice populaire , Dorfeuille , prononça l'éloge de Chalier sur la place des Terreaux : « Il est mort assassiné , s'écria-t-il , celui « que nous pleurons ! il est mort assassiné judiciairement! Ville « impure, Sodome nouvelle, ce n'était donc pas assez pour toi « d'avoir inventé , colporté pendant deux siècles tous les genres « de corruption , d'avoir empoisonné de ton luxe et de tes vices « la France, l'Europe, le monde entier; il te fallait encore, « pour couronner ton opprobre , donner à la République l'exem- « pie d'un crime nouveau , travestir des bourreaux en juges , « violer la justice sur les marches de son temple , et égorger la « vertu au nom de la patrie! » Tout le discours était sur ce ton. Dorfeuille adressa au Conseil général de la Commune de Paris le récit des derniers moments de Chalier, et le portrait gravé du vertueux patriote. La Commune donna l'ordre au sculpteur Bonvallet , un de ses membres , d'exécuter en marbre le buste de la victime du 29 mai ; elle reçut peu de jours après la tète mutilée de Chalier , apportée par une députation de Ville- Affranchie , et une urne qui contenait les ossements de cet homme : « Citoyens représentants, dit l'orateur, j'atteste à la « Convention que les cendres renfermées dans cette urne sont « véritablement les cendres de Chalier; je ne les ai pas quittées « depuis le moment qui m'a vu sortir du cachot où la contre- « révolution m'avait chargé de fers avec ce martyr de la liberté; « j'ai fait déterrer son corps, la pourriture l'avait respecté. » La Convention vota une pension à la femme qui avait conservé le crâne de Chalier , et une autre pension à la gouvernante de ce

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patriote1. Juges, témoins , jurés , tous ceux qui avaient pris part au jugement de Ghalier , furent promis à l'échafaud : le tribunal révolutionnaire mit à mort ceux qu'il parvint à saisir. J.-J. Ampère, juge de paix, périt un des premiers : « C'est lui, « Ampère , dit l'acte d'accusation, qui est le rédacteur de la pro- « cédure monstrueuse instruite contre le vertueux Ghalier, et « qui a décerné contre lui le mandat d'arrêt. Il résulte que, dans « les informations faites à l'occasion du 29 mai dernier, il cher- « chait à entortiller les interrogatoires faits aux patriotes prête venus , à tronquer leurs réponses , en leur prêtant que les « projets de la municipalité et des jacobins étaient d'assassiner « les honnêtes gens; il est prouvé qu'il a dit aussi que ces « derniers ne pourraient triompher, si l'on ne détruisait la muni- « cipalité et les jacobins. » Quand tout ce sang eut été versé, un des représentants du peuple , en mission à Lyon * , écrivait à la Convention : « L'ombre de Ghalier est satisfaite ; ceux qui dicte tèrent l'arrêt atroce de son supplice sont frappés de la foudre : « ses précieux restes , religieusement recueillis par les républi- « cains , viennent d'être portés en triomphe dans toutes les rues « de Commune-Affranchie. C'est au milieu même de la place où « ce martyr intrépide fut immolé à la rage effrénée de ses bour- « reaux , que ses cendres ont été exposées à la vénération pute blique et à la religion des patriotes. Tous les cœurs se sont « dilatés , le silence de la douleur a été interrompu par ces cris « mille fois répétés : « Vengeance ! vengeance! » Nous le jurons, « le peuple sera vengé ; notre courage sévère répondra à sa juste «< impatience. Le sol qui fut rougi du sang des patriotes sera « bouleversé ; tout ce que le vice et le crime avaient élevé sera

1. — Décret de la Convention nationale , du 1«" nivôse an II de la République française, une et indivisible , qui accorde 300 livres de pension a la citoyenne Padovany qui , secondée de son 81s dans la nuit qui suivit le supplice de Chalier , déterra son corps , s'empara de sa léteel a conservé ses traits. Paris, impi\ nationale, an II , in-8°.

La télé et les mains de Chalier furent moulées par un habile artiste, et coulées en cire ou en plâtre. (Goron , Bibliogr. , 334.)

Décret de la Convention nationale du 20 nivôse an II de la République française , une et indivisible , qui accorde à la citoyenne Bonne Pic, compagne de Chalier, une pension légale à celle dont jouit la veuve de J.-J. Rousseau. Paris , impr. nationale , iii-4°. w*

t. — Fonché.

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« anéanti. » Les supplices recommencèrent avec une activité nouvelle.

Un homme était particulièrement odieux aux amis de Chalier, c'était le bourreau Jean Ripet ; il avait exécuté l'arrêt du tribunal, et rempli fort mal son office. Jeté en prison peu de temps après la fin du siège , il fut mis en liberté , puis incarcéré de nouveau. Bourreau avant les premiers troubles de la Révolution, Jean Ripet avait rempli sans interruption son sanglant ministère : c'était un vieillard de cinquante-huit ans, maigre , voûté, et d'une physionomie repoussante ; il était né à Grenoble , et habitait au faubourg de la Guillotière. Son valet, François Bernard, de Grenoble aussi , avait vingt-six ans : tous deux furent condamnés à mort pour ne s'être point abstenus, comme fonctionnaires publics, de prêter la main à l'exécution des patriotes Chalier et Ryard , et pour avoir mis quatre fois Chalier sous le couteau , ce qui ne pouvait être, disait l'arrêt, que le résultat d'une combinaison perfide et atroce. Ripet et François attendirent on^e jours l'exécution de leur jugement; ils moururent avec une sorte de courage, Ripet protestant qu'il ne pouvait pas refuser son concours, à un arrêt rendu par l'autorité légale , et François qu'il avait dû obéir à son maître. 1

Il n'y avait plus de victimes humaines à immoler à Chalier , on en fit un dieu : l'apothéose du patriote fut célébrée solennellement , le dimanche 1 0 novembre , sur la place Bellecour. On avait fait dès ,1a veille de grands préparatifs ; toutes les cloches sonnaient, des salves d'artillerie se faisaient fréquemment entendre ; une troupe nombreuse d'hommes armés de piques , et des détachements de troupes de ligne , s'avancèrent sur la place , précédant et escorlaut le buste de Chalier. Des choeurs de musiciens faisaient partie du cortège et chantaient des hymnes funèbres , et derrière eux marchaient trois représentants du peuple. Ce buste fut déposé avec vénération au milieu de la place , et tous les corps constitués vinrent prêter en sa présence le serment civique. Un orage troubla la cérémonie pendant quelques moments; on emporta le buste processionnellement dans l'église Saint-Nizier , et Chalier fut divinisé comme un martyr. « Une

1. — l/exécution eul lieu le 16 avril 1794 ; j'en parle ici pour ne plus avoir à revenir •ur les faits qui concernent Chalier.

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« parodie scandaleuse des cérémonies de la religion donna un

« caractère particulier à cette fête : habillé comme un archevê-

« que et magnifiquement paré des habits pontificaux, un âne,

« dit le journal de la Montagne, s'est promené dans toutes les

« rues avec la gravité d'un cardinal. Il était chargé de calices,

« ciboires, boîtes à l'huile, et autres instruments des jongleurs

« appelés prêtres. Après la promenade , pendant laquelle il a

« été accompagné d'une multitude innombrable de citoyens qui

« criaient : « A bas le fanatisme! » le nouveau prélat a été de-

« chargé des objets précieux dont il était porteur , qui ont été

« mis en dépôt pour être changés en numéraire, et sont devenus

« enfin utiles à la République. Après avoir causé tant de maux,

« les chapes , chasubles , étoles , ont fourni les matériaux d'un

« auto-da-fé au bon sens. » Jamais le cynisme jacobin n'était

allé si loin.1

Une société populaire prit le nom de Réunion des Amis de Chalier-; le 30 frimaire, après avoir entendu la lecture des

1. — Une médaille décrite par M. Gonon ( Bibliogr. , p. 295 ) , et que j'ai examinée , a conservé le souvenir de cette orgie révolutionnaire. Ce monument historique est une médailledécoration de forme octogone , à pans inégaux, avec bellière. Hauteur . 60 millimétrés ; largeur , 40.

Dans le champ , à droite : mort au fanatisme ; à gauche : et a la superstition. Un âne , tourné à droite , foule à ses pieds une croix et une crosse ; il porte sur sa tête la coiffure d'un évèque ; à la queue , sur le dos et au cou , des attributs , des vases et des vêtements en usage parmi les prêtres du culte catholique; au-dessus, un triangle entouré de rayons.

Exergue : Ville-Affranchie , l'an h, r. f.

Revers : Une Minerve debout , armée d'une pique , tenant de sa main droite une espèce de bouclier sur lequel se trouvent ces mots : la liberté ou... Un squelette , placé derrière , termine par sa présence celte devise : la liberté ou la mort. Au-dessus , un bonnet de liberté dans des rayons lumineux. Exergue : B. , v. N. , c. G. , p. C , j. R. , c. R , l. D. , c. T., C, B., M. ,b. B.

Ces initiales sont celles de Bertrand , maire ; de Vincent Noël , Claude Gravier , Pierre Chazot , Jean Richard , Gilbert Roch , Louis Dubois , Charles Turin , Carteron , Bouchenu , Milou , Etienne Boy et, officiers municipaux.

Le Musée historique de Lyon et du département du Rhône et un très petit nombre de collections particulières possèdent cette rareté numismatique.

î. — Le eulle de Chalier était devenu général : on voyait dans tous les lieux publics et dans un grand nombre d'habitations particulières , soit son buste on sa statuette , soit des estampes qui le représentaient dans différentes circonstances de sa vie politique. Beaucoup d'hommes et de femmes portaient , par peur ou par politique , suspendue à leur cou ou placée devant leur cœur , l'effigie de Chalier frappée sur une petite médaille de plomb.

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dernières paroles et d'une lettre de Chalier, le Conseil général de la Commune de Paris ordonna qu'elles seraient gravées sur un marbre destiné à orner la salle de ses séances. On y voyait déjà le buste du trop célèbre patriote , avec cette inscription : Le Conseil général honore et respecte les mânes de Chalier. Le même jour une magnifique fête eut lieu à Paris, à l'occasion de la translation des cendres et du buste de Chalier à la Convention nationale et au Panthéon. Toutes les sections de Paris, des corps de gendarmerie à cheval , de sapeurs et de canonniers , des députations des sociétés populaires , les comités révolutionnaires et les autorités constituées partirent à neuf heures du matin de la place de la Bastille , précédant le char de triomphe sur lequel le tombeau et l'urne de Chalier étaient placés entre deux députés de Commune - Affranchie. Le char triomphal était environné des autres députés et des patriotes de la ville régénérée : tout le Conseil de la Commune de Paris était présent. La musique exécutait des airs lugubres , et faisait entendre des symphonies héroïques aux différentes stations. Ce fut à l'occasion de cette fête qu'une des sections de Paris changea son nom de Beaurepaire en celui de Chalier. l

§ IV. Malgré l'énergie de leur zèle républicain , les représentants du peuple , Couthon , Châteauneuf-Randon , Maignet et Delaporte parurent sans doute trop modérés encore ; leurs tribunaux prononçaient , sans relâche , un si grand nombre de condamnations à mort que la main du bourreau était fatiguée, et

I. — Eloge funèbre de Chalier, assassiné judiciairement le 16 juillet par les aristocrates de Lyon , aujourd'hui Ville-Affranchie , prononcé par Dorfeuille , président de la Commission de justice populaire , sur la place de la Liberté , ci-devant place des Terreaux. A Fille-Affranchie , le 5, première décade du second mois de la seconde année républicaine , in -4°. — A la mémoire immortelle du républicain Chalier, judiciairement assassiné à Ville -Affranchie , le républicain T. Rousseau consacre et dédie cet hymne civique. Commune- Affranchie, impr. républicains , place du ci-devant Saint-Jean t in -8°. —Apothéose de Chalier, impromptu patriotique, par le citoyen Capinaud. Fille- Affranchie, A.-V. Delaroche, 1793, in-8°. — Eloge de Chalier , le père du peuple, par le démocrate Bellay. Fille- Affranchie, L. Cutty, în-S°. — Eloge de Chalier , troisième édition. A Lille, de Perne , libraire , et à Paris , Barba, au 11 , in-8°. — Translation des cendres et du buste de Chalier à la Convention nationale et au Panthéon : Programme et description de la (été civique qui a eu lieu à Paris, le 50 frimaire, en l'honneur de ce martyr de la liberté ; in -8°.

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cependant la Convention trouva que le sang ne coulait pas en quantité suffisante. Elle renvoya à Lyon deux nouveaux commissaires pour régénérer avec plus d'activité l'esprit public: c'étaient Collot-d'Herbois et Fouché , noms funestes qui résument l'époque la plus horrible des annales de Lyon ; ils arrivèrent le 7 novembre.

D'abord comédien ambulant et auteur dramatique sans talent et sans réputation , Jean-Marie Collot-d'Herbois avait été directeur des théâtres de Lyon en 1786. On en parlait avec estime; il montrait plus d'ordre et de tenue qu'on n'en trouve dordinaire chez les hommes qui dirigent les entreprises dramatiques ; il jouissait même de quelque considération, lorsque la révolution de 1789 le fit entrer dans une autre carrière. Collot-d'Herbois en adopta les principes avec chaleur, et les porta jusqu'à la plus extrême exagération. Un prix avait été mis au concours par la Société des amis de la constitution en 1791 , et promis à l'auteur du meilleur almanach; de nombreux concurrents le disputèrent, ce fut Collot-d'Herbois qui l'obtint. Son Almanach du père Gérard eut un succès immense , et fit de lui un homme politique. Collot-d'Herbois parlait avec beaucoup de véhémence , et avec une sorte d'éloquence populaire , vive , figurée, souvent de mauvais goût, mais passionnée. Son collègue Fouché lui était bien supérieur : sans convictions, mais doué d'un très grand tact, sans pitié et sans haine dans les luttes politiques auxquelles l'appela cette fatale époque , maître des événements qui paraissaient le dominer , et guidé toujours par une tactique appropriée aux circonstances, l'ex-oratorien vint à Lyon, chargé par la Convention d'une mission terrible qu'il aurait voulu ne point accepter, mais dont il exagéra néanmoins les rigueurs. C'est à lui et à son collègue qu'était confiée l'exécution du décret de destruction prononcé contre la ville rebelle ; elle était remise à des mains d'autant plus cruelles qu'elles étaient conduites par un esprit de calcul.

Lyon , quand les deux représentants y entrèrent , manquait de vivres, le pain était fort cher et de très mauvaise qualité; il n'y avait ni commerce ni industrie, et les marchés publics étaient déserts. Pour porter remède à ces maux , le Conseil général du District taxa les denrées et marchandises de première nécessité :

c'était une nouvelle application de la loi du maximum '. Les armées républicaines se trouvaienUelles-mémes dans un extrême dénument ; Ville - Affranchie eut à leur fournir son contingent en objels divers d'équipement. *

Il fallait une administration énergique et forte ; les représentants créèrent une Commission temporaire de surveillance qu'ils investirent des plus grands pouvoirs : Duhamel en fut le président , et Duviquet le secrétaire général. Supérieur aux autres autorités constituées , ce Conseil était spécialement chargé de la recherche des suspects , de l'extirpation de ce qu'on appelait le fanatisme , de la taxe révolutionnaire des riches , et de l'approvisionnement des marchés. Son objet particulier , c'était d'imprimer le mouvement révolutionnaire aux autorités régénérées, et de prendre toutes les mesures de salut public que les circon-

1. — Les représentants du peuple, députés... , du 30« jour du Ie* mois de l'an II de la République. Ville- Affranchie , A. Leroy, in-fol. (Arrêté par lequel ils invitent les régisseurs des subsistances militaires de l'armée des Alpes à prêter six mille quintaux de farine à Ville- Affranchie.) — Arrêté du Conseil général provisoire du district de la campagne de Commune- Affranchie, contenant le tableau du maximum des denrées et marchandises de première nécessité , dressé en exécution du décret du 29 septembre. Comtntme- Affranchie , imprim. républicaine, place du Temple de la Raison (Saint-Jean); in-8°. —Les maire et officiers municipaux de Ville-Affranchie , du 4 du second mois de l'ère de la République française , une et indivisible. (Avis relatif à l'exécution du maximum dans l'intérieur de la ville). — Délibération du Conseil municipal , qui assujettit les débitants à placer au-devant de leurs boutiques un état des marchandises qu'ils ont en magasin. Fait et délibéré le sextidi de la 2* décade du mois de brumaire an II. Ville- Affranchie, A. Leroy , in-fol. — Les représentants du peuple envoyés dans Commune-Affranchie pour y assurer le bonheur du peuple avec le triomphe de la République, du 17* jour du 2« mois de l'an II. Ville- Affranchie , A. Leroy, in-fol. (Article l«r. Tous les grains qui , dans le mois , à dater du présent arrêté, ne seront pas battus , seront confisqués au profit de la République et versés dans $e$ magasins.)

Par un autre arrêté du 19 brumaire , les représentants déclaraient tous les propriétaires et fermiers des environs de Commune-Affranchie responsables de l'approvisionnement des marchés : ils avaient supprimé le droit de péage sur le canal de Givors.

2. — « Les représentants du peuple... du 21 brumaire au II... Considérant que les armées de la République doivent être approvisionnées par des moyens rapides et dignes de la générosité républicaine..., arrêtent: Tous les citoyens non employés au service des armées sont tenus d'apporter leurs souliers neufs à la municipalité, qui leur en délivrera un reçu... : il est enjoint à tous les cordonniers de ne faire et livrer des souliers d'hommes que pour les armées , etc. »

Un antre arrêté mettait en réquisition tous les manteaux de drap qui existaient dans Commune -Affranchie.

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stances pouvaient nécessiter ou qu'inspirerait un patriotisme prévoyant1. Presque tous les membres de la Commission temporaire étaient de Paris ou de Moulins; étrangers à la ville de Lyon , ils devaient être inaccessibles à tout sentiment de pitié. Ce Conseil supérieur dirigeait les poursuites de la Commission révolutionnaire ; c'est à lui qu'il faut faire remonter la responsabilité des actes sanguinaires que chaque jour voyait commettre. Il tenait un registre sur lequel on inscrivait les dénonciations portées contre les citoyens , et dont les plus ordinaires étaient d'être riche et ennemi de l'égalité , d'avoir été vu avec un chapeau sans cocarde , de mépriser les sans-culottes, d'aimer les prêtres , d'être fanatique , et surtout d'avoir porté les armes pendant le siège. C'était la Commission temporaire qui fournissait les éléments des actes d'accusation : la Commission révolutionnaire frappait les victimes que la Commission temporaire lui désignait. Un Comité de séquestres, un Comité de démolitions et un Comité de dénonciations avaient été établis par la Commission temporaire , puissance tyrannique devant laquelle tout s'inclinait.

$ V. Le moment est venu de raconter les opérations de la Commission militaire et de la Commission de justice populaire, tribunaux de sang dont les actes furent si terribles ; pour être complet , mon récit doit se reporter en arrière et remonter jusqu'au lendemain de la prise de la ville par l'armée de la Convention. Il n'y eut point de délai pour l'application de la vengeance nationale ; elle n'attendit pas. .

Dès le 10 octobre toutes les prisons étaient encombrées; on y jetait par masses les citoyens pris dans la ville les armes à la main , les citoyens suspects , les membres de l'ancienne municipalité, les juges et les jurés dans le procès de Chalier, les Lyonnais ramenés de St-Romain, ou arrêtés dans les campagnes voisines après la malheureuse sortie de Précy ; enfin, les riches, les nobles et les prêtres réfractaires , saisis partout où on avait

I. — Instruction adressée aux autorités constituées...-, et particulièrement aux municipalités des campagnes et aux comités révolutionnaires . par la Commission temporaire de surveillance républicaine établie à Ville- Affranchie par les représentants du peuple. Fille- J /franchie , Tournachon-Molin , 1793, in-8° (réimpr. dans les archives du Rhône, t. XIII, 174).

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pu les découvrir. Rien n'était plus terrible que la manière dont étaient exécutées les visites domiciliaires; on y procédait souvent pendant la nuit , à la clarté des flambeaux. Ces perquisitions sinistres étaient faites par des hommes aux paroles et aux manières grossières , espions impitoyables à qui rien n'échappait , ni un geste ni la moindre hésitation, et qui avaient acquis par l'habitude une sorte d'habileté dans leur métier. Des soldats ou des jacobins à piques les accompagnaient, tandis que des détachements de la force armée occupaient la rue et en gardaient les avenues. Chaque maison était fouillée de fond en comble , de la cave au grenier , et rien n'échappait aux pourvoyeurs du bourreau. Un écriteau placé par le propriétaire dans la rue , au-devant de chaque porte, indiquait le nom , l'âge , le sexe , la profession et le nombre des locataires; défense était faite, sous les peines les plus sévères, de donner l'hospitalité, même pour une seule nuit , à un parent ou à un ami dont le nom ne se trouverait pas sur le tableau.

Le patriotisme des Lyonnais était toujours fort tiède; Couthon écrivait , le 20 octobre , à son ami Saint-Just : « Je vis dans un « pays qui aurait besoin d'être entièrement régénéré ; le peuple « y avait été tenu si étroitement enchaîné par les riches , qu'il « ne se doutait pour ainsi dire pas de la Révolution. Il a fallu ce remonter avec lui jusqu'à l'alphabet; et quand il a su que la « déclaration des droits existait et qu'elle n'était pas une chi- « mère , il est devenu tout autre : ce n'est pourtant pas encore « le peuple de Paris, ni celui du Puy-de-Dôme ; il s'en faut « diablement! Je crois que l'on est stupide ici par tempérament, « et que les brouillards du Rhône et de la Saône portent dans

« l'atmosphère une vapeur qui épaissit aussi les idées »

Couthon disposait d'un moyen de régénération puissant, le bourreau : c'est le premier auquel il eut recours. Deux tribunaux furent créés pour juger les nombreux prévenus : une Commission militaire eut à statuer sur le sort des Lyonnais pris les armes à la main ' ; les autres, et c'était le plus grand nombre, appartenaient

1. -—Les représentants du peuple envoyés par la Convention nationale près de l'armée des Alpes et dans divers départements de la République... (Création d'uue Commission militaire pour juger les rebelles pris les armes à la main); du 12 octobre 1793. Signé : Couthon,

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a la juridiction de la Commission de justice populaire. Mais cette distinction ne pouvait être exactement observée , et on ne tint pas toujours compte de la qualité civile ou militaire des accusés pour les envoyer devant tels ou tels juges.

Instituée dès le 11 octobre , la Commission militaire eut d'abord pour président Massot , chef du premier bataillon de TArdèche , puis le lieutenant - colonel de gendarmerie , Grand- Maison. Il n'y avait ni jurés ni appel : rien de plus expéditif que l'instruction judiciaire ; il ne s'agissait ordinairement que de constater l'identité) et peu d'heures après le condamné était fusillé. Ce tribunal entra immédiatement en fonctions, et les exécutions commencèrent trois jours après l'entrée de l'armée. Tfois aides -de -camp de Précy, Barthélemi Plantigny, Louis Villeneuve et François -Joseph Lebon périrent les premiers sur la place des Terreaux. Après eux vinrent l'ancien président du Comité administratif Bemani ' , le général Rimbert ( de la Roche- Négly), Gaspard de Clermont-Tonnerre , Cudel de Moncolon, neveu de Précy, le lieutenant-colonel Boulay , l'abbé Servier, et une multitude de citoyens de toutes les conditions. Pendant tout le mois d'octobre , les exécutions forent exclusivement ordonnées par la Commission militaire , dont la prompte action satisfaisait l'impatience des représentants du peuple. *

La Commission de justice populaire avait des attributions plus larges que la Commission militaire ; tous les prévenus autres que ceux qui avaient été pris les armes à la main étaient de son ressort. Chacune des deux sections qui la composaient ,

Maignet , Delà porte , Chatcauneuf-tlandon. Lyon, À, Leroy, in-fol. — Par une autre procla* matioo , sous la même date , les représentants prenaient des mesures pour que « justice (M « faite promptement. »

1. — Né à Milan, mais domicilié à Lyon depuis longtemps , Bemani avait acquis dans le commerce une honorable fortune : il marcha au lieu du supplice avec le plus grand sangfroid, lisant un livre qu'il ferma, après y avoir fait une marque, et mit dans sa poche quand 11 fut arrivé en face du piquet de soldats qui devaient le fusiller*

2. — Liste des contre-révolutionnaires et révoltés de la ci- devant ville de Ljon , condamnés a être fusillés et guillotinés par jugement de la Commission militaire établie en cette commune par décret de la Convention nationale , depuis le 12 octobre jusqu'au 2 nivôse de la courante année , rédigée par le citoyen Tisset. Paris , impr. du Calculateur patriote, in-8°«

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et qui siégeaient Tune à Lyon , l'autre à Feurs , était composée de sept juges , de l'accusateur public , du greffier et des jurés. Les jugements étaient souverains, aucun pourvoi en cassation n'était admis. Un ancien comédien sans talent, Antoine Dorfeuille, démagogue effréné, ami et panégyriste de Chalier, était le président de la Commission populaire ; Dubois-Crancé l'avait amené à Lyon. Ce tribunal entra en exercice le 2 novembre ; il eut bientôt regagné le temps perdu. C'est à l'Hôtel-de-Ville qu'il siégeait. Cette Commission était révolutionnaire, c'est-à-dire qu'elle n'avait à tenir compte que des faits , sans égard aux formes judiciaires. x

C'était un étrange pèle-méle que la population condensée des prisons de Lyon : on y voyait des bommes de toutes les conditions , ceux-ci appartenant à une profession libérale et lettrés , ceux-là simples ouvriers et sans éducation; les uns anciens militaires , les autres propriétaires ou négociants. Il y avait parmi eux beaucoup de jeunes gens de famille , des prêtres , des bommes profondément religieux, d'autres qui se disaient philosophes. La diversité des caractères n'était pas moins grande : il y avait des bommes violents , mais la plupart étaient calmes et résignés , et tous s'unissaient dans un sentiment commun de concorde et de confraternité. Ceux qui étaient riches partageaient avec les pauvres , et se chargeaient de toutes les dépenses; ils étaient ingénieux à trouver les moyens d'adoucir le sort de leurs compagnons d'infortune. On n'entendait ni plaintes , ni cris , ni gémissements ; au contraire , malgré le sort funeste et prochain qui attendait les prisonniers , beau-

1. —Installation de la Commission de justice populaire par les représentants du peuple, G. Couthon et Delaporte, le 30« jour du 1er mois de Tan II de la République française , une et indivisible. Fille- Affranchie , A . Leroy, in-fol. Dorfeuille prononça un discours.— Jugement de la Commission de justice populaire , séante à Ville-Affranchie , qui condamne Dominique Dulroncy... , secrétaire de la Commission populaire républicaine de salut public pendant le siège, à la peine de mort; du 10 brumaire an II. Fille-Affranchie , Bruyset frère* , in-fol.

Dutroncy fut une des premières victimes immolées par la Commission de justice populaire. J.-J. Tardy, juge de paix à Roanne , et le journaliste Fain , montèrent à l'échafaud quelques jours après.

De nombreuses condamnations à mort ont été publiées par lu Commission de justice populaire; elles étaient tantôt collectives, tantôt individuelles.

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coup étaient gais , chantaient et riaient ; d'autres parlaient du siège , et en racontaient quelques-uns des innombrables épisodes. Pendant tout le mois d'octobre et la première quinzaine de novembre , les communications des détenus avec leurs parents et avec leurs amis étaient faciles : ceux qui jouissaient de quelque aisance se faisaient apporter , sans empêchement , les vins et les comestibles qu'ils désiraient; mais cette liberté leur fut ôtée, et le 1 8 novembre le Directoire du département du Rhône prit l'arrêté suivant : « Considérant que l'aristocratie montre son front radieux comme sous l'ancien régime , et qu'elle ose insulter à l'égalité jusqu'au fond des cachots où elle jouit de toutes les délices d'une vie qui n'annonce aucun remords , décide ce qui suit : à compter de ce jour, tous les détenus seront nourris et couchés de la même manière; pour tout aliment, il sera fourni à chacun d'eux de l'eau fraîche, deux livres de pain par jour; et pour le coucher , quinze livres de paille par décade. » La durée de l'emprisonnement était si courte , que les détenus avaient peu à souffrir de la sévérité de ce régime. Assaillis de réclamations et de sollicitations de la part des mères, des femmes et des parents ou amis des prisonniers , représentants du peuple et juges se rendaient inabordables ; il fallait une carte de civisme pour se présenter à eux , et malheur à qui ne dissimulait point assez bien sa douleur ou sa colère ! La vie des prisonniers devint de plus en plus triste ; ils ne recevaient que rarement des visites ou des lettres, et toujours avec les restrictions les plus gênantes. f

On amenait les accusés qui devaient être jugés dans la salle de l'Hôtel-de-Ville , appelée la Chambre de Commerce; on avait fait de la grande salle un lieu de dépôt pour deux cents prison* niers , et c'est dans la salle richement décorée des délibérations de l'ancien Consulat que la Commission des juges tenait ses séances.

Les interrogatoires étaient brefs ; il ne s'agissait que de constater si le prévenu était royaliste, prêtre , noble , fédéraliste , et surtout s'il avait porté les armes sous Précy. « Tu étais noble , « dit le président Dorfeuille à M athon de la Cour , tu n'as pas

t. — DfcLVNbi.iE (4. -F.). Tableau des prisons de Lyon, pour servir à l'histoire de la tyraouie de 1792 el 1793. Lyon , Joseph Daval , 1797, in-12, fig.

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