XIX0 SIÈCLE. LYON SOUS NAPOLÉON
et des postes , le receveur général, les commissaires du Gouvernement près de l'hôtel de la Monnaie. Enfin, à deux heures après midi , le 21 nivôse (il janvier) 1802, le cortège, averti par le signal, se mit en marche et se rendit à la montée de Balmont pour recevoir le chef de l'Etat. Une population immense l'avait précédé; dans tout le Lyonnais, sur la route de Paris, les gens des campagnes se rangeaient en haie de l'un et de l'autre côté du chemin : ils avaient allumé de grands feux. Une immense renommée environnait le nom de Napoléon; jamais prince ne fut accueilli avec un enthousiasme si ardent et si général : auberges , hôtels , maisons particulières étaient encombrés , et des masses de voyageurs arrivaient chaque jour par toutes les barrières
Il était huit heures du soir et il faisait nuit quand la voiture du premier consul , entourée des aides-de-camp en grand uniforme , parut au sommet de la montée de Balmont ; beaucoup de voitures particulières, précédées de flambeaux, s'étaient portées à sa rencontre. Un arc de triomphe occupait toute la longueur du pont de Saône; on l'avait illuminé. La musique de l'escadron lyonnais faisait entendre l'air populaire : « Où peuton être mieux qu'au sein de sa famille? » On conduisit Bonaparte au palais qui lui était destiné ; la ville resplendissait d'illuminations brillantes.
Le premier consul reçut le lendemain les membres de la Consulta cisalpine, toutes les autorités constituées civiles et militaires , les écoles d'instruction et l'Académie. Il fut harangué par Sain- Rousset au nom des trois arrondissements de la ville ; par Vouty, au nom du conseil général du département ; par Dugueyt , au nom du tribunal de première instance; par Caminet, au nom du bureau consultatif du commerce, et par plusieurs autres orateurs. Bonaparte répondit à chacun avec affabilité et convenance ; il s'informa avec beaucoup de sollicitude de la situation de la ville , et fit de nombreuses questions sur son commerce , sur sa dette, sur ses revenus. Cette audience dura, sans relâche, depuis midi jusqu'à sept heures. Le soir , Mérope fut représentée au Grand-Théâtre par Talma et par mesdames Georges et Petit- Vanhove ; Bonaparte parut au second acte , et fut salué par une explosion d'unanimes applaudissements. Toute la ville témoi-
NAPOLÉON A LYON (4802). XIXe SIÈCLE. 1073
gnait une vive allégresse ; chaque fenêtre était couverte de lampions , et Ton remarquait de toutes parts des transparents et des devises en l'honneur de Bonaparte.
Une fêle splendide avait été préparée par la ville dans la salle du Grand-Théâtre ; elle eut lieu dans la nuit du 22 : le coup d'oeil était magnifique. Huit rangs de gradins garnissaient l'enceinte , et étaient occupés par mille dames élégamment parées. Tout étant prêt , à huit heures du soir , les maires vinrent annoncer au premier consul et à Joséphine que leur présence était impatiemment désirée. A l'aspect de Bonaparte , tous les invités se levèrent et battirent des mains. La décoration du fond du théâtre disparut , et Ton aperçut la place Bonaparte restaurée et ornée de la statue équestre du héros. On chanta une cantate dont Bérenger avait composé les paroles, et Jadin la musique. Pendant le bal donné par la ville , on tirait un beau feu d'artifice sur la place Bonaparte ; il fut suivi de danses, qui se prolongèrent jusqu'au jour. On avait élevé sur la place , d'après les dessins de Ghinard , un édifice majestueux à trois portiques ; il représentait l'arc de triomphe de Constantin. Quatre colonnes consacrées aux républiques alliées de la France , les républiques helvétique , batave , cisalpine et ligurienne , étaient surmontées par le char du dieu de la guerre qu'emportaient quatre coursiers dont un sage génie modérait l'élan rapide. On lisait au-dessous du char ces mots : « Les Lyonnais à Bonaparte , pacificateur ; » et de l'autre côté , des inscriptions en vers par M. Justinien Rieussec. *
Le premier consul s'occupa beaucoup d'affaires les jours suivants , et reçut un grand nombre de députations des villes voisines et des départements; examinant tout par lui-même, et écrivant chaque jour aux consuls Cambacérès et Lebrun : « Je
1. —Ordonnance de police pour la fête donnée au premier consul par la commune de Lyon , du 24 nivôse an X. Lyon, A. Leroy , in-fol. — Fête donuée par la commune de Lyon , à l'occasion de l'arrivée du premier consul sur la place Bonaparte , le 24 nivôse an X. Lyon, A. Leroy , in-4° oblong. — Fête donnée pour le premier consul le 24 nivôse an X : le commissaire général de police donne ordre aux habitants de Lyon d'illuminer ce soir , à six heures , dans tous les quartiers. Signé : Dubois. Lyon , A. Leroy , in-4° obi. — Stances sur l'arrivée du premier consul à Lyon (21 nivôse) , par le citoyen Martin. Lyont Ballanche et Barret , in- 12. — A M»« Bonaparte ( pièce de vers). Lyon , A. Leroy, in-8°.
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« continue à être extrêmement satisfait de tout ce que je vois , « soit du peuple de Lyon , soit du midi de la France , leur écri- « vait-il le 26. Les Lyonnais nous ont donné une fête très dis- « tinguée : vous en trouverez ci -joint les détails. Voici les
« vers qui ont été chantés Lyon, pendant les années VIII
« et IX , a vu s'accroître sa population de 20,000 âmes. » Il leur mandait le 30 : « J'ai été satisfait de l'industrie et de la sévère « économie dont j'ai cru entrevoir que la fabrique de Lyon use « envers ses ouvriers. »
Le 29 , accompagné de Joséphine , il visita des ateliers de soierie et s'occupa avec intérêt de tous les détails de la fabrication ; un écran de velours orné de son chiffre fut tissé devant lui. Le premier consul adressa des paroles encourageantes aux ouvriers et aux chefs de commerce; il avait, disait-il, un vif désir de rendre la fabrique de Lyon à sa splendeur première. M. Terret lui présenta un tableau allégorique exécuté dans ses ateliers sur un fond de velours : on voyait en relief un lion qui posait une couronne sur la tête du héros , et qu'entouraient les attributs du commerce et de la gloire ; on y lisait ces mots : « Bonaparte à Lyon. » Un dessinateur, nommé Picard, offrit à Joséphine un tableau en étoffe qui représentait un vase arabesque marqué au chiffre du premier consul. Bonaparte créa le Conseil de commerce ' qu'il partagea en trois sections , le commerce , les manufactures et les arts , et l'agriculture. Il accorda une pension de six cents francs à Benoît Richard , inventeur de l'art de chiner les étoffes de soie. Une utile réorganisation , celle de l'administration des Hospices, date de la même époque; le premier consul confia cet important service à un conseil général qu'il composa du préfet du département , des trois maires de la ville et de quinze citoyens notables, nombre qui fut porté à vingt peu de temps après. A ces bienfaits , Bonaparte ajouta celui de la radiation de plusieurs noms lyonnais de la liste des émigrés.
La ville reconnaissante offrit à Joséphine une nouvelle fête dans la salle du Grand-Théâtre ; la décoration du fond représentait Androclès retirant une épine de la blessure du lion. Une
1. — Ce Conseil fui installé le 11 pluviôse à l'Hôtel-de-Ville , dans la salle de Henri IV, en présence des trois maires. Le préfet prononça un discours.
CONSULTA CISALPINE (J802). XIXe SIÈCLE. 1075
députation de Lyonnais présenta une corbeille de fleurs à la femme du consul, et fut accueillie avec cette grâce exquise qui caractérisait la future impératrice. Il y eut concert et bal; cette fête fut très belle.
Un autre spectacle d'un genre plus imposant, la revue de l'armée d'Egypte, eut lieu peu de jours après (le 25 janvier); aux bataillons revenus de l'Orient étaient réunis plusieurs régiments de différentes armes, la garde consulaire et l'escadron lyonnais. Il faisait un froid très vif, mais le temps était superbe et le soleil radieux. Quand Bonaparte parut, ses anciens soldats ne purent contenir leur enthousiasme; ils s'écriaient ivres de joie : « Vive Bonaparte ! vive le premier consul ! » Bonaparte allait de rang en rang , pressant la main aux uns , appelant les autres par leur nom , parlant à beaucoup des fatigues et des victoires du temps passé, et distribuant à plusieurs des sabres d'honneur. Le défilé fut superbe.
Cependant la Consulta cisalpine s'occupait de son grand ouvrage ; elle avait des communications fréquentes avec le premier consul , et se réunissait très régulièrement dans la salle de ses séances , au Grand - Collège. Cette salle rappelait celle qu'occupait à Paris le conseil des Cinq -Cents : d'un aspect imposant et majestueux , elle représentait une demiellipse coupée par une ligne droite. Quinze rangs de sièges, placés dans la courbe , s'élevaient en amphithéâtre ; les dossiers étaient en noyer , et un maroquin vert recouvrait les banquettes. Au milieu de la ligne droite qui formait la corde de l'arc , on voyait sur un plateau élevé le bureau du président , et de l'un et de l'autre côté celui des secrétaires. En avant , et sur un plan plus bas, était la tribune de l'orateur. Cette salle avait été décorée par MM. Cochet et Durand , architectes. La tribune du premier consul faisait face au fauteuil du président ; elle était décorée par des trophées en bronze, qui indiquaient les puissances contre lesquelles Bonaparte avait dirigé les armes françaises. On avait représenté sur les portes de communication les fleuves du Tibre et du Nil.
La Consulta se partagea en cinq sections qui eurent chacune leur président; elle élabora en quinze jours sa constitution, qui ne devait avoir que quelques années d'existence. Analyser et
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commenter cet acte législatif n'est pas la tâche de l'historien du Lyonnais , mais il ne doit point oublier de mentionner le patriotique discours de l'orateur de l'assemblée des notables. Ugo Foscolo fut hardi , énergique , véhément; il fit un tableau sévère des vices et des abus du gouvernement cisalpin, de l'immoralité des factions , de la corruption des fonctionnaires , de la triste situation de l'armée et des finances, de la tyrannie et des exactions du gouvernement français. Ce discours, qui dura trois heures, fut écouté avec une attention profonde; il fit une très grande sensation. On y remarqua la force et l'éclat du style , l'élévation et l'indépendance des idées , la mâle énergie et l'élégance de l'expression : c'était à Phocion qu'Ugo Foscolo avait prêté ses idées républicaines ; Napoléon les goûta fort peu.
Tout avait été réglé dans la constitution cisalpine ; mais une grande difficulté demeurait encore : c'était la nomination du président de la république italienne. Qui serait élevé à cette dignité éminente ? On suggéra à l'assemblée la pensée d'élire un vice-président italien pour régler toutes les affaires de détail , et de conférer la direction supérieure du gouvernement au premier consul, ce qui fut adopté. C'était le point où voulait en venir Bonaparte. Le 6 pluviôse (26 janvier) la nouvelle constitution italienne fut acceptée solennellement par le premier consul qu'entouraient ses ministres et une foule de généraux , de préfets et de hauts fonctionnaires. Joséphine assistait à cette imposante cérémonie dans une tribune. Bonaparte ouvrit la séance par un discours en italien , langue qu'il parlait avec facilité ; quand il eut prononcé ces paroles : Aderisco al vostro volo, des cris d'enthousiasme se firent entendre de tous les points de la salle. On lut la constitution , et le premier consul nomma François Melzi d'Eril vice - président de la république cisalpine ». Les députés italiens reprirent la route de leur pays; l'archevêque de Milan , Visconti , ne les accompagna point : il était mort peu de jours après son arrivée à Lyon. *
1. — Eo 1805, Melzi , a la (été d'une dépulalioD de la République cisalpine, offrit à Napoléon le titre de roi d'Ilalie.
S. — Une médaille frappée à Lyon fut distribuée aux députés cisalpins. La face représentait le buste du premier consul , avec cette devise composée par Talleyrand : legbs , xvnbra
PIE VII A LYON (180Û). — XIXe S1ÉCLB. 1077
Napoléon avait atteint son but ; tout lui avait réussi , il fit ses préparatifs de départ; le 7 pluviôse, il reçut le Conseil municipal, lui fit ses adieux, et, en témoignage de sa vive satisfaction , il remit aux trois maires de la ville , Parent-M unet , Sain-Rousset et Bernard Charpieux , une écharpe en soie écarlate , brodée en argent , qu'ils portèrent désormais dans l'exercice de leurs fonctions. Après avoir accordé une audience de congé au Conseil général des Hospices , le premier consul partit le 8 pluviôse (28 janvier), à six heures du matin : il avait demeuré dix-huit jours à Lyon.
Parmi les actes administratifs qui eurent lieu dans le Lyonnais après le départ de Bonaparte , il en est deux qui méritent d'être cités. Un arrêté des consuls accorda une indemnité de quatre cent mille francs aux propriétaires des maisons démolies dans le quartier de Bourgneuf en 1793 et en 179Ù; ce n'était qu'un commencement de justice , mais le Gouvernement entrait dans une bonne voie. Il interdit les jeux publics à Lyon; une ville de commerce aurait eu particulièrement à en souffrir, si le goût de ces plaisirs ruineux s'y était propagé. D'autres arrêtés pressèrent les travaux de construction des façades de Bellecour, du pont de l'Archevêché et du quai de la Baleine ; une pépinière départementale fut créée, et rendit bientôt de vrais services. Je dirai ailleurs tout ce que fit à Lyon le premier consul en faveur de la foi catholique.
§ III. Elle fut soumise à une importante épreuve par la présence de Pie VII dans la ville des saints évoques. Napoléon avait invité le pape à venir , à Paris , donner le sceau de la religion à la cérémonie du sacre et du couronnement du premier empereur des Français. Pie VII s'y détermina , moins peut-être pour condescendre à ce désir du successeur de Charlemagne que pour
pacis. Oo lisait sur le revers cette inscription : avspicb Bonaparte in tir gallos gallouvm
NBPOTES CI8ALPINI , ANTIQVVM FOBDVS RENOVANTES ; GKNTBM SVAM LBGIBVS COfIDIDERVNT, LVGDVNI , ANMO X HBIP. GALL
De son côté le Comité du gouvernement cisalpin fit graver à Milan une médaille corn mémo ralive de la constitution. On voit au milieu la représentation figurée de la République cisalpine ; derrière , un génie ailé ; la ville de Lyon est indiquée par une antique tour carrée et deux fleuves , cl î» l'horizon est une chaîne de collines.
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régler directement avec le chef de la France les grands intérêts de la religion : ce fut son motif principal. Beaucoup de causes lui faisaient redouter ce voyage : d'abord son âge et ses infirmités , puis la longueur et les difficultés de la route pendant la saison d'hiver. D'autres considérations se présentaient à son esprit : les longs scandales de la Révolution avaient répandu en Europe, et surtout à Rome, l'opinion que le peuple français était profondément impie ; n'était-il pas à craindre que des insultes ne fussent adressées au chef de la religion catholique ? aurait-il la faculté de rentrer dans ses états , si d'inévitables dissentiments s'élevaient entre lui et le nouvel empereur ? Cependant de graves motifs l'invitaient à ne point écouter ces appréhensions; malgré de pénibles préoccupations , Pie VII commença donc son voyage et entra bientôt sur le territoire français. L'accueil inespéré qu'il y reçut dissipa ses craintes et le combla de joie : de toutes parts les populations des villes et des campagnes se pressaient sur le& pas du vénérable pontife , et lui prodiguaient des témoignages d'amour et de respect. Dauphinois, Francs - Comtois , Bourguignons , Lyonnais surtout , accouraient sur la route et se montraient avides de contempler un instant la physionomie douce et majestueuse du saint vieillard, ou à rencontrer son regard singulièrement vif et bon. Pie VII avait peine à se frayer un passage au travers de cette fouie compacte : gens de toutes conditions, paysans, ouvriers, vieux soldats, enfants et vieillards, hommes de commerce et fonctionnaires , le saluaient des acclamations les plus vives , heureux s'ils parvenaient à baiser son anneau ou à toucher ses vêtements : ce voyage si redouté était devenu le triomphe de la religion chrétienne. Emu et ravi , Pie Vil ne sentit plus ni ses infirmités ni les fatigues de la route; une révolution complète s'était opérée en lui. f
Le pape était attendu à Lyon, le lundi 19 novembre. A l'heure
1.— Gazette nationale, ou le Moniteur universel, novembre 1804. — Lettres d'un jeune Lyonnais (Ballanche) à un de ses amis sur le passage de N. S. P. le pape Pie VII à Lyon le 19 novembre 1804 , et sur son séjour dans la même ville , les 17, 18 et 19 avril 1805 à son retour de Paris , suivies des discours adressés a Sa Sainteté et d'une instruction sur les indulgences. Lyon, Ballanche , 1805, in-8°. —Pie VII à Lyon , ou Récit de ce qui s'est passé de plus remarquable lors du passage de S. S. dans celte ville. Lyon , Rusand , 1804 , in- 1*. — Bulletin de Lyon , du 30 brumaire an XII.
PIE VII A LYON (1804). XI Xe SIÈCLE. 1079
désignée, le chapitre , le lieutenant-général Duhesme , le maire , le préfet et toutes les autorités civiles et militaires allèrent audevant de Sa Sainteté, accompagnés d'une foule immense. Des salves d'artillerie annoncèrent l'arrivée de Pie Vil : il était quatre heures du soir ; les cloches des églises sonnaient à toute volée , même dans les quartiers les plus reculés. Une longue procession , composée du clergé de toutes les paroisses , s'était rendue à la métropole où se trouvait le cardinal-archevêque revêtu de ses ornements pontificaux. Mgr Fesch présenta l'eau bénite au pape , et le conduisit sous un dais que portaient quatre prêtres en dalmatiques. L'abbé Jauffret, premier vicaire général du diocèse, prononça un discours en latin , et Pie VII répondit dans la même langue. Conduit au palais archiépiscopal, le pape reçut les fonctionnaires et fut harangué par le général Duhesme, commandant de la dix-neuvième division militaire ; par Vitet , président delà cour d'appel; par Dugucyt, président du tribunal civil; par Sain-Rousset, au nom du corps municipal, et par Boissieux, procureur impérial auprès du tribunal civil. Le pape fut constamment gracieux et digne : ses paroles et son regard produisaient une émotion profonde. Il parut plusieurs fois sur le balcon de l'archevêché , et donna sa bénédiction au peuple qui encombrait le quai. Il y eut , le soir , une brillante illumination de la cathédrale et des croix qui en dominent les tours.
Le lendemain 20 novembre , Pie VII , entouré de ses cardinaux, officia pontificalement dans l'église de Saint-Jean; il se rendit à midi sur la place Bonaparte , pour donner sa bénédiction au peuple , du grand balcon de la maison Henri. Il serait difficile de peindre la majesté du spectacle de la vaste place qu'occupait en entier le peuple de Lyon au moment où cette multitude, se livrant à un recueillement profond, s'agenouilla tout-à-coup pour recevoir les saintes paroles du Père des fidèles . De retour au palais , le pape donna audience à de nombreuses députations; il fit très bon accueil à de pauvres religieuses qu'il avait secourues et protégées, quelques années auparavant, dans son évêcbé d'Imola où la tempête révolutionnaire les avait poussées. Pie VII continua le lendemain son voyage.Le cardinal Borgia, qu'il avait laissé très malade à Lyon , y mourut peu de jours après. On lui rendit tous les honneurs dus à son rang ; le corps demeura
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exposé pendant trois jours dans la chambre ardente de l'archevêché. M. de Bonnevie , chanoine de la métropole , prononça l'oraison funèbre , et le soir un cercueil de plomb qui renfermait l'illustre défunt fut déposé dans un caveau de la chapelle Saint-Michel.
Reçu à Paris comme un prince souverain , et magnifiquement accueilli par l'empereur, Pie VII avait vécu avec Napoléon dans les meilleurs rapports, quoiqu'il n'en eût pas obtenu tout ce qu'il aurait désiré dans l'intérêt de la religion chrétienne. Mais les points principaux avaient été réglés à leur satisfaction mutuelle ; la cérémonie du sacre avait eu lieu , le pape était pressé de retourner à Rome , et Napoléon d'aller se faire couronner roi d'Italie à Milan : tous deux firent leurs préparatifs de départ.
S IV. Napoléon était attendu à Lyon ; il devait y paraître avec Joséphine dans toute la pompe de la majesté impériale : le préfet , le lieutenant -général commandant de la division , et le maire , se concertèrent pour donner à cette réception solennelle un grand éclat. L'empereur venait de Bourg, et c'est parle quai Saint-Clair qu'il devait faire son entrée. On éleva sur le chemin de la Boucle , à un kilomètre de Lyon , un arc de triomphe d'ordre dorique , décoré intérieurement d'ornements en bronze, de basreliefs allégoriques et de couronnes. Les triglyphes étaient surmontés de la couronne impériale; on y voyait les lettres initiales des noms de Napoléon et de Joséphine, et on y lisait ces mots : « A Napoléon premier! » sur une majestueuse attique de laquelle un aigle , portant le buste de l'empereur , s'élançait les ailes déployées. On avait sculpté sur les deux portes latérales de l'arc de triomphe deux bas -reliefs qui représentaient , l'un l'union de l'Empire et de la Liberté, et l'autre la Sagesse, sous la figure de Minerve , distribuant des croix d'honneur aux braves , aux artistes et aux savants : deux statues , celles du Rhône et de la Saône, surmontaient ces bas -reliefs. Une autre statue , de grandeur colossale , représentait la ville de Lyon appuyée sur des ballots de marchandises , offrant d'une main ses clefs et tenant de l'autre un gouvernail. Cet arc de triomphe avait été érigé d'après les dessins de Chinard, Blanchard et Perlet ; les vers des inscriptions avaient été composés par M. Justinien Rieussec.
l'empereur NAPOLÉON A LYON (1805). — XIXe SIÈCLE. 1081
Ce beau monument était entouré d'un corps nombreux de jeunes Lyonnais organisés en garde d'honneur et de la plus belle tenue ; leur uniforme était d'une grande élégance. Là se trouvaient les maires et le corps municipal ; un peu en deçà de l'arc de triomphe et près de la barrière Saint- Clair était rangé le corps des vétérans en station à Lyon , et vis-à-vis , les élèves du lycée et un corps de musiciens. Napoléon et Joséphine arrivèrent auprès de l'arc de triomphe le 1 0 avril 1 805 , à trois heures après midi ; le maire Parent présenta les clefs de la ville , et prononça deux, discours adressés l'un à l'empereur , l'autre à l'impératrice. Il y eut le soir une illumination générale et vraiment brillante; l'Hôtel-de-Ville resplendissait de feux. On voyait sur la façade du Grand-Théâtre un aigle aux ailes déployées , qui emportait dans les deux un médaillon représentant l'empereur; on avait placé aux deux côtés les emblèmes du travail et de la vigilance , et au milieu les bustes d'Antonin et de Plancus. Beaucoup de maisons particulières étaient ornées de transparents et d'ingénieuses allégories. 11 y eut, à neuf heures du soir, un grand feu d'artifice : Napoléon mit le feu à la première pièce.
Le lendemain, jour d'audiences publiques, les membres du clergé furent présentés à leurs Majestés impériales par le cardinal-archevêque Fesch , les officiers supérieurs de la division par le général Duhesme , les généraux de brigade par le maréchal Bessière , les fonctionnaires civils par le préfet Bureaux de Puzy , les membres des tribunaux par leurs présidents, et le corps municipal par les trois maires. Napoléon reçut le Conseil général des Hospices , le président et les membres du Consistoire , et toutes les administrations civiles : il conversa avec les divers fonctionnaires de tout ce qui pouvait intéresser le commerce , les manufactures , la salubrité et les embellissements de Lyon , et se fit rendre compte de tout ce qui avait été fait dans la ville depuis son passage en i 802.
Le 22 germinal (12 avril) Napoléon sortit à cheval, à six heures du matin, parcourut la rive droite de la Saône jusqu'au confluent, fit un examen attentif de la presqu'île dont il témoigna désirer vivement le prompt remblai et l'assainissement , repassa le pont de la Mulatière , gravit les hauteurs de Saint-Just , des-
cendit dans la ville , et alla aux Broteaux examiner les travaux d'endigueinent du Rhône. Chemin faisant, il remarquait les positions qu'avaient occupées les armées assiégeante et assiégée au temps de Dubois-Crancé et de Précy , et faisait de lumineuses observations sur les opérations du siège : cette course dura fort longtemps. Rentré à midi , l'empereur reçut les députations des sociétés savantes, les administrations des bureaux de bienfaisance , les maires , et les députations des villes voisines. Il y eut cercle le soir chez l'impératrice; la réunion fut extrêmement brillante. Napoléon causa beaucoup , et Joséphine fut , comme à l'ordinaire , très gracieuse.
L'empereur et l'impératrice se rendirent le 23 , à une heure , en grand cortège au palais Saint-Pierre pour visiter l'exposition des produits de l'industrie lyonnaise; ils trouvèrent sous les portiques leur garde d'honneur rangée en bataille, et dans l'intérieur du palais des groupes déjeunes filles vêtues de blanc , qui présentèrent une branche de laurier à Napoléon et une tige de roses à Joséphine. On avait établi dans la salle de l'exposition des velours , des satins , des damas , des étoffes de soie brochées d'or , des mousselines de Tarare , des chapeaux de soie de différentes couleurs , des vases , des coupes et des gobelets en cristal de la fabrique de M. Robichon , à Givors ; des échantillons de soie teinte en écarlate , et une infinité d'autres objets des fabriques lyonnaises. On remarquait, auprès des riches tissus moirés et des brocarts en or et en argent , les clefs de la ville qui avaient été offertes à leurs Majestés; elles étaient ornées d'ingénieux emblèmes ciselés d'après les dessins de Chinard , et n'étaient pas moins remarquables par le fini de la main - d'œuvre que par l'éclat de la dorure : ce fut une grande fête pour la ville industrieuse. De la salle de l'exposition Napoléon se rendit dans la salle de peinture; il y était attendu par un groupe de jeunes filles de l'établissement de Mme Cosway. L'empereur examina la collection naissante de tableaux, et promit de l'augmenter. Comme il remarquait le portrait de La Salle, dessiné par de Boissieu, on lui rendit compte des services dont la fabrique de Lyon était redevable à ce génie inventif: Napoléon ordonna qu'un monument en l'honneur de La Salle fût placé au haut du grand escalier du Musée. Il visita l'école de fabrication des étoffes , et
l'empereur NAPOLÉON A LYON (1805). XIXe SIÈCLE. 1083
considéra avec attention quelques-unes des machines. Il vit fonctionner dans une salle voisine une mécanique à la Jacquard: un seul ouvrier fabriqua devant lui un satin liseré et broché , à l'aide de quelques pédales et sans le concours d'une tireuse. Jacquard était présent; il expliqua le jeu de sa machine, et reçut de l'empereur les encouragements les plus honorables. Son métier pour la fabrication des filets ne fut point oublié. Joséphine et Napoléon assistèrent aussi au tissage d'un velours chiné, en double largeur, sur un métier que M. Pernon avait fait transporter de ses ateliers au palais Saint-Pierre. Au sortir de cette longue visite , l'empereur accorda plusieurs pensions à divers ouvriers dont les utiles inventious avaient perfectionné la fabrication des étoffes.
Le jour de Pâques , toute la cour assista à la grand'messe ; le cardinal-archevêque officia pontificalement. Deux trônes , sous un dais , avaient été préparés pour l'empereur et l'impératrice. C'est le soir de ce jour qu'eut lieu , dans la salle du théâtre , la fête donnée à leurs Majestés par la ville de Lyon. Une étoffe blanche semée d'étoiles d'or , artistement drapée et ornée de guirlandes de laurier , cachait l'immense plafond dans toute son étendue. Le trône était revêtu de velours pourpre avec des crépines en or ; un aigle doré , planant au-dessus du dais , déployait ses ailes au-dessus des sièges impériaux. Perlet et Blanchard avaient représenté , sur la toile du fond, l'empereur assis et revêtu d'une robe triomphale. Deux génies allégoriques figuraient la France et l'Italie; portés par des nuages, d'une main ils soutenaient une banderole sur laquelle on lisait : subumi feriam sidéra vERTicE , de l'autre, ils offraient une couronne à l'empereur. Les loges étaient décorées par des guirlandes de lauriers et de roses ; il y avait aux premières cinq rangs de gradins. L'aspect de la salle rappelait la fête qui avait été donnée à Napoléon par les maréchaux ; douze cents dames lyonnaises , magnifiquement vêtues et en toilette de bal , décoraient les loges et les gradins. Napoléon et Joséphine parurent à neuf heures; on chanta aussitôt une cantate intitulée : le Songe dCOssian. Après le concert , une grande valse fut exécutée par les jeunes gens de la garde lyonnaise et par les dames; en passant devant le trône impérial, chaque couple déposait une tige de
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fleurs dans deux corbeilles tenues par deux jeunes filles, et destinées Tune à l'empereur , l'autre à l'impératrice. '
Le séjour de l'empereur fut très profitable aux intérêts lyonnais : Napoléon ordonna l'établissement d'une halle aux grains sur l'emplacement dit des Gonfalons; il créa un dépôt de mendicité , une maison pour les incurables , un hospice pour les aliénés , et plaça dans la ville de Lyon , au palais Saint-Pierre, une des trois écoles de dessin que la loi avait instituées. Au sortir d'une audience qu'avait obtenue la Société d'agriculture , un arrêté de l'administration fit placer au Jardin des Plantes cette inscription : Jardin de l'impératrice Joséphine. Le Conseil municipal avait émis le vœu qu'une statue d^ Napoléon embellit cette riante promenade.
Après avoir passé à Lyon six journées, Napoléon partit le 26 germinal (16 avril) , à sept heures du matin, entouré d'une foule tellement épaisse que les chevaux ne pouvaient avancer qu'au petit pas : ils mirent beaucoup de temps à traverser le pont de la Guillotière. L'empereur se rendait à Milan, où l'appelait la couronne de fer.
$ V. C'est le jour même de ce départ qu'arriva à Lyon Pie VII , venant de Paris et allant à Rome; Napoléon avait laissé une partie de sa maison dans le palais archiépiscopal pour le service du pape. Pie VII fit son entrée par le faubourg de Vaise : les autorités de la ville, un brillant état -major et une garde d'honneur l'attendaient; un grand nombre déjeunes Lyonnais formaient la haie. C'étaient la même foule , le même empressement et les mêmes respects qu'à l'époque de son premier passage ; on le reçut avec les mêmes honneurs. Le pape parut ravi d'un tel accueil; on eût dit un père environné d'innombrables enfants.
Le lendemain mercredi M avril, après la messe pontificale, le clergé et beaucoup de fidèles furent admis au baisement des pieds. A trois heures de l'après-midi , Pie VII se rendit au port Neuville dans les voitures impériales , et monta dans une gondole magnifiquement décorée qu'escortaient plusieurs barques. Il avait auprès de lui ses cardinaux, les grands dignitaires de l'Eglise,
1. —Passage à Lyon Je Leurs Majestés Napoléon I«r, empereur des Français et roi d'italie , et de l'impératrice Joséphine ; an XIII. Lyon , Toftrnachon-Molin , in-fol.
PIE VII DE RETOUR A LYON (1805). XIXe SIÈCLE. 1085
plusieurs des premiers officiers de l'empereur et les magistrats de la cité. On alla à File-Barbe ; cette promenade fut un spectacle nouveau, d'un effet ravissant1. Une foule immense encombrait les deux rives, garnissait les toits, ainsi que les galeries des maisons , et se montrait , en rangs épais, sur les coteaux voisins. Des batelets sillonnaient la rivière en tous sens , et s'approchaient le plus qu'ils pouvaient de la gondole papale pour recevoir la bénédiction de Pie VU : beau d'abord, le temps devint mauvais; mais l'affluence des Lyonnais ne diminua point. Le lendemain , après la messe, le pape offrit la communion à des milliers de fidèles - ; il se rendit le soir, à quatre heures , sur le balcon de la maison Henri , place Bonaparte , et donna de nouveau la bénédiction apostolique à la population lyonnaise. Une escorte d'honneur était rangée en haie devant la porte. Après avoir bénit des drapeaux , le pape fit une visite aux Hôpitaux , et à l'église du Petit-Collège donnée aux frères des écoles chrétiennes : sa journée avait été bien remplie.
Celle du lendemain ne le fut pas moins. Le pape alla en voiture, par les faubourgs de Vaise et de Saint-Just, à l'église de Fourvière , rendue depuis quelque temps à la dévotion des fidèles par le cardinal-archevêque Fesch. Pie Vil fut reçu à la porte de l'église sous un dais que portaient quatre chanoines de la cathédrale , et accompagné jusqu'à son prie-dieu placé devant l'autel Un grand-vicaire dit la messe; quand elle fut achevée, deux prêtres, MM. Caille , prirent le Saint-Père dans leurs bras, et le conduisirent à leur belle maison de campagne , voisine de la chapelle. Dès que le pape parut sur la terrasse qui domine la ville et présente aux yeux ravis un magnifique panorama que termine au loin la chaîne des Alpes , le bourdon de Saint-Jean et le canon se firent entendre : ému et rayonnant de majesté , le
1. — J.-i. de Boissieu est l'auteur d'une charmante composition qui représente la promenade de Pie VII sur les bords de la Saône.
2. — Une députation de l'Académie fut reçue par le Saint-Pére ; Béreoger présenta 4 Pie VII un recueil de prières et son poème intitulé : les Illustres voyageurs. « Mon fils , lui « dit le pape , tous avez un peu abusé des droits de la poésie en parlant de moi ; mais je •* dois vous le pardonner, en faveur des choses si vraies que vous dites de la religion et de - l'empereur qui Ta enfin rétablie dans ses états. »